CHAPITRE II
SOMMAIRE. — I. Jeannet-Ouciin, cousin de Danton, agent du Directoire à la Guyane. Il fait d'abord bon accueil aux déportés; après entrelieu avec La Porte, il change d'attitude. Ce n'est pas à Conanama, malftré les ordres du Directoire, mais à Sinnamary qu'il prépare l'installation des déportés. — II. Sinnamary : liberté relative laissée auxdéportés ; inconvénients de l'habitation en commun. — III. Murinais succombe le premier. Evasion de huit déportés : Aubry et Le Tellier meurent au cours du voyage. — A Sinnamary, mort de Tronson du Condray. de Bourdon (de l'Oise , de la Villeurnoy, de Rovère, de Brotier. — Barbé- Marbois et Laflon de Ladébat survivent et restent seuls à la Guvane.
Le gouverneur, ou, dans le langage administratif de cette époque, l'agent particulier du Directoire à la Guyane était alors un sieur Jeannet-Oudin. Originaire d'Arcis-sur- Aube et par sa mère cousin de Danton', il avait de bonne beure épousé La cause républicaine. Maire do sa commune; plus tard, commissaire du conseil exécutif provisoire à Thionville pendant le siège de cette place, le crédit de Danton l'avait fait nommer Commissaire de la Convention à la Guyane française. 11 y arriva le 11 avril 1793; mais, lorsqu'il apprit la mort do son parent, il crut prudent de
' ".le ne suis point le neveu de Danton, je suis son cousin. J'étais l'ami (le sa iiersonne; je reste l'ami de sa mémoire. » — Soles sur ijneU/ULS piissat/es i/ti luriu'iirc de Rniml, eli'. Paris, an VIII, p. îi.
s'éloigner, quitta la colonie et gagna les Etats-Unis. Après la chute de Robespierre, il rentra en France et redemanda du service : le Directoire le renvoya à la Guyane. Il y trouva Billaud-Yarennes et Collot d'Herbois, les seuls hommes politiques que la déportation y eût jusque-là conduits : ils y jouissaient auprès du gouverneur d'une influence qui ne pouvait convenir à un cousin de Danton. A peine débarqué, il les expulsa de Cayenne et les expédia à Sinnaniary. A la date oîi nous sommes, liillaud-Varennes y habitait encore ; quant à Collot, ramené malade à Cayenne. il y était mort à l'hôpital le 8 juin 1790.
D'extérieur agréable, de formes polies, d'esprit avisé, Jeannet n'était incapable ni d'humanité ni de modération, pourvu que son intérêt ne lui dictât pas une autre conduite. Un officier de la corvette descendit à terre et l'informa de la mission de la Vaillante. Jeannet fit aussitôt préparer à l'hôpital des chambres, des lits, des rafraîchissements et recommanda que « les déportés y fussent traités avec tous les égards qui sont dus au malheur ». Ils débarquèrent le lendemain (12 novembre); la population leur fit bon accueil. Le commandant de place les présenta à Jeannet ; il les reçut dans son cabinet et leur tint quelques propos obligeants, émus même '. Onlesconduisitensuite à l'hôpital. Bien que les congrégations fussent proscrites à la Guyane comme elles l'étaient en France, c'étaient des religieuses hospitalières de Chartres qui le desservaient ; le costume avait changé, mais non le dévouement. La bien-
' Ramel, e.xactpar hasard, lui prête un petit discours fort convenable et que Delarue confirme en le reproduisant. Jeannet nie ce discours; on a prétendu qu'il avait pleuré, il nie ses larmes. « Je fus ému sans doute, écrit-il ; mais je ne versai point de larmes. Je leur adressai quelques paroles consolantes et non le discours que l'on me met en bouche ! » Op. cit.
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vpillaiico des so-urs , des aliments sains, des fruits ra- IVaieliissants et vari(''s. un peu de ce confortable qui lenr avait tant manque^ pendant la traversée, la perspective de la liberté bien que ce ne fût que la liberté dans l'exil, tout c(»la ramenait un peu d'espoir dans l'àme de ces infortunés : ils se sentaient déjà remis de levu's fatigues, de leurs soufTrances, presque de leurs maladies, et ils s'encourageaient les Tins les autres à trouver dans la destinée f|ui s'ouvrait devant eux des chances de consolation.
L'illusion fut coiu'te. Sans prétendre deviner, comme d'autres l'ont fait, ce qui se passa dans un entretien secret entre La Porte et .leannet. il est certain qu'à la suite de cette entrevue, l'attitude de l'agent changea complètement. Le soir de ce jo\u\ comme les déportés s'apprêtaient à visiter la ville, ils furent avisés de ne se promener que sur la place j)ublique et à certaines hem-es, sous la surveillance des soldats : nul habitant ne pouvait leur parler sans une permission spéciale. On leur ménageait une auti'e surprise.
L'agent du Directoire n'avait appris le coup d'Etat de fructidor et les mesures qui en avaient été la suite (jue par l'arrivée même des déportés et par son entretien avec le commandant La Porte. 11 n'avait donc fait aucuns pré- |taratifs pour les recevoir. Dans son arrêté, le Directoire avait indiqué Cayenne ; or, (layenne est une ville, la mer l'environne et en préserve les habitants des émanations marécageuses si meurtrières en (niyane. A (layenne, les déportés eussent trouvé des ressources de toute sorte, des relations de société, une vie presque agréable, peutêtre même occupée; c'était toujours l'exil et l'exil sous surveillance, mais dans des conditions qui en eussent adouci la rignem'. L'arrêté officiel disait (layenne ; les instructions secrètes et verbales disaient autre chose.
(j'esl à 30 lieues à Toiiest. sur les bords de la rivière de (lonanama. dans une région inexplorée, inhabitée, ou plutôt qu'avaient abandonnée ses habitants, blancs et même indiens, que le Directoire voulait que fussent relégués les déportés. En les éloignant de Cayenne, il avait sans doute l'intention non seulement de les isoler, mais d'empêcher ces hommes considérables et -dont certains passaient pour très remuants d'exercer sur le chef-lieu de la colonie une iniluence qui pouvait mettre en péril l'autorité de l'agent; enfin, il croyait prévenir ainsi des tentatives d'évasion que le mouvement du port aurait rendues faciles. Mais, ([uels ([u'en fussent les motifs, il entrait dans cette décision autant d'ignorance que d'étourderie. On avait consulté Lescailier, on avait lu son ouvrage ; il signalait, il est vrai, cette partie de la Guyane comme très-saine ; mais il fallait poursuivre la lecture, et, quelques pages plus loin, on eût vu l'auteur déclarer que cette vaste étendue était « comme un vrai désert couvert presque partout de forêts impénétrables ou abandonnées à la naturel »
Forcé d'obéir, surveillé d'ailleurs par le commandant La Porte, Jeannetprit immédiatement l'avis d'un capitaine du génie, Ghapel, et d'un ingénieur géographe, Simon Mentelle, attachés à l'agence : tous deux appuyèrent le choix du Directoire, tout en reconnaissant que cette rér/ion /l'avait été ni reconnue ni même relevée! L'agent, plus sensé et plus pratique, estimait que Gonanama étant inhabité n'offrirait pas de ressources et qu'il était d'ailleurs trop loin pour que la surveillance put s'y exercer efficacement. Sinnamary était plus proche, il y avait un poste ; dans le voisinage du poste, un hameau, quelques ressources pour la pêche et pour la chasse, des savanes pour les
' Op. cit. 23 et 28.
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licstiaux l't (Hicli|iics kiiili('l> (rinclicns : Irislc séjour, mais ciiidri' |)rt'IV'ral)lc à celui de (lonanama où il v avait liiul à t'airo el à iiréparcr. Aussi, en donnant au lieutenant (lu j;('Miie l'révost la mission d'a|)iirécioi' la situation et les conditions de (lonanama. il ne lui dissimula pas ses préférences personnelles poiu' Sinnamary et il l'invita à y a|)piopi"ier le bâtiment national du poste '.
Ouelques jours se passent, employés à ces préparatifs. Jeannot fait avertir les déportés (|u"ils vont quitter Cayenne et partir pour Sinnamary. qu'en conséquence, il les autorise à commnni([uer avec les habitants pour leurs arrangements particuliers. Ils protestent, ils se réclament de la loi de proscription elle-même qui a décrété leur liberté à (Mayenne: l^aflou de Ladébat et Muriuais s'élèvent contre cette injns- I icc ". Tri )usou. dans un mémoire adressé à l'agent. la dénonce avec l'autorité du jurisconsulte. Vains ell'orts 1 L'agcnl leste inébranlable. Le 26 novembre, les déportés furent (Mubar(|ués sur une goi'-lette. Comme à Hochefort, l'opéi-alidit se passa loin du pul)lic. hors de la viUc et du porl. dei-rière l'hôjjital. à l'endroit même où avait eu lieu le (iéhar(|uement. LU seul des dé[)ortés. la Yilleurnoy. malade (le la lièvre, resta à l'hiqiital : il v couchait dans le lit i|u'a\ait occupé et où était mort (lollot d'Ilerbois. [..e leiideniaiu matin, ses com|)agnons débarijuèrent à Sinnaniai-v.
' V(jiii li's inslruclioiis vnifiileiUielles de Jeannet. an lieutenant
Prévost : " Il se rendra sans ili-hii .sur les hords de la rivii-n-
de Conanania art. 41 ; s'assurera si ce local présente effectivement la réunion de toutes les conditions requises. S'i7 /jeu< trouver mieujr ou même un locut aussi ronrenithle en remontant la rivière de Sinnamnri/ elle-me'me. il s'iirrètera à ce ileniier poste avec d'autant pluit de raisiiii (/u'il uffrira le moi/en de rap/iniclier duvantaije les déportés d'an poste militaire et tir moins dissrfniiier les étalilissements lart. ol.. Le citoyen Prévost [inidri-o jimir lui sral les articles qui précèdent (art. 9). .\rchives de la iiiarim-.
Sinnamary, situé à 24 lieues ouest de Cayenne, sur le bord de la rivière du même nom, était un bourg d'aspect l'égulier, mais misérable. On y voyait une église en ruine, construite naguère par les jésuites : le crucifix était encore sur l'autel et les ornements sacerdotaux dans la sacristie ; tout auprès, une caserne, un peu plus loin un hôpital. Des ronces couvraient le terrain et les rues ; la place publique, où poussait une bonne herbe, formait comme un pâturage communal. Les cases, construites en bois et en terre, avaient leur toit revêtu de feuilles sèches ; à chacune de ces cases était annexé un jardin, clos de baies vives. Le village était borné à l'ouest par la rivière et des trois autres côtés par des savanes en partie submergées et souvent impraticables ; la plupart des cases étaient abandonnées ; il n'y en avait d'habitées que vingt et une; le maire, lejugede paix, le garde-magasin, le commissaire avaient tous la fièvre ; le médecin lui-même ne pouvait se guérir et il en était ainsi des autres habitants'.
Dans les premiers jours, faute d'emplacements préparés pour les recevoir, on assigna pour demeure aux déportés une case qui avait autrefois servi de presbytère aux PP. jésuites.
Ils jouissaient d'une liberté relative. Le règlement, il est vrai, exigeait que tous les quintidis et décadis, ils se trouvassent de dix heures du matin à onze heures dans leurs logements respectifs pour y recevoir la visite du commissaire du poste. Mais, entre la rive gauche du
' Barbé-Marbois : Journal d'un déporte non jugé, 1, 132-133.
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Koiirou et la rivo droile do Tlracoubo, ils avaient un vaslo espace oii se mouvoir, et, vers le sud, ils pouvaient s"(''loigner à deux journées et demie de marche ou de canot. L'ofiicier commandant le poste avait ordre d'empêcher (|u'ils ne fussent insultés ni molestés et de les ti'aitor loujours avec égards. mais avec rései've '.
La meilleure case de Sinnamary n'en était pas moins une très incommode habitation ; et, sans parler dos inconvénients du climat, il fallait se soumettre à bien dos |iii\alions. Mais tous ces désagréments matériels n'étaient rien au|)rôs de la gène morale qu'entrainaitl'obligation do la \ io ciinimuno pour dos hommes si divers d'opinions et do passé. C/omment IJourdon (do l'Oise) et Rovère pouvaientils s'entendre avec IJrotier et La Villeurnoy ? Quels rapports étaient |)Ossibles entres ces représentants d'un règne do \ iolonce et dos hommes modérés entre tous, Tronson du Coudray, IJarbé-Marbois . lîarthéleniv ? Les discussions qu'avait entendues sur la corvette et <[ue rapportait en espion fidèle le commandant La Porte, se reproduisirent à l'arrivée à Sinnamary, dans ces premiers jours ofi tous les déportés se trouvèrent nécessairement confondus. Itoiu'her de la Hupelle, commissaire des guerres, a cru devoir, lui aussi, en témoigner : <i Sous peu de jours, écritil i'M) novembre), ils seront tous séparés, et il n'en restera
' \\< n'i-L-iioiil |ins l'iiIVriiiés ihiiis un lorl. (|iioi qu'en ait dit, lînniel. i'\ liiiMi (|iril l'U ail inèniP doiiiH'' le dessin. " .le ne disculerni point. ;i écrit Jeannet, article par artii-le, la description que fait Uaniel du l'orl de Sinnaiiiarv. Je nu- cnnti'nterdi di' dire que ve fort n'e.risic jins. ■ Kt, de son côté, le chevalier Delarue : " Je ne sais pourquoi lUunel u converti Sinnamary en vaste forteresse et nous y a incarcérés. I.a liberté à laquelle nous devions ètie réduits dans ce hameau équivalait assez à un eniprisonncTnent jiour n'avoir pas besoin de recourir h d'absurdes suppositions. ■■ .Y'i/r.s sur qurlqura pansages des mémuires de liamel.ftc, ]). i:i — Hhtidre du IS fruelidnr. eti-., t. 11, ind. note. M. de Harante et d'autres après hii se soid laissé prendre au,\ contes de Hamel.
plus (jue cinq ou six dans la maison nationale, tant est grande la haine qu'ils se portent et les réponses dont ils s'accablent. Hier matin, il y a eu entre deux une proposition de se brûler la cervelle ; elle n'a pas été acceptée par le provoqué, parce qu'il n'avait que des chevrotines qui ne peuvent que blesser et point de balles, son intention étant de tuer son adversaire '. »
Cependant, au bout de quelques jours, chacun put se retirer dans une case séparée : grâce à cette disposition, la paix se fit. Boucher leur accorda même des fusils, qu'il avait refusés d'abord, et avecraison(16 décembre). Bourdon (de l'Oise) et Rovère étaient tenus à l'écart : les autres s'entendaient entr'eux, sauf les différences d'humeur et de caractère. C'est ainsi que la Yilleurnoy, qui, convalescent, avait été renvoyé de l'hôpital de Cayenne à Sinnamary, entrait souvent en discussion et même en dispute avec celui des déportés dont les convictions étaient pourtant le plus voisines des siennes, l'abbé Brotier : iMui reprochait surtout ses visites à Billaud-Varennes ; pour se défendre, Brotier alléguait que, s'occupant d'une histoire de la Révolution, il recherchait dans la conversation du sinistre membre des comités des éclaircissements historiques. Les plus jeunes parmi les déportés allaient à la chasse, à la pèche, et ne se refusaient aucune distraction, LatTon de Ladébat, Tronson, Murinais, Barbé-Marbois, plus âgés, vivaient plus gravement. Tronson et Laffon avaient dû renoncer aux projets qu'ils avaient conçus, l'un de donner des consultations, l'autre de fonder une maison de commerce ou une banque. Quant à Barbé-Marbois, il brillait entre tous par sa modération, sa fermeté, son humeur
* Barbé-.Marbois cite le rapport de Boucher ; mais, pai un spiitiment de réserve auquel nous ne sommes pas tenus, il a omis ce passage.
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égale ; la rligiiilc ilo son alliludo l'élcvail au-dessus de son infortune.
Les maladies ai-rivèrent vite, fjc premier rpii paya sa dette au climat de la (luyane fut le doyen dos déportés. Murinais. 11 avait soixante-dix ans. Robuste et plein d'énergie, il avait résisté aux fatigues du voyage de Paris à Roehefort et à celles de la traversée. En arrivant à Sinnamary, il saisi! la bèclie el se mit à travailler : les forces lui manquèrent. 11 demanda à être transporté à Cayenne. La réponse de l'agent se fit attendre; lorsqu'elle arriva, Murinais était mort. (Tétait le 17 décembre 1797. trente-six jours après le débanjuement à Cayenne et vingt-neuf après l'arrivée à Sinnamary. Une des suprêmes paroles de Mm-inais a traversé les mers et demeurera comme son épitaplie : <• Plutôt mourir sans reproches à Sinnamary (jue vivre coupable à Paris '. >■
Pres(|ue en même temps, Bartbélemy tomba malade, .leannet, cette fois, s'empressa de lui envoyer l'autorisation d'être transporté à ('aycnne, oîi son fidèle domesiicjue, Lelelliei-, l'accompagna. La même faveur fut refusée à Willot et à Rourdon (de l'Oise ); Lafl'on de Ladébat eiTronson du (joudray ne furent pas moins gravement atteints, mais durent, eux aussi, rester à Sinnamary.
('/est à la faveur de son séjour à ('ayenne que
I lieux iiiiiis .'iiirt-s (lëvi'H'r 171)8) l;i t'cMiuiie ili- Murinais et son fils (Icnianilnienl nu Directoiro et. au niinislre (1p la jinlice la translation ilr Mu[inais h C.ayi'nnp. — « C'est à vous, citoyens direcleurs, écrivait Ikmileau, niinislre de la policp, h décider si cet acte d'humanité peut se concilier avec l'intéièi [uililic. •■ — Kn niarf;e, on lit: « Murinais est mort. .1 — V^ 7363.
Barthélémy put nouer avec des amis qu'il avait aux Etats-Unis des pourparlers relatifs à des projets d'évasion. Lorsque, convalescent, il rentra à Sinnamary, il avisa ses compagnons de déportation: on commença les préparatifs. Laffon de Ladébat et Tronson étaient trop malades pour qu'on les consultât ; on n'avertit pas Brotier, laVilleurnoy, Bourdon (de l'Oise) et Rovére ; quant à Barbé-Marbois, c'était chez lui parti pris de subir la déportation et de ne pas s'y dérober. Il n'y eut donc que huit déportés qui se concertèrent pour fuir : Aubry, Delarue, Barthélémy et Letellier, Pichegru, Dossonville, Ramel et Willot.
Le 27 mai 1798, un petit navire américain qui essayait d'entrer dans le Sinnamary fut pris par un corsaire. Il était commandé par un sieur Tilly qui, ostensiblement, portait des comestibles à Cayenne, mais qui s'était donné pour mission de s'entendre avec Barthélémy sur les projets d'évasion des déportés. Ils avaient déjà une pirogue et des voiles ; il ne leur manquait qu'un pilote, que Tilly leur procm-a. Willot et Barthélémy renouvelèrent leurs instances auprès de Barbé-Marbois : il persista dans son refus. Le 3 juin 1798, les uns s'embarquèrent en plein jour ; les autres rejoignirent par terre. Ils rallièrent à la nuit et partirent. Le tout, sans incident '.
Après unenavigationdifficile, ils abordèrent à Surinam, où les autorités hollandaises leur firent le meilleur accueil. Jeannet les réclama, mais le gouverneur Frédérici feignit de ne connaître que les noms d'emprunt indiqués sur les passeports. De Surinam, ils passèrent à Demerary : Aubry y moui'ut. Willot, malade, ne put aller plus loin.
' « Dans le compte que le journal de Ramel rend de notre évasion, il n'y a d'exact que les noms de Tilly et Barryck. Tout le reste est aussi ridicule que contraire à la vérité. » Delarue, Histoire du dixhuit fructidor, t. III, p. 406.
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Hartliélemy et Lotelli(>r étaient restés à Surinam : ils viinvnt plus tard à Denierary. où ils retrouvèrent Willot. qui s'embanjua avec eux pour l'Angleterre ; Letellier mourut pendant la traversée. Pichegru. Delarue. Dossonvillc et llaniel arrivèrent les premiers à Londres '.
Ainsi, des seize déportés, trois étaient déjà morts, un à Sinnamary et deux dans le cours de leur fuite. Tronson. très malade au moment de leur départ, ne languit pas longtemps : il mourut le 23 juin, en s'entretenanl avec Harbé-Marbois de sa femme et de ses enfants. Le même jour. Bourdon (de l'Oise) succombait. Aigri par les procédés désobligeants de ses compagnons, fatigué des efforts impuissants qu'il avait faits pour cultiver cette terre sous un soleil meurtrier, effrayé de la nouvelle que, parmi les nouveaux déportés qui venaient de débarquer (H juin) se trouvaient beaucoup de Vendéens parents de ses victimes, le mal le prit vite et le terrassa. Barbé-Marbois assista à l'enterrement de ses deux compagnons, avec Brotier, qui m accomplit, sans qu'il y parût, quelques cérémonies religieuses. »
Bourdon (de l'Oise) mort. Uovère restait isolé. Il ne put supporter cette tristesse et vint demander asile à La Villeurnoy. lui Rovère, l'homme de la glacière d'Avignon, lui. le régicide! La Villeurnoy qui, presque seul de tous les déportés avait conservé des sentiments chrétiens, s'en inspira pour faire bon accueil à ce malheureux. Il mourut lui-même bientôt (23 juillet) : « Qu'ils triomphent ! disaitil. en parlant des directeurs : le sang n'a pas coulé et je meurs! » (yélail. comme on le sait, lem- prétention d'avoir
' De Loiulres, Ranicl ?p reiuiit ;i Haniliours, où il vit Malliieii Diinias avec qui il se concerta pour la rédaction et la i>ublication de son romanesque Jotiiniil. 11 eut, du reste, un firand succès. — Cf. Mnitnin-s de Mathieu Dumas. III, I0:i-I67.
- Iiit'rà. Livre V.
LES DÉPORTÉS POLITIQUES A lA GUYANE 95
accompli lo coup d'Etat sans verser une goutte de sang, ('cependant, Rovère suivit son hôte de près. Ayant appris que sa femme était en route pour le rejoindre à Cayenne. il avait demandé l'autorisation de venir habiter dans le voisinage de l'ile. Il s'y rendit par mer, mais il fut si malade pendant le trajet qu'il se fit ramener à Sinnamary, où il mourut le 9 septembre.
Trois jours après Rovère, Brotier (12 septembre). «La veille de sa mort, raconte Bai'bé-Marbois, j'étais auprès de son lit. Il causait encore assez librement. — « Nous " recevons la mort, me dit-il, de la main des cinq directeurs ; " qu'ils jouissent de la vie qu'il nous ôtent ! Ils m'inter- « disent jusqu'aux secours de la religion. Eh bien ! la " religion elle-même vient à mon secours. Je leur par- " donne ; que le ciel leur pardonne de même, et puissent- « ils, à leur dernier jour, ne pas être comme moi privés « de la présence et des consolations de leurs familles ! » Austère, extrêmement sobre, Brotier, quoique d'un caractère difficile, n'en était pas moins dévoué à ses amis. Il avait prodigué à Tronson les plus humbles soins d'infirmier ; il s'était attiré le respect des noirs. » Ils l'appelaient ))ion père, bien qu'il fût défendu de désigner ainsi les prêtres. Comme il avait été longtemps le seul ecclésiaslique qu'il y eût à Sinnamary, son enterrement attira plus de monde que les autres. Il s'y trouva surtout des nègres et des négresses, mais ils n'osaient point faire de prières. Un enfant seulement, moins intimidé, s'agenouilla et pria à voix basse '. »
Ainsi en moins d'une année, sur seize déportés, il en était mort la moitié. A l'exception de Murinais, tous étaient dans la force de l'âge ; six avaient moins de
' Journal d'un déporté non jugé. I, 260, et II, 17-18.
•J6 I.IVUE DEUXIEME
cinquante ans, et un moins de quarante. A la suite de l'évasion des uns et de la mort des autres, Barbé-Marbois et LafTon de Ladébat.dont la santé s'était rétablie, restaient seuls. Mais le Directoire avait pourvu au repeuplement dece hameau désert, et c'est vers les nouveaux convois de déportés que bientôt nous conduirons le lecteur, sauf à retrouver, au cours de notre récit, les deux représentants du premier.
LES COMMISSIONS MILITAIRES ET LES ÉMIGRÉS
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