‹ La terreur dans le royaume de NaplesChapitre 5 sur 21 · DES CONFISCATIONS OU SÉQUESTRATIONS · texte numérisé non relu

DES CONFISCATIONS OU SÉQUESTRATIONS

C’est à peine si vous touchez à ce forfait du gouvernement napolitain. Vous n’en parlez que d’une manière incidente. L’ opinion générale semble vous faire défaut ; car voici tout ce que m’apprennent vos Lettres :

« Un très-petit nombre de personnes (les in- « culpés) ont des moyens indépendants pour « soutenir leur famille, pour ne pas ajouter que, « d’après ce que j’entends dire {as I hear), les « confiscations ou séquestrations sont fréquentes « dans les cas d’arrestation. »

D'après ce que j’entends dire est charmant quand on accuse! Les notions d’équité que l’anglicanisme vous a données permettent donc, Monsieur, de porter une accusation calomnieuse par ouï dire?

Vous citez le gouvernement napolitain « à la « baiTe de l’opinion générale, qui circule en Eu- « rope avec une force chaque année croissante vous n’hésitez pas à flétrir scs actes devant cette opinion que vous dites « empreinte de l’esprit de l’Evangile, » et vos griefs reposent sur ce que l’on vous dit {as I hear)l

' Et c’est vous, personnage grave, qui aviez donné les espérances d’un homme d’Etat, vous qui faites un crime au gouvernement napolitain d’accuser sur de simples soupçons , de condamner sans preuves, qui osez dénoncer ses confiscations à l’opinion de l’Europe, parce qu’on vous l’a dit ?

Si le gouvernement de Naples a fait des confiscations, quelles sont-elles î Ayez soin , Monsieur Gladstone, de nous dire les victimes de ses spoliations.

Quant à moi, je pourrais me contenter d’opposer une dénégatipn absolue à une affirmation sans preuve ; mais je tiens à justifier mes paroles, parce qu’elles peuvent l’être. Je veux vous dire sur quels faits je me persuade que vous cherchez à surpren-

‘ Deuxième lettre, p. SO.

dre l’opinion. D’abord, Monsieur, aucun arrêt judiciaire n’a prononcé, dans les États napolitains, la peine de la confiscation , qui n’existe pas plus dans sescodei) que dans les nôtres. Ensuite, aucun fait de confiscation arbitraire n’a été signalé par les diffamateurs du gouvernement que vous vouez si légèrement à l’exécration publique. Mais il y a plus : c’est que je puis invoquer des témoins pour vous confondre.

Vous save; sans doute. Monsieur, que dans l’insurrection du 15 mai les insurgés organisèrent un Comité de salut public destiné à remplacer le gouvernement contre lequel étaient dressées les barricades conservatrices. Après le triomphe de l’ordre et des lois, les biens des cinq députés qui formaient ce Comité furent provisoirement séquestrés. Combien de temps a duré ce séquestre? Trois semaines. Monsieur, pas un jour de plus. Et comment a-t-il été levé? — > C’est sur les instances des familles des inculpés. Connaissant le cœur de Fei^ dinand, elles se sont adressées à leur roi, qui a fait lever immédiatement le séquestre.

Si vous doutez de l’exactitude de ces détails, ou si ï opinion générale qui vous sert de boussole ne les confirme pas, adressez-vous. Monsieur, à deux des membres de ce même Comité de salut public qui jouissent en ce moment à Paris de leur brillante fortune.

J’en appelle à leur témoignage. Leurs opinions politiques n’ont point étouffé chez eux les sentiments de l’honneur et de la reconnaissance : con> sultez-les.

Allez au besoin en Sicile, rechercher les preuves de la barbarie de Ferdinand. Les Siciliens vous apprendront que plusieurs des hommes qui ont voté la déchéance du Roi et qui sont allés offrir au duc de Gènes la couronne de Sicile ont été nonseulement amnistiés, mais qu’ils habitent Palerme et même qu’ils fréquentent la Cour. Voilà des traits de barbarie que la reine Victoria ne parait pas de sitôt disposée à suivre en ce qui touche le malheureux Smith O’Brien et les compagnons de son exil?

Des conGscations, je passe au

PHÈTHE ASSASSIN.

« Je puis, dites-vous, mentionner que l’un « d’eux (un membre de la Chambre des Députés) « a été assassiné par un prêtre nommé Peluzzo, R bien connu dans les rues de Naples quand j’y « étais, qui n’a jamais été poursuivi pour cet « acte, mais que l’on dit recevoir une pension du «Gouvernement*.»

> Première lettre, p. 11.

C’est toujours le même système d’incrimination. On dit que les prêtres assassins' sont pensionnés par l’Etat, comme on dit que le Gouvernement confisque, comme on dit qu’il y a cinq cents accusés dans l’affaire de mai, et comme ow dit, toujours, qu’il y a trente mille prisonniers politiques !

Qui donc. Monsieur, vous a raconté ainsi l’histoire de l’infàme Peluzzo? L’opinion publique ellemême proteste contre cette nouvelle calomnie. H devient évident pour moi que votre seule préoccupation, dans ces pages immorales, est d’établir, en dépit des faits les plus notoires, la thèse : que le gouvernement chrétien et paternel du roi de Naples « A TOUS les mces pour attributs ' ; » que c’est la négation de Dieu érigée en système de GOUVERNEMENT*, » cxpression qui, selon vous, « n’est que trop vraie *. »

Si l’Etat pensionne les assassins à Naples, il le fait plus souvent en Angleterre, et votre philanthropie ne s’est pas émue encore, que je sache, de ce que l’on peut appeler le prix du sang, prix que le gouvernement anglais a eu à solder plus fréquemment que celui de Naples. Quelques mots sur Peluzzo et sa victime expliqueront ma pensée.

Au nombre des membres libéraux de la Chambre des Députés napolitains se trouvait un conser-

• Première lettre, p. 9. — * Ibid ., p. 9. *- > Ibid ., p. 5. /

valeur nommé Garducci, qui, après a^oir dressé des barricades et avoir fait le coup de feu pour renverser le Gouvernement, échappa à la vindicte des lois en se réfugiant dans les montagnes. Gomme Garibaldi, il s’entoura de- vagabonds, de voleurs, de banditti, et se consola de n’être pas à la tête du gouvernement de son pays eu se faisant chef de brigands.

Les compagnons de Garducci ne tardèrent pas à répandre la terreur autour d’eux. Ils parcoururent d’abord la campagne en pillards; mais, encouragés par les succès de leurs rapines, ils n’hésitèrent plus à pénétrer dans les villages et à rançonner les habitants. Le nom de Garducci répandait partout la terreur. La dévastation, le viol et le meurtre marquaient toujours le passage de ses bandes.

. Ges crimes imposaient des obligations à l’autorité. Que fit -elle? Elle suivit l’exemple que l’Angleterre ne manque jamais de donner dans ces tristes circonstances. Sur les bords de la Tamise , quand un grand crime est commis et que le coupable cherche à se soustraire à la justice , le chef de la police fait annoncer qu’une prime sera payée à quiconque saisira le criminel, à quiconque le livrera mort ou vif à l’autorité.

La police napolitaine n’a pas fait autre chose : elle a offert une récompense à la personne qui li-

vrerait Carducci, ce Mandrin sur le sort duquel s’émeut M. Gladstone, et dont il ne sépare pas même la cause de celle de ses amis conservateurs.

En vérité, Monsieur, vous n’avez pas la main plus heureuse dans le choix de vos héros que dans l’addition de vos chiffres. 11 arriva que Garducci fut livré mort. . . par un nommé Peluzzo, prêtre, non - seulement défroqué et n’exerçant depuis longtemps aucune fonction sacerdotale , mais qui avait des titres incontestables à faire partie des bandes de sa victime. J’ignore s’il a jamais rempli auprès de Garducci les fonctions de lieutenant ; mais je sais qu’il n’en était pas le moins digne.

Telle est l’histoire du Prêtre assassin, que l’o» MT recevoir une pension du gouvernement de Naples ! Peluzzo a reçu en effet la récompense offerte à l’individu j quel qu’il fût, qui s’emparerait de Garducci. Il eût reçu le prix du sang en Angle-^ terre comme à Naples , et naguère , en France , une récompense était offerte à quiconque arrêterait l’assassin Montcharmont. Qu’avait donc à faire dans cet acte le caractère du prêtre ? La bonne foi la plus vulgaire vous permet-elle de faire rejaillir sur le corps sacerdotal l’acte d’un être indigne, qui a été séparé de son sein ? Si les mauvaises passions suivent l’homme dans toutes les conditions sociales, dans l’exercice même des fonctions les plus

saintes, est-ce une raison pour qu’il n’y ait ni honneur, ni probité, ni dignité sur la terre ?

Les lettres de marque permettent de donner la course au corsaire et de pendre son équipage aux vergues d’un navire ; c’est en vertu d’une exception du même genre que l’Angleterre offre le prix du sang pour atteindre les assassins, et que l’autorité napolitaine a donné une récompense à l’homme qui a débarrassé la société de Carducci devenu brigand. Qu’avez-vous, Monsieur Gladstone, à reprocher en cela au gouvernement napolitain î Sont-ce les coutumes de l’Angleterre qui vous autorisent à appeler le prix du sang une pension ?

Sur qui , je vous le demande , doit retomber l’odieuse flétrissure des ligues que vous consacrez à cet épisode ?

J’arrive à une cinquième accusation qui n’est pas moins grave que les autres ; voyons si elle est mieuxfondée. Iln’estquestionderien moins que de

l’avilissement des magistrats napolitains.

J’avoue, Monsieur, que si vous étiez moins coupable, j’hésiterais à reproduire vos sentiments sur les hommes qui rendent Injustice, sous la protection tutélaire du gouvernement de Naples.

J’aurai à m’occuper de la magistrature en général et des calomnies que vous déversez sur elle ; mais j’éprouve le besoin de consacrer quelques

mots au caractère du magistrat, après avoir lu dans votre première lettre les lignes suivantes :

« Je n’entends pas insinuer que les juges de « Naples sont tous des Mo^STREs ; mais ils sont ' « tous ESCLAVES. Ils soiit très-nombreux, très-mal « payés et ils sont amovibles. Us sont en général « moins considérés, moins bien posés et d’un ca- « cliet moral beaucoup plus bas que les membres a distingués du barreau qui plaident devant eux.

« Le salaire le plus élevé d’un juge est , je crois ,

« de 4,000 ducats »

Merci, Monsieur, de votre impartialité. Vous voulez bien concéder à l’opinion publique , pour laquelle vous parlez, que tous les juges napolitains ne sont pas des monstres. Ceux de ces magistrats en faveur de qui vous daignez faire cette exception seront très-flattés sans doute de n’être que des esclaves. Voilà l’accusation; examinons vos preuves.

Je veux , comme vous , laisser de côté les monstres , qui pourraient nous épouvanter, pour ne m’occuper que des esclaves. L’Angleterre a tant fait pour l’abolition de l’esclavage que vous deviez naturellement quelques lignes à ces infortunés juges napolitains, par le fait, plus malheureux que les noirs de vos colonies, dont vous avez payé si cher la liberté.

.Mais enfin, je les prends tels qu’ils sont, esclaves,

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comme vous le dites. Vous prétendez prouver que leur condition est telle que vous la décrivez : premièrement parce qu’ils sont amovibles, et secondement parce que les mieux payés d’entre eux ne reçoivent que 4,000 ducats.

Je vous félicite de ce que vous vous décidez enfin à apporter les preuves de vos assertions, ou du moins les raisons sur lesquelles vous les appuyez, car il devient plus facile de vous sui\Te et de vous combattre.

Quant à votre premier considérant , qu’auriezvous à dire si je vous apprenais que les magistrats napolitains sont inamovibles? Et d’ailleurs, je dois vous faire observer, en passant, que les Libéraux napolitains, comme leurs frères conseitateurs, à vos yeux, les montagnards français, ne partagent pas votre avis sur cette question. Vous oubliez que l’amovibilité de la magistrature française a été demandée par eux dans l’Assemblée constituante, et cette complète est l’objet d’un paragraphe du dernier discours de M. Hugo.

Les quatre mille ducats présentent une objection plus sonore. Le ducat ayant une valeur de 4 fr. bO ou 60 c., le salaire le plus élevé des juges napolitains ne serait que de 17 à 18,000 francs. C’est humiliant , en vérité , Monsieur Gladstone ! Des magistrats qui ne sont pas mieux rétribués ne peuvent être que des esclaves !

Mais que penserez-vous alors de la magistrature française , quand je vous apprendrai que notre premier président de la Cour de Cassation ne reçoit que 20,000 fr. de traitement! Combien les magistrats français vont vous paraître dégradés , quand vous saurez que les présidents de Cour d’appel n’ont que de 6 à 10,000 fr., et les conseillers, c’est-à-dire les juges, au plus 3,000 fr. ( 120 livres sterling)!

Votre mépris ira sans doute croissant quand je vous dirai que la France compte parmi ses magistrats les plus considérés, et les plus dignes de l’être, des vieillards qui reçoivent 80 et 100 livres sterling par an ! C’est à ne pas y croire ; mais y a-t-il dans le monde un corps plus vénéré que celui de la magistrature française? Nous sommes loin , bien loin , vous le voyez , des

4.000 ducats napolitains , qui représentent 25 ou 30,000 fr. à Paris et 75,000 fr. à Londres. Il est vrai qu’en Angleterre les juges ont 100 et

200.000 fr. Oh ! quels hommes respectables; il ne saurait y avoir d’esclaves parmi eux !

Votre raisonnement, Monsieur, ferait supposer au lecteur que le chiffre des revenus ou des appointements est , en Angleterre , le baromètre de l’honneur et de l’indépendance. D’après vous, votre paya estimerait donc les hommes à leur fortune, et l’on ne saurait être I>auvre sans y être méprisé?

Je reconnais bien là les sentiments humanitaires de certains conservateurs , et je m’explique que vos assertions les plus ridicules et les plus absurdes aient été acceptées par plusieurs journaux organes de ces principes. S’il est permis de ne voir que des esclaves et presque des monstres dans des ma<^ gistrats qui ne reçoivent de l’Êtat que 18,000 fr., en revanche , on ne saurait s’inscrire en faux con» tre les assertions d’un homme politique que la Revue des Deux-Mondes prétend avoir une fortune de quarante millions de francs.

Après cette révélation, vous pouvez, Monsieur, tout vous permettre. Le Journal des Débats et la Revue des Deux-Mondes ne vous contrediront point, même quand vous appellerez les magistrats napolitains des monstres ou des esclaves: mais il existe , en dehors des partis et des journaux con* servateurs , une conscience publique qui vous al>T soudra moins complaisamment , quelle que soit la respectabilité que puissent vous donner en Angle* terre vos quarante millions de fortune 1

Un de vos récits les plus dramatiques est celui où vous parlez à votre ami , lord Aberdeen ,

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