‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 14 sur 29 · SABRE AU CLAIR · texte numérisé non relu

SABRE AU CLAIR

Un ravin très accentué, fort escarpé même par endroits, où coule le ruisseau du Fond de la Cuve, longe, sur la gauche, la route de Conflans à Mars-la-Tour.

A ce ravin aboutissent les pentes de Bruville et de Grizières.

De l'autre côté de la route, de superbes prairies couvrent de leur tapis émaillé de fleurs une large bande de terrain légèrement ondulée formant plateau, que borne, à l'ouest, le joli ruisseau l'Yron.

Presque en face de la ferme de Grizières, sur le ruisseau, on aperçoit les toits du village de ViHe-sur-Yron. Au nord- est, et à un kilomètre environ de ce village, la ferme de la Grange se cache dans la verdure du plateau; puis, au nord encore, la masse sombre du bois de la Grange se profile sur l'azur clair.

Dans la fumée du combat qui se livrait à notre aile droite, de magnifiques régiments de cavalerie se tenaient autour de la ferme de

Grizières, évoluant de temps à autre pour tromper les artilleurs prussiens.

Il y avait là, prolongeant pour ainsi dire notre droite, la division du Barail : 29 chasseurs d'Afrique, lanciers de la Garde et dragons de l'Impératrice; la division Legrand, 2e et 7e hussards, 3e dragons.

Devant nos cavaliers qui frémissaient d'impatience, s'était déroulé le combat de Bruville. Ils avaient assisté à la lutte terrible de la division de Cissey, et sous leurs yeux, à présent, cette division refoulait l'infanterie ennemie.

Notre cavalerie se préparait à marcher à son tour pour contribuer à enfoncer la gauche allemande. Déjà les hommes assuraient leurs étriers, quand, au delà de la route de Verdun, vers Mars-la-Tour, une énorme masse de cavalerie flanquée de batteries légères apparut dans la coulée d'or du soleil. Bientôt une batterie prussienne vint s'établir avec audace, sous la protection d'un escadron de dragons de la Garde royale, en avant du village de Ville-sur-Yron , presque en face de la ferme de Grizières.

Devant cette ferme se tenait le général de Ladmirault, commandant de notre 4e corps, entouré de son état-major.

Un pli au front, le général contempla pendant un instant le grouillement noir des cavaliers ennemis, qui formaient deux colonnes profondes se dirigeant vers Ville-sur* Yron.

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Le commandant du 4e corps vit clairement qu'une nouvelle et formidable attaque se préparait : les Prussiens, jouant leur dernière carte, lançaient sur notre droite toute leur cavalerie pour nous refouler à leur tour.

Alors il esquissa un grand geste, puis il se tourna vers nos cavaliers. Derrière la ferme, il put voir le 2e chasseurs, auprès duquel se tenait fièrement le général du Barail ; sous le lumineux poudroiement du soleil, les dolmans bleu de ciel à collet jonquille et à tresses et bandebourgs noirs des chasseurs se détachaient nettement sur le feuillage des grands arbres. Plus loin, il apercevait les hussards et les dragons du général Legrand, et, devant le village de Bruville, les lanciers de la Garde et les dragons de l'Impératrice, sous les ordres du général de France. Enfin il savait qu'auprès de Bruville se tenait également la division de Clérambault du 3e corps, formée des 2e, 3e et 10e chasseurs, des 2e, 4% 5e et 8e dragons.

Son parti fut pris : à la cavalerie ennemie il allait opposer tous ces régiments.

Appelant un de ses officiers d'ordonnance, le capitaine La Tour-du-Pin, il lui exposa brièvement son plan, et le chargea de le communiquer aux généraux qui commandaient notre cavalerie.

« Il faut dégager notre droite, dit-il, sabrer, tous ces Prussiens. Il v va de notre salut. »

Les généraux du Barail, Legrand et de France n'hésitèrent pas un seul instant ; immédiatement ils se préparèrent à l'action.

Sur le plateau d'Yron, cent vingt-six escadrons allaient se rencontrer.

Au 2e chasseurs d'Afrique, commandé p-ar le brave et savant du Barail, fut dévolu le périlleux honneur d'engager la lutte.

Dans un grand geste, debout sur ses étriers, le général du Barail lève son épée, et, se retournant à demi , il commande :

« Chargez ! »

Entraînés par leur vaillant général , les chasseurs partent au galop. On les voit s'engouffrer dans le ravin sans ralentir l'allure, et, quelques minutes plus tard,, ils apparaissent devant la route blanche, en plein soleil, le sabre haut.

Devant eux, sur le plateau d'Yron, les canons prussiens rugissent toujours.

« Enlevons-les! crie le colonel de Lamartinière.

— Enlevons-les! enlevons-les! répètent les cavaliers... En avant! »

D'un bond , les petits chevaux barbe ont franchi la route. Alors tous les sabres s'abaissent, prennent la position horizontale; les chasseurs se penchent en avant et, collant les éperons aux flancs de leur monture, foncent sur la batterie ennemie, qu'enveloppe un nuage de fumée.

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Sur le gazon fleuri du plateau, on dirait qu'une avalanche vient de naître. Les petits chevaux galopent en cadence, crinières au vent ; les chasseurs poussent des cris furieux qui excitent les chevaux.

« En avant! en avant! »

Bientôt les batteries sont atteintes, l'avalanche disparaît dans la fumée ; puis aussitôt l'on entend des hurlements féroces et un grand cliquetis d'armes.

Les artilleurs prussiens ont fait face à l'orage et se défendent héroïquement. Nos cavaliers, qu'une ardeur folle emporte, les sabrent sur leurs pièces, mettent quelques canons hors de service et reparaissent enfin dans la coulée d'or du soleil, brandissant leurs sabres rouges de sang.

A ce moment, au fond du paysage, on aperçoit des cavaliers ennemis à la tunique bleu clair garnie d'ornements blancs. C'est le i3e dragons de Sîesvig-Holstein , qui précède les masses prussiennes. Sans hésitation, nos chasseurs se ruent sur ces cavaliers, qui exécutent un feu roulant.

Des vides se produisent dans nos rangs, des hommes tombent, des chevaux s'abattent.

Qu'importe! en avant!

Le choc se produit enfin, formidable. Les escadrons se confondent : le colonel de Lamartinière est blessé; le lieutenant Brugièrc et le sous-lieutenant Bletener sont, frappés

mortellement, et autour d'eux tombent près de quarante hommes tués ou blessés.

Mais le gros de la cavalerie allemande s'avance pour secourir le i3" dragons, dont les pertes sont énormes.

Nos chasseurs tournent bride, vont se masser devant un bouquet de bois, et là, fièrement campés sur leurs chevaux blancs d'écume, se servent de leurs carabines avec un plein succès pour arrêter l'ennemi qui les poursuit.

La charge audacieuse, téméraire même, des chasseurs d'Afrique avait eu le plus heureux résultat, puisqu'elle avait muselé les canons prussiens établis sur le plateau d'Yron.

A leur tour, les régiments des généraux de France et Legrand ont traversé le ravin et débouchent sur le plateau d'Yron, où se tient à présent toute la cavalerie ennemie.

Le soleil fait étinceler les casques et les sabres et semble sourire à tous ces hommes que guette la mort.

Voici d'abord les 2e et 70 hussards, puis le 3e dragons, en tête duquel galope le général Legrand. Viennent ensuite les lanciers de la Garde et les dragons de l'Impératrice.

Les trois premiers régiments vont se placer face au village de Ville-sur- Yron , ayant à dos la ferme de la Grange. Les lanciers et les dragons de la Garde forment, en arrière, une

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deuxième ligne qui déborde ia première sur la droite.

Devant eux, nos cavaliers aperçoivent, à travers un nuage de poussière soulevé par la charge des chasseurs d'Afrique, les escadrons ennemis divisés en deux masses profondes. Au delà de cette mer humaine, où des remous se produisent par instants, de frais et riants coteaux se déroulent jusqu'à l'horizon.

Sur la gauche, du côté de Vionville, Rezonville et Gravelotte, le canon tonne sans cesse, et l'on entend le bruit d'une violente fusillade.

a Allons, dit le général Legrand. c'est notre tour, la besogne ne nous manquera pas. »

Puis, se tournant vers le général de Montaigu, commandant la brigade de hussards :

« Sabre au clair, dit-il, et en avant!

— En avant! » répète aussitôt le' général de Montaigu en tirant son épée.

Le colonel Carrelet, du 2e hussards, se place alors à la tête de son régiment et fait signe aux trompettes de sonner la charge. Tous les sabres sortent aussitôt des fourreaux, et le régiment part au galop, suivi de près par les dragons et la cavalerie de la Garde. Bientôt les hussards arrivent comme une trombe devant la première ligne prussienne, composée des dragons royaux. Une décharge de mousqueterie les accueille; quelques hommes tombent, quelques chevaux roulent dans l'herbe.

« En avant! » rugissent nos soldats, qui. sans cesser de galoper, déchargent leurs revolvers.

Les premiers rangs prussiens sont culbutés, une mêlée formidable s'engage; on entend distinctement le bruit des sabres qui s'abattent sur les casques, fendent les crânes.

Le 10e hussards prussien s'avance alors, et, au grand galop, se rue sur les troupes du général de Montaigu. Ce général, démonté, frappé de plusieurs coups de sabre, est fait prisonnier après une résistance désespérée.

Des officiers, des hommes tombent, morts ou blessés. Nos hussards font preuve d'un courage indomptable ; noyés dans un tourbillon d'ennemis, ils résistent avec acharnement et frappent avec rage. Vingt-trois officiers, sur trente-deux que compte le régiment, sont bientôt hors de combat; près de cent sous-officiers et soldats mordent la poussière.

Le colonel Carrelet, dont le cheval couvert de blessures se soutient à peine, réussit à rallier ses hommes. Un certain nombre de ceux qui répondirent à l'appel étaient criblés de coups de sabre.

Parmi les officiers tués ou frappés mortellement, nous citerons : le capitaine-commandant de Maussion et le sous-lieutenant Hainglaise, ancien instructeur à l'École impériale de cavalerie.

Le 7e hussards ne comptait qu'un officier

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tué, le sous-lieutenant Larbalétrier (Gilbert); huit étaient blessés.

A la tête du 3e dragons, le général Legrand s'est élancé sur le 19e régiment de dragons prussien; mais, dans la lutte, son cheval s'abat, son épée se brise, et le malheureux général, désarmé, est aussitôt mis à mort, A ses côtés, un de ses officiers d'ordonnance, le lieutenant Voirin, reçoit dix-sept coups de sabre.

Le général Legrand laissait une veuve et onze enfants.

Le 3e dragons subit dans cette affaire des pertes cruelles. Un seul officier était tué, le sous-lieutenant Molinier; mais plusieurs avaient reçu des blessures graves : le capitaine d'Abel de Libran, frappé de dix-sept coups de sabre et d'un coup de lance, était laissé pour mort sur le terrain; le capitaine Bigaré était horriblement mutilé.

Les lanciers de la Garde ont chargé les dragons d'Oldenbourg; mais, chargés vigoureusement à leur tour par le i3e régiment de uhlans, auquel se joignent les dragons et un escadron du 4e cuirassiers, ils sont obligés de reculer, laissant sur le sol un certain nombre de morts et de blessés.

Soudain apparaissent les dragons de la Garde, qui viennent au secours des lanciers.

Le régiment sabre les uhlans et le 1 6e dragons de Prusse; mais bientôt accourent des cuirassiers westphaliens. L'aspect du champ de bataille alors est effrayant ; on marche sur les cadavres; partout des blessés crient leur souffrance et demandent du secours ; des chevaux mutilés galopent au hasard en poussant de véritables hurlements; d'autres, emportés, traînent des cadavres dont les pieds sont restés dans les étriers.

Après une lutte acharnée, les dragons de l'Impératrice doivent également reculer.

Ils avaient perdu leur lieutenant-colonel, M. Boby de la Chapelle, le lieutenant Gosset, les sous-lieutenants Antonin et Bontemps.

Nos soldats reculaient; mais la cavalerie ennemie avait supporté de si rudes chocs, qu'elle était épuisée.

Sur l'ordre du général de France, on sonna le ralliement devant le ravin, et tous les cavaliers qui purent obéir à la sonnerie redescendirent pêle-mêle dans l'énorme tranchée.

Soudain on entendit des fanfares joyeuses.

« Bravo!... crièrent les officiers; c'est Clérambault ! »

Ils ne se trompaient pas.

La division de cavalerie du général de Clérambault, appartenant au 3e corps, arrivait au galop pour participer au glorieux combat. Le 4e dragons, ayant à sa tête le colonel Cor-

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nat, apparut le premier sur le plateau d'Yron, et deux escadrons chargèrent immédiatement, en fourrageurs, contre le i3° dragons prussien.

Il était six heures. Le soleil glissait au-dessus des collines lointaines, et l'horizon se colorait de rose. Sur le plateau, les ombres mouvantes des grands chevaux s'allongeaient, étranges.

« Chargez ! chargez ! » hurlait le brave Cornât, qui galopait, le sabre haut.

Les deux troupes s'abordèrent, il y eut une mêlée confuse : on entendit de grands cris, des coups de feu, des cliquetis d'armes; puis on vit tout à coup les Allemands qui fuyaient.

Le colonel Cornât fit sonner le ralliement. Alors, à la tête de son régiment, il s'avança contre toute la cavalerie prussienne.

A ce moment, le 2e dragons arrivait à son tour sur le plateau et se préparait à suivre le 4e.

La cavalerie ennemie n'attendit pas le choc.

Dans le poudroiement du couchant, ses escadrons exécutèrent un mouvement de flanc; puis elle battit en retraite vers Mars-la-Tour, nous abandonnant le plateau d'Yron, où elle laissait environ quarante officiers et quatre cent cinquante hommes tués, blessés ou prisonniers.

Devant nos troupes, qui s'étaient ralliées auprès de la route de Conflans, l'immense

plateau à présent désert, où les cadavres d'hommes et de chevaux formaient des taches sombres, prenait un aspect désolé et farouche sous la mélancolie du soir naissant. Parmi les cadavres il devait y avoir des blessés. On les chercha. Auprès d'un buisson, dans une mare de sang , on trouva le malheureux général Legrand, qui agonisait. Il mourut sans avoir pu prononcer une parole, et son corps fut immédiatement transporté à l'ambulance de Bruville.

Derrière un amas de cadavres de dragons prussiens, on découvrit un lancier de la Garde qui, assis sur le corps d'un cheval, tirait d'énormes bouffées d'une longue pipe de porcelaine ; il lui manquait une oreille, et sa figure était souillée de sang et de boue.

« Je vous attendais, camarades, fit-il simplement.

— Alors viens avec nous, » dit un soldat.

Le lancier écarta sa chemise, et l'on vit sur sa poitrine six blessures fraîches.

« Avec l'oreille, dit-il, ça fait sept... C'est mon oreille surtout que je regrette ; mais ce qui me console, c'est que celui qui l'a coupée ne regrette plus rien, lui. »

Puis il ajouta gaiement, en montrant sa longue pipe :

« J'ai même hérité,... elle est excellente. »

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