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LA FERME DE MOSCOU

La division Metman, du 3° corps, occupait un plateau ondulé que couvraient de fertiles prairies, des champs de blé et d'avoine et quelques vergers. Une grande ferme isolée, la ferme de Moscou, y dressait, en pleine verdure, ses bâtiments coiffés d'ardoises bleuâtres.

Vers le sud, on apercevait la route de Gravelotte, toute blanche entre ses deux rangées de peupliers; puis, plus loin, derrière le feuillage délicat des grands peupliers, le bois de Vaux et des Ognons. A l'est, non loin de la ferme, le plateau était borné par la ravissante vallée de la Mance et par le bois des Génivaux. A l'ouest s'allongeait, formant un superbe fond de tableau, le joli bois de Châtel.

Dès le matin, prévoyant, une bataille pro-

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chaine, le général Metman avait fait occuper par ses troupes d'excellentes positions.

Le 7e bataillon de chasseurs était installé dans le bois des Génivaux. En arrière de ce bois se trouvait la brigade Potier. Dans la vallée de la Mance étaient cachés des tirailleurs du 7e de ligne; le 29e de ligne occupait la ferme de Moscou. Çà et là, sur des mamelons, on apercevait des képis d'artilleurs

Sous le chaud soleil dont la caresse féconde s'allongeait sur le plateau, nos soldats attendaient la bataille.

Soudain, vers midi, un coup de canon partit de nos lignes.

Aussitôt de grands cris éclatèrent .

« La bataille! voilà la bataille! »

Ces cris furent couverts par le crépitement d'une violente fusillade et par le craquement sec des mitrailleuses.

Des masses profondes d'infanterie prussienne formant la gauche du 90 corps et la droite du 8e traversent la route de Gravelotte et s'avancent sur nos positions. Le grand soleil met sur les casques et les baïonnettes des millions d'éclairs.

« Fcr^aertz! Forwaertz ! » hurlent les officiers.

Dans le bcis des Génivaux, qui domine les pentes douces du plateau, sont dissimulés près de deux mille tirailleurs appartenant au 7e bataillon de chasseurs, aux 7% 29e et 71e de ligne;

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deux mille fusils, sous la feuillée, se couchent vers les colonnes ennemies.

« Feu ! »

La fusillade commence, ardente, terrible.

Plus de vingt mille hommes marchent vers nos deux mille tirailleurs.

Les Prussiens tombent par tas sous nos balles; on entend des hourras, des hurlements, des cris de douleur. Par instants, des mitrailleuses envoient sur l'ennemi des nappes de plomb qui renversent des rangs entiers, qui fauchent les hommes par centaines.

Néanmoins les colonnes avancent toujours, laissant dans la verdure des traînées de cadavres.

Nos chasseurs, qui se tiennent sur la lisière du bois, sont obligés de reculer: une panique va naître.

Le commandant Rigaud se précipite alors devant ses hommes.

« Eh bien, les enfants, dit-il, où allez-vous? Des chasseurs s'enfuir, cela ne se serait jamais vu. Allons, en avant! suivez-moi ou regardezmoi mourir; car, vive Dieu ! votre commandant ne reculera pas ! »

Les chasseurs se sont arrêtés.

« Clairons, la charge! commande alors le brave Rigaud.

— Oui, oui, la charge! en avant!... Vive le commandant! » s'écrient les soldats, qui se sont ressaisis.

Les baïonnettes s'abaissent, et les chasseurs s'enfoncent sous la feuillée, se ruent sur les Prussiens, qui sont rejetés en désordre hors du bois après une lutte sanglante. Dans cette lutte, le 7° bataillon de chasseurs perd le lieutenant Farcy, qui tombe en criant : « Vive la France! » et dix-huit hommes. Quatre officiers et près de cent hommes sont blessés, vingtquatre chasseurs ont disparu.

De nouveau les Allemands s'élancent; mais nos chasseurs reçoivent du renfort : plusieurs compagnies du 29e de ligne se joignent à eux, et le lieutenent- colonel Isnard , de ce régiment, prend le commandement de la petite troupe.

« Forwaertz! Forwaertz! rugissent les officiers allemands.

— A la baïonnette! » commande le vaillant Isnard, qui s'élance toujours le premier, sans même regarder si ses hommes le suivent.

Plusieurs fois nos soldats sont repoussés, plusieurs fois le bois est envahi par l'ennemi, dont les effectifs augmentent sans cesse.

Chaque fois, dans un élan furieux, les nôtres réussissent à nettoyer le bois à la baïonnette.

Dans tous les fourrés il y a des cadavres de Prussiens; on entend partout les cris affreux des blessés qui se tordent sur la mousse, le râle des mourants. Ce joli bois des Génivaux est un véritable enfer.

Dans les sentiers, où le soleil tamisé par le

feuillage sème des ronds lumineux, le sang forme des ruisseaux.

Ici c'est un blessé qui, d'une voix faible et plaintive d'enfant malade, demande à boire ; plus loin, un autre blessé supplie qu'on l'achève pour mettre un terme à ses souffrances horribles.

Des blessés prussiens, de gros garçons blonds au regard de chiens battus, tendent les mains vers nos soldats en baragouinant :

« Camarades! camarades! »

Mais il faut se battre, on n'a pas le temps de s'occuper de ceux qui tombent, souvent même on les foule aux pieds.

Le nombre des assaillants augmente toujours. Ce n'est plus un combat, c'est une bataille rangée qui se livre dans le bois des Génivaux.

De notre côté, deux bataillons entiers du 29e sont venus secourir les défenseurs. Non loin de là, dans la vallée de la Mance, un bataillon du 71e participe à la lutte.

Soudain on entend un grondement formidable, le sol tremble : des obus s'abattent sur le plateau de Moscou.

Ayant constaté les échecs successifs de leur infanterie, les Allemands ont installé rapidement quelques batteries de pièces de fort calibre sur la route de Gravelotte, au-dessous de la ferme du Point-du-Jour.

Nos batteries répondent aussitôt, mais sans

succès, car nos canons n'ont ni la portée ni la précision de ceux de l'ennemi.

Soixante-dix pièces allemandes couvrent d'obus le plateau de Moscou.

Bientôt le feu terrible de ces pièces est concentré sur la ferme, qui s'enflamme. Ses défenseurs doivent l'évacuer en toute hâte ; mais les braves soldats n'abandonnent pas pour cela le champ de bataille, ils n'essayent même pas de sortir de la zone dangereuse; très simplement ils vont s'abriter derrière les murs blancs de la ferme.

Plusieurs de nos batteries doivent se retirer.

Sous l'averse de fer, notre infanterie restait immobile, éprouvant des pertes sensibles.

Exaspérés par cette inaction dangereuse, nos fantassins demandaient à grands cris à charger.

« Charger quoi? interroge un officier du 5g0.

— N'importe quoi, n'importe qui,... répondent ces soldats; les canons, si vous voulez. »

L'officier esquisse un geste las.

« Nous serions hachés, » dit-il.

Le commandant Bochet, du 59e, est tué net derrière son bataillon. C'était un officier de valeur, qui n'avait son quatrième galon que depuis le 24 décembre 1869.

Des soldats sont écrasés à chaque instant par les obus. Il en est qui meurent aussitôt;

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d'autres sont blessés affreusement et «ppellent la mort à grands cris.

La brigade de Brauer, appartenant à la division Aymar, occupe de bonnes mais dangereuses positions. Le 44e a un bataillon devant les pentes du plateau de Moscou, ver- la route de Gravelotte, et un bataillon derrière : \ ferme. Le 6ofl a un bataillon dans la partir ^ud du bois des Génivaux, un autre à la terme de Moscou. Le n° bataillon de chasseurs forme réserve en arrière de la crête.

Sous les obus et la mitraille, les fantassins de Brauer ne bronchent pas. Cependant les régiments de la brigade éprouvent des pertes assez sensibles, notamment autour do la ferme de Moscou, que dévore l'incendie

Sur le bois des Génivaux, les obus font rage, brovant les arbres dont on entend le déchirement sinistre, hachant les hommes.

On tient quand même: le moral est excellent, les officiera rient et plaisantent avec leurs soldats.

A un moment donné, deux régiments prussiens formés en colonne marchent sur le bois. Ils s'avancent comme à la parade, superbes, les officiers en tête ; les officiers sont gantés de frais, on dirait que les soldats sortent d'une boîte.

<r Feu ! »

Une pluie de balles s'abat sur les magni-

fiques régiments; des hommes roulent dans les jambes de leurs camarades. Les régiments s'avancent toujours, laissant derrière eux leurs morts et leurs blessés.

Alors les nôtres s'élancent à la baïonnette, une mêlée s'engage à la lisière du bois ; les Prussiens veulent passer à tout prix, et, grâce à leur nombre, ils réussissent à refouler nos soldats, à pénétrer dans cette partie du bois.

Le 44e de ligne perd plusieurs officiers : le commandant Avril et le lieutenant de Blanchaud sont, le premier mortellement blessé, le second tué net par le même obus ; le souslieutenant de Sailly, promu le Ier octobre 1869, a le crâne fracassé par un balle.

Au 60e, les capitaines Santori, Chaillet, Chaudron et Châtaigne sont tués ou blessés mortellement.

Les deux régiments comptent une vingtaine d'officiers blessés.

Les Prussiens, maîtres de la partie sud du bois, s'enfoncent alors dans le ravin de la Mance, le traversent et grimpent le talus opposé, presque en face de la ferme de Moscou, en poussant des hourras de triomphe.

Mais lorsqu'ils débouchent sur le plateau, face à la ferme qui flambe, leurs hourras se changent en clameurs de détresse. Un déluge de balles s'abat sur eux, fauchant des rangs entiers; des cadavres roulent dans le ravin, où bientôt se réfugient les survivants affolés.

Furieux, le général von Stubberg lance en avant un régiment qui n'a pas combattu encore. La même scène se renouvelle.

Le plateau de Moscou nous reste.

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