VERS L'EXIL
Pendant que nos malheureux soldats défilaient le rouge au front, les larmes aux yeux, devant ces Allemands qui n'avaient pu les vaincre, Bazaine se promenait de long en large, très calme, presque joyeux, dans le salon d'une maison de Moulins-lez-Metz, où il s'était réfugié.
Par instant il s'arrêtait devant l'une des fenêtres de la pièce, contemplait le mont Saint- Quentin, dont la masse surgissait derrière un rideau de brume, laissait tomber ensuite son regard sur la route de Gravelotte qu'encombrait du matériel d'artillerie appartenant aux Prussiens, puis il reprenait sa marche lente.
De temps à autre il tirait sa montre , et alors seulement esquissait un léger mouvement d'impatience.
Le maréchal avait demandé ipar lettre au prince Frédéric- Charles la faveur de gagner le camp prussien avant l'armée qu'il venait de livrer.
Sans attendre la réponse, il s'était mis en route dès le matin, sous l'escorte d'une compagnie de grenadiers de la Garde.
Aux avant- postes, devant Moulins -lez -Metz, un parlementaire prussien l'attendait, une lettre à la main.
Cette lettre, signée par le général von Stiehle, indiquait à
Bazaine qu'il devrait se rendre à Gassel comme prisonnier de guerre. Il y était dit, en outre, que le maréchal n'était pas autorisé à se constituer de suite prisonnier au quartier général allemand, qu'il lui serait permis de quitter les anciennes lignes françaises à cinq heures du soir seulement ou le lendemain à neuf heures du matin.
Après avoir pris connaissance de cette lettre, Bazaine, n'osant retourner à son quartier général, vint s'enfermer dans la maison de Moulins-lez-Metz pour y attendre l'heure que lui fixait le chef de l'armée allemande.
' Il était en train de déjeuner de bon appétit quand apparut sur le Saint- Quentin une immense bannière noire et blanche, indiquant la prise de possession de Metz par les Prussiens.
Cette ville, c'était lui qui la livrait, et pourtant son visage demeura impassible.
On eût pu croire vraiment que cet homme était inconscient.
N'avait-il pas dit d'un ton dégagé aux officiers de son entourage, en quittant Metz :
(( Cette affaire aura au moins un bon côté; elle fera cesser la résistance de Paris et rendra la paix à notre beau pays. »
C'était de l'inconscience ou du cynisme.
Ces paroles étaient dignes de l'homme qui, un jour, s'adressant à un notable de Metz, n'avait pas craint de s'écrier :
c( Vous avez donc du patriotisme, vous? »
A trois heures, Bazaine donna l'ordre de préparer sa voiture. A quatre heures, il se dissimulait derrière les rideaux soigneusement baissés du véhicule et quittait Mouhns, se dirigeant sur Ars.
Dans cette localité il fut reconnu par la foule, des cris de mort furent poussés, des pierres s'abattirent sur la voiture, dont toutes les glaces furent brisées; ce maréchal de France, traître à son pays, dut demander aide et protection aux gendarmes prussiens pour se soustraire à la colère de Français exaspérés.
Encadrée par des gendarmes du roi Guillaume, la voiture fila
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sur la jolie route blanche qui longe la Moselle aux eaux claires et ne s'arrêta qu'au ch<fiteau de Corny, où était installé le prince Frédéric-Charles.
L'accueil du grince fut très froid, le grand chef allemand se montra presque dur envers son prisonnier.
La froideur de cet accueil n'empêcha nullement Bazaine de faire honneur à un excellent souper.
Metz. — Place de la Comédie. (Photo : Nels, Metz.)
Après l'humiliation qu'elles avaient subie, nos troupes eurent à endurer de cruels traitements.
Les départs pour l'Allemagne s'organisèrent lentement; pendant plus de huit jours, les malheureux soldats français furent traînés dans les camps prussiens qui entouraient Metz et parqués dans la boue, sous la pluie, entre des baïonnettes menaçantes. On les nourrissait à peine, et l'on ne s'occupait nullement de les garantir de la pluie et du froid; aussi les maladies exerçaient- elles de terribles ravages parmi ces hommes épuisés déjà par les souffrances, par les privations d'un siège pénible.
Chaque jour, on empilait les plus gravement atteints dans des fourgons et on les transportait à Metz; souvent il était trop tard, et
lorsque les fourgons arrivaient à destination, l'on en sortait autant de morts que de vivants.
Chaque matin, dans la boue glacée des camps, Ton ramassait également des morts.
C'était horrible.
Quand les départs pour l'Allemagne commencèrent, ce fut pis encore; les colonnes laissaient derrière elles de véritables traînées de cadavres. Pour l'une de ces colonnes, après une nuit passée au bivouac, on comptait plus de cent morts.
Des milliers d'hommes tombèrent pour ne plus se relever, dans la boue des chemins. Combien de ces malheureux prisonniers devaient encore succomber en Allemagne !
D'après les statistiques officielles soigneusement établies, l'armée de Metz perdit, depuis le début de la guerre jusqu'à la capitulation, quarante -deux mille six cents hommes environ, tués, blessés ou disparus, sur un effectif moyen de cent soixante-douze mille hommes.
La plupart des combattants portés par les corps au nombre des disparus étaient des blessés laissés sur le champ de bataille ou recueillis, pendant l'action, par des ambulances provisoires.
A Metz, les maladies de toutes sortes, la misère, les privations, nous enlevèrent plus de trois mille hommes; près de trois mille également moururent en captivité.
Le total des décès, pour la campagne, est de plus de vingt et un mille.
Le 31 octobre, les officiers français se pressaient devant deux affiches qui couvraient les murs de Metz. Ces affiches étaient ainsi conçues :