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Archives du dépôt de la guerre

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Voici quelques notes géographiques propres à expliquer les dénominations de la Gardonnenque et de la Vannage, qui reviennent si souvent dans notre récit :

Le département du Gard, situé dans le bassin de la Méditerranée, est traversé dans la partie ouest par la chaîne qui sépare le bassin de cette mer de celui de l'Océan , c'est-à-dire par les montagnes des Cévennes. Les ramifications du faîte sont loin de descendre graduclleaient jusqu'à la mer. Deux lignes idéales, passant, Pune par Saint-Ambroix , Alais, Auduze et Saint-Hippolytc , Tautre par Beaucaire , Nîmes et Som-

340 LA ïERnEtH DLAiXCllE.

niiùn?s, diviseiil le département en trois étages distincls, (Ml quelque sorte superposés les uns aux autres, à partir de la mer.

Celui qui comprend le faîle de séparation des deux grands bassins se compose de montagnes élevées, à configuration très accidentée, dont les cimes ou les plattîaux sont séparés par de profondes vallées. C'est toute la portion du territoire située à l oue>t de la première des lignes idéales précitées, c'est-à-dire la région montagneuse, qui est connue sons le nom général de Cèreniics,

La région moyenne est mamelonnée et ne se compose guère que d'ondulations et de plateaux peu élevés. On y remarque toutefois trois grandes dépressions dont il sera parlé plus loin.

Enfin la région basse ne comprend que de vastes étendues de plaines, séparées par quelques collines de sable.

Les deux premiers étages sont découpés transversaleiiKUt par quatre cours d'eau, sensiblement parallèles dans leurs directions, TArdèclie, la Cèze, le Gardon et le \idourle. Les trois premiers sont des aflluents du llbùnc, et le dernier, un fleuve qui franchit aussi, pour se rendre à la mer, le dernier étage uu partie basse du dépari ement.

Le bassin du Cardon, cours d'eau central du département, occupe une très grande partie de son territoire, ])ar .suite des nombreux aflluens qui contribuent à sa lormation. En effet, la branche piincipale, diieGardon,

PIKCES JUSTIFICATIVES. 341

se compose de deux autres, le Gardon d'Alais et celui d'Anduze. Ce dernier Gardon lui-même se compose aussi de deux autres branches, le Gardon de Saint-Jeandu-Gard et celui de Mialet.

Dans les parties hautes du bassin du Gardon, on est dans riiabitude de distinguer les diverses vallées, par le nom du cours d'eau qui en occupe le thalweg, auquel on ajoute la terminaison enque. Ainsi pour désigner le territoire du bassin de la Salindre, affluent du Gardon, les habitans emploient la dénomination de Salindrenque; pour désigner la vallée du Liron, affluent de la Salindre, celle de Lironenque, etc. De là, la dénomination de Gardonnenque pour désigner le territoire de la vallée du Gardon. Cette appellation, probablement limitée dans l'origine à la partie haute de la vallée, s'est étendue depuis à la partie inférieure.

11 a été dit plus haut, que la région moyenne se présentait sous forme d'ondulations ou de plateaux , et qu'il s'y rencontrait trois grandes dépressions ou plaines très accentuées. La première s'étend, au pied des Cévenncs, au-devant des villes d'Auduze, d'Alais et de Saint-Ambroix; elle est limitée au levant par une sorte de falaise facile à distinguer de Marvéjols à Ners, très confuse de Ners à Bouquet, et très accentuée de ce point à l'Ardcche. La seconde s'étend de Saint-Mamert à Uzès, et occupe les territoires des cantons de Saint- Marnert et de Saint-Chaptes. Enfin la troisième se trouve située au midi du département, entre Nîmes et le Vidourle, au bord de la seconde des lignes idéales

indiquées ci-dessus. C'est une sorte de creux au milieu d'un vaste plateau, qui a reçu la dénomination de Vaunage (vallée de Nages) du nom du village de Nages, Tune des localités qui s'y rencontrent. Les autres localités de la Vannage sont Caveirac, Glarensac, Saint- Comes, Galvisson, Saint-Dionisy et Langlade.

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Eour permettre au lecteur d'embrasser la physionomie exacte des tragiques événemens d'Arpaillargues, il nous a paru bon de reproduire ici un extrait du réquisitoire du procureur royal chargé de porter la parole contre les assassins :

« ...La capitulation de la Palud, disait ce magistrat devant la cour d'assises de Nîmes, fut signée le 8 avril 1815. Par l'article l«^ l'armée royale était licenciée et les volontaires royaux devaient rentrer dans leurs foyers après avoir déposé leurs armes ; les officiers devaient cependant garder leur épée. Cet article garantissait, par une disposition expresse, aux volontaires royaux pleine et eniière sécurité pour leurs biens, et surtout pour leurs personnes. Environ soixante-quatre volontaires royaux» la plupart de Nîmes, se retirant dans leurs familles, avaient pris la route qui passe à Arpaillargues. Les habitans d'Arpaillargues exigèrent qu'ils remissent leurs armes. A peine furent-ils désarmés qu'une fu-

3il LÀ TtlRREUR BLANCHE.

sillaile en renversa quatre. Les volontaires royaux épargnés par les premiers coups de feu cherchent leur salut dans la fuite; ils sont poursuivis, à travers champs^ fusillés, assassinés; «on les poursuit comme des chiens, »>• a dit le témoin Henri Ribaud; on les met nus. Quatred'entre eux, Fournier, Calvet, Chambon et Charrai , avaient été abattus et étaient restés au pouvoir de leurs assassins. Lorsqu'on s'apercevait que le malheureux Fournier faisait quelque mouvement, on se hâtait de lui donner des coups de fourche, dans toutes les parties, du corps. L'ne femme lui plongea si profondément sa fourche dans le ventre, qu'elle fut obligée d'employer tous ses efforts pour la retirer. Une autre lui lança des coups de ciseaux dans le visage. Après l'avoir déchirédans tous les sens, on le dépouilla, on le mit à nu, le procès-verbal de levée de son corps le constate , et od le jeta au coin d'une rue ; on refusa de le transporter ^ un hôpital, sous prétexte qu'il n'en valait pas la peine- Il conservait cependant encore un reste de vie, et il endonna quelques signes pendant la nuit. On lui écrasala tête avec une grosse pierre.

« Calvet, habitant de Nîmes, marié depuis peu, avait été aussi blessé à mort; étendu à terre et baigné dans son sang, il reçut encore plusieurs blessures; un individu que les témoins n'ont pas connu le déchira avec sa faux. Une femme, la Coulourgole, lui enfonçait, de temps en temps, sa fourche en fer dans le corps. Sur les dix heures du soir, il fut jeté dans une charrette , étant alors dans la plus douloureuse agonie. Il expira

bientôt en effet. Fournier et Calvet ne furent pas les seuls qui perdirent la. vie dans cette funeste soirée ; mais il n'a pas été possible de faire le dénombrement exact des volontaires royaux qui n'ont plus reparu et qui , par conséquent, sont présumés avoir péri. Claude Chambon fut une des plus malheureuses victimes de cette journée; il se sauvait à travers champs, après avoir échappé à la première fusillade, lorsqu'il fut arrêté par un habitant d'Arpaillargues. D'autres habitans armés rentourôrentbientôt; Tun lui donna deux coups de baïonnette, un autre un coup de broche, un autre un coup de fourche dans les reins; un autre habitant lui perça la cuisse droite. Ils allèrent ensuite chercher le corps de Fournier qu'ils croyaient mort, couvrirent l'un et Tautre de ronces et d'épines qu'ils foulèrent aux pieds. « ...Ce fut un massacre d'hommes qui étaient sans défense, à qui on avait fait déposer les armes, en leur promettant de les accueillir. »

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Le combat des casernes, à Nîmes, dans la journée du 17 juillet, et le massacre de quelques-uns des soldats qui formaient la garnison constituent un des événemens les plus dramatiques de la guerre civile dans le Midi en 1815, mais aussi l'un des plus obscurs. Pour l'élucider et arriver à y voir clair parmi des assertions contradictoires, nous avons dû parcourir les pièces de l'enquête qui fut faite par un juge de paix, deux jours après ce grand malheur, pièces enfouies jusqu'à ce jour dans les archives de la préfecture du Gard. Parmi ces pièces, la déposition de l' adjudant-major Lefebvre, qui avait été assez grièvement blessé, se fait remarquer par son accent de vérité, et présente un saisissant tableau de la ville de Nîmes pendant ces heures de troubles et d'anarchie. C'est à ce titre que nous la reproduisons :

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Du 19 juillet 1815. — Lo juîço de paix du I^ arrondissement de Nîmes s'est rendu à l'hôpital et a interroge'; le sieur Charles-Stanislas Lefebvre, adjudant-couimandant de l'état-major, qui a dt''claré : — que le 15 du courant, vers environ deux heures du matin, M. le préfet, ayant reçu par estafette une circulaire do M. de Vitrolles, portant que le roi était rentré à Paris et injonction de le faire reconnaître, s'empressa de communiquer cette lettre *au général Gilly; que, comme elle était sans signature et sans désignation du titre de celui de qui elle émanait, il y eut une conférence entre le général Gilly, le général de Maulmont et le colonel de la gendarmerie, pour déterminer la marche qu'on devait suivre envers MM. les commandans de l'armée royale de Beaucaire, attendu qu'il avait été expressément convenu qu'on obéirait aux ordres du gouvernement, dès qu'ils parviendraient d'une manière officielle; — que le général Gilly députa, lui déclarant, auprès de M. le préfet pour connaître son opinion à cet égard, et l'cMigagor on môme temps à venir assister à la conférence, a quoi il adh<^ra; — qu'en retournant chez le général Gilly en compagnie de M. le préfet, ils rencontrèrent le général Maulmont qui leur apprit que le général Gilly avait pris une détermination définitive à cet égard, et qu'après avoir dit qu'il s'en rapportait pleinement à la prudence et à la sagesse du préfet et du général sur la manière de donner connaissance aux commandans des troupes à Beaucaire de la dépêche reçue, et d'exécuter Tordre qu'elle renfermait, il avait

ajouté que sa sûreté personnelle exigeait qu'il quittât de suite la ville, ce qu'il a sur-le-champ exécuté : — qu'alors le préfet et le général Maulmont firent convoquer le conseil municipal pour lui faire part de la lettre reçue; que lui déclarant fut instruit qu'il avait été décidé au conseil qu'on écrirait à Beaucaire; — que la nouvelle ofîicielle de l'entrée du roi à Paris ayant été annoncée par le »onilew\ qui arriva vers les dix heures du matin du même jour, toute indécision fut levée et il fut décidé qu'on prendrait les arrangemens et précautions nécessaires pour préparer les troupes au changement de couleur qui devait avoir lieu ; — qu'en conséquence, le général Maulmont et lui déclarant se rendirent au quartier des casernes pour "haranguer la troupe, lui faire part des nouvelles reçues et l'exhorter à l'obéissance ; — que l'infanterie de ligne parut d'abord assez bien disposée, mais qu'elle fut bientôt ébranlée par l'opposition insurrectionnelle que manifestèrent les chasseurs à cheval; — que plusieurs officiers de ce corps parcoururent les rangs des soldats en disant qu'on les trompait, que les nouvelles n'étaient pas telles quon les annonçait, et en s'eff'orçant d'engager les plus déterminés d'entre eux à les suivre pour aller prendre position hors de la ville, dans l'idée où ils étaient qu'il allait incessamment arriver des troupes de Heaucaire avec lesquelles il faudrait se battre; — que les chasseurs manifestèrent d'abord l'intention d'emmener avec eux lescianonsà l'aide de quelques canonniers vétérans, de quelques gardes urbains et gardes nationaux

350 LA TEllRËUR BLANCHE.

qui S ctaiont rangés de leur parti au nombre d'environ une centaine; que le général Maulmont et lui déclarant employèrent tous les moyens de persuasion pour empêcher Tinfanterie de ligne de partager ce mouvement séditieux; qu'elle parut ébranlée, mais que les chasseurs à cheval, sourds à leur voix, partirent avec tous ceux qui s'étaient attachés à leur sort ; — que comme les dispositions de l'infanterie de ligne n'étaient point encore pleinement rassurantes, le général Maulmont jugea prudent de renvoyer la proclamation au lendemain ; — que rendu chez lui, il se hâta de faire son ordre du jour dont il donna connaissance à la troupe dans la même soirée et qui fut affiché le lendemain ; — que le restant de la journée se passa assez tranquillement; — que, le lendemain matin 16, toute la troupe de ligne arbora la cocarde blanche et assista en grande tenue à la proclamation qui se fit sur les neuf à di>i heures du matin; qu'à suite de la double ration qui fut donnée, elle passa cette journée avec autant de tranquillité que de gaieté; — que le général Maulmont et lui déclarant tâchèrent d'entretenir l'harmonie entre les citoyens et la troupe en parcourant plusieurs fois la ville, et qu'ils eurent la satisfaction de recevoir les témoignages les moins équivoques de l'estime publique ainsi que de la confiance et de l'intérêt qu'inspirait leur conduite; — que, dans l'après-midi de cette même journée, la garde urbaine ne put se réunir sur l'esplanade, ainsi que l'ordre en avait été donné, attendu qu'on avait tenté dans divers quartiers de la ville de

désarmer isolément quelques individus de cette garde, qu'on désarma pareillement le poste entier composé de douze hommes de la garde nationale soldée de l'Ardèche, qui se trouvait au palais; — que le lendemain 17, vers environ cinq heures du matin, il se forma sur la place d'armes un rassemblement considérable de paysans, dont quelques tinrent des propos qui alarmèrent la troupe et lui persuadèrent qu'on avait Tintention de la désarmer; — qu'aussitôt le commandant fit rentrer les soldats dans les casernes où il les consigna, et ne laissa dehors que des patrouilles qui tentèrent vainement de dissiper les divers rassemblemens qui s'étaient formés; — que, dans le courant de cette matinée, on vit successivement passer sur la place d'armes des hommes armés qui n'appartenaient pas à la garde urbaine et qui tous se réunissaient dans les diverses rues de l'enclos Mathieu, qui aboutissent à la place d'armes; — que le général Maulmont et lui, jugeant qu'il importait à la tranquillité publique de dissiper ces rassemblemens armés, se rendirent sur les lieux, et sur leurs représentations, il leur fut répondu par certains de ces individus qu'on' les avait désarmés précédemment et qu'ils voulaient user de représailles en se procurant des armes, ajoutant qu'ils n'avaient pas l'intention d'en faire un mauvais usage ; — que le général Maulmont ordonna de nombreuses patrouilles de gendarmerie dans les divers quartiers de la ville et les faubourgs pour le maintien de l'ordre et empêcher les rassemblemens de grossir.

3j2 la TËrilSEL'R BLANCHE.

Intcrruplioii et renvoi au lendemain, attendu l'heure de dix heures et demie du soir et l'état de souiïrance de M. Lefehvre. Le ju;^e de paix fait placer des factionnaires aux portes des salles où sont les soldats blessûs avec la consigne de ne laisser sortir personne.

f Suite de la déposition de t*adjudant-commandant Lefebvre.)

Du 20. — Que le 17 du courant, à Pheure d^environ midi, il commença à régner une très grande agitation dans la ville, qu on répandit le bruit qu'il arrivait un très grand nombre do troupes de Bcaucaire, et que ces bruits inquiétans pour l'infanterie de ligne se fortiliaient par l'arrivée de quelques hommes isolés qui étaient déjà entrés dans la ville et qui se disaient suivis du gros de leur colonne en marche ; — que vers les quatre heures et pendant que lui déclarant était à table chez le général Maulmont, on entendit pousser des cris de « Vive le roi I » plus forts qu'à l'ordinaire et on vint avertir le général quïl venait d'arriver des compagnies armées qu'on disait venues d'Uzès, et qui entouré(»s d'un peuple immense s'étaient mises en bataille sur la place d'armes; — que le général Maulmont et lui déclarant sortirent de suite pour aller voir ce que c'était. Le général se porta au-devant de cette troupe et demanda quels étaient ses projets; il lui fut répondu tumultueusement qu'on voulait avoir les canons parce qu'on savait qu'il devait descendre des

troupes du côté d'Alais et qu'on voulait aller au-devant. Le général, ayant vainement tenté de leur faire entendre raison, pria lui déclarant d aller à la mairie pour engager le maire à se transporter sur la place avec quelques membres du conseil municipal pour calmer cette multitude. Le maire s'y rendit en effet avec quelques habitans et répéta à peu près les mômes paroles que le général Maulmont. Incontinent après, le commandant d'une de ces compagnies fît par le flanc droit et prit le chemin du Cours comme s'il voulait se porier en position.

Pendant que ces choses se passaient, les troupes de ligne étaient vigoureusement renfermées dans les casernes pour éviter toutes les provocations qui pouvaient avoir lieu. Le général Maulmont et lui déclarant se promenèrent pendant quelque temps sur la place d'armes, parlant aux uns et aux autres, après quoi le général entra dans le quartier suivi de lui déclarant pour parler aux troupes dans la vue de les calmer, Lefi soldats disaient hautement qu'ils ne souffriraient pas qu'on les désarmât et le général promit de faire tout ce qui dépendait de lui pour ne pas compromettre leur honneur. — Il y avait à peine une demi-heure que le général et lui déclarant étaient dans le quartier qu'on entendit tirer quelques coups de fjjsil ; on cria /le suit/*, î Aux armes! \j: ^çénéral Maulmont dit d'ahord k la troupe que ce n était rien et qu'il ne fallait pas n^mU^r, d'autant mieux que ces premiers ^•J^^^ï\)^ avaient ^té tirés en l'air. Cependant U-a ^y;ups red/;ublaieiit ; tout le aïonda

3&i LA TERREUR BLANCHE.

eria alors qu'il fallait envoyer quelques hommes aux croisées pour faire feu sur les assaillans, ce qui fut exécuté. — Il s engagea dus lors une fusillade assez vivo des deux côtés : un homme fut tué dans le quartier et trois autres blessés. Les soldats et leurs officiers, exaspérés au dernier point, voulaient absolument mettre les pièces en batterie pour repousser cette attaque; plusieurs fois le général et lui déclarant se mirent audevantdcs pièces pour arrêter l'effervescence des canonniors, qui avaient constamment la mèche allumée et voulaient faire feu. Il fut alors question de sortir en masse, en faisant feu de tous les côtés, et de se faire jour pour sortir de la ville et gagner une route quelconque. Le général Maulmont représenta que cette tentative à une pareille heure ne pouvait s'exécuter sans répandre du sang, et il vint à bout, avec ses intentions pacifiques, de persuader aux troupes qu'il fallait attendre onze heures ou minuit. C'était beaucoup, puisqu'il tendait à gagner du temps. Il pria de nouveau tous les ofliciers de cesser de faire feu ; il promit qu'à onze heures, si les choses ne changeaient pas, il se se mettrait à leur tête pour sortir. Effectivement, on lit tous les préparatifs de départ. On attela les deux pièces qu'on devait emmener et on encloua les autres. Tendant ce temps, se prolongeaient au dehors des vociférations terribles qui n'annonçaient pas des dispositions h une pacification. Chacun se mit aux fenêtres à écouter pour savoir ce qui se passait en ville, et cet état de très grande agitation dura jusque vers dix

heures et demie du soir. Les canonniers furent les premiers qui commencèrent à raisonner sur ce fâcheux événement, en disant que leurs chevaux n'étant pas habitués au feu, ils ne répondaient pas de conduire leurs pièces, avec succès. Cette hésitation se répandit parmi les autres soldats, qui se disaient entre eux pourquoi Ton ne cherchait pas à entrer en pourparlers pour voir s'il y avait moyen de faire des arrangemens. — Le général Maulmont mettant de suite à profit ces heureuses dispositions monta à Tune des croisées du premier étage, parla à quelques-uns des gardes nationaux qui étaient au dehors et leur dit avec beaucoup de douceur qu'on avait tort de se monter ainsi la tête réciproquement; il fut interrompu par le cri de «Vive le roi,» que les soldats commencèrent à répéter dans le quartier, et quelques instans après, on convint qu'on ne ferait point feu pendant une heure et jusqu'à ce qu'on se fut expliqué.— Vers onze heures, le colonel de la gendarmerie se présenta à la porte du quartier en parlementaire accompagné^ d'un sergent de la troupe qui était devant le quartier. On lui ouvrit de suite et il déplora avec le général le fâcheux malentendu qui venait d'avoir lieu. 11 fut aussitôt convenu qu'on prendrait tous les moyens possibles pour en venir à un arrangement. Le général Maulmont proposa de rendre les pièces et de faire sortir la troupe de la ville dans telle direction qu'on voudrait lui donner; le colonel Rivaud sortit de suite pour aller porter ces paroles et promit de revenir dans une demi-heure au plus tard. Il revint

effectivement accompagné de M. de Lahoudès, chef d'état-major de M. le général de Barre. Le général Maulmont fut accueilli de la manière la plus flatteuse par M. de Lahoudès, qui lui dit qu'il ferait tout au monde pour Tobligcr, mais il ajouta que la troupe, du dehors, qui ne connaissait pas beaucoup les usages et le point d'honneur militaires, exigeait de la manière la plus péremptoire qu'on mît bas les armes. Le général Maulmont, qui de son côté ne goûtait point du tout cette proposition humiliante , appela les officiers des corps et une députation des sous-officiers et soldats, et il n'y eut qu'une voix : tous dirent qu'ils ne voulaient point être désarmés, et qu'ils trouveraient moyen de se faire jour si on les humiliait à ce point. M. de Lahoudès voyant cette détermination, conféra encore pendant quelque temps et offrit ensuite d'aller faire une nouvelle tentative auprès de ses troupes. 11 sortit en effet et laissa tout le monde au quartier dans une grande inquiétude, car le temps se passait et l'on s'apercevait que dans le cas où les proposition^ faites ne seraient pas acceptées, il ne serait déjà plus temps, attendu le jour qui approchait, de faire le mouvement qu'on avait projeté. — Vers deux heures du matin, M. de Lahoudès écrivit au général Maulmont que les troupes qui étaient en ville ne voulaient point entendre raison, et qu'elles insistaient absolument pour qu'on mît bas les armes. Le général consulta de nouveau les officiers des corps, et après une très courte délibération, il pria l'officier qui avait apporté la lettre de prier M. de Lahoudès de venir encore une

ois au quartier. Il se rendit à cette invitation et arriva à deux heures du matin du 18 du courant. Il fit sentir de son mieux que la proposition de déposer les armes n'était pas faite dans le dessein d'humilier la troupe, mais dans la vue de sa sûreté. Il fut alors convenu qu'on partirait sans armes, que les officiers •conserveraient leurs épées, les sous-officiers leurs sabres, et qu'on prendrait la route d'Uzès, où tout le monde serait reçu comme amis. Les officiers, sous-officiers et soldats protestèrent de leur désir de servir le roi. M. de Lahoudès donna sa parole qu'il ferait écarter ses troupes, et que celles de ligne défileraient, en sortant du quartier, sous l'escorte de la gendarmerie. Les officiers supérieurs du régiment prièrent le général Maulmont de ne pas les abandonner ; il promit de Jes accompagner jusqu'à Uzès et de revenir de suite à Nîmes pour conférer avec M. le général de Barre qui devait y arriver à dix heures. M. de Lahoudès eut même Tobligeance d'offrir d'accompagner le général Maulmont jusqu'au sortir de la ville. — On commença donc à défiler au point du jour, et dès lors, se passa la catastrophe la plus déplorable. Le général Maulmont était en tête avec quelques officiers et lui déclarant qui le suivait à quelques pas de distance et qui le perdit de vue un instant après, observant qu'il avait cru devoir rester un peu en arrière pour attendre que la troupe défilât; mais qu'au même instant, il vit plusieurs hommes de la garde nationale quitter leur rang et se porter au-devant des sous-officiers en leur disant qu'ils n'avaient pas le droit de conserver leurs

sabres. Lui déclarant continua alors sa route et, à peine avait-il dépassé le détour du quartier, qu'il fut assailli par une décharge de coups de fusil tirés par des hommes qui lui criaient : « Arrête, brigand, arrête! » qu'il s'arrêta de suite dans la crainte d'être fusillé, et qu'au même instant, il fut entouré par une demi-douzaine d'hommes qui le maltraitèrent de la façon la plus cruelle; que l'un lui arracha ses épaulettes et son sabre, l'autre lui prit sa montre et un autre son argent; qu'on fouilla toutes ses poches et qu'on lui prit jusqu'à un petit nécessaire d'argent qu'il portait toujours avec lui; qu'il reçut un coup de crosse de fusil sur la tête et un léger coup de baïonnette ; qu'enfin, ayant échappé à ce groupe il continuait sa route, lorsqu'à trente pas plus loin il fut arrêté par un autre qui le maltraita encore davantage, probablement parce qu'il ne restait plus sur lui de quoi satisfaire la cupidité de ceux qui le formaient; qu'il reçut à l'instant une balle dans le bras gauche, qui le lui fractura ; que le chef de cette bande lui mit alors le pistolet sur la gorge en lui disant de le suivre; que d'autres le poussaient avec leurs baïonnettes dans les les reins, et qu'il eut le bonheur de tomber entre le? mains d'un petit garçon qui lui avait paru d'abord des plus furieux, mais qui, le voyant blessé aussi grièvement, le prit sous sa protection et empêcha ses camarades de le tuer; qu'il le conduisit ensuite à travers toute la ville jusqu'à l'hôpital, où il arriva vers les quatre heures du matin, absolument dépouillé de tout ce qu'il possédait; que le lendemain matin, 19, son domestique

vint le voir et lui annonça qu'un officier de dragons dont il ne sait pas le nom, mais qui est venu plusieurs fois chez lui déclarant, il y a quelque temps, avait enlevé ses chevaux d'autorité à l'hôtel du Petit-Saint-Jean oii il loge, malgré les remontrances du maître de Taubcrge, qui fit tout ce qu'il put pour lui conserver le peu qui lui restait de son avoir; que la perte qu'il a éprouvée s'élève à 800 francs en argent, 600 francs sa montre à répétition avec chaîne et cachets, et 800 francs au moins ses deux chevaux, soit 2,200 francs au moins, sans comprendre son sabre et ses épaulettes.

Signe :

Rabanis, juge de paix, — Lefebvre, adjointcommunal. — PoussiGUE, greffier.

Du 21 juillet, — Le juge de paix croit devoir faire les observations suivantes :

D. — L'adjoint Lefebvre, en racontant losévénemons, n'a donné aucune idée des principes qui dirigeaient ceux qui les ont provoqués : il n'a pas parlé dos vues de Fex-général Gilly dans Texécuiion des violentes mesures qu'il employait, des fréquentes discussions que ces mesures devaient amener entre les officiers supérieurs et l'autorité civile, des espérances que laissait entrevoir Tex-général et de sa correspondance avec les

autres généraux rebelles. — La franchise et la loyauté militaires vous obligent, si vous êtes sujet ûdèle du roû à faire connaître tout ce que vous savez avoir été tramé contre son autorité en cette ville, et à signaler avec impartialité les vrais amis du trône et ceux qui cherchaient à le renverser ; je vous invite à répondre à ces observations :

R. — Je réponds qu'il est hors de doute que Texgénéral Gilly n'agît dans le sens du gouvernement qui vient d'être renversé, encore plus en sa qualité de commissaire extraordinaire de ce gouvernement que comme chef militaire. 11 n'y avait aucun plan de campagne déterminé, et ce général ne consultait que lui-même et les pouvoirs dont il était investi; il n'y avait pas même de conseil de guerre ou conférences entre lui et les généraux qui lui étaient subordonnés parce qu'ils étaient tous en fonctions dans les chefs-lieux de leurs départements respectifs. Je déclare n'avoir eu directement ni indirectement aucune connaissance des actes que fit l'ex-général Gilly lors de sa tournée dans les départemens de la Q'' division en sa qualité de commissaire extraordinaire, et je n'ai su là-dessus que tout ce que le public a pu apprendre comme moi : j'étais d'ai^ leurs à cette époque à Montpellier, où je remplissais les fonctions d'adjudant-commandant chef d'état-major. Je n'ai jamais connu la correspondance civile de l'exgénéral : il ne m'a communiqué que sa correspondance militaire avec le ministre de la guerre et les généraux qui étaient sous ses ordres.

D. — Ne savez-vous pas que des hommes de cette ville ou d'ailleurs aient cherché à corrompre la troupe de ligne depuis son arrivée à Nîmes, en la poussant à persister dans la révolte et si l'argent n'a pas été un des moyens de corruption par eux employés ?

R. — Lefehvre l'ignore absolument ; si le fait a eu lieu ce ne peut être que par l'intermédiaire des chefs de corps , et il ne tient à aucun. Du reste la troupe était assez mal disposée, sans qu'il fût nécessaire d'employer la séduction.

22 JuiUet.

D. — Ne savez-vous pas que dans ces derniers temps il ait été apporté de la ville dans le quartier un grand nombre de flacons de vin et des comestibles?

R. — Je n'ai aucune connaissance de ce fait.

D. — N'avez- vous pas eu occasion de voir souvent dans le quartier des personnes de cette ville s'entretenant avec les officiers et soldats, s'efforçant par leurs discours à les maintenir dans la révolte et à leur inspirer des sentimens défavorables pour la famille des Bourbons ?

R. — Mon ministère ne m'appelait pas dans le quartier, et c'est par la plus malheureuse des fatalités que je m'y suis trouvé dans la nuit du 17 au 18; c'est la seule et unique fois, depuis mon arrivée à Nîmes, que j'y ai mis les pieds. — J'oubliais de dire que j'y étais entré un moment, le 16, avec le général Maulmont.

D. — Quelles sont les personnes de cette ville, militaires ou autres, que vous avez vues le plus habituellement chez le général Maulmont et Tex-général Gilly?

R. — Je n'ai vu chez ces messieurs que le maire et les membres du conseil municipal que les généraux faisaient souvent appeler.

D. — Connaissez-vous les personnes de cette ville qui prenaient le nom de membres du conseil fédératif ?

R. — Nullement.

D. — Connaissez-vous le motif qui porta Tex-général Gilly à faire placer des canons sur les hauteurs où se trouvent les moulins à vent?

R. — Ce fut le général Maulmont qui ordonna cette mesure, prescrite parla sagesse; il avait en vue de prendre une position militaire pour se mettre en garde contre toute surprise» qu'on avait lieu de craindre de la part des troupes qui se trouvaient à Beaucaire.

D. — Je vous invite à me dire, au nom du bien public, qui doit être toujours mis au-dessus de toutes les considérations particulières et de toutes les illusions d'une délicatesse mal entendue, si vous avez été instruit directement, indirectement ou de quelque manière que ce soit, que Tcx-général Gilly, soit dans la vue d'assurer l'exécution de ses plans de rébellion, soit pour se livrer à quelque mouvement de vengeance envers les nombreux sujets fidèles du roi que Nîmes renferme dans son sein, ait conçu , annoncé, confié, préparé ou ordonné pendant son séjour en cette ville, au moment de son départ, et môme après, quelques dispositions et

mesures militaires ou de toute autre nature par suite desquelles la sûreté de la ville de Nîmes et la vie de ses habitans pussent être compromises ?

R. — Je crois pouvoir assurer que Tex-général Gilly n'a jamais eu aucun projet de vengeance particulière et que je ne lui ai jamais connu aucun* plan contre la sûreté de la ville de Nîmes, contre ses habitans, ni contre qui que ce soit ; je suis persuadé même que c'est dans l'intérêt de la ville qu'il suspendit le projet qu'il avait d'abord eu de marcher contre les troupes de Beaucaire. Au reste, il n'ordonna en partant que des mesures de douceur, chargeant le général Maulmont do la publication des ordres du jour.

D. — Savez-vous le nom d'un officier de chasseurs h cheval qui, dans l'après-midi du 16, portait si dvidemment les troupes à l'insurrection?

R. — Je ne le sais pas; mais cet homme ost bien coupable à mes yeux ; il a failli occasionner do grands malheurs.

D. — A votre entrée dans cet hospice, n*easuyfttosvous pas quelques reproches do la part dos ofllciors, sous-officiers et soldats blessés qui étaient entrés ù Thôpital avant vous?

R. — Aucun; personne ne m'adressa la parole.

Après ces réponses, l'adjudant Lcfebvre demande un passeport après son rétablissement, pour aller à Paris y recevoir les ordres du ministère de la guerre , ayant des droits, comme le reste de l'armée, aux bontés du roi énoncées dans sa proclamation du 28 mars; il demande

à être transporté en ville et enfin la restitution de ses chevaux enlevés, d'après l'assurance du sieur Brune) , aubergiste du Petit-Saint-Jean, par le sieur Chapelle, chef d escadron dans les chasseurs royaux.

Sifpié :

R\BANIS, LeFEBYRE, PoUSSIGUE.

A cette déposition, nous ajoutons la copie d'un rapport du commissaire- générai de police qui présente les faits autrement et avec moins d'impartialité:

G août 1815, huit heures du 8oir«

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