PROTOCOLE
Entre les soussignés, le Chef d'état -major général de l'armée française sous Metz, et le Chef d'état -major de l'armée prussienne devant Metz, Imi^ deux munis des pleins pouvoirs de Son Excellence le maréchal Hazaine, commandant en chef, et du général en chef Son Altesse royale le prince Frédéric-Charles de Prusse.
La convention suivante a été conclue :
Article 1^'.. — L'armée française, placée sous les ordres du maréchal Bazaine, est prisonnière de guerre.
Art. 2. — La forteresse et la ville de Metz avec tous les forts, le matériel de guerre , les approvisionnements de toute espèce et tout ce qui est propriété de l'Etat, seront rendus à l'armée prussienne dans l'état où tout cela se trouve au moment de la signature de cette convention.
Samedi, 20 octobre, à midi, les forts de Saint -Quentin, Plappeville, Saint- Julien, Queuleu et Saint-Privat, ainsi que la porte Mazellc (route de Strasbourg) seront remis aux troupes prussiennes.
A dix heures du matin de ce même jour, des officiers d'artillerie et de génie, avec quelques sous- officiers, seront admis dans lesdits forts pour occuper les magasins à poudre et pour éventer les mines.
Art. 3. — Les armes, ainsi que tout le matériel de l'armée, consistant en drapeaux , aigles , canons , mitrailleuses , chevaux , caisses de guerre , équipages de l'armée, munitions, etc., seront laissés à Metz et dans les forts à des commissions militaires instituées par M. le maréchal Bazaine, pour être remis immédiatement à des commissaires prussiens. Les troupes sans armes seront conduites, rangées d'après leurs régiments ou corps, et en ordre militaire, aux lieux qui sont indiqués pour chaque corps. Les officiers rentreront alors, librement, dans l'intérieur du camp retranché, ou à Metz, sous la condition de s'engager sur l'honneur h no pas quitter la place, sans l'ordre du commandant prussien.
Les troupes seront alors conduites par leurs sous-officiers aux emplacements de bivouacs. Les soldats conserveront leurs sacs, leurs elTets et les objets de campement (tentes, couvertures, marmites, etc.).
Art. 4. — Tous les généraux et officiers, ainsi que les employés mili-
taires ayant rang d'officiers, qui engageront leur parole d'honneur par écrit de ne pas porter les armes contre l'Allemagne, et de n'agir d'aucune autre manière contre ses intérêts jusqu'à la fm de la guerre actuelle, ne seront pas faits prisonniers de guerre ; les officiers et employés qui accepteront cette condition conserveront leurs armes et les objets qui leur appartiennent personnellement.
Pour reconnaître le courage dont ont fait preuve pendant la durée de la campagne les troupes de l'armée et de la garnison, il est en outre permis aux officiers qui opteront pour la captivité d'emporter avec eux leurs épées ou sabres, ainsi que tout ce qui leur appartient personnellement.
Art. 5. — Les médecins militaires sans exception resteront en arrière pour prendre soin des blessés; ils seront traités d'après la convention de Genève; il en sera de même du personnel des hôpitaux.
Art. 6. — Des questions de détail concernant principalement les intérêts de la ville sont traitées dans un appendice annexé, qui aura la même valeur que le présent protocoft.
Art. 7. — Tout article qui pourra présenter des doutes sera toujours interprété en faveur de l'armée française.
Fait au cliàteau de Froscaly, le 27 octobre 1870.
Sicfné : L. Jarras. — Stieliik.
Le 28, lorsque la population et Farmée eurent connaissance de la capitulation, il y eut, à Metz et dans les camps, comme un immense bouillonnement de colère.
(( A mort Bazaine î criait-on de toutes parts, à mort, le traître ! »
Des officiers allèrent supplier les généraux en qui l'on avait confiance de se mettre à leur tête pour percer les lignes ennemies; des habitants firent des démarches analogues, demandant à marcher dans les rangs de nos soldats.
Une foule houleuse et menaçante se pressait dans les rues, notamment devant la maison du général Goffînières, devant l'Hôtel de Ville et autour de la statue de Fabert, toujours recouverte du voile noir dont l'avait enveloppée le maire, M. Maréchal.
On pouvait redouter de graves désordres. La municipalité fît afficher la proclamation suivante :
<( Ghers concitoyens,
a Le malheur dont nous sommes tous frappés aujourd'hui nous atteint sans qu'aucun de nous puisse se reprocher d'avoir un seul jour failli à son devoir.
(c Ne donnons pas le désolant spectacle de troubles intérieurs et ne fournissons aucun prétexte à des violences ou à des malheurs nouveaux et plus complets encore.
« La pensée que cette épreuve ne sera que passagère et que nous, Messins, n'avons assumé dans les faits accomplis aucune part de responsabilité devant le pays et devant l'histoire, doit être, en ce moment, notre consolation.
(( Nous confions la sécurité commune à la sagesse de la population.
«F. Maréchal, maire; Boulangé, Bastien, Noiîlot, Bezan-
CON, GOUGEON, BULÏINGAIRE, MoiSSON, SiMON-FaVIER, MaRLY,
Sturel, Geisler, Prost, Worms, Gollignon, Rémond, Puypé- ROUSE, général Didion, Salmon, Bouchotte, Géhen, de Boutellier, Blondin, ScHNEmER. ))•
Dans la foule qui stationnait sur la place de l'Hôtel-de- Ville, et qui devenait de plus en plus houleuse, de plus en plus menaçante, des voix crièrent soudain :
« A la cathédrale! à la cathédrale! »
D'autres voix répondirent :
u A la Mutte ! »
La Mutte était une cloche énorme dont la voix puissante s'entendait à près de quarante kilomètres de Metz. On ne mettait la Mutte en branle que dans les occasions solennelles.
Aux cris mille fois répétés de : (( la Mutte ! la Mutte ! » la foule se précipita vers la cathédrale, enfonça les portes et envahit l'édifice sacré.
Bientôt la Mutte tinta lugubrement, et l'on eût dit qu'elle sonnait le glas de la malheureuse cité.
Melz. — La cathédrale et le pont des Roches. (Photo : Nels, Metz.
Alors les yeux se mouillèrent, les mains se cherchèrent; la voix
chère de l'énorme cloche remuait trop de tristesse pour ne pas étouffer la colère.
Quand les troupes de la Garde envoyées par Bazaine arrivèrent, elles reçurent l'ordre de faire cesser la sonnerie.
Mais toutes les marches de l'escalier étroit qui conduisait au beffroi de la vieille cathédrale étaient occupées par des gardes natio-
Melz. — Porte des Allemands. (Pliolo : Nels, Metz.
naux. Ceux-ci déclarèrent qu'ils ne laisseraient pas toucher à la cloche et que, pour arriver jusqu'à elle, il faudrait passer sur leurs cadavres.
En présence de cette attitude énergique, les hommes de la Garde, qui ne voulaient pas engager une lutte fratricide, renoncèrent à pénétrer dans la cathédrale et s'alignèrent sur la place, l'arme au pied.
Jusqu'au matin, la Mutte laissa tomber ses sanglots sur la ville en deuil, remuant la tristesse des cœurs.
Bazaine, qui n'avait pas hésité à livrer à l'ennemi les drapeaux
de son armée, n'était pas sans inquiétude au sujet de l'exécution de cette clause honteuse du triste protocole.
Aussi n'hésita-t-il pas à recourir au mensonge pour amener ses soldats à livrer leurs aigles.
Il déclara, en effet, que les drapeaux seraient réclamés et portés à l'Arsenal, où on les détruirait.
(c Je me suis réservé, dit-il, de donner directement des ordres pour que les drapeaux soient brûlés. »
Mais ils étaient nombreux, ceux qui ne croyaient plus à la parole du maréchal.
L'ordre de remettre les drapeaux fit naître dans tous les corps de notre malheureuse armée une profonde et douloureuse émotion.
Les soldats se rendaient auprès des colonels et, les larmes aux yeux, s'écriaient :
« Faisons-nous tuer tous autour du drapeau ; si les Prussiens doivent l'avoir, ils le payeront cher! »
Quelques généraux, quelques chefs de corps, refusèrent catégoriquement de se conformer aux instructions du maréchal.
Citons, parmi ces derniers, le général Lapasset, commandant la brigade mixte composée des 84^ et 97^ de ligne.
Le 28 octobre, avant le jour, le brave Lapasset fait appeler les d^ux colonels de ses régiments et leur donne connaissance de l'ordre qu'il a reçu la veille dans la soirée.
(( Livrer nos drapeaux, s'écrient les colonels d'une seule voix, jamais! »
Alors le général leur tend la main.
c( J'attendais cette réponse, dit-il avec émotion; non, nous ne livrerons pas nos drapeaux à l'ennemi. Vous allez les brûler immédiatement en présence de tous vos officiers, vous dresserez un procès-verbal de l'opération et vous me remettrez ce document. »
Lorsque le sacrifice fut accompli, lorsque Lapasset eut en main les procès-verbaux, il répondit à la notifîcatian de l'ordre de Bazaine, que lui avait transmis le général Frossard.
MF/fZ
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Voici sa réponse : elle est d'un homme de grand cœiîr, d'un soldat.
(( Mon général,
(c La brigade mixte ne rend ses drapeaux h personne et ne se repose sur personne de la triste mission de les brûler.
(( Elle l'a acomplie elle-même ce matin; j'ai entre les mains les procès- verbaux de cette lugubre opération. »
Mcl/.. - Corj)s de garde. Place d'armes. : Fliolo : Nels, Metz.
Le général de Laveaucoupet, commandant de la 3*^ division du 2^ corps (2^, 24'', 40% GS''), refusa, lui aussi, de remettre ses drapeaux lorsqu'il sut que l'Arsenal ne les brûlait pas, et il. notifia en ces termes sa décision à chacun des colonels des régiments placés sous ses ordres :
(c Faites sortir votre drapeau de l'étui , faites-lui rendre les honneurs pour la dernière fois, et ensuite qu'il soit brûlé avec la plus grande publicité possible. J'assume sur moi seul la responsabilité de l'ordre que je vous donne; on me rendra compte de son exécution dans la journée. »
Les hampes des drapeaux furent brûlées, la soie fut partagée entre les officiers et les sous- officiers.
Le colonel Péan, du l*^"^ régiment de grenadiers de la Garde, déchira également son drapeau et en distribua les morceaux à ses grenadiers.
Il en fut de même au 2*^ voltigeurs de la Garde, colonel Péchot, aux 57% 71% 90' et 94' de ligne.
Le 29 octobre, les vaillants soldats de l'armée de Metz, qui n'avaient jamais été vaincus, défilèrent sans armes devant l'armée allemande et se séparèrent de leurs officiers après des adieux déchirants qui émurent jusqu'aux larmes les ennemis eux-mêmes.
Les héros de Borny, de Rezonville et de Saint-Privat pouvaient partir pour l'exil la tête haute.
Ils avaient été sans peur; ils étaient sans reproche.