AU MINISTRE DE LA POLICE GÉM^.RALE
Je suis très occupé, mais je quitte tout dans le premier mouvement d'une juste indignation pour mettre sous les yeux de Votre Excellence l'exposé rapide de quelques faits méchamment dénaturés et falsifiés d'une manière perfide par l'auteur d'une prétendue lettre particulière, écrite de Nîmes le 22 juillet et insérée dans le Journal des Débats le 30 :
Il est faux que le samedi 15 juillet le drapeau blanc ait été arboré à Nîmes sans le moindre trouble, 11 ne fut
placé au balcon de Thôtel de ville qu'à la tombée de la nuit. Avant, et dès quatre heures de Taprès-midi, quelques gendarmes, qui avaient paru avec la cocarde blanche au chapeau sur une place voisine des casernes, furent chargés par les chasseurs à cheval du H* et des soldats du 13« de ligne, qui les forcèrent de rentrer dans leur quartier, d'où ils ressortirent quelque temps après avec la cocarde tricolore. Ces chasseurs et soldats menaçaient de tirer sur la ville les canons qu on avait placés deux ou trois jours auparavant sur les hauteurs qui dominent la caserne. Ils en furent empêchés par le général Maulmont, par le maire et plus encore par le sieur Durand, lieutenant d'artillerie urbaine, qui arracha des mains d'un canonnier la mèche et les étoupilles et qui se précipita devant une des pièces. Ces mêmes chasseurs et soldats, les retraités, les fédérés et nombre d'urbains, de gardes nationaux de la Vannage parcoururent ensuite les boulevards en criant: « Vive T empereur, l'empereur ou la mort. » Ils se répandirent dans la ville, tirèrent sur le peuple et blessèrent à mort, dans la rue du Pont-de-Sigalon et près de la porte de son bourgeois, un garçon boulanger appelé Jean Vignolle. A la chute du jour, un peloton d'urbains descend de l'esplanade, courant en désordre vers la caserne ; quelques-uns voient un drapeau blanc au balcon de la maison Martin, boulevard des Calquières; ils tirèrent plusieurs coups de fusil à ce drapeau ; ceux de leurs camarades qui se trouvaient à quelque distance croient être attaqués par des ennemis, font feu à leur tour et
tuent un des leurs appelé Gibelin. Ce ne fut qu'à huit heures et demie du soir que les chasseurs du 14" sortirent de la ville au grand galop, sabre en main et faisant de continuelles décharges de leurs carabines. Ils se retirèrent d'abord sur les hauteurs , au couchant de la ville, et ensuite dans un lieu appelé Vallongue, distant d'environ une lieue et demie. Ils furent suivis dans la soirée, pendant la nuit, par certains habitans, par des fédérés , par des retraités et par les gardes nationales des Cévennes et de la Gardonnenque.
Par ce récit bien succinct, Votre Excellence peut juger si le drapeau blanc fut arboré sans le moindre trouble; elle peut juger également si la troupe de ligne ne songeait nullement, comme le dit la lettre particulière, à troubler notre tranquillité.
Il est faux que le lundi matin, des pelotons plus ou moins nombreux d'hommes armés venus de la Provence, suivis d'une foule immense, se portèrent dans les maisons, se disant munis d'ordres pour désarmer la garde natio^ naie, et qu'elle fut désarmée avant que Von connût i^imposture.
Des postes ayant été abandonnés le lundi par les urbains, nombre de royalistes de la ville, parmi lesquels plus de jeunes garçons et d'enfants que d'hommes faits, s'emparèrent de ces postes. Ils s'occupèrent ensuite du désarmement, mais avec si peu d'exactitude qu'ils n'obtinrent pas le tiers des fusils et que, depuis, on y est revenu plusieurs fois. Ils n'ont point d'ailleurs désarmé près de 200 urbains qu'on sait être dans les
rassemblemens qui existent dans la Gardonnenque et dans les Cévennes.
Il est faux que la troupe qui s'était retirée dans la caserne ait été provoquée et qu'elle n*ait fait que riposter à une grêle de balles qu'on fit 'pleuvoir sur elle.
Voici la vérité : il était arrivé dans Paprès-midi du lundi, entre quatre et cinq heures, et successivement Tun après l'autre trois détachemens de gardes nationales des communes voisines et forts d'environ 350 hommes. Ils firent halte sur la place des casernes où se réunit insensiblement une foule de curieux. A peine les dernières personnes du troisième détachement avaient tourné le coin de Pile de l'Orange qu'on tira quelques coups de fusil des fenêtres de la caserne. La place fut en un instant balayée et il ne resta plus que les cadavres de deux royalistes et d'une femme. Les gardes nationaux étrangers se retirèrent dans la ville où ils se réunirent avec les royalistes de rintérieur» lis vinrent ensuite prendre position dans les environs de la caserne. Les soldats et quelques fédérés ou retraités qui étaient restés à Nîmes et qui étaient enfermés dans ce bâtiment continuèrent à faire feu jusque vers minuit. On ripostait du dehors, où furent encore tués deux gardes royaux. La fusillade ayant cessé de part et d'autre on entra en négociations, et après deux différentes sommations il fut convenu entre le général Maulmont et M. Layre, officier de l'armée royale, que la troupe sortirait sans armes. Ce fut à la sortie qui eut lieu au point du jour que nombre de coups de fusil
furent tirés sur elle. Plusieurs officiers ou soldats furent tués ou blessés. Le mal fut moins grand qu'il n'aurait pu Têtre grâce aux soins de M. Layre, qui se portait partout, et à ceux de la majorité des royaux qui ne cessaient de faire des représentations à ceux que la mort récente de quatre de leurs camarades avaient irrités, et qui préservèrent de tout danger la presque totalité des militaires ^
L'armée royale , organisée à Beaucaire , n'arriva que le lendemain mardi à dix heures du matin, précédée de M. le commissaire du roi et de M. le préfet. Des désordres, suite d'un premier mouvement d'effervescence et qu'on ne put arrêter sur tous les points, eurent lieu pendant la journée, et se renouvelèrent le lendemain et certains des jours suivans. Quoi qu'en dise la lettre particulière : que les chefs des bandes féroces ont été sabrés par elles, que ces chefs sont désolés , quHls rallient à eux les bons citoyens et qu'ils font ensemble tous leurs efforts pour ramener le bon ordre, mais quHls n'ont pas encore réussi, il n'en est pas moins vrai qu'ils n'ont reçu aucune blessure, qu'ils ont empoché beaucoup plus de mal qu'il ne s'en est fait, qu'ils l'empêchent encore, et qu'une grande quantité d'effets qui avaient été pris dans différentes maisons ont été restitués à leurs propriétaires, ce qu'ils n'ont pas fait, eux, des effets qu'ils volèrent dans la maison de M. Baron, con-
1. Nous avons dit qu'il y eut environ trente hommes tués ou * blessés.
seiller à la cour royale de Nîmes, à Saint-Gilles, à Bouillargues et dans la maison de campagne des sieurs Vigne qui avaient suivi le duc d'Angoulême. II paraît surprenant qu'en parlant des diverses maisons qui ont été dévastées, Tauteur de la lettre particulière se borne à dire pour distinguer le café dit de nie-d'Elbe que c'était le rendez-vous des plus mauvais sujets de la ville. Mauvais sujets est ici une épithète trop générale. Il devait ajouter, ce qui est parfaitement vrai, que ce café était le réceptacle de ce qui composait la crasse du parti bonapartiste, que dans le nombre de ceux qui s'y rendaient se trouvaient les assassins de plusieurs royalistes tués ou blessés même avant la révolte du 3 avril, et par conséquent ceux du sieur Lajutte, garde royal de Montpellier, frappé d*un coup de couteau dont il mourut quelques heures après. Il devait ajouter que les habitués de ce café, formés ensuite en compagnie et commandés par des chefs bien dignes d'eux, ont volé, pillé dans plusieurs communes ou métairies des environs et excédé certains habitans de ces communes. Il devait ajouter enfin que cette bande vraiment féroce a poursuivi avec cette constance qui accompagne toujours la haine et avec le plus cruel acharnement les défenseurs de la % cause royale appelés par eux miquelets, et qui ont échappé aux massacres qu'on en a faits dans le territoire de plusieurs communes et notamment dans celle d'Arpaillargues.
11 est essentiel , plus que Votre Excellence ne peut le croire, que le gouvernement, qui aura toujours la
volonté et le pouvoir de s'instruire de la vérité, se méfie des récits tels que celui qui fait l'objet de la présente et plus encore de celui que le rédacteur du journal intitulé rArislarque a inséré dans «^a feuille. Ce n'est point dans la seule vue du bien public et pour obtenir de Tautorité qu'elle redresse les torts portés par telle portion des habitans d'une ville à telle autre portion, que l'auteur de ce dernier écrit a mis la main à la plume, il a des intentions plus perfides; il veut rallumer la guerre civile, lorsque nous avons tout fait pour l'éteindre. Votre Excellence pourra en juger par une adresse du 20 juillet aux habitans du Gard, que je joins ici; il a encore d'autres intentions d'intérêt local ; il les a si peu masquées que tous ceux qui l'ont lu l'ont deviné.
Pourquoi ne s'adressait-il pas au roi ou à ses ministres? Pourquoi signaler comme infâme et rebelle une des villes du royaume le plus véritablement amies du roi? Pourquoi a-t-il réveillé les questions religieuses, fouillé dans des époques déjà reculées?
Je dois relever une erreur bien grossière dans VAristarque du 21 juillet; il porte : qu'un arrêté d'un commissaire de police ordonne, sous peine d'être considérés comme émigrés, aux ..malheureux qui après avoir tout perdu ont cherché à sauver leur vie, de rentrer dans leurs foyers sous quarante-huit heures. Il est faux que j'aie rendu cet arrêté; il est l'ouvrage de messieurs les commissaires du roi. J ai rendu le 20 juillet un arrêté qui enjoint à tous les étrangers qui sont dans Nîmes, depuis le 3 avril, de se présenter devant moi pour
répondre à mes questions. Cet arrêté produisit l'effet que j'en attendais. Environ deux cents fédérés ou retraités cachés dans Nîmes lévacuèrent pendant la nuit qui suivit.
Le perfide auteur de cet article de VArlslarque attribue les désordres arrivés à Nîmes aux autorités royales, tandis qu'elles ont fait , pour les empêcher ou les arrêter, tout ce qui était en leur pouvoir.
(Page 137)
Parmi les documens qui ont passé par nos mains il 6n est peu qui donnent une idée plus exacte de l'anarchie qui régna dans le département du Gard, pendant les mois de juillet, août et septembre 1815, que le registre du commissaire-général de police. Là, se trouve écrite, jour par jour, dans des ordres, des procès-verbaux, des dénonciations, des plaintes, l'histoire locale; là, se trouve éclatante, indéniable, la preuve que ce malheureux pays fut terrorisé par quelques bandits qui se disaient royalistes et ne souhaitaient que le pillage et le vol. Nous aurions voulu reproduire ce curieux document qui est bien le tableau du Midi en 1815. Sa longueur nous obhge à nous borner à des extraits. Nous avons choisi les plus curieux.
37i LA TEllRETUR BLANCHE,
27 juillet.