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LA FERME SAINT-HUBERT

Sur le côté droit de la route de Metz à Mars-la-Tour, à cent cinquante mètres environ du ravin de la Mance. que coupe la route pour descendre ensuite rapidement vers le village de Gravelotte, se dresse une ferme importante composée de plusieurs bâtiments : c'est la ferme Saint- Hubert.

Devant la ferme, la route blanche s'élargit entre ses talus gazonnés. A l'ouest, on aperçoit le sombre rideau du bois étroit qui borde la Mance, sorte de trait d'union jeté par la nature entre les bois des Génivaux et de Vaux. Au nord et à l'est, l'œil charmé découvre les prairies et les vergers du plateau de Moscou et des pentes de Châtel-Saint-Germain.

Le matin du 18 août, les deux régiments de

la brigade Sanglé-Ferrières (80 et 853 de ligne) avaient pris position en avant et en arrière de la ferme Saint- Hubert, qu'occupait le 2e bataillon du 80e. Le chef de ce bataillon, le commandant Molière, s'était empressé de faire mettre la ferme en état de défense, car il prévoyait qu'on aurait à subir de rudes assauts de la part des troupes allemandes massées au sud de Gravelotte.

Lorsque les premiers coups de canon éclatèrent, les soldats étaient encore occupés à percer des meurtrières et à empiler de la literie devant les fenêtres.

Autour de la ferme, sur laquelle tombent bientôt les obus, une terrible fusillade crépite; une lutte très vive est engagée entre nos soldats et les colonnes prussiennes venant de Gravelotte.

Le ravin de la Mance est rempli d'ennemis qui, bien abrités, fusillent nos hommes des grand'gardes presque à bout portant; la mitraille fait rage.

Le Ier bataillon du 85e, qui a établi des tranchées à droite de la ferme, est criblé de balles et d'obus. Néanmoins, encouragés par le commandant Luccioni, qui se montre admirable, les hommes tiennent bon et conservent leur calme et leur sang-froid.

« Visez bien, crie le commandant, ne nous troublons pas. »

Des soldats tombent à chaque instant, des blessés poussent des cris déchirants; derrière une petite butte, un mourant agonise.

« Il faut les venger! » dit Luccioni , dont une balle vient de traverser la manche.

A ce moment, la bataille s'étend sur toute notre ligne. Le canon tonne de Gravelotte à Saint-Privat, les mitrailleuses déchirent l'air de leur bruit strident, la fusillade produit une sorte de roulement continu, les obus sifflent, les balles bourdonnent. On entend des hurlements, des hourras, des cris de rage et de douleur, des appels, des plaintes. La fumée est si intense, que le soleil apparaît comme à travers une brume d'hiver.

C'est effrayant et c'est grandiose.

Vers deux heures, constatant que son infanterie n'avance pas, le général von Gaben, commandant du 8e corps allemand, fait donner toute son artillerie. Les obus tombent alors par nappes sur la ferme; la toiture s'effondre, des murailles s'écroulent avec fracas.

La voix du commandant Molière domine tous les bruits.

« N'ayons pas le trac, les enfants! crie le brave officier supérieur, ce n'est rien! »

Près de lui tombe, tué raide, l'adjudant Lequien, un des meilleurs sous-officiers du bataillon.

« Pauvre Lequien ! » murmure le commandant, dont la voix s'attriste.

Bientôt, c'est le sergent-major Plat qui est tué.

Les chambres, les greniers, les cours sont encombrés de morts et de blessés. On adosse les blessés contre les murailles, afin de les mettre, autant que possible, à l'abri des balles et de la mitraille. Plusieurs blessés sont cependant touchés encore; d'autres rendent le dernier soupir sans qu'on s'en aperçoive.

A un moment donné, vers trois heures, les nôtres cessent de tirer pour ramasser les morts et les blessés, qui gênent leurs mouvements.

On entend alors des hourras furieux, et l'on voit de l'autre côté de la route, dans la verdure, une forte colonne ennemie qui s'avance en bon ordre.

En tête de la colonne marche le 8e bataillon de chasseurs, composé de petits hommes barbus, lourds d'aspect. Puis vient le 67e de ligne, que conduit le général von Strubberg en personne. Les tambours battent la charge sur leurs petites caisses plates; les hommes, croyant les nôtres à bout de force, poussent leurs agaçants hourras pour saluer la victoire.

« Attention! » crie le commandant Molière.

En un clin d'œil, tout le monde est aux meurtrières et aux fenêtres.

« Feu ! » rugit le commandant

Une formidable détonation ébranle les bâtiments, et la route blanche se couvre de morts et de blessés.

Les assaillants s'arrêtent, étonnés de cet accueil auquel ils ne s'attendaient pas. Les officiers se précipitent, essayent d'enlever leurs hommes; on en voit même qui font aux soldats une copieuse distribution de coups de plat de sabre, en hurlant :

« Forwaertz! Forwaertz! Vaterland! »

Une nouvelle décharge de nos chassepots met fin à cette scène. Cette fois, les Prussiens reculent en désordre, et bientôt on les voit disparaître derrière les arbres de la lisière du bois.

Des cris de joie partent de la ferme.

« Bravo, les enfants, et merci! » dit Molière.

Derrière les arbres, les Prussiens se sont reformés. Le général von Strubberg recommence aussitôt l'attaque avec deux régiments de plus, les 60e et 28°, augmentés d'un bataillon du 33#.

De nouveau les petites caisses plates résonnent, et leur bruit de grêle amuse beaucoup nos soldats; de nouveau Ton entend les hourras des Allemands.

Gomme la première fois, la colonne est rejetée dans le bois.

Elle revient encore, le général von Strubberg s'acharne; sans cesse il lance des troupes fraîches sur la route blanche, dont la chaussée disparaît sous les cadavres.

Les défenseurs de la ferme diminuent rapidement.

Le commandant Molière est blessé à la tête et au bras, ce qui ne l'empêche pas de donner l'exemple à ses hommes. Plus de trois cents soldats sont tués ou blessés mortellement.

La résistance devient impossible.

Le commandant réunit ses gradés. Il a le bras en écharpe, la tête entourée d'un mouchoir sanglant.

« Mes amis, dit-il, nous allons abandonner ces ruines, il le faut. Si nous restons plus longtemps, c'est la mort pour tous.

— Nous saurons mourir, mon commandant ! dit un sous-officier, le sergent Grès.

— Vous êtes de braves gens, et je sais qu'avec vous l'on pourrait tenir jusqu'à la mort; mais en la circonstance nous nous sacrifierions sans profit. Il faut sortir, nous serons encore utiles ailleurs. »

Aussitôt la retraite commence, retraite^ difficile, pendant laquelle un jeune officier, le sous-lieutenant Martin, est tué.

Les Prussiens trouvèrent dans la ferme deux sous-officiers qui n'avaient pas voulu la quitter, les sergents Grès et Jammet, ainsi qu'un officier atteint de deux blessures graves, le capitaine Lamarle.

Les deux sergents, ayant refusé de se rendre, furent massacrés; le capitaine fut faitprisonnier.

Maîtres de la ferme, les Allemands commencent à gravir les pentes du plateau de

Moscou et se heurtent aux tranchées occupées par le bataillon du brave Luccioni.

Ils sont accueillis par une grêle de balles, reculent et reviennent de nouveau.

« A la baïonnette, les enfants! » crie alors Luccioni.

Et le premier, le sabre haut, il se précipite sur l'ennemi.

La mêlée est affreuse, le sang coule à flots.

« Hardi ! hardi ! » rugit le commandant.

Nos soldats frappent avec rage ; les baïonnettes sont presque toutes tordues, le sang coule dans les canons des fusils.

Enfin les Prussiens reculent et sont rejetés dans le ravin de la Mance.

Des scènes semblables se déroulent à gauche de la ferme de Moscou. Partout, sur le plateau, des troupes sont aux prises; partout on se massacre sans repos ni trêve.

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