DIRECTOIRE EXÉCUTIF
Extrait des registres des d/'lihérntions du Directoire Ex&.utif,
Paris, le 20 fructidor an 5 de la République Française, une et indivisible.
En conformité de la loi du 19 fructidor an 5, qui condamne divers individus à la déportation,
Le Directoire Exécutif arrête :
Art. 1". Les individus condamnés à la déportation par la loi précitée et dont la liste est ci-j(3inte seront transférés à Cayenne '.
Art. 2. A cet effet, il sera rais en état le plus tôt possible au port de Rochefort un bâtiment de la République qui partira pour sa destination dès qu'ils y auront été embarqués.
Art. y. Il sera pourvu à leur sûreté et à leur subsistance tant à bord que dans la colonie et toutes les mesures nécessaires seront prises pour empêcher leur évasion.
Art. 4. Le ministre de la marine est chargé de l'exécution du présent arrêté qui ne sera pas imprimé.
Pour expédition conforme.
Le président du Directoire Exécutif L. M. Rkvellièhk-Lépkaix '-.
Par le Directoire Exécutif,
Le secrétaire général Lauakde.
Avec ce décret, le ministre de la marine envoya le mémo jour au commandant des armes, à Rocliefort, la liste dos déportables, et, de plus, les instructions suivantes : « Dès que ces individus seront arrivés à Rochefort et qu'ils vous am'ont été remis par les agents chargés de les escorter, vous les ferez embarquer de suite, mon intention étant
' D;ins le lanpagf courant d'alors, Cayenne si/^-nifiait la Guyane. Cette ini])ropriélé d'expression niérile d'autant plus d'être relevée que, conmie nous le verrons plus loin, l'île et la ville de (>ayeinie seront spécialenieTit interdites aux déportés.
- C'est ainsi que le fameux directeur si{;nait toujouis, au moins sous le Directoire. Dans le procès-verbal du serment du Jeu de Paume ( Arch. nul.), il avait siyné : de la Revelli&e de Li'peuux.
qu'ils ne séjournent pas un seul instant dans la ville, mais ([u'ils se rendent dès leur arrivée à bord sous bonne garde et qu'ils y soient consignés au capitaine Jurien pendant toute la traversée, sous sa responsabilité. Il est permis à ces individus d'emporter avec eux leurs effets, ainsi que l'or et l'argent qui leur appartiennent. » — Le même jour, au même, mais par une autre lettre : » Il conviendra de garder le silence le plus profond sur toutes ces dispositions : vous ne remettrez la lettre et les instructions cijointes au capitaine qu'à l'arrivée des déportés.»
Le 22 fructidor-8 septembre, surcroît de précautions : le ministre ordonne d'embarquer un détachement de vingt soldats d'artillerie de marine, « chargés plus spécialement de la garde des déportés et commandés par un lieutenant ».
La nouvelle du coup d'Etat; cette liste de déportables où se lisaient les noms d'un directeur, de deux présidents des Anciens, de plusieurs généraux, hommes remuants et célèbres; le mystère elles précautions particulières dont le ministre voulait qu'on entourât l'opération, donnèrent à réfléchir au commandant des armes : le sentiment de sa responsabilité le saisit et il se demanda si l'officier qu'il avait recommandé avait, tout instruit qu'il fût, la maturité d'âge nécessaire à une pareille mission. Il s'empressa de communiquer ses doutes au ministre (11 septembre) ' : nous verrons plus loin qu'il en sera tenu compte. Quant à faire préparer aux déportés des logements en ville ,
' « J'aurais regardé comme une mesure de sûreté que le capitaine de /(( Vaitlunte ïùl un homme mûr. Celui qui la commande maintenant, quoique très instruit, n'a que vingt et un ans (l'amiral Miivtia Sf' trompe, peut-être sciemment : le lieutenant Jurien allait avoir vintjt-cinij ans). Il faut un homme de tète pour remplir une mission aussi importante. Je me permets cette réflexion, citoyen ministre, parce qu'il est possible que l'âge du citoyen Jurien ne vous soit pas comiu. » 2o fructidor an V. — Archives de la marine.
le commandant des armes n'en était pas plus d'avis que le ministre : « Le logement qui me paraît le plus convenable, écrivit-il, est la corvette sur laquelle ils doivent passer. »
A Rocheforl. tout était prêt. Revenons à Paris.
Le 9 septembre, à deux lieures du matin, les prisonniers du Temple dont les noms liguraient sur la liste définitive de déportation, reçurent l'ordre de descendre dans la cour. Il y en avait quatorze : lîarbé-Marbois, Lalïon de Ladébat, Tronson du Coudray, Aubry, Delarue ; le général Murinais- Dauberjon élu à Paris aux élections de l'an Y ; les généraux Pichegru, Ramel, et Willot ; Bourdon (de l'Oise) etRovère ; Dossonville ; enfin la Yilleurnoy et l'abbé Brotier. Ces deux derniers avaient été, en avril 1797, condamnés le premier à un an, le second à dix ans de détention. Enfermés au Temple depuis cette époque, il estdiflicile de supposer qu'ils y eussent conspiré à nouveau. En modifiant arbitrairement leur peine et en les mêlant aux autres déportés , le Directoire voulut sans doute imprimer à tous une couleur politique déterminée, comme si, quelques-uns étant notoirement royalistes, leurs compagnons de proscription dussent l'être, eux aussi, ou passer pour tels.
Dans la cour, se trouvait déjà, entre le général Augereau et Sotin, ministre de la police, le directeur Barthélémy qu'on avait amené duLuxembourg où il était resté jusque-là consigné. Augereau fit lui-même l'appel. Il venait de finir, lorsque se présenta Marais Letellier, domestiiiue de Barthélémy, qui avait sollicité et obtenu du Directoire la permission de partir en Guyane avec son maître. Touchant dé-
vouement que n'ébranlèrent ni les menaces ni les grossières invectives d'Augereau et que ce digne serviteur devait payer de sa vie ! Les déportés se trouvèrent donc au nombre de seize'.
Passant entre deux haies de soldats qui les insultaient, ils montèrent un à un dans les voitures. C'étaient des chai'iots non suspendus et grillés de barreaux de fer sur les trois côtés ; sur le quatrième s'ouvrait la portière, cadenassée et verrouillée. Des claires-voies mal jointes laissaient couler la pluie dans l'intérieur, et il pleuvait fort à ce moment. Il y avait cinq de ces chariots ; quatre dont chacun contenait quatre déportés et un gendarme ; le cinquième était réservé aux bagages.
Vers quatre heures et demie, le convoi se mit en branle. L'escorte était composée de six cents hommes, tant infanterie que cavalerie, sous le commandement du général Dutertre : deux pièces de canon suivaient. Ignorant leur destination et frappés de cet appareil militaire , les déportés piirent croire un instant qu'on les dirigeait vers la plaine de Grenelle, lieu ordinaire des exécutions, depuis que la fusillade avait remplacé la guillotine ; mais le convoi longea le Luxembourg et gagna la barrière d'Enfer. Là, l'infanterie s'arrêta ; il ne resta qu'un escadron de cavalerie de cent à cent soixante hommes ; les déportés apprirent alors qu'il allaient à Rochefort et qu'ils y arriveraient par étapes en quatorze jours.
' M. Mignet {Histoire de la RécohUion française. II, 231) écrit : " Quelques proscrits parvinrent à se soustraire au décret d'exil... Lu plupart des condamnés furent transportés à Cayenne, mais un ijrawl nombre ne quitta pas l'île de Ré. » — Voici la vérité : sur soixantecinq personnages désignés pour la déportation, quarante-huit s'échappèrent; dix-sept (c'est loin de la plupart) furent transportés à Cayenne; .\ucuN ne fut envoyé à File de Ré. Dans les dix-sept, je comprends Gibert-Desmolières et J.-J. Aymé, qui, arrêtés plus tard, seront embarqués sur la Décade [Infrà, livre V).
/Il llVIii; DKIXIK.MK
1,1'-- iiiiiV('n> ili' li-aii>|i(ir( l'Iaioiil pénibles, et, pour i|iu'l([urs il('piiil('> iiilinncs cl ;"i,u:ôs commi- Murinais. l)arlii'-Mar])iiis cl l{ai'lli(''l(Miiv. paiticnlirromonl (louloiirniix : li's prc'cautiiins jjriscs (•(inli'o timlo loiitativc^ d'évasi'Hi l'iairiil rii;iiuri'iis('s ; DntiM-li'c avait m<"mo lordro. ou cas (ralla(|iu' ou ilinsnltes. <■ d'agir militairement sur les condamnés plntiH (|ue de se les voir ravir. )i En dehors de ri'> nicsiu-es. les déportés rencontrèrent chez les officiers et dan-i iciu' (escorte de bons procédés, lîarthéleniv. ([ue les caliiils (le c(>s rudes voitures faisaient beaucoup soullVir. fut autorisé à prendre un cabriolet ; de temps en temps, ses compagnons marchaient à pied, ayant, bien entendu, des soldats adroite et à gauche; mesdames Latfon de Ladébat et Hovère purent entretenir leurs maris ; la femme de l'iciicgru. déguisée en domesti(|ue. bien (|ue reconnue, n'en fut pas moins admise auprès de lui. Elitin. à Arpajon. les déportés obtinrent la permission d'écrire '.
'fous les déportés ne profitèrent pas de cette faveui- : nous n'avons pas de lettres de Pichegi'u,de Ramel,d'Aubi'y. de Kovère et de l'abbé IJrotier. Des autres, il yen a une ou plusieurs: liarbé-.Marbois et Laffon de Ladébat écrivirent tous les jours. Dans aucune de ces lettres, il ne faut chercher d'intérêt histori([ue ou littéraire: on n'y trouve naturellement aucune allusion aux événements politiques, c'était de prudence ; enfin, elles ne [lorleut pas trace de ce style prétentieux et sentimental, si commun au XVIII'^ siècle
' Os lettres, remises soil au conuuaiulaiit, soit à des soldais tli' l'escorte. parvinreiil-p||ps aux familles? nous ne le crovons pas, ou, (lu moins, si elles en eurent connaissance, c'est que le ministre de la police leur en (U'Oivra des copies ou des exirails ; car les originaux se trouvent aux .\rchives nationales (.\FI1I, 46), J'ai publié toutes ces lettres presi|iie iiiléf;ralement dans la lievue de l'Anjou (1882) Sous ce litre : yi/i'/'/ics (/l'inDirs île frurliilnr il'nijrës leurs lettres intimes inéilites. Tiraf;e à pari.
et flans la période révolutionnaire. Les uns sont des pères de famille qui, brusquement séparés de leur femme et de leurs enfants, s'entretiennent avec simplicité de leur chagrin et de leur malheur ; les autres ne songent qu'à régler leurs alYaires. Il est difficile de rencontrer des pères plus dévoués à leurs enfants, des maris plus tendrement occupés de leur femme, d«s fils plus respectueusement attachés à leur mère. Tout cela simplement, sans apprêt ; ils n'ont pas eu à se hausser à de grands sentiments, ceux qu'ils expriment sont ceux de tous les jours. C'est le train ordinaire de l'existence pris sur le fait. Comme ils vivaient, ils écrivaient. Ce ne sont pas des hommes de lettres qui, jusque dans les épanchements domestiques, mettent de l'art et du style ; aucun de ceux-ci n'est écrivain, on le voit, on le sent, et, de ces pages sans- artifice naissent pourtant chez le lecteur une émotion réelle et une vive sympathie.
Laffon de Ladébat écrit à sa femme presque à chaque étape. Quelle anxiété pour lui de la laisser avec cinq enfants, et, en sus des charges de la famille, grevée encore de la responsabilité d'une maison de banque subitement privée de son chef ! Cette dernière pensée l'occupe et le tourmente sans cesse : comment faire face aux échéances ? De quelle façon, surpris par l'événement, initier sa femme, ses fils, aux mille détails qu'un chef de maison est souvent seul à connaître '? Ces préoccupations jiersonnelles ne lui font pas oublier ses compagnons d'infortune, ceux surtout qui sont malades, comme Barbé- Marbois et Barthélémy. Il demande des crédits, mais sans se les réserver à lui seul : il veut en faire profiter ses amis. Du reste, pas de nouvelles de Pai'is, pas de nouvelles de sa famille ; sur ladestination définitive, incertitude absolue.
Tronson du Coudray, qui est sans fortune, s'inquiète
pour sa fpmiTiP et son piit'ani : il s'iii(|iiioto aussi pour luimôme, il cherche à rassembler quel([ues maijjres ressources, el noublie même pas son indemnité de député qui lui est due pour la première moitié de fructidor '.
Dossoiiville sonj^e à sa femme, (juil a laissée en couches, à son Jils aine ; il prie ([ue celui - ci lui écrive nue Irltre. mais « sans se la faire dicter » ; il l'exhorte à bien se conduire, à fuir la mauvaise compagnie, à « suivre en tout les conseils de sa mère et à avoir soin d'elle, si elle \('nait à avoir besoin d'assistance dans sa vieillesse. » De .Murinais, de Delarue el de Harthélemy, (|uelques lettres sans intérêt pour nous ; celles de Marais Letellier, le domeslique de Barthélémy, sont d'une excellente écriture et d'un bon style. Barbé-Marbois avait é[tousé une Amél'icaine dont il avait eu une tille : lors de son arrestation, toutes deux étaient à Metz. Madame Barbé-Marbois savait-elle ce qui était ari-ivé à son mari '? Etait-elle partie pour Paris? Dans fincertitude, il écrit à sa femme sous le couvert de madame Lavoisier, veuve de l'illustre chimiste que le tribunal révolutionnaire avait condamné à mort.
Quelle que soit leur infortune, tous se font un point d'honneur de la supporter avec constance. 11 ne leur échappe pas vine plainte: des misères de la route, de la maladie, peu de chose ; des insultes de la foule ou des mauvais traitements des municipalités, pas un mol. .\ l'occasion, ils témoignent des égards ([ne l'escorte a pouieux, et c'était sans doute vrai, car aucun n'y manque. Ils gémissent sur leur sort, mais saiis admettre qu'on s'abaisse à sii|iplier pour eux leurs persécuteurs. « Je ne vous in(li(|ue aucun plan de conduil(\ ma chère amie, éci'il lîarbé-.Marbois. je m'en remets entièrement à vous et je
' S;i piï'iilirrc It-drc rsl PxposcM" ;ui MiisiV drs .Victiives nationales k Paris.
VOUS désavouerais dans le cas où vous pourriez descendre à la moindre humiliation dans la vue de mon intérêt. Je ne crois rien de semblable de votre part. » (Saint-Maixant, 3^ complémentaire.)
Enlin à côté de ces profonds sentiments de famille, communs à tous, il en est un autre qu'il faut noter comme des plus touchants : c'est l'afiection, très justifiée du reste, que quelques-uns manifestent pour leurs domestiques et la confiance dont ils les honorent. « Pour toi, mon ami, écrit Willot à Moncade, son domestique, des services comme les tiens sont sans prix ; prends trois cents, quatre cents livres, ce que tu voudras à raison de tes besoins et de ma
position. Je ne me regarderai pas quitte envers toi
Adieu, mon cher Moncade, je t'embrasse comme ton ancien maître et ton ami. » (Arpajon, 23 fructidor). Tronson chargeait le sien de ses afi'aires ; nous savons déjà que celui de Barthélémy l'accompagnait au delà des mers dans son douloureux exil.
Si les déportés n'evn-ent pas lieu de se plaindre de leur escorte, en revanche, l'accueil qu'ils reçurent dans les localités qu'ils traversèrent fut très-inégal. A Etampes, ils furent insultés par la populace et Dutertre se demande si cette attitude n'avait pas été provoquée par ses deux adjudants qui avaient, dit-il, la confiance du Directoire '. Tronson du (^oudray, comme député d'Etampes, voulut haranguer ses électeurs ; mais il fut hué. A Orléans, au contraire, des dames compatissantes procurèrent aux
' Mémoire justificatif de Dutertre.
74 I.IVRK DKUXfÈME
d(^portés li>ul ce cpii |ioiivail liMirêtro nccesisaire. Quelquesuns ffenlii' eux. siK'cialcnKMit Pichegru, la Villeurnoy et Hrotior, les royalistes avoués, reçurent flans cette ville des pn>])ositions d"évasion ; mais comme Lallon de Ladébat c( liarhé-Marbois refusèrent absolument d'en profiler dans la crainte (|ue le Directoire ne fit mettiT le séquestre sur leurs biens et que leiu's familles ne se trouvassent ainsi dans l'embarras, leurs compagnons se résignèrent à ne pas fuir. A Blois, l'accueil de la populace ne différa pas de celui qu'on avait rencontré à Etampes.
('ependant madame lîarbé-.Marbois n'étaif pas restée iiiaclive. A la première ii()U\(>lle des événements, elle avait ([uitfé Metz, et ne s'était arrêtée à Paris que le tem()s d'y apprendre la direction que suivait le convoi. Elle l'atteignit à Blois. Bien (|u'elle n'eût de permission ni du Directoire ni du ministre de la police, elle obtint du commandant de l'escorte l'autorisation devoir son mari.
(Tétait le matin ; le convoi allait se remettre en marche. Barhé-Marfiois sortait d'un sommeif pi'uibie ; il songeait aux vocif(''rations di' la veille, à celles <jui allaient éclater sans doute au départ, lors(ju'il fut mandé chez le concierge. Quelle surprise, mais (juelle tristesse ! Il obtint que sa femme pût voir chacun de ses compagnons, afin qu'elle rapportât à leurs familles des nouvelles directes de chacun d'eux. Tout cela ne demanda (|ue quelques instants.
11 fallut se séparer : •< Je ne vous dis pas, ma chère Elise, écrivait-il le lendemain, combien j'ai été touché de la mar(|ue de courage que vous m'avez donnée hier. Cetie première consolation venue du C("ité où j'en désirais le plus me sera toujours présente. » En le (|uittanf, sa femm(\ s'(''\ aiiduil ; (|naiil à lui, non moins (Miiu (|u'elle, il fallut le hisser dans le chariol : il avait [lerdii coniuiissance, ce qui lui épargna d'enliMidi'e les clameurs de la populace.
A Tours, les déportés furent coni'oiulus avec les galériens ; ceux-ci eurent le bon goût de se cantonner au fond de la salle. A Sainte-Maure, on les traita mieux ; à Chàtellerault, les cachots leur rappelèrent ceux d'Arpajon : à Poitiers, il en fut à peu près de même. Dutertre, (jui accuse volontiers ses adjudants d'avoir excité parfois les populations contre les déportés, ne parait pas s'être conduit à Poitiers avec pins de discrétion. " 11 rechercha, écrit l'agent municipal, tout ce qu'il y a de plus méprisable parmi les habitants de Poitiers et ei» forma son cortège tant qu'il y resta ; il alla loger chez l'homme le plus immoral et le plus crapuleux, et l'action seule de choisir pour logement la maison de cet individu eût snfli pour aliéner de ce général les esprits mêmes des citoyens paisibles. J'ose vous assm-er qu'aucune administration soit civile ou militaire n'eût voulu l'accompagner dans les rues, en le voyant environné ainsi qu'il l'était des terroristes les plus décidés. »
A Lusignan, l'installation se trouva convenable. Cependant Laffon de Ladébat écrit : « Nous avons fort mal dormi à Lusignan, quoique nous y fussions asse^ bien. Il y a eu beaucoup de mouvement dans la nuit, mais qui ne nous concernait pas. » Laffon n'en dit pas plus ; il s'agissait pourtant d'un vrai coup de théâtre. A sept heures du soir, l'adjudant général GuiUer, d'ordre du Directoire, sommait Dutertre de lui remettre ses pouvoirs, lui enlevait tous ses effets, prenait possession de l'argent destiné aux frais de route et renvoyait sous escorte à Paris le général, accusé d'avoir exercé des réquisitions dans les caisses publiques, bien qu'il eût re(;.u 800 louis pour les frais de l'expédition '. Le Directoire avait envoyé l'ordre
I il remit, dit-il dans son mémoire, lui.olS fr.
d "arrestation sans aviser Augcreau. qui en manifesta le plus vif mécontentement. Lorsque Dutertre, clans un tout autre appareil que celui de l'avanl-veille, repassa par Poitiers, la population lui lit payer avec usure le scandale (|u'il y avait donné. L'accusateur j)ublic nous a laissé le récit de cette scène qu"il impute, justement peut-être. (' aux collets noirs, aux hommes du 9 thermidor » : (( Ils vont se porter à la porte de la ville et attaquent le général ; ils l'accablent d'injures et d'outrages, lui crient : à bas le scélérat 1 à bas le voleur ! 11 leur répond par des cris : Vive la République! mais ils n'en deviennent que plus furieux, ils veulent le frapper ; ce n'est que par la rapidité de son cheval qu'il évite les coups qu'on lui porte. Tous ces excès de furieux n'assouvissent par leur rage ; le lendemain, sur les une heure du soir, époque de son départ, ils vont au milieu de la ville l'attaquer dans une descente. Là, son cheval ne pou\ant cniu-ir. il éprouve toutes les bordées d'injures qu'on lui adresse. On le traite encore de voleur, de scélérat, de coquin, on lui jette des pierres, on couvre son habit de boue, on lui crache à la figure ; les gendarmes d'escorte ne peuvent rien faire pour sa défense, ils sont obligés de céder à la multitude '. » A (^hàtellerault. même accueil ; à son arrivée à Paris, il ftit emprisonné à l'Abbaye, puis au Val do flràce et à Pélagie (sic) ; après quatre mois de détention, le Directoire l'envoya à l'armée du Rhin, d'où il revint bientôt avec une pension sur l'Ktat de 3000 francs. Ktait-ce une réparation- ?
Knfin. après quatorze jours de ce pénible voyage, le 22 septembre, le convoi, partant de Siu'gères, sa dernière étape, arriva à Rochefort vers midi.
I Aich. Xiit. AFll, 40.
^ Mémoire justiftcalif de Dutertre. — Arvli. Sut. loc. cit.
Jusques-là, les déportés n'avaient reçu de Paris et de leurs familles d'autres nouvelles que celles qu'avaient apportées, d'abord mesdames Rovère, Laffon de Ladébat et Pichegru, puis, madame Barbé-Marbois ; ils n'avaient pas d'effets, quelques-uns n'avaient rien autre que ce qu'ils portaient sur eux ; quant à leur destination, ils l'ignoraient. Presque à cbaque lettre, Laffon se plaint de cette douloureuse incertitude. Les uns supposaient qu'on les expédiait à Gayenne, les autres à Madagascar ; ceux-ci espéraient qu'on se bornerait à les débarquer sur les côtes d'Espagne, comme la Convention avait fait pour les prêtres ; ceux-là qu'on se contenterait de les envoyer à File d'Oléron. Us comptaient d'ailleurs séjourner à Rochefort, y recevoir quelque argent, y faire des emplettes, se préparer en un mot à la longue traversée et à l'exil qu'ils prévoyaient.
Autant d'illusions. Nous, savons que le ministère de la marine avait tout prévu, tout disposé pour un embarquement immédiat. Au lieu d'entrer dans la ville, le convoi la contourna, défila par les glacis, et, tandis que les déportés, en passant sous les murs de la prison, la regardaient d'un œil d'envie et la considéraient déjà comme un lieu de repos, on les dirigea sur les bords de la Charente. Depuis plusieurs jours, des chaloupes les y attendaient. Avant de s'y embarquer, ils entendirent quelques misérables crier sur leur passage : A bas les tijrans ! à l'eau ! on va les faire boire à la grande tasse ! ce qui les fit songer aux bateaux à soupape que Carrier avait rendus célèbres. Les chaloupes les conduisirent à bord du lougre le Brillant. Ils étaient exténués de fatigue et de faim. On leur apporta deux seaux contenant de grosses fèves bouillies dans l'eau. A dix heures du soir, ils passèrent dans d'autres chaloupes, et telles avaient été leurs craintes que , se retrouvant bientôt tous réunis à bord de la Vaillante, ils s'embras-
78 LIVRE DEUXIÈMK
sèrent avec oiîusion, comme s'ils venaient d'échapper à un ^rand péril. Du reste, le lieutenant Jurien les accueillit de manière à leur faire espérer un traitement favorable '.
Le 23 septembre, à la pointe du jour, la Vaillante recul l'ordre de mettre à la voile. La brise était faible, le jusant très fort. Jurien hésitait. Le commandant des armes, qui, monté à bord de la Hcvolulion (ci-devant le Thésée) surveillait le départ en personne, lui ordonna d'appareiller, avec menace, s'il n'obéissait immédiatement, de lui envoyer toute sa volée, (l'était ou trop de hâte, ou trop de déliance : mais, n'ayant pas reçu de réponse du ministre à l'avis ([u'il avait ouvert de nommer un autre oflicier au commandement de la corvette, le vice-amiral Martin était inquiet ; le sentiment de sa responsabilité lui pesait, il lui tardait que l'opération se terminât. La Vaillante mit à la voile, échappa aux écueils : le Brillant la suivait à distance et devait l'accompagner jusqu'à ce qu'elle fût hors de vue.
Tout à coup, vers le soir, la Révolution se couvre ih» signaux, des coups de canon répétés retentissent : la Vaillante revient à l'ile d'Aix et se place sous les canons du stationnaire. Un courrier extraordinaire du ministre de la marine venait d'arriver à Rochefort ; il avait rejoint en rade l'amiral Martin et lui apportait l'ordrede remplacer le lieutenant Jurien par le lieutenant La Porte'-. Le nouveau
' " Haniel dit dans son journal que Willot, Picliegru, Uossonvillo et lui furent mis danf: lu fosite aux lions. Je dois à la vérité etù la l'econnaissance de démentir un acte de rigueur auquel le capitaine Julien (sic) ne se serait certainement pas prêté. .Nous n'avons jamais été séparés ni traités plus mal les uns ([ue les autres. » — Uelarue, Histoire du IS fructidor, t. II, p. .344.
-Sous le coupde cette réN-ocation subite, dont il ignorait les motifs. Jurien adressa le jour même une réclamation au ministre ; celui-ci lui répondit de la manière la plus obligeante, et lui promit une compensation prochaine qu'il lui donna en effet quatre mois après en le
commandant était, âgé de cinquante-sept ans. Il était d'extraction modeste, et, comme on en pourra juger par l'un de ses rapports, ne manquait pas moins d'éducation que d'instruction littéraire ; mais il avait la i-éputation d'un bon officier. Engagé à l'âge de dix-sept ans, mousse en I7S9, chef de prise en 1761, lieutenant en 1763, capitaine en 1 776 , lorsque les officiers de la marine royale avaient refusé le serment, il se trouva en position d'y obtenir un grade. Il avait de sa commune les meilleurs certificats de civisme; en mai 1793, sous les ordres de Rochambeau, il avait défendu le fort de la Convention à la Martinique. Il avait été désigné pour plusieurs commandements qui tous, par diverses circonstances, lui avaient échappé. Il avait même commandé la Vaillante, il avait présidé à son armement, c'était lui qui l'avait conduite de Bayonne à Rochefort : remplacé par Jurien, celui-ci étant écarté à son tour, il était naturel que La Porte lui succédât. Il fut reconnu immédiatement par l'équipage, reçut de l'envoyé du ministre de la marine des instructions particulières : le canot qui l'avait amené à bord de la Vaillante ramena à terre le lieutenant Jurien.
Le lendemain (24 septembre), la corvette appareilla ; presque aussitôt, un coup de vent la força de relâcher dans. la rade des Barques. EUe remit à la voile le 23, et, quelques jours après, sur un avis du consul de France à Santander (2 octobre), le commandant des armes eut la satisfaction d'informer le ministre de la marine qu'elle avait paru en vue des côtes d'Espagne et qu'elle avait échappé à la croisière anglaise.
nommant capitaine de frégate, 14 janvier 1798. — Araldvei de lu marine; dossiers La Porte et Jurien de la Gravière, lettre du commandant des armes du 24 septembre 1797 ; Souvenirs de l'amiral Jurien de la Gravière, rédigés par le vice-amiral de ce nom, fils de celui dont il vient d'être question ici.
80 I.IVRK DEUXIÈME
Quelques jours après (27 vendémiaire-lS octobre), le ministre de la marine écrivait au vice-amiral Martin: « Si la malveillance a voulu jeter de la défaveur sur la conduite des républicains qui, dans cette circonstance, ont fidèlement exécuté la loi et les ordres du gouvernement, ils ont pour dédommagement l'estime du Directoire, celle des patriotes et la satisfaction d'avoir bien rempli leurs devoirs. Je m'honorerai toujours, citoyen général, de mériter la haine des ennemis de la République et je vous dois la justice de croire que vous partagez ce sentiment. » Si nous entendons bien cette lettre, il semble en résulter que l'opinion publique avait assez mal accueilli ces violences si peu justifiées. Quant au vice-amiral Martin, son ministre avait raison de croire qu'il partageait les sentiments du monde officiel, (le fut comme la consigne de sa vie : sous le Directoire, il déporte des royalistes ; sous Bonaparte, il déportera des Jacobins, et ses honneurs, ses titres et ses pensions, s'accroissant sous tous les gouvernements, seront confirmés par la Restauration.
Les déportés avaient quitté la France sans savoir vers quelles plages on les conduisait ; après plusieurs jours de navigation, ils l'ignoraient encore. Une circonstance fortuite les en informa. Ils avaient remarqué sur le pont du bâtiment une caisse très haute enveloppée de toile cirée ; tous les jours on y versait abondamment de l'eau. Pourquoi ce mystère ? Pourquoi cette prodigalité d'eau, alors qu'on la ménageait pai'cimonieusement aux déportés et à l'équipage ? Lorsque la corvette arriva sous des latitudes plus chaudes, les toiles furent enlevées et Barbé-Marbois
LES DÉPORTÉS POLCflQUES A LA GUYANE 81
reconnut l'arbre à pain. — c Aoiis allons à (layenne 1 » s'écria aussitôt Barthélémy qui se souvint qu'en sa présence, Revellière-Lépeaux avait maintes fois manifesté au ministre fie la marine son impatience que l'arbre à pain fût expédié à la Guyane.
Tant de sollicitude et d'égards n'étaient pas réservés aux déportés. Non pas que le nouveau commandant de la corvette exagérât la consigne ou même l'appliquât rigoureusement : il n'atl'ectait de la dureté que pour ne pas se compromettre. Enfermés dans un étroit espace où ils ne pouvaient pas se tenir debout, les déportés souffraient et de l'air méphitique qu'il leur fallait respirer et d'une nourriture grossière, souvent même repoussante, et surtout du mauvais état de la mer. Dès le 2o septembre, on leur accorda de rester deux heures par jour sur le pont ; le 25. la permission devint définitive '. L'équipage apporta quelques adoucissements à la consigne ; le chirurgien donna du thé, les officiers firent passer des morceaux de leur table ; les matelots vendirent, quoique un peu cher, de menus services. Mais ce n'étaient là que des cas accidentels. L'approvisionnement de la corvette s'était fait à la hâte ; les magasins du Directoire étaient d'ailleurs bien mal remplis. Mauvaise pour les déportés, la nourriture n'était guère meilleure, je ne dis pas pour les officiers, mais pour l'équipage. Un jour.s'apercevant que Murinais broyait avec beaucoup de peine son biscuit : « Je vois bien, lui dit La Porte, que le biscuit est trop dur pour vos dents ; je vous ferai donner du pain. — Non, monsieur, reprit le vieillard ; je ne veux point de préférence ; je n'accepterai rien que mes camarades ne le partagent. — On leiu- en
' D'une lettre du ministre de la marine à l'amiral Martin, il résulte que La Porte était autorisé à adoucir la consignn donnée par le Commandant des armes.
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donnera aussi, mais seulement trois fois par semaine, comme à l'équipage, attendu que j'ai peu de farines. »
A son retour en France. La Porte adressa au ministre de la marine, un rapport, d'oîi nous extrayons les lignes suivantes, consacrées aux déportés ; le lecteur jugera par ce document, littéralement reproduit, le style, l'orthographe et l'éducation du commandant : " Après que j'w/ déposé à cette colonie tout ce rAj/// j'étais chargé d'y porter (c'est de sa cargaison humaine qu'il parle), il me reste à vous faire part de ce qui s'est passé relativement aux déportés. Ils ont d'ahord considérablement souffert, particulièrement pendant les dix-sept jours que jV// resté dans le golfe ; la mer était démontée, l'état où e'/ff// plusieurs d'eux mont fait craindre que je serais obUgé à'cnjetler quelqu'un à la mer, mais le grand soin que j'ai eu pour eux les ont préservés d'un pareil accident. J'étais obsédé chaque moment pour faire une relâche en Kspagne, c'est ce que j'ai constamment refusé, voyant ma désolation ils ont resté assez tranqu///p jusqu'à la vue de l'Isle Saint-Michel, c'est là qu'ils ont récidivé leurs demandes de relâcher, mais sourd à leurs propositions, ils m'ont accablé de reproches, en disant que je voulais les faire mourir. Javais beau leurs perssadés \c contraire, ils nen ont rien voulu croire, dépassé la vue de cette Isle, je m'apercùs qu'il y avait do la désunion entreux qu'il s'était formé plusieurs partis, qu'ils se quéréloit souvent qu'aupoint un jour ils en vinrent aux menaces ; ils portaient le point sur la ligure du Bonhomme Muriné (Murinais) en lui reprochant qu'il était la cause de ce qu'ils Eprouvait, ce M. se défendit en leurs disant qu'ils les avait prévenus assez atems que la mèche était éventée, ce débat a duré quelques instants. Ils ont Uni par se Débonder et ont dit à haute voix qu'une heure de plus leurs plan etoit Exécuté et réussy, (ju'il en aurait
coûté la vie à une Infinité d'individus, et enfin ce qu'ils ont fait ils le feroil encore, voillà, citoyen ministre, les propos qu'ils ont tenus, et que je vous certifie. » (Arr/iirps dp la nwrinc.)
Le M novembre 1797, après cinquante et un jours de mer, la vigie signala la terre, et, dans l'après-midi du même jour. In Vaillante mouilla dans la rade de Cayenne.