DES GRENADES DE FROCIDA
Cet épisode , croyez-moi , vaut bien celui de Peluzzo. La manière dont vous le racontez ne peut
manquer de jeter vos lecteurs dans une confusion dont il importe cependant de les tirer. Vos deux lettres , s’occupant d’une manière spéciale de crimes et de prisonniers politiques, l’affaire de Procida semble tout naturellement ne pas sortir de votre cadre. Voici ce que vous en dites ;
« Je rapporterai une circonstance qui montre « clairement quelle valeur les hommes qui sont « au pouvoir à Naples attachent à la vie humaine. «■ Il paraît que, il n’y a pas longtemps, exaspérés « par les traitements qu’ils subissent, les détenus « de la prison d’État de Procida se sont révoltés •I et ont cherché à s’emparer de la prison. Je vais « dire comment a été apaisée cette révolte. Les « soldats chargés de ce soin ont jeté des grenades « au milieu des prisonniers et en ont tué cent « soixante-quinze. Dans ce nombre se trouvaient « dix-sept malades qui étaient à l’infirmerie , et « qui n’avaient par conséquent pris aucune part
« à la révolte On m’a dit (/ hâve been told)
« que, pour avoir exécuté ce massacre, le sergent « qui commandait la troupe a été décoré d’un « ordre militaire qu’il ose porter au grand jour *. »
Ce récit pèche surtout par omission. Pourquoi négligez-vous. Monsieur, d’avertir le noble lord à qui vous vous adressez qu’il n’est nullement question ici de détenus politiques ? La prison de
> Première lettre, p. 33.
Procida est , à Naples , ce que le bagne de Toulon est en France. Les malheureux qui y sont enfermés sont des forçats, des criminels de l’espèce la plus dangereuse. Ces prisonniers étaient en révolte ouverte, et (grâce sans doute à la sévérité du régime des prisons napolitaines ) ils étaient parvenus à se procurer des armes. L’autorité avait donc à sévir contre des forçats révoltés et armés , circonstance que votre récit, pour être vrai, n’aurait pas dû négliger entièrement.
Vous eussiez pu nous dire aussi qu’avant de prendre des moyens extrêmes , l’autorité avait épuisé toutes les voies pour ramener les révoltés par la douceur d’abord , et par l’intimidation ensuite. Plusieurs jours (une semaine environ) s’écoulèrent avant de faire feu sur les prisonniers. La révolte de Procida avait Jeté la consternation dans Naples, et la nouvelle que les forçats étaient maîtres d’une partie de la prison répandit la terreur parmi ses habitants, qui craignaient, d’un moment à l’autre , de voir fondre sur eux cette horde de bandits. C’est lorsque l’autorité s’est trouvée réduite à cette extrémité qu’elle a sévi. Si une révolte semblable fût arrivée au bagne de Toulon ou de Brest, informez-vous, Monsieur Gladstone , comment les choses se seraient passées , et vous apprendrez que la mitraille du canon eût balayé les révoltés. A Toulon , l’autorité aurait eu
moins de patience qu’à Naples ; elle n’eût parlementé qu’à coups de canon , et la même journée eût vu le signal et la répression du crime.
Quant aux grenades, savez-vous pourquoi elle» ont eu la préférence? C’est parce que la situation des lieux ne permettait pas de se servir du canon ; c’est que les prisonniers étaient maîtres des parties de la prison d’où la fusillade aurait pu être dirigée contre eux avec succès. La grenade était la seule et la dernière ressource de l’autorité militaire : devait -elle l’employer? Les -projectiles furent lancés dans une cour où les révoltés avaient établi leur quartier général. Dites-moi si vous pouvez, de bonne foi, rendre l’autorité responsable des éclats de grenades lancées dans de pareilles circonstances, et qui, dites-vous, auraient blessé ou tué quelques malades ? Ne devriez-voüs pas demander compte aux révoltés eux -mêmes de la vie de leurs compagnons? Et puisque nous nous occupons des victimes , si vous tenez à approcher de la vérité , quant à leur nombre , faites subir au chiffre que vous nous donnez une réduction proportionnelle semblable à celle que des documents officiels ont opérée sur vos trente mille prisonniers et vos cinq cents prévenus de mai.
Je vous demande pardon. Monsieur, de m’étendre si longuement sur un fait de si minime importance en lui-même ; mais toutes vos accusations
deviennent graves , et prennent des proportions considérables dès que vous les jetez à l'opinion pour prouver que le gouvernement de Naples se joue de la vie humaine ; dès que vous vous autorisez de l’affaire de Procida pour dénoncer « les « horreurs gigantesques qui affligent ce pays, qui « désolent les classes d’où découlent la vie et la « prospérité de la nation (sans en excepter les « forçats), qui minent les fondements de toute « loi, qui font, de l’autorité élevée au sein des « sociétés humaines pour maintenir l’ordre, dé» « fendre l’innocence et punir le crime, le plus