MOULINS
André PARIS, Libraire-Hditeur Place de la Bibliothôtiut)
par M. Louis AUDIAT
Ce n'est pas une réédition qui paraît aujourd'hui. A Ca fermeture de la librairie Faivre, 10, rue de l'Horloge, à Moulins, successeur de la librairie Revéret, une quantité importante de feuilles de cet ouvrage a été trouvée, mais il manquait le cahier 24.
Grâce à l'obligeance de la Société d'EmuT.ation du Bourbonnais, nous avons pu retirer le cahier manquant, ainsi que la couverture.
Nous espérons rendre service aux lecteurs, jeunes notamment, qui pourront se procurer ainsi plus facilement ce livre traitant d'une période tragique de noitre histoire locale.
Les Imprimeries Réunies.
terrible époque, remuer des crimes, citer des faits, nommer les gens, flétrir des scélérats peut-être : laissons Toubli s'étendre sur les forfaits ; bourreaux et victimes dorment pôle-oiôle leur dernier sommeil. A quoi bon soulever leur linceul égalitaire, troubler ces ombres dans leur repos éternel , réveiller les baines assoupies? La paix, la tranquillité, Tapaisement sont de si grands biens ?
Mais le temps a marché ; voilà que revient l'anniversaire des massacres de septembre, voilà qu'approche l'année qui a 93 dans son millésime. Empêchez donc les souvenirs de se réveiller , et la pensée de rapprocher les deux dates. Les pouvoirs publics ont singulièrement contribué à appeler l'attention sur la période de 4789-1800. Le ministre de l'instruction publique prescrit l'inventaire des archives de la révolution dans chaque département, ce qui permet de les étudier avec plus de facilité. On avait, il y a déjà longtemps, reculé jusqu'à 1815, puis jusqu'à nos jours, l'étude de l'histoire dans les établissements d'instruction. Il a publié lui-même, dans la collection des documents sur l'histoire de France : le Recueil des actes du comité de salut public (5 vol. in-4o) ; la Correspondance de Mercy-Argenteau (2 vol.) ; la Correspondance générale de Camot ; le Recueil des procès-verbaux du comité d'instruction publique de la législative , de la convention^ etc.
Une chaire d'histoire de la révolution a été fondée à la Sorbonne, qui s'est bien un peu d'abord effarouchée de cette intrusion de la modernité, qui s'y est bientôt habituée. En même temps , des périodiques, La Révolution, La Revue de la Révolution, donnaient chaque mois au public studieux des mémoires et des documents. En outre, le parlement en décrétant que le 14 juillet serait une fête nationale, puis le 22 septembre, excitait chez les curieux l'avidité de savoir, chez les écrivains le désir de raconter, dans la foule la passion de connaître et la Bastille et les journées décisives de la révolution, et les héros et les événements. On fête des anniversaires, on célèbre des dates mémorables, on glorifie les personnages, on élève des statues à tous ceux qui , petits ou grands , ont joué un rôle, fut-ce celui de comparse, dans le drame épique à la convention ou à l'armée, en défendant la patrie ou en guillotinant des citoyens. Le Panthéon s'embellit chaque jour de quelque nouvelle divinité. Aussi le goût des études historiques, qui caractérise notre siècle, s'est porté avec ardeur vers cette période déjà séculaire, mais qui redevenait contemporaine pour ainsi dire.
Grâce à ces circonstances, à cette facilité de fouiller les dépôts que jadis les gardiens n'ouvraient qu'en tremblant, et où ils laissaient pénétrer seulement quelques initiés, le plus
rarement qu'ils pouvaient^ après des délais infinis et des démarches décourageantes ; grâce à ces documents, à ces monographies locales, à ces mémoires partiels, à ces pièces exhumées à la lumière, des travaux considérables et des ouvrages importants ont singulièrement élargi l'horizon, et jeté de vives clartés sur les hommes et les choses, au grand profit de la vérité. Taine a publié sa magistrale étude sur Les origines de la France contemporaine, monument grandiose que la mort ne lui a pas permis d'achever ; M. Henri Wallon, son Histoire du tribunal révolutionnaire (4880-1882, 6 vol. in-8o) et Les représentants du peuple en mission (1889-1890, 5 vol. in-8o), pour ne citer que les principaux.
On n*a plus aussi peur maintenant de voir imprimer des noms que tout le monde connaît. Les audaces , les, violences de la presse nous ont habitués à moins de pudibonderie ; les documents les plus compromettants peuvent sortir de Tombre mystérieuse des archives privés ou de la nuit protectrice des dépôts publics ; on a tant eu de scandales récents qu'ils ne peuvent exciter que la curiosité des érudits sans attirer l'attention de la foule, occupée ailleurs. Quand on voit les vivants, les plus honorables parfois, traités comme des échappés du bagne ou des graciés de l'échafaud, on est moins étonné, moins scandalisé — je ne parle pas des fanatiques — d'entendre qualifier de scélérats les Marat de petite ville, les Robespierre de village et les Danton de carrefour. D'ailleurs ces hideux personnages ont leurs panégyristes et leurs thuriféraires ; et comme, ainsi que jadis il était de bon ton d'avoir été légèrement massacré en 1793, ou bien totalement gelé en Russie, aujourd'hui il n'est pas désavantageux d'être un peu petit-fils de régicide, il résulte que fatalement on scrute ce passé si loin et si près de nous, que chaque jour avivent et les polémiques de presse, et les livres sérieux et graves, et les expositions rétrospectives, et les musées permanents, et les fêtes périodiques.
En même temps, l'intérêt est sans cesse entretenu par des faits de chaque jour ; 1793 n'est pas simplement une date historique, un millésime d'almanach ; c'est une année vivante. Avec des différences considérables, surtout à la surface, il y a des ressemblances frappantes au fond ; sans doute le costume n'est plus le même, la redingote est mieux portée que la carmagnole, et l'on n'oserait pas remplacer l'affreux gibus par le bonnet, fût-il phrygien ; les chemins de fer vont plus vite que les chaises de poste, et les ordres partis de Paris arrivent en quelques minutes à Marseille ou à Lille. Mais les hommes sont les hommes : il y a toujours chez eux, qu'ils soient du nord ou du midi, de la Grèce ou de Tombouctou, du moyen âge ou des temps modernes, les mêmes passions dans le
cœur, les mômes besoins dans le ventre ou restomac. Â côté de la nécessité de boire et de manger chaque jour, d'avoir un logis et un vêtement — le tout^ si possible, sans travailler — il y a l'avidité des plaisirs, l'ambition des honneurs, la cupidité des richesses ; il y a la haine des supériorités, la jalousie contre ceux qui possèdent. S'il n'existe pas de frein moral qui l'arrête, l'animal a bientôt rompu sa longe, rongé, brisé son mors ; l'homme devient la béte ; le citoyen, un sans-culotte. Toutes les passions, en effet, se donnent libre carrière, surtout en temps d'agitation, dès que le pouvoir, chargé de les comprimer et de les réprimer, ne leur oppose plus que la force dont il dispose, ou quelquefois se fait inconsciemment complice par faiblesse ou par peur. C'est la lutte. Qui terrassera l'autre ? La force triomphe de la force. Que faut-il pour que l'anarchie règne en maltresse dans un pays ? Que faut-il pour qu'un déraillement cause une épouvantable catastrophe? Que la main qui dirige ne dirige plus. Quand personne n'ose pas avoir la responsabilité de ses actes, quand chacun rejette sur autrui le fardeau du devoir, et craint de remplir son mandat, par l'effroi de ce qui adviendra, la machine marche encore par suite de la vitesse acquise ; mais elle est détraquée ; les ressorts ne fonctionnent plus que par habitude. Qu'un accident, le plus futile arrive ; qu'un rouage insignifiant vienne à manquer, tout est perdu.
Le XVIIIe siècle était le siècle de Voltaire, de Rousseau ; le siècle des encyclopédistes et des libres penseurs. On croyait au progrès, à l'humanité, à la civilisation. On ne jurait que par la raison ; on avait foi dans l'intelligence. La voix de quelques clairvoyants qui signalaient Tablme prochain criait dans le désert. Est-ce que cela était possible ? Tout était brillant, on jouait, on s'amusait, on riait, on ne disait pas même : < après nous le déluge : ;» car il n'y avait point de déluge. Et pourtant l'orage s'amoncelait, le cataclysme se préparait, les barbares étaient aux portes. Un beau matin, toute cette société, si joyeuse, si polie^ qui ne croyait qu'au plaisir de vivre, se trouva stupéfaite dans les cachots et sur les marches de la guillotine.
Oh ! j'entends bien ; le peuple était opprimé, abruti, illettré ; il se vengeait d'une longue oppression. Et maintenant qu'il sait lire et écrire, qu'il se met en grève au pied levé, par caprice de souverain qui s'amuse, qu'il change à son gré les gouvernants et le gouvernement, quel motif voulez-vous qu'il ait de se venger ou de faire des révolutions. — Eh bien ? n'entendez- vous pas les mêmes hurlements féroces, les mêmes
cris d'angoisses et de mîsôre, et les explosions de la dynamite ? Il n'y a plus de noblesse ni de privilèges, c'est vrai ; le gentilhomme paie la taille et les curés ont le sac au doç. Pensez- vous que le moine excite moins de colère^ et que l'aristocratie — il y a toujours une aristocratie, richesse, naissance, honnêteté, savoir, éducation — provoque moins de haine et moins d'avidités ! Oui, nous n'avons ni royauté, ni clergé, ni noblesse, ni tiers ; mais il y a toujours des prêtres, il y a des nobles, il y a des riches, des riches surtout. Et la foule qui souffre, par sa faute ou non, s'occupe peu de savoir s'il y a un monarque aux Tuileries ou un président à l'Elysée.
Et tout cela, identité de situation, ressemblance morale, évocation du passé par les institutions, les fêtes, les anniversaires, par la glorification des uns, le dénigrement des autres, quelquefois des mêmes à tour de rôle, les polémiques presque quotidiennes, tout cela fait qu'une œuvre sérieuse d'étude, de recherches sans passion , devient , ce n'est pas sa faute , une œuvre d'actualité, comme on dit, et oiTre tout l'intérêt d'une histoire contemporaine.
Les scènes que nous allons voir se dérouler dans ce second volume ont pour théâtre l'Allier, surtout Moulins ; c'est au chef-lieu, en effet, que siégeait le comité révolutionnaire, institué par Fouclié ; et c'est lui qui décidait l'envoi à l'échafaud de la place des Lices, des Brotteaux ou de la Barrière du Trône, qui expédiait au tribunal criminel de l'Allier, à la commission temporaire de Lyon, ou au tribunal révolutionnaire de Paris, secondé, aidé, quelquefois poussé dans cette besogne malpropre par les comités ou directoires de districts, surtout par les sociétés populaires qui n'avaient aucun pouvoir ofûciel, pas la moindre partie de l'autorité publique, mais dont l'influence était partout dominante. On a dit de Robespierre qu'il opprimait la convention ; toutes les assemblées délibérantes étaient de même opprimées par quelque être immonde, odieux ou grotesque, dont les violences scandalisaient mais effrayaient.
Ici, comme dans le premier volume et dans tout l'ouvrage, je me borne au récit des faits locaux ; ce n'est pas une histoire de la révolution en Bourbonnais que je fais, c'est tout simplement une série de biographies, dans lesquelles entrent cependant de nombreuses pièces, qui feront la valeur de ce livre et qui sont des preuves à l'appui. Toutes étaient nouvelles, inédites à l'époque où j'ai commencé. Depuis, un autre est venu, qui, sous ce titre Le Bourbonnais sous la révolution (Vichy, puis Riom, 1888-1892), dans quatre volumes successifs
de 290 pages chacun y traite un peu le même sujet dans une série de chapitres : les cahiers , vente des biens du clergé , émigration, déportation, etc. Je n'ai pas ici à faire la critique de ce travail de près de 1,100 pages. Peut-être aurai- je à signaler ou des lacunes ou des erreurs^ et aussi quelques divergences d'appréciation. M. J. Gornillon glorifie en bloc nos révolutionnaires bourbonnais, sauf à les anathématiser dans le détail : l'ensemble est bon, irréprochable ; les particuliers, sauf deux ou trois exceptions, sont de vrais sacripants. C'est le contraire de la convention où une foule de braves gens, irréprochables pères de famille, citoyens paisibles, Robespierre entre autres, faisaient des lois féroces. De là des cacophonies singulières, et des jugements souvent contradictoires, quand son honnêteté native se trouve en face de ses préjugés d'auteur, ou de sa passion d'historien, surtout quand elle voit la bassesse, l'ignominie, les crimes des personnages. Les faits qu'il apporte n'ajouteront rien à mes renseignements et à mon livre : mon siège était fait ; et ses réflexions ne m'ont guère convaincu. A l'occasion je marquerai quelques points où nous ne sommes pas d'accord, et parfois transcrirai quelques passages qui confirment ou infirment mon récit. Le lecteur jugera.
Mais il est un défaut, défaut capital, que je ne puis m'empêcher de noter ; c'est l'absence complète de références. L'auteur dit bien : « Toutes les citations que j'ai faites ont été puisées à la bibliothèque de la ville de Moulins ou aux archives de l'Allier. » Cette indication est absolument insuffisante ; dans lequel des 25 ou 30,000 volumes de la bibliothèque ou dans laquelle des milliers de pièces des archives trouver le texte employé ? Autant vaut chercher une aiguille dans une charretée de foin (*).
Deux sortes de victimes sont ici biographiées ; celles qui sont tombées sous le couperet à Moulins, condamnées par le tribunal criminel de l'Allier, et celles que le comité révolutionnaire envoya périr à Ville- Affranchie, comme complices de la rébellion des Lyonnais, accusation aussi ridicule qu'injuste. Celle-ci ont un nom dans l'histoire et dans la légende, ce sont les Trente-Deux de Moulins. Trois des Trente-Deux ont eu leur notice dans le premier volume : Jean-Marie-Nicolas
(1) Si encore Fauteur indiquait la botte où est Taiguille ?
Cest évidemment grâce à cette déclaration un peu vague, élasUque et trop sommaire, qu'il s'est dispensé d'indiquer qu'il avait emprunté beaucoup de détails au premier volume de la Terreur en Bourbonnais ; je parle de documents originaux que seul je possède. Pour moi je le citerai toujours : d'abord c'est plus loyal ; puis il y a des phrases si drôles !
de Brossard, de Noyant^ p. 373 (i); Joseph-Jean Ghotard, de Dompierre, p. 363, et Antoine Pajot, d'Êtroussat, p. 339 (2) ; onze 1 ont dans le second 0) ; dix-huit restent pour le troisième volume (*).
La première catégorie est celle des exécutés de Moulins ; ils sont au nombre de quatre seulement : Paul Aubery, notaire à Luneau, page 34 ; Victor Bardonnet des Martels, volontaire dans les hussards, page 17 (5); François Chabral, vicaire à Tronget, page 51, et Ambroise de Laboulaye-Marillac, officier au régiment de Béarn, p. 67. C'est relativement peu ; mais il y a compensation à Lyon, à Rochefort, à' Paris.
En effet, la justice était rendue à Moulins par le tribunal criminel ; c'était un tribunal régulier. Là siégeaient des juges,
(1) Les Brossard , ancienne famille de Normandie, dont une branche établie dans le Vexin français a possédé Clery, portent : D'azur à trois fleura de lys d'or, à la bande d'argent brochant sur le toiU. Viton de Saint- Allais, Nobiliaire, III, 47, a donné la filiaUon ; il n'y est pas question de notre Brossard.
(2) Antoine Pajot, dit M. le comte du Buysson dans les Annales Bourbonnaises, t. I", page 136, a était un des nombreux en Gants de Gilbert P^jot et d'Anne Séramy, métayers d'un des domaines de Oouzon. M. du Buysson, ayant remarqué chez cet enfant une grande intelligence, le fit élever avec son fils naturel, André Dumont, dont il avait à peu pr^ l'âge, chez les frères minimes ; il devint procureur au tribunal de Moulins, et faisait avec André Dumont toutes les affaires du comte de Douzon Ils montèrent sur l'échafaud le même jour que leur père et bienfaiteur. La famille Pajot venait de Jenzat ; c'est là qu'on doit trouver l'acte de baptême d'Antoine, qu'on a vainement cherché & Êtroussat. Cette famille d'anciens agriculteurs vient de s'éteindre dans le courUnat d'Etroussat. >
(3) Autier de Villemontée (p. 369) ; Louis Bernard (p. 83) ; Louis Bonnet (p. 144) ; Du Buysson de Douzon (p. 91) ; Girard de Saint-Gerand (p. 346) ; Didier de Gondoin (p. 123) ; Heulhard de Certilly (p. 162) ; Jouffret de Bonnefont (p. 190) ; Jean Lault (p. 223); Pierre de Saintcy (p. 306) et le comte de Viry (p. 245).
(4) Outre les Trente-Deux de Moulins envoyés d'un seul coup à l'échafaud, onze autres personnes originaires du Bourbonnais périrent aussi à Lyon, dont le premier volume contient les biographies: Jacques Baillot, homme de loi (p. 231) ; Jean Boucbarlat, prêtre (p. 303) ; Gaspard Ghabrier, négociant à Lyon (p. 247) ; Jean-Baptiste Gillet, de Saint-Pourçain, notaire (p. 217) ; Marie-Anne Giraud des Echerolles (p. 181) ; Louis Griffet de La Baume, ingénieur (p. 107) ; Claude Peron . de Gérilly , herboriste (p. 232); Guillaume Ripoud , banquier à Moulins (p. 318) ; Jean-Martin de Saint- Aubin , chanoine-baron de Saint- Just (p. 288); Gilbert- Pierre Vergnaud, minime à Lyon (p. 273); Abei de Vichy , commandant dans l'armée Lyonnaise (p. 312).
(5) Victor Bardonnet eut d'Aufauvre, sa femme, deuxiils: l'ainé, Antoine Baùrdonnet des Martels, docteur en médecine, propriétaire du Deffend près de Saint-Pourçain , y créa une ferme-modèle qu'il fut obligé de vendre en 1846. Il devint successivement directeur de la ferme-école de Montbernaume, puis de celle de Grand-Jouan (Loire-Inférieure) , où il mourut en octobre 1854, âgé de 69 ans, laissant un fils, décédé sans postérité, et une fille mariée à Prosper Vlalon, né à Ris (Puy-de-Dôme) en 1817, mort en 1873. M" Vialon, t née Bardonnet des Martels *, a signé plusieurs écrits de son pseudonyme, Jean-Jacques des Martels.
qu'on épurait sans doute de temps en temps quand ils rendaient des arrêts et non des services, et qui, partant, n'avaient pas cette indépendance des anciens magistrats ne devant qu'à leur conscience compte de leurs jugements, parce qu'ils ne devaient leur charge ni à la faveur du souverain ni aux caprices de la multitude, mais enfin des juges, qui étaient encore, sous peine de forfaiture, obligés de conserver certaines formes, ce qui était une garantie pour les prévenus, toute faible qu'elle était en ces temps de fureurs, de haine, de délations. Les tribunaux révolutionnaires, qui ne furent jamais établis dans TAllier, prononçaient suivant leur inspiration, toujours d'après la passion et le plus souvent la peur. Aussi, comme on redoutait le peu d'indépendance que les juges de Moulins pouvaient avoir, ou plutôt le degré de servilité qu'ils n'avaient pas atteint, on expédiait à Lyon et à Paris ceux dont on voulait sûrement se défaire ; un mot de recommandation de Givois à Fouquier-Tinville, ou de Delan à la commission temporaire, et l'affaire était entendue, le prévenu coupable, et le dénoncé condamné, exécuté. C'est ce qui explique la rareté des condamnations capitales prononcées par le tribunal criminel de l'ÂUier.
Ce tribunal fut installé, le 19 mars 1792 ; il avait alors pour président Pierre-Joseph Vernin ; et pour juges, Joachim Butaud du Poux, juge au tribunal civil du district de Moulins ; Gilbert Coinchon de La Font, juge au tribunal du district de Cusset ; Etienne Sauret, juge au tribunal du district de Gannat ; Joseph Beauchamp, juge au tribunal du district du Donjon (D. Claude Blanchard de La Vallette était commissaire du roi ; François Boussac, greffier ; Gilbert Yinatier et Jean-Gilbert Delaroche, huissiers. Il y eut des changements par mutation ou démission. Vernin, président, et Blanchard, furent destitués le 5 brumaire an II (26 octobre 1793), par une lettre de Fouché, datée de Ville- Affranchie, et remplacés par Marien Meillet, administrateur du département, et Christophe Sayet, administrateur du district de Cusset (2) Ils furent installés le 13 frimaire an II, en même temps que les trois juges, Annet- Marie Game, François Thibault et Joseph Piron. On espérait
(1) Joseph Beauchamp, né à Saint-Julien-de-Jonzy (Saône-et-Loire), le 26 août 1761, mort à Saint-Léon (Allier), le 21 février 1842, fut, le 6 septembre 1792, élu par le département de l'Allier député à la convention, où il vota la mort du roi avec sursis, puis au conseil des Cinq-Cents, enfin au corps législatif.
(2) a Taxés de mollesse par le comité central parce qu'ils étaient équitables, dit M. Comillon, III , 156, ils furent destitués l'un et l'autre, et remplacés le premier par Meillet, administrateur du département, homme intègre, patriote sincère et éclairé ; le second, par Sayet, de Cusset, être aussi hargneux que peu délicat. D
|)las de complaisance. Meillet au moins trompa cet espoir. Plus tard, le 29 thermidor (26 août 1794), Pierre-Jacques Forestier, de Gusset, représentant du peuple envoyé dans TAUier pour y surveiller la manufacture d*armes de Moulins, rétablit Blanchard dans sa charge d'accusateur public , remplaça Desbouis de Salbrune, président du tribunal du district, par Piron, juge au même tribunal, et Piron, par Delaire, ex-juge au tribunal de Burge-les-Bains, et destitua Parchot de Villemouze, juge de paix du canton ouest de Moulins. On assurait ainsi Tindépendance des magistrats.
Le tribunal criminel jugea, le 15 octobre 1793, Jean-Baptiste Racollet^ curé de Chevagne, pour avoir apporté des obstacles à la circulation des grains ; il avait engagé les habitants de sa paroisse à ne point céder leur blé aux commissaires de la ville de Moulins qui venaient Tenlever, et fut condamné à six mois de prison. Il infligea, le 17 mai, 60 livres d'amende et une année d'emprisonnement, pour propos fanatiques et séditieux, à Philippe Papon, curé insermenté de Gontigny ; le 16 avril, 4 ans de fers et l'exposition publique, à Jean Blandin, prévenu d'avoir avec Félix Pinault, Jean- François Lhospitalier et Jean Gondamine, qui furent acquittés, < enlevé d'un caveau de la vieille église de Saint-Menoux, cinq cercueils de plomb :», ce qu'ils avaient vu faire au gouvernement, et d'avoir vendu ce plomb à Moulins. Il acquitta, le 17 thermidor an II, sur l'intention, mais condamna sur le fait à deux ans de prison Simon Borny et Jacques Gomat, geôlier et guichetier de Montluçon, pour avoir par négligence laissé évader Augustin Leguay, qui du reste était rentré cinq jours après ; puis Gharles Renaud, curé de Gannay sur Loire, prévenu de propos inciviques, mais l'enferma comme suspect, et la veuve d'André Dumont, accusée de correspondance avec les émigrés, qui fut néanmoins mise en arrestation ; il acquitta aussi (le 18 juin 1792), Glaude Giraud, curé de Ghareil, et, le 18 floréal an II (7 mai 1794), Jeanne Gayes, veuve de Louis Fradier, habitant la commune de Mombel, prévenue d'avoir tenu des propos inciviques et contre-révolutionnaires, que lui avait envoyée Vernerey (0. Je ne parle pas des crimes vulgaires ou des délits de droit commun, tels que la condamnation à mort de Jean Sauvageot, d'Agathe Philibert, de Glaude Lapierre, laboureur
(1) Vemerey, représentant du peuple, a vu le procès criminel Instruit devant le juge de paix du canton de Veurdre , devant le directeur du juri du tribunal du district de Burges-les-Bains, et devant le tribunal criminel du département de l'Allier, séant à Moulins, contre Jeanne Gayes, veuve de Louis Fradier, habitante de la commune de Mombel , prévenue d'avoir tenu des propos inciviques, et autres, arrête que ladite Gayes sera traduite au tribunal révolutionnaire de Moulins, le 6 floréal. 9
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au Bouchaud, et Pierre Lapierre, peigneur de chanvre à Avrilly, qui avaient assassiné au Donjon, le 14 septembre 4793, Marie Préveraud de La Boutresse, femme de Jean-Louis Gonny de Valveron, et qui sur la demande, 5 nivôse an II (25 décembre), de la société populaire du Donjon, y furent exécutés les 9 floréal an II (18 avril 1894) et 17 thermidor (4 août), ou bien la condamnation, 15 thermidor, à douze, quatre ans de fers, etc, trois individus sur dix prévenus, maire, curé, juge de paix, agent national, et autres, d'avoir, a voyant que la nation s'emparait des biens de La Romagère, pris part à la curée », et cru qu'ils pouvaient eux aussi, dilapider, soustraire, voler, ces mômes biens devenus nationaux (i).
Le 17 février 1793, le tribunal (Vernin, président ; Raby, Daubertès et Delaire, juges ; Boussac, greffier), après avoir pris connaissance de l'acte d'accusation dressé contre Marguerite Lasset, femme de Pierre Bayard ; Jeanne Minard, Marie Brun, veuve de Maurice Dard ; Mayeul Jallet, Pierre Millien, Joseph Camier, Pierre Papillon, Jean Papillon, Jean Bélot, présents ; Pierre Bayard, Pérard fils cadet, Gilbert Millien, Antoine C4ombaret, Deschamps et Rambot, absents, par le directeur du juri d'accusation du tribunal ^du district du Donjon, pour avoir, le 12 septembre précédent, « directement contribué par paroles, menaces et gestes, à empêcher la tenue de l'assemblée au bourg de Jaligny pour un recrutement de volontaires », acquitta Marie Brun, Pierre Papillon et Deschamps, condamna à trois années de détention Gilbert Millien, Combaret et Camier ; ce dernier avant de subir sa peine devait être exposé sur une place publique de la ville du Donjon, attaché pendant deux heures à un poteau, ayant au-dessus de la tête un écriteau où seront inscrits en gros caractères ses noms, profession, domicile, la cause de sa condamnation, le jugement rendu contre lui ; puis à six mois de détention dans une maison de correction de Moulins Pérard, Pierre Millien, Pierre Bayard, Rambot, Jallet, Bélot, Jean Papillon, Marguerite Lasset, enfin à trois mois de la même peine Jeanne Minard, Pérard, Rambot, Bayard, Deschamps, Combaret, Gilbert Millien, étant contumaces.
D'autre part, il envoya, le 6 germinal (26 avril 1793), au comité de sûreté générale de la convention. Allais, ci-devant inspecteur au dépôt de remonte des armées à Moulins, Lalande et Tapon, marchands de chevaux, prévenus de dilapidation, et le 6 messidor an II (24 juin 1794), sous la présidence
(1) Voir Un déporté, évêque de Saint-Brieuc. Mathias Legroing de La Romagère. Nantes, 1887, in-8*.
de Meillet — Pierre-Louis Cheval, Etienne Sauret et François- Jean Turrault, juges — renvoya Sébastien Alarose de Beauregard, trésorier de France à Moulins^ Jean- Antoine Lhuillier de Seneval, procureur de la commune de Lusigny, et Gabriel- François Salle, de Gennetines, devant le tribunal révolutionnaire à Paris, où ils furent exécutés tous trois le 9 thermidor (27 juillet), au moment de la chute de Robespierre (D.
Le 9 ventôse an II (27 février 4794), il commit le juge de paix de Cérilly pour faire une enquête sur les jeunes gens de la première réquisition qui avaient fait brûler la bibliothèque des capucins de Burge-les-Bains , les livres et les manuscrits les plus précieux ayant été volés par les habitants. Le 28 pluviôse (16 février même année), il se déclare incompétent et renvoie devant le comité de sûreté générale de la convention Claude Beaulieu , journalier , Gilbert Ronchaud , officier de santé et François Laplanche , ces deux derniers membres du comité révolutionnaire, détenus à Gannat et à Saint-Pourçain, prévenus d*avoir, dans la nuit du 3 au 4 nivôse (23-24 décembre 1793), coupé et fait couper Tarbre de la liberté planté devant le temple, d'avoir fait attacher à Tarbre de la liberté planté au milieu de Tautel de la patrie , sur la place de l'Egalité, un placard sur lequel était écrit ; « Vive Boisset, vive Frenet, et les honnêtes gens, non la république, » avec une cocarde blanche en papier attachée audit placard ; c'était le comité de sûreté générale qui, le 9 pluviôse , avait chargé le comité de surveillance de Gannat de lui faire passer des pièces. Le tribunal était, à cette audience, composé de Meillet, Charles Pelle, Pierre Delaire et Jean-Baptiste Bulot.
Tout autres étaient les décisions secrètes du comité révolutionnaire de Moulins , ce pourvoyeur de la guillotine. Il était composé de seize membres, et l'on sait ce que devient la responsabilité ainsi divisée. Quand la foule assomme un malheureux, chacun donne de son mieux son coup de poing et son coup de pied, dont il meurt ; quel est l'homicide ? Le crime de cette exécution en masse de trente-deux personnes joignait la lâcheté à l'odieux. Les hommes qui composaient le comité, diffamés pour la plupart, honnis des gens de bien,
(1) On retrouvera dans Touvrage ces noms Renaud, Racolet, Papon, Âlarose, Sallé et autres, et aussi quelques autres jugements rendus par le tribunal criminel : oondamnaUon à 30 jours de prison du bourreau qui avait deux fois manqué sa victime (Voir p. 34) ou, p. 53, celle des courageux paysans qui avaSent donné asile et du pain à un pretre.
perdas de dettes et de réputation, magistrats ou fonctionnaires besogneux, prêtres apostats, comédiens sans ressources, avaient cependant la peur de leur infamie ; ces trentedeux citoyens honorables et honorés, ayant tenu le premier rang par leur fortune, leurs fonctions, leurs services, députés à la constituante ou à la législative, maires, présidents au bureau des finances, juges au présidial, conseillers du roi à la maîtrise des eaux et forêts, avocats, chevaliers de Saint- Louis, ils n'osaient les faire guillotiner à Moulins même, sous les yeux de leurs parents, de leurs amis, de leurs obligés, redoutant peut-être une explosion de l'indignation publique, dont ils auraient pu pâtir, et aussi sans doute la vengeance qui pourrait un jour atteindre les dénonciateurs et les assassins. Ils les expédièrent à la commission temporaire de Lyon. C'était bien la peine d'avoir aboli les tribunaux d'exception et les justices particulières et les chambres ardentes. LÂ-bas, ils périraient dans la foule ; peut-être ne le saurait-on pas. En tous cas, que des inconnus, des étrangers se chargent de l'horrible besogne. Mais le comité avait bien soin d'accompagner le funèbre convoi d'une recommandation en règle, et le passeport était tel qu'après une courte halte dans les cachots de Ville- Affranchie, on leur faisait continuer leur voyage jusqu'à la place des Broteaux ; d'ailleurs sur les vingtquatre gredins qui condamnaient à Lyon, le quart venait du comité de Moulins. Ainsi Moulins accusait et condamnait.
C'est l'avis d'un historien de la révolution en Bourbonnais : « La commission révolutionnaire de Lyon, dit M. Cornillon, t. III, p. 98, ne joua qu'un rôle de comparse dans cette affreuse hécatombe. Le vrai coupable fut le comité central de surveillance de l'Allier ; ce fut lui qui organisa ce long convoi de victimes. Les membres de la commission temporaire, originaires de l'Allier, Verd, Marcillat, Grimaud, Perrotin, Agard et Delan, en surveillèrent l'arrivée et creusèrent les fosses pour enfouir les cadavres. » Mais les scélérats qui se dissimulaient ainsi, pensaient-ils qu'un jour on découvrirait leurs lettres accusatrices? Pouvaient-ils supposer qu'un jour, les fils, les veuves, les frères des Trente-Deux s'élèveraient menaçants et leur reprocheraient leur forfait ?
Et les motifs de cette boucherie ! Ils avaient pactisé de cœur avec l'insurrection lyonnaise ; ils s'étaient fédéralisés dans les prisons, où quelques uns étaient dès les mois de mars-avril ; ils s'étaient révoltés dans leur âme contre la convention ; ils avaient pris mentalement les armes et combattu en esprit contre les troupes de Dubois de Crancé et de Collot d'Herbois. Il était donc juste de les soustraire à leur;? juges naturels, et de les châtier là où ils avaient rêvé
de mal faire. Au fond, leur crime, leur grand crime, c'était d^avoir déplu à quelques intrigants haineux et jaloux ; c'était d'avoir nom, considération, influence, honneur, richesse. Car enfin « porter la figure d'un scélérat », ou bien « porter le masque de l'aristocratie », même pour un gabelou, n'a jamais été puni que par le code de ces sinistres histrions en goguette. Mais ils avaient de la fortune. « Ils laissent, écrivait Garnier, plus de dix millions à la république », c'est-à-dire à Fouché d'Otrante, à Delan (D, à Givois (2), et leurs complices. Ils avaient refuiSé de payer des taxes qui n'avaient point été votées ; en d'autres temps, on les eut glorifiés de s'opposer à l'arbitraire, de résister à l'illégalité, de lutter contre la tyrannie et le despotisme. Mais le despotisme n'existe plus quand c'est moi qui suis le despote, ni la taxe, fût-elle exorbitante et injuste, quand c'est moi qui l'impose, dût la convention elle-même la déclarer abusive.
Qu'on ne cherche pas à plaider pour eux les circonstances atténuantes. En ont-ils trouvé pour leurs victimes ! Gens tarés et vicieux, que les contemporains nous peignent sur les plus tristes couleurs, lubriques (3), ivrognes, voleurs (4), et que
(1) f Delan est ai:^ourd*hui devenu propriétaire de plusieurs portions des Mms de ceux qu'il a fait assassiner. » Dénonaiatian à la Convention, p. 81. — Delan était à Moulins le médecin de toutes les grandes maisons ; traité partout en ami, il connaissait Tintérieur des familles et la fortune de chacun.
(2) « Avant la révoluUon, écrit M. Comillon, II, 238, les Givois étaient pauvres comme des capucins. Lors de la vente des biens du clergé, ils avaient fait quelques opérations brillantes, qui leur permirent plus tard d'avoir des visées
plus vite, et s'il n'obéissait pas sur-le-champ, il le traduisait par devant le tribunal révolutionnaire , où il payait de sa vie son entêtement. Le trop connu FrançoisGivois servit à merveille les convoitises de sa besoigneuse famille ; mais 11 fiiut reconnaître qu'elle se prêta entièrement à toutes ses infamies. Avait-il besoin d'un faux témoin, il le trouvait aisément parmi les siens. Ces gens-lâ avaient le don de l'ubiquité. Hugues Givois surtout possédait au plus haut point cette qualité prodigieuse. Malheur à celui qui était grand propriétaire à Vesse 1 » Après cela et ce qu'il dit ailleurs d'autres chenapans , l'auteur émet cette conclusion, un peu inattendue peut-être, p. 242 : « L^ vrais jacobins lurent toujours désintéressés. »
(3) Thierriot, dit Giraudet de Boudemange, p. 83 , < était ecclésiastique. Il a persécute son firëre, dont il avait cherché à séduire la femme. Membre du comité révolutionnaire , des femmes prisonnières lui fidsant demander leur liberté , il Y mit pour condition qu'elles se prêteraient à sa brutele passion. » M. Cornillon écrit de lui, IV, p. 13: c D'un naturel libertin, il avait ambitionné l'honneur d'être délégué aux prisons afin de donner un libre cours à ses passions » ; puis il raconte divers traite, ses pressantes instances à la femme Grand, fille de Marcillat, détenu, c proposition, igoute-t-il bizarrement, qui n'était qu'un cri passager du cœur et non de l'amour. >
(4) Les preuves se trouveront dans la suite de Touvrage. Ce n'est pas ici le lieu de dépeindre chaque terroriste. Voir cependant pages 156-157. Gambon ,
leurs actes, leurs écrits, leurs paroles, montrent pires, — il les fallait tels à Fouché pour cette répugnante besogne, — ils n'avaient qu'un but, assouvir leur haine ; qu'une psission, acquérir de l'argent. Ils assassinaient, mais c'était pour voler. Il y a bien les grands mots, les phrases sonores, les banalités retentissantes : amour de la liberté, salut de la patrie ! on les crie à tue-téte, on les vante bien haut, afin de dissimuler les faits honteux, les actes coupables qu'on commet en leur nom. Le pick- pocket aussi détourne votre attention pour vous soustraire votre montre. S'il y a pu avoir pendant la révolution quelques âmes honnêtes, grisées par l'enthousiasme des réformes, fanatisées par l'espoir d'un avenir plus heureux, et croyant supprimer l'obstacle en supprimant leurs concitoyens, ce n'est pas ici le cas. Qu'a gagné la patrie à l'immolation des Trente-Deux ? Quel profit a tiré la liberté du massacre de tant d'honnêtes citoyens ? Quel avantage la France a-t-elle eu à voir les millions de Labrousse, de Ballore ou de Saintcy, passer à Verd, Mioche, Burelle 0) et Perrotin ? Où est le bien qu'ils ont fait ?
Montrez-moi un seul de ces administrateurs, si passionnés pour la chose publique, qui se soit sacrifié à Tintérôt général. Nommez-en un qui ait cru sincèrement qu'il sauvait la liberté dans ces expéditions nocturnes à main armée, où il faisait rafle de tout ce qu'il trouvait, or et argent, bijoux et même cuivre de la batterie de cuisine, linge et pains de sucre, qui certes n'allaient pas tous à la convention, ou qu'il défendait la France menacée en envoyant trente-deux de ses compatriotes à l'échafaud, sans acte d'accusation, sans interrogatoire, sans jurés ni témoins, sans jugement, en violant toutes les lois divines et humaines, emprisonnant à tort et à travers et marchandant à de pauvres femmes leur honneur contre la vie de leurs maris. Il serait trop commode d'amnistier les vols et de demander l'impunité des assassinats en criant : m C'est pour la patrie, d Et puis, au lieu de les traîner aux gémonies, portez les scélérats en triomphe au capitole.
dans un rapport fait à la convention, séance du 12 bniniaire an III (2 novembre 1794), disait, Moniteur du 15 frimaire (5 novembre), p. 195 : c Je ne doute pas qu'il y ait eu la plus grande dilapidation... Gomme aucun ordre n'était établi soit pour extraire cette argenterie [des églises] soit pour le transport, on n'a pas manqué d'en détourner beaucoup... Je demande que chaque commune fasse passer le procès- verbal de l'argenterie des églises, avec l'indication des personnes qui l'ont enlevée. Par ce moyen on connaîtra tous les fripons et tous les dilapidateurs de la foriune publique... >
(1) Joachim Burelle, de Saint-Gerand-le-Puy, imprimeur à Moulins. Voir plus bas, page 157. Sa femme, Antoinette Pereuil, qu'on lui reproche d'avoir fait mourir de chagrin , décéda à Moulins, âgée de 20 ans, le 24 prairial an II (12 juin 1794).
L^acte est si monstrueux, si scandaleux, qu'il a soulevé rindlgnation même d'un historien bourbonnais, qui pourtant n*a que des anathèmes contre les curés et les nobles, qui déclame sans cesse contre les émigrés, les aristocrates, pour qui les contre- révolutionnaires sont tous dignes de la corde ou de la fusillade.
c C'est sur du papier de deuil^ écrit M. Gornillon, III, 93, qu'il faudrait tracer les horribles scènes dont Lyon fut le théâtre. A mesure que la révolution marche, l'horizon s'assombrit. D'abord c'est la prison, puis la déportation, enfin l'échafaud. Les tribunaux d'exception font partout leur œuvre. S'ils sont sévères, on les félicite ; s'ils sont cléments, on les admoneste ou bien on les épure. Appelés à frapper et non à juger, ils frappent mais ne jugent pas. Avant d'interroger un accusé, ils savent déjà la peine qu'ils lui infligeront. Son degré de culpabilité n'est pas établi d'après ses réponses ou l'examen de son dossier : car des preuves, on n'en a pas besoin. Si un homme gêne, on le supprime ; s'il n'est pas redoutable, on l'absout. En un mot, la justice, qui est une idée vraie, se voile pour faire place à une idée abstraite.
a Les tribunaux extraordinaires, de quelque nom qu'on les décore, sont la plaie de l'humanité et la honte de tous les régimes. Leurs membres n'ont ni scrupules, ni moralité, ni vergogne. Ils se servent des cadavres de leurs concitoyens pour parvenir aux honneurs et aux richesses. Ces chacals, qui surgissent au moment des grandes crises, se cachent, une fois le calme reparu, pour ronger en silence les os qu'on leur a jetés. Méprisés, durant leur vie, même par ceux qui s'en servent, ces fripons ne méritent que la flétrissure ou l'oubli après leur mort, d
Et plus loin, III, 148 : « Lorsque Thiériot annonça à la population de Moulins la nouvelle de cette terrible exécution , on fut saisi de stupeur et d'efi'roi... » Ailleurs, II, 199 : « Cette exécution jeta la consternation à Moulins, et établit entre les parents des victimes et leurs bourreaux une haine qui n'est pas encore assouvie ». Certes, je n'irai pas jusqu'à dire : « Un siècle n'a pas suffi pour appaiser leur ressentiment » : car
Sur les ailes du temps la haine aussi s'envole
comme la tristesse ; mais il est certain que le souvenir n'est pas prêt à s'effacer.
Si au moins, cela pouvait être une leçon, et que les malfaiteurs craignissent de faillir, sinon dans leur intérêt au moins pour ceux qui porteront leurs noms dans l'avenir !
Le forfait, s'il n'est pas toujours an remords pour l'auteur, est toujours un lourd fardeau pour ses descendants.
Un des plus féconds penseurs de notre temps, M. Jules Simon, disait l'autre jour (Revue de famille, du 15 décembre 1892) : « Je ne passe jamais sur les places, où se sont di-essés les échafauds révolutionnaires, sans demander pardon à Dieu pour les criminels, c'est-à-dire pour les juges. » Et nous ne lisons jamais une page de l'histoire criminelle de la révolution française sans prier Dieu qu'elle ne se recommence pas.
JEAN-BAPTISTE-VICTOR BARDONNET DES MARTELS