‹ La Terre sanglante (volume 2)Chapitre 3 sur 29 · LE PROLOGUE DU DRAME · texte numérisé non relu

LE PROLOGUE DU DRAME

Dans la matinée du 17 juillet 1870, les habitants du bourg de Saint-Avold virent défiler, sous le lumineux poudroiement d'un clair et joyeux soleil, un bataillon de chasseurs à pied conduit par un général.

Ils se regardèrent, étonnés.

Sans doute, ils savaient que la France venait de déclarer la guerre à la Prusse ; mais le coin ravissant du paysage lorrain où se cachaient leurs maisons blanches conservait un calme si profond, sous la paix du ciel bleu, que ces braves gens ne pouvaient croire à la terrible nouvelle.

Les chasseurs avaient pris le pas accéléré; ils gagnèrent la délicieuse et pittoresque vallée que domine Saint-Avold, s'arrêtèrent devant

une ferme isolée et s'y engouffrèrent jusqu'au dernier.

Alors l'étonnement des paysans se changea en inquiétude.

Que venaient faire là ce général et ces soldats?

Le général, c'était Frossard. Il commandait depuis le Ier juin les troupes réunies au camp de Châlons, qui devaient former le 2e corps de l'armée du Rhin.

Le jour même de la déclaration de guerre, le i5 juillet, un télégramme lui avait prescrit de diriger rapidement ses troupes sur la frontière telles qu'elles étaient constituées.

Elles l'étaient mal.

Mais, à tout prix, il fallait marcher. Les préparatifs de départ furent poussés avec une activité fiévreuse; officiers et soldats rivalisaient d'ardeur, car tous étaient animés du même désir : se battre; tous caressaient la même espérance : moissonner des lauriers dans les plaines du Rhin.

Les préparatifs, cependant, étaient encore trop lents au gré du général, que l'impatience et l'inquiétude rongeaient. Il savait que la frontière était sans défenseurs, que la Prusse pouvait mobiliser en quelques heures les garnisons de Sarrelouis et de Sarrebrùck et envahir notre territoire par Saint-Avold.

11 savait cela, et il craignait d'arriver trop tard.

Le 16 au soir, n'y tenant plus, il se jeta dans un train, après y avoir installé le 3e bataillon de chasseurs.

Un officier de ce bataillon, interrogé par un de ses camarades d'un autre corps sur la mission qu'allaient remplir à l'avant-garde les chasseurs à pied, répondit avec insouciance :

« Nous allons nous faire tuer;... mais nous tâcherons de ne pas mourir trop vite, afin de vous donner le temps d'arriver. »

Cette phrase exprimait très exactement l'idée de Frossard.

Voilà pourquoi, par un joli matin parfumé, ce général commandant de corps et ses chasseurs vinrent s'enfermer dans la fern e de Saint- Avold, dont ils n'espéraient pas sortir vivants.

Et pendant qu'à la frontière des soldats français accomplissaient si simplement cet acte d'héroïsme, à Paris des individus parcouraient les rues par bandes, en hurlant :

« A Berlin ! à Berlin ! »

Dans la délicieuse vallée lorraine, pas un Prussien ne se montra.

De leur redoute improvisée, le général et ses soldats apercevaient, se déroulant jusqu'à l'horizon, tout un chapelet de collines boisées, chapelet immense qu'égrenait le clair soleil. Entre les collines, des prairies fertiles étalaient leurs nappes vertes, des champs de blé mon-

traient leurs sillons roux. Çà et là, des travailleurs, demi-nus, ramassaient des épis mûrs et nouaient des gerbes dorées.

Ce tableau de paix faisait oublier la guerre.

Bientôt des fanfares éclatèrent, annonçant l'arrivée des troupes du camp de Châlons. Le lendemain, 18 juillet, le corps d'armée tout entier campait autour de Saint-Avold.

Frossard résolut alors de porter ses troupes plus près de la frontière, de les aligner, — rempart vivant, — devant la superbe et fertile campagne prussienne, qui prolongeait, sous l'azur, le paysage lorrain.

Une route s'offrait, la route de Sarrebrûck, toute blanche entre un talus rocheux d'un rouge-brun et des prairies d'un vert tendre. A partir du village de Merlebach, on eût dit une immense estafilade faite par l'épée d'un géant dans la verdure luxuriante pour séparer de notre territoire un morceau du département de la Moselle, enfoncé comme un coin dans la campagne prussienne.

Le corps d'armée s'allongea sur la jolie route blanche.

Lorsque Frossard l'arrêta, ses têtes de colonne avaient atteint Stiring, c'est-à-dire la frontière du côté de Sarrebrûck, et son arrièregarde se trouvait à Merlebach, c'est-à-dire à la frontière du côté de Saint-Avold; il barrait ainsi le paysage, sur une étendue de quinze kilomètres environ, devant la verdoyante près-

qu'île formée en pleine terre ennemie par le département français.

Frossard installa son quartier général à Forbach , petite ville grise aux maisons tapissées de lierre, blottie dans le feuillage au pied d'une montagne boisée, le Schlossberg, et que des prairies émaillées de fleurettes d'or séparaient d'une forêt profonde pleine de bruits d'ailes et de chansons.

Devant nos troupes, la campagne prussienne déroulait à perte de vue ses vallons fleuris où se cachaient des villages tranquilles, ses grasses prairies pareilles aux prairies normandes, ses champs d'avoine et de blé où des moissonneurs travaillaient sans hâte, ses bois touffus qu'enveloppait !a brume bleuâtre des lointains. Çà et là, de hautes cheminées d'usines toujours fumantes dressaient leurs silhouettes grêles.

L'ennemi ne se montrait nulle part, mais on sentait qu'une formidable tempête s'organisait.

Frossard lança sur la frontière, et même au delà, de nombreuses reconnaissances. Les hommes partaient gaiement, comme pour une marche militaire, désirant ardemment rencontrer quelques-uns de ces Prussiens dont on parlait sans cesse et qu'on ne voyait jamais. On les vit enfin ; des tirailleurs sortirent des buissons pour observer nos soldats, mais ils disparaissaient comme par enchantement dès que les chassepots s'abaissaient.

Bientôt, pourtant, les tirailleurs ennemis devinrent plus audacieux, des coups de feu furent échangés. Le 20 juillet, un uhlan tomba, et notre 67e de ligne eut à déplorer la mort d'un homme.

Ce furent les deux premières victimes de cette guerre, qui devait faire couler tant de sang et tant de larmes.

Les choses continuèrent ainsi jusqu'au 3i juillet.

De temps à autre, à la lisière des bois touffus, de petites fumées blanches s'élevaient, flottaient un instant et se perdaient dans la profondeur de l'azur; on entendait des cris, des hourras, puis tout rentrait dans le calme.

Alors les soldats murmuraient :

« Ah! ah! messieurs ies casques à pointe ont encore gobé quelques pruneaux! »

L'on eût dit vraiment que nos troupiers jouaient à la petite guerre dans la jolie campagne ensoleillée.

Le 3i juillet, l'immense ligne de tentes qui barrait le paysage lorrain se rompit, les troupes qui campaient autour de Merlebach refluèrent sur Forbach. En même temps une nouvelle fit le tour des bivouacs, semant partout l'enthousiasme : on allait pénétrer en Prusse, attaquer Sarrebrùck.

Etait-ce vrai?

Les soldats interrogèrent leurs officiers.

BOUNY L3

Ceux-ci se contentèrent de montrer le sommet du Schlossberg, où se tenait, une longuevue à la main, le général Frossard.

Alors les soldats comprirent, car ils savaient que, du haut de la mon'agne, on apercevait la petite ville de Sarrebrûck; ils comprirent, et un grand frisson d'héroïsme les secoua.

Cette fois, c'était la guerre.

Le 2 août, quand le soleil éclaira de ses premiers rayons la campagne tout humide de rosée, les troupes du 2e corps occupaient les hauteurs de l'extrême frontière.

Devant nos soldats, sous l'enveloppement d'une lumière jeune et gaie aux reflets dorés, la vallée de la Sarre s'offrait, dans toute sa beauté, dans toute sa grâce, avec ses collines en amphithéâtre, dont Tune, la plus élevée, soulevait vers le ciel un morceau de la forêt royale de Sarrebrûck.

Dans l'amas de verdure et de feuillage, des maisons coquettes montraient leurs murailles de briques rouges et leurs toits pointus habillés d'ardoises bleuâtres. C'était Sarrebrûck.

Vers neuf heures, un frémissement parcourut les rangs : les officiers font assurer les sacs et passent une rapide inspection des armes.

Entre dix et onze heures, nos troupes de première ligne dégringolent les pentes et s'installent dans Ta vallée, déployant devant elles un fort rideau de tirailleurs.

A onze heures précises, du haut d'une col-

line, l'une de nos pièces ouvre le feu, et presque aussitôt Ton entend la voix des canons prussiens.

Alors nos colonnes s'élancent pour attaquer à la fois la ville de Sarrebrùck, dont la garnison ne se compose que de deux régiments, et le village de Saint- Arnual , qui constitue sur la Sarre, à l'est de Sarrebrùck. une position des plus importantes.

Les baïonnettes semblent entraîner du soleil ; la chaleur est accablante.

« Baste! disent les vieux soldats, il fera bien plus chaud tout à l'heure !

— En avant! »

A la tête du ier bataillon du 67e de ligne, le lieutenant-colonel Thibaudin enlève, sous le feu d'une batterie, la précieuse position de Saint- Arnual, que défendent de nombreux tirailleurs prussiens. Un sous-officier et trois soldats payent de leur vie ce succès; le bataillon a, de plus, une trentaine de blessés.

Sur Sarrebrùck, l'attaque n'est pas moins vive. Aux accents de la Marseillaise , que joue sa musique, le 66e de ligne entre le premier dans la zone dangereuse; une grêle de balles l'accueille; le lieutenant Debar tombe, frappé en plein cœur; deux capitaines, MM. Privât et Woirgard, sont blessés mortellement. Le 66e avance toujours, et, derrière lui, les 8e et 23p de ligne s'engagent à leur tour.

Vers midi, Ton entend, du côté de For-

bach, de bruyantes acclamations; les musiques jouent, les clairons sonnent, et ces bruits, mêlés à la grande voix du canon de Sarrebruck et au fracas de la fusillade, forment une rumeur large qui se rapproche, s'enfle. Bientôt les acclamations se précisent; on distingue, trouant la rumeur, le cri répété sans cesse de :

« Vive l'Empereur! »

Soudain, l'Empereur et le prince impérial, escortés par un escadron de chasseurs, apparaissent sur le champ de bataille; ils apparaissent au moment où toutes les troupes de ligne viennent de s'engager et poussent vigoureusement l'ennemi, qui commence un mouvement de retraite vers Sarrelouis.

Encore un effort, et l'ennemi sera vaincu sur son territoire.

Sous les yeux de Napoléon, le 10e bataillon de chasseurs, tous ses clairons sonnant la charge, fonce sur le faubourg de la ville, où le caporal Pivet pénètre le premier.

Sarrebruck est à nous.

Nos canons tonnent, saluant cette fois le succès de nos armes, saluant aussi cet Empereur, à qui le destin cruel donne, à la veille de la défaite, l'illusion de la victoire.

Pendant que le 2e corps partait pour la frontière, où il devait, selon l'expression du ministre de la guerre, « être l'œil de l'armée, » les autres corps procédaient à leur mobilisation.

L'armée du Rhin comprenait sept corps d'armée, la Garde impériale et une réserve générale.

Le Ier corps, confié au maréchal de Mac- Mahon, devait opérer en Alsace.

Le 3e corps fut formé à Metz, sous les ordres du maréchal Bazaine, avec les divisions de Nancy, Metz et Paris.

Le 4e corps, placé sous le commandement du général Ladmirault, s'organisa, dès la déclaration de la guerre, à Thionville.

Le 5e corps, composé de l'armée de Lyon et placé sous les ordres du général de Failly. eut pour point de concentration Bitche e; Haguenau.

Le 6e corps, sous le commandement de Canrobert, devait tout d'abord constituer une réserve au camp de Ghâlons; mais les événements ne tardèrent pas à bouleverser les premiers projets, et, le 9 août, Ganrobert reçut l'ordre de diriger ses troupes sur Metz.

Le 7e corps, commandé par le général Félix Douai, eut pour points de concentration Belfort et Colmar.

L'armée du Rhin représentait des forces imposantes. Malheureusement cette armée, où entraient des troupes disséminées sur tout le territoire, ne pouvait se mobiliser sans d'énormes difficultés.

Rien n'avait été prévu, ou presque rien. En pleine paix, une telle négligence eût amené

de la confusion; comme il fallait faire vite, opérer pour ainsi dire devant l'ennemi, elle amena du chaos.

Le résultat fut terrible; il eût été plus terrible encore si les hommes éminents qui dirigeaient la compagnie des chemins de fer de l'Est, si les agents de cette compagnie, n'eussent puisé dans leur patriotisme la force d'âme nécessaire à l'accomplissement des grandes choses. Ce qu'ils accomplirent, alors que tout était chaos chez nous, étonna l'Europe.

Dès le début, lorsqu'ils surent ce qu'on attendait d'eux, le directeur de la compagnie, M. Jacqmin; un des administrateurs, M. Chevandier de Valdrome, ministre de l'intérieur; le secrétaire général et les principaux chefs de service, élaborèrent un plan d'action aussi ingénieux que pratique. Ce plan, appliqué avec un admirable dévouement par le personnel secondaire, permit de réaliser des merveilles.

En moins de dix jours, la compagnie de l'Est lança vers la frontière près de six cents trains, qui transportèrent 187000 hommes, 33 000 chevaux, 3 200 canons ou voitures, g5o wagons de munitions.

L'encombrement fut prodigieux. Les agents, seuls chargés du service et de l'embarquement, restèrent à leur poste jour et nuit sans prendre un moment de repos; et pourtant,

chose à peine croyable, l'on n'eut pas un accident à déplorer.

Si Ton considère que les hauts fonctionnaires actuels de la compagnie de l'Est n'ont rien à envier à leurs anciens, que le dévouement des agents est toujours le même et que le matériel ne laisse rien à désirer; si Ton considère enfin que tout, à présent, est prévu dès le temps de paix, alors que rien ne Tétait avant 1870, on peut affirmer que notre mobilisation ne saurait être dépassée en rapidité, et l'on doit envisager l'avenir avec confiance.

Après l'affaire de Sarrebrùck, Frossard multiplia les reconnaissances afin de s'éclairer sur les mouvements de l'ennemi. Il acquit bientôt la certitude que toute une armée prussienne, composée des 7e et 8e corps, évoluait à l'abri des forêts de la frontière dans le but d'entourer Sarrebrùck.

Frossard avait connaissance de l'échec de Wissembourg; de plus, on venait de lui notifier une décision aux termes de laquelle l'armée du Rhin se trouvait coupée en deux, Bazaine réunissant sous son commandement les 2e, 3e et 4e corps, alors que Mac-Mahon prenait les ieP, 5e et 7e corps. Tout cela n'était guère rassurant'.

Le commandant de notre 2e corps craignit d'être enveloppé, et il résolut, le 5 août, de se replier sur Forbach.

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