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LA CHEVAUCHÉE DE LA MORT

(todtenritt)

Au-dessus de la voie romaine, presque en face de Rezonville, quatre batteries du 8^ d'artillerie font feu de toutes leurs pièces, ouvrant des brèches énormes dans les masses prussiennes qui essayent de déboucher par le ravin de Gorze , les arrêtant net à chaque tentative.

Des hauteurs de Saint- Marcel, le spectacle est émouvant.

Dans la verdure du ravin et sur la lisière du bois des Ognons, on voit se former de larges taches bleu sombre qui s'étendent peu à peu vers la blancheur de la route; puis soudain, dans ces taches, des déchirures semblent se produire.

<( Bravo, les artilleurs!... bien touché! » crient les fantassins.

A ce moment, notre armée forme deux lignes immenses qui se rencontrent à Rezonville : l'une s'allonge vers la voie romaine, du côté de Saint- Marcel ; l'autre vers Mars-la-Tour, parallèlement à la route.

Les Prussiens ont engagé toutes leurs troupes sans obtenir le moindre résultat. Leurs régiments fondent sous les balles et la mitraille avec une effrayante rapidité, et devant cette route que leurs

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colonnes ne peuvent franchir, depuis Vionville jusqu'au ravin de Gorze, des milliers de cadavres sont étendus dans Therbe.

Leur position est critique, car ils ont devant eux des troupes ardentes et solides, et de plus les têtes de colonne des corps de Le Bœuf et de Ladmirault sont signalées vers le nord.

A cette heure, un chef habile ou simplement loyal, ayant en main une armée comme la nôtre, serait maître des événements.

Il suffirait d'un peu d'audace.

Le général prussien Alvensleben se rend parfaitement compte de la situation , et c'est chez cet ennemi , qui fit preuves des plus sérieuses qualités militaires, que l'on va trouver l'audace.

Il est deux heures.

Ganrobert, qui voit juste, lui aussi, esquisse un grand mouvement offensif devant la division von Buddenbrock, qu'écrasent nos batteries.

L'infanterie allemande recule encore une fois. Alors von Alvensleben songe à la cavalerie et fait appeler le général Bredow, qui commande une brigade composée du 7® cuirassiers et du 16" uhlans.

« Vous allez, dit -il, charger à fond. »

Et il montre nos batteries de la voie romaine , et l'infanterie qui les soutient.

C'est envoyer les cavaliers à la mort. Le général Bredow ne se fait aucune illusion. Cependant il n'a pas une parole de protestation, pas un geste d'hésitation.

Il se contente de faire le salut militaire, et cinq minutes plus tard ses deux régiments apparaissent à découvert, en plein soleil, sous une averse de fer.

Cette troupe est vraiment magnifique.

En tête, ce sont les cuirassiers de Magdcbourg, des colosses. Leurs casques d'acier à pointe ornés de l'aigle de cuivre, leurs cuirasses et leurs grands sabres droits attirent les rayons du soleil. Ils portent la tunique blanche avec passepoils et parements jaune clair,

la culotte noir© à passepoils rouges et la grande botte brandebourgeoise.

Derrière eux, ce sont les uhlans à la tunique bleu foncé.

Nos soldats ne peuvent s'empêcher d'admirer ces superbes régiments. Le général Bredow se tient en tête de la colonne.

On le voit lever son sabre, et l'on entend sa voix claire et tranquille :

« Forwaertzl »

La cavalerie prussienne s'élance d'abord vers Vion ville, roulant comme une trombe entre les arbres de la route, emplit les ravins, couvre les mamelons, disparaît pour reparaître aussitôt, puis disparaît encore. Les cuirasses et les casques forment une nappe étincelante qui glisse sous l'azur avec des ondulations rapides produites par les temps du galop; les flammes noires et blanches des lances des uhlans papillotent derrière la nappe d'acier clair, claquent sous la brise.

Les officiers lèvent leurs sabres de temps à autre et, sans se retourner, crient : (c Forwaertzl Forwaertz! »

Soudain on entend des hourras, des hurlements, des coups de feu, des cliquetis d'armes : les cavaliers ont atteint nos batteries et sabrent les artilleurs. Les canons sont rouges de sang; on se tue dans la fumée, sans voir. C'est une mêlée horrible.

N'ayant pu enlever une seule de nos pièces, les Prussiens se reforment rapidement, et leur colonne roule de nouveau à travers vallons et ravins, après avoir, dans son élan furieux, troué la ligne formée par notre 93^.

Tout à coup, au-dessus de Rezonville, sur un plateau étroit, la colonne s'arrête brusquement. Les officiers s'agitent avec rage, des commandements éclatent.

De loin, nos fantassins contemplaient cette scène avec étonnement.

Pourquoi donc les cavaliers prussiens se sont -ils arrêtés sur ce

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plateau, où pourtant ils n'ont pas dû rencontrer d'obstacles?

L'explication ne se fait pas attendre.

On entend, en effet, des sonneries de trompettes, des sonneries françaises; puis, en face des ennemis qui se tiennent immobiles sur leurs grands chevaux, dont les naseaux semblent souffler du feu, on voit apparaître, lancés au galop de charge, les dragons de la brigade Murât.

Le 1^"^ régiment est en tête, le 9® le suit.

« Chargez! chargez! hurlent les officiers.

— En avant!... Vive la France! » répondent les hommes.

Le 93^ de ligne, le 9^ bataillon de chasseurs et un bataillon du 91*^, exécutent un feu roulant sur la masse ennemie.

Dans un nuage de poussière et de fumée, sous l'averse de balles, les soldats de Bredow, fièrement campés sur leurs chevaux épuisés et couverts d'écume, attendent bravement le choc.

D'un seul coup, emportés par leur élan, nos dragons coupent la colonne en deux. On se sabre dans la fumée. Des hommes, des chevaux s'abattent avec un bruit dé murailles qui s'écroulent.

Pour arrêter le massacre, le général Bredow fait sonner le ralliement en arrière de la crête, reforme tant bien que mal, sous les balles, ses escadrons désemparés.

A ce moment , le général Fortou fait donner sa 2® brigade , les 7^ et 10^ cuirassiers.

Les cuirassiers de Bredow^ sont sabrés, hachés, tant sur le plateau que dans un vallon où les poussent nos cavaliers.

Il en est de même, un peu plus loin, des uhlans qui sont aux prises avec le 5^ régiment de chasseurs à cheval et se défendent avec acharnement.

Des cuirassiers blancs qui réussissent à s'échapper se mêlent aux uhlans. D'autres, qui veulent tenter de franchir nos lignes, se jettent impétueusement sur les dragons de la division de Valabrègue.

Pendant une demi-heure , toute cette cavalerie tourbillonne dans

des champs où s'entassent, dans une herbe sanglante, des cadavres d'hommes et de chevaux. On écrase les morts et aussi, chose horrible, les blessés.

La lutte se déroule, ardente, féroce, sous les yeux de nos fantassins, qui n'osent plus tirer de peur de faire des victimes parmi les cavaliers français.

Ceux qui furent témoins de ce combat sans merci en ont conservé un souvenir angoissant, une impression de cauchemar.

Là, c'est un cheval qui s'échappe, emportant un corps qui n'a plus de tête et qu'enveloppe un long voile de sang. Plus loin, sur un cheval dont le poitrail est ouvert, un homme passe, un cuirassier blanc, qui n'a plus de bras et qui agite désespérément deux moignons d'où le sang coule en longs filets. Puis ce sont des morts, des morts en tas; ce sont des blessés qui crient leur souffrance ou qui hurlent lamentablement, des mourants qui agonisent, labourant le sol de leurs doigts crispés.

Devant les rangs du 93^, un cheval vient s'abattre avec son cavalier, un officier de uhlans tout jeune. Des soldats se précipitent pour relever le cavalier; mais ils reculent aussitôt, saisis d'horreur : le malheureux officier a reçu un coup de sabre qui a partagé la tête en deux, et lorsqu'on veut le dégager de dessous sa monture, les deux parties de la tête se décollent, pendent sur les épaules

Bientôt nos cavaliers sont las de frapper.

Une cinquantaine de cuirassiers blancs et autant de uhlans peuvent s'enfuir et gagnent Flavigny.

C'est tout ce qui reste de la superbe brigade Bredow, qui vient de se sacrifier héroïquement.

Le coin de terre où s'est produite la mêlée disparaît littéralement sous les cadavres.

Auprès d'un buisson dont le feuillage est tacheté de gouttelettes de sang, on aperçoit une douzaine de cadavres mutilés. Plus loin, à la naissance d'un petit ravin qui s'élargit vers le bois de Villers, trois officiers de cuirassiers blancs sont étendus côte à côte, botte à

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boite, et paraissent dormir. Devant la voie romaine, on remarque surtout des cadavres de uhlans. L'un de ces cadavres, dont la face a été enlevée d'un coup de sabre, les yeux restant grands ouverts dans une bouillie sanglante, est horrible à voir.

De notre côté, les pertes étaient peu sensibles. Le Ji" chasseurs seul comptait un officier tué, le sous-lieutenant de Nyvenheim de Neukirchen.

Nous avions fait un certain nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le colonel von der DoUen, commandant du 16* uhlans.

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