LE BOIS DE SAINT-MARCEL
Les troupes du 2° corps reculent toujours, faisant à chaque pas face en arrière pour maintenir l'ennemi à distance. Pendant cette retraite, notre corps d'armée écrase la 6*^ division de cavalerie allemande, envoyée contre lui par le général Alvensleben, qui, pendant cette journée, fera preuve de beaucoup d'initiative et d'audace. Il importait de placer au plus vite des troupes fraîches en face des Prussiens.
Bazaine, alors, lance la Garde en avant.
Dans la verdure du plateau, que le soleil crible de ses rayons, les régiments de la division Picard s'avancent, superbes, pour remplacer le 2'' corps.
Voici les zouaves, qui sous une averse, sous un déluge de balles, défilent à une allure très vive, alignés comme pour une revue. Leur crânerie réchauffe les cœurs.
(( En avant! » crie le lieutenant -colonel Hubert de la Hayrie.
Tous les officiers répètent : a En avant! »
Nos fantassins applaudissent ce régiment d'élite, des cris retentissent :
(( Vivent les zouaves! »
Presque aussitôt on crie :
REZOWIIJ.H 79
(( Vivent les grenadiers! »
Le V régiment des grenadiers suit, en effet, les zouaves de très près; il s'avance sous les balles, magnifique et tranquille.
Dans le cadre grandiose de la bataille, l'uniforme des grenadiers produit beaucoup d'effet. La tunique est en drap bleu foncé, boutonnant droit sur la poitrine et garnie, sur les devants, de brandebourgs plats en fil blanc; le collet, les parements, les passepoils et les épaulettes sont écarlates. Le pantalon, couleur garance, est orné de bandes en drap bleu foncé.
Les 2' et 3" grenadiers suivent le mouvement, et toute cette infanterie se déploie depuis le ravin qui grimpe en avant de Rezonville jusqu'à la lisière du bois des Ognons.
La division de ligne de la Garde reçoit de Bourbaki, à ce moment, la mission de défendre le bois des Ognons et de surveiller la vallée d'Ars.
Le 6^ corps, qui constituait pour ainsi dire une réserve, vient de prendre l'offensive entre Rezonville et Vionville.
Les 93*^ et 94^ de ligne barrent le paysage depuis la grande route jusqu'au bois de Saint-Marcel, situé au-dessus de Vionville. Les 20*" et 26" de ligne s'allongent sur la route, entre les peupliers. Parallèlement à la route, une voie romaine longe le bois de Saint-Marcel; sur cette voie se tient la division Tixier. Enfin les 28" et 70" de ligne relient le 6^ corps aux zouaves et aux grenadiers de la Garde.
Canrobert passe devant ses troupes, son bâton de commandement à la main.
(( Souvenez- vous, dit-il, que vous êtes toujours les soldats de Magenta et de Solférino! »
Un immense cri lui répond :
ce Vive la France! »
De toutes parts, les obus pleuvent sur les troupes de Canrobert; mais l'ennemi ne se montre pas. Dans les fossés, dans les sillons, les hommes tombent sans gloire et sans prolil.
« On ne les verra donc pas, ces gueux? » disent les soldats.
Les officiers haussaient les épaules.
(( C'est idiot! murmurait de temps en temps l'un deux, de se faire tuer comme cela. Pourquoi ne pas marcher? »
Pourquoi? Parce que Canrobert est cloué sur place paroles ordres de Bazaine.
<c Ne vous engagez pas, lui a dit celui-ci, avant l'entrée en ligne des 3*^ et 4^ corps. »
Canrobert obéit; mais, la mort dans l'âme, il voit fondre ses régiments, il voit ses soldats se démoraliser peu à peu.
Soudain une vive fusillade part du bois de Saint-Marcel, bois très touffu, qu'occupent fortement les Prussiens.
Un soupir alors s'échappe de toutes les poitrines. Va-t-on enfin se battre, taper dans le tas? C'est terrible de recevoir ainsi la mort sans pouvoir la donner, de tendre le dos sous les obus qui hurlent sans cesse, d'entendre les cris affreux, les imprécations, les râles des camarades qui sont frappés.
Tout est préférable à cette situation ; si l'on doit mourir, que ce soit au moins les armes à la main.
Au moment où les fusils allemands commencent à rugir dans le bois de Saint- Marcel, plusieurs batteries établies au sud de la route de Verdun dirigent leurs feux sur la voie romaine, de sorte que là -bas nos soldats se trouvent placés entre les balles et la mitraille.
Le colonel Vincendon, qui commande le 4^ de ligne, déploie aussitôt un fort rideau de tirailleurs, les dirige sur le bois et entraîne le régiment tout entier à leur suite.
En employant des ruses d'Apaches, en utilisant tous les accidents du sol tourmenté, les tirailleurs parviennent bientôt à la lisière du bois, et, derrière eux, sur une seule ligne, le régiment s'offre aux balles prussiennes, qui font dans ses rangs d'énormes ravages.
c( Nous ne pouvons pas nous laisser massacrer ainsi! » dit le colonel Vincendon,
REZONVILLE 81
Et, levant son sabre, il crie :
« Tambours, la charge! »
Un frisson court sur la ligne des baïonnettes.
(( En avant I » rugissent les soldats.
Devant eux, soudain, sur le mamelon où naît le bois touffu, les Prussiens ont vu surgir des hommes demi-nus, dont la figure et les mains étaient rouges de sang, qui brandissaient leurs armes en poussant des cris féroces.
C'étaient nos tirailleurs ; ils avaient laissé des lambeaux de leurs effets et de leur peau dans les ronces du talus.
Ensuite, dans la plaine ensoleillée, les Prussiens ont aperçu le 4® de ligne qui s'avançait; ils ont entendu la voix claire du colonel ordonnant la charge.
Un feu terrible, alors, a couché dans l'ombre des grands arbres bon nombre de nos audacieux tirailleurs; puis les balles sont allées fouiller la colonne formée par le régiment français, que trouaient déjà les obus des batteries établies sur la route de Verdun, entre Rezonville et Mars -la -Tour.
« Chargez! chargez! » crie toujours Vincendon.
Les Prussiens tirent à volonté, chacun brûlant ses cartouches avec une extraordinaire rapidité.
Les nôtres disparaissent dans la fumée. Des vides se produisent ; des hommes s'écroulent avec fracas, morts ou blessés.
La fusillade est si intense, si soutenue, qu'on entend comme un roulement de tambour.
Bientôt nos soldats percent le taillis, abordent enfin l'ennemi et lui font payer cher les pertes éprouvées. Devant la pointe des baïonnettes, les Prussiens reculent pied à pied, résistant avec une rare énergie.
Ce bois de Saint-Marcel est une position des plus importantes, qui doit être défendue jusqu'à la mort.
Sans cesse, les officiers allemands, qui se montrent superbes de courage et d'audace, essayent de ramener leurs hommes en avant.
On les voit se démener devant nos baïonnettes en hurlant :
a Forwaertz! Forwaertz! )>
L'ennemi est obligé de reculer toujours. Le bois va être balayé complètement, quand des renforts arrivent aux Prussiens. Le 4"^ est alors obligé de reculer à son tour devant une attaque fuj?ieuse.
On n'entend, sous les arbres touffus, que des cris de rage et des hurlements de douleur. Les soldats, Français et Prussiens, marchent sur les cadavres de leurs frères, piétinent les blessés. C'est une mêlée vraiment infernale.
Il n'y a plus de direction, plus de commandement. On se réunit au hasard, par fractions, et l'on fond sur l'ennemi. •
Le commandant Batier, du 2^ bataillon, frappé mortellement en ramenant ses hommes, qui viennent de reculer, tombe sur plusieurs cadavres. A deux pas de lui, un de ses soldats, dont une balle a fracassé la jambe, essaye de s'abriter derrière un arbre. Voyant son commandant à terre, le blessé se traîne jusqu'à lui et lui tend sa gourde.
Le commandant, que la fièvre brûle, que la soif dévore, la repousse cependant.
(c Gardez, mon ami, dit-il d'une voix faible, cela pourra vous sauver peut-être... ; moi je n'ai plus besoin de rien, » puis il meurt en serrant la main du soldat.
Une charge à la baïonnette venge la mort du malheureux officier supérieur.
Que de morts nous avons à venger!
A la 4" compagnie du l""^ bataillon, c'est le capitaine Gausserand qui tombe en criant : « Vive la France!... En avant!... » C'est le lieutenant Caisso, qui, atteint grièvement, se fait adosser à un arbre et commande ainsi la compagnie, après la mort du capitaine. C'est le sous-lieutenant Schuby, qui, ayant rem-
REZONVILLK g5
placé le brave Caisso, est grièvement blessé en chargeant dans un épais fourré. C'est le sergent- major Corbu, qui, ayant, pris le commandement de l'unité privée de tous ses officiers, est tué net.
Le bois est tour à tour pris par les Français et repris par les Prussiens; puis les nôtres le prennent encore, pour le reperdre bientôt.
Cela dure depuis des heures et menace de se prolonger.
Le 6* corps est engagé partout; le canon tonne sur toutes les hauteurs.
Du bois de Saint- Marcel, par les trouées du feuillage, on aperçoit dans la plaine un véritable fourmillement de casques et de baïonnettes ; on voit des masses qui se ruent les unes sur les autres , se mêlent, se séparent, puis se mêlent de nouveau.
Dans le bois de Saint -Marcel, le colonel von Kamecke, commandant le 91^ régiment prussien, a le crâne fracassé.
Notre 4*^ de ligne est soutenu sur sa gauche par le 9^, qui, entre midi et une heure, a vingt-six officiers mis hors de combat, dont sept tués.
En tête du régiment, à l'endroit le plus dangereux, se tient le général Bisson, entouré de son état-major.
Ce groupe attire les obus. L'état-major du généralest décimé, fauché presque tout entier.
Les pertes du O** sont terribles. Son chef, le lieutenant-colonel Pavet de Courteille, est tué. Sont également tués ou mortellement blessés : les capitaines Naudenot, Cavalier, Moreau, Rougeot; les lieutenants Casteuil, Gau, Guignard, Roma, de Julienne d'Arc; les sous -lieutenants Humbert, Hévrard, Virgitti.
Seize officiers sont blessés; soixante-dix-neuf hommes sont tués, et cent trente -huit blessés.
Nos pertes étaient effroyables; mais les Prussiens reculaient, et les deuils, chez eux, étaient plus nombreux encore que chez nous.
La défense du bois de Saint-Marcel fait le plus grand honneur aux troupes qui y participèrent.
Pendant que se déroulait à Sainjt-Marcel cette lutte de géants, le 91'' régiment d'infanterie accomplissait d'héroïques efforts pour chasser l'ennemi de Vionville, et il y serait parvenu si les cartouches n'avaient manqué au moment où l'on allait aborder le village.
Écrasé par la mitraille, fauché par les balles, le régiment dut reculer.
En même temps que le 91% le 94^ de ligne s'est ébranlé. Ganrobert a prescrit au général de Geslin de s'emparer du hameau de Flavigny et de s'y maintenir solidement.
La mission est des plus périlleuses; car, dans le vallon étroit qui conduit à la ferme, les obus, les boulets, les balles, les paquets de mitraille, labourent le sol.
Abandonnant la route de Verdun, le 94^^ s'engage résolument dans le vallon, aligné derrière ses tirailleurs, comme pour un défilé de parade.
Ce régiment. est magnifique. On l'acclame avec enthousiasme, des képis sont agités; on crie : (c Vive le 9 4M »
Mais la mort fait rage entre les talus verdoyants. Le souslieutenant Mathias est tué. Pour ne pas exposer ses hommes trop longtemps, le colonel fait prendre le pas accéléré , puis le pas gymnastique.
Flavigny est enlevé avec un merveilleux entrain , aux cris de : « Vive la France! »
Alors tous les artilleurs prussiens pointent leurs canons sur la ferme, la criblent d'obus. La toiture s'effondre, les murailles s'effritent, se lézardent; les fenêtres et les portes volent en éclats.
Les braves du 94'' tiennent quand même.
Les capitaines Bourson et Loyer, le lieutenant Laroche, sont tués.