CHAPITRE III
LE COUP d'état
( iS fructidor an ^"-4 septembre lyg"/)
SOMMAIRE. — I. Invasion du Corps législatif, arrestations diverses ; proclamation du Directoire. Les royalistes accusés de complot : le Directoire lui-même n'y croit pas ; il fait faire par chaque ministre une enquête d'où il ne résulte aucune preuve contre les royalistes : détails de cette enquête. — IL Séance des Cinq Cents ; la loi de proscription : rapport de Boulay (de la Meurthe), pas de discussion ; la liste des proscrits. Séance des Anciens. — Loi contre les journalistes. Élection de François de Neufchàteau et de Merlin (de Douai) au Directoire. — Plan de ce livre.
C'était l'ai-mée qui avait comme donné le signal du coup d'Etat: ce fut l'armée qui l'accomplit". Dans la nuit du 17 au 18 fructidor = 3-4 septembre, les troupes, sous la direction d'Augereau, se mirent en marche, occupèrent avant le jour les ponts et les places principales, et cernèrent les salles des . Conseils dont les gardes, gagnées d'avance, fraternisèrent avec leurs camarades de l'armée. Nulle part, il n'y eut lutte, ou tentative, ou même ombre et préparatifs de lutte.
Deux directeurs avaient été condamnés d'avance par leurs collègues ; des avis complaisants les avaient avertis.
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Harlhi'lcmy refusa ot de donner sa démission, bien qu'on la lui denianilàt avec instance, et de s'évader : il fut gardé à vue dans son appartement du Luxembourg. Carnet, qui se crut menacé même dans sa vie. s'échappa à temps et. pendant quelques joiu-s. prit refuge chez un ami ; il gagna ensuite Cieuève et l'AUeniagne.
Il n'y eut. en fait, que peu d'arrestations. La plu|)art de ceux <iui avaient des raisons de s'y attendre, comme Imbert-Colomès. (>amille Jordan. Portalis. Dumolard. etc.. se hâtèrent de passer la frontière. (In ne surprit guèi-e ([ne ceux (|ui dédaignèrent de s'éciiapper. Pichegru, l'un di's plus menacés, avait eu dès la veille communication des placards qui devaient être affichés le lendemain et où se trouvaient relatés ses rapports avec les émigrés d'oulre- Hhin ; il les lut avec indifférence, dit qu'il répondrait à la tribune ; le lendemain, c'est-à-dire le matin du 18, il se rendit à son poste, à la Commission des Inspecteurs de la salle : il y fut arrêté avec Willot. Rovère, Aubry, Ramel et Uelarue. inspecteurs comme lui. IJarbé-Marbois, Lafl'on de Ladébat, Tronson du Coudray et ([uelques autres bravèrent les ordres et les troupes du Directoire pour tenter une réunion d'abord dans la salle des Anciens, puis au domicile de l'un d'eux, chez LalTon de Ladébat. C'est là qu'on les arr(''la. et. avec eux, IJourdon (de rOise"), ancien terroriste, mais (jui ne cichait pas son antipathie pour le Directoire : bien qu'il n'y eut pas de mandat contre lui, on le retint.
Les députés furent internés au Temple : ceux des Cinq Cents y occupaient l'appartement delà Reine; ceux des Anciens celui du Roi. In sion- Dulerlre. condamné naguère à cin(i ans de galères pour pillage* et incendie dans la Vendée, relevé depuis de sa peine par l'amnistie, avait, ce jour-là, paradé dans létal-major d'Augereau avec Rossi-
gnol, Santerre et même la veuve Ronsiii. Augereau le préposa au commandement du Temple, sous la consigne c< de ne laisser communiquer avec les prisonniers que les épouses de ceux qui sont reconnus en avoir avec leurs enfants et d'en prohiber l'entrée à tout mâle (sic), quelle que fût la permission qui lui serait présentée '. »
Il fallait justifier le coup d'Etat. Une proclamation du Directoire annonça au peuple français que les royalistes s'apprêtaient à poignarder les directeurs et les députés fidèles à la cause de la Révolution ; que des émigrés, des chouans, des égorgeurs de Lyon avaient attaqué les postes qui gardaient le Luxembourg ; que des armes étaient journellement distribuées aux conjurés, etc. Inventions elTrontées ! Aucune pièce de police, aucune arrestation de Vendéens, de chouans ou d'égorgeurs, aucun personnage surpris en flagrant délit n'apportèrent à ces accusations imaginaires l'apparence dune preuve.
A côté de cette proclamation s'étalaient sur les murs de la ville d'interminables placards : correspondances informes attribuées à des émigrés, pièces extraites du procès de la Villeurnoy, dénonciations contre Pichegru. Pour les lecteurs distraits de la rue, cette mise en scène parlait aux passions et ressemblait à un acte formidable d'accusation. En y regardant de près, il eût été facile de reconnaître qu'il n'était question dans ces placards que d'événements déjà lointains remontant à 1793 et 1796 : il n'y avait rien à en conclure pour 1797. Pichegru, que ces pièces compromettaient le plus, pouvait répondre que les démarches déjà anciennes qu'on lui imputait n'avaient été suivies d'aucun acte, qu'il s'était abstenu ; et, spécialement en fructidor, avait-il eu une autre attitude ? L'agitation des
' Mémoire justificatif de Dutertre, p. 20.
oO LIVRE PREMIER
esprits pouvait donner quelque importance à ces pièces accusatrices, elles en ont même gardé pour l'histoire, mais elles n'en ont aucune comme preuve d'une conspiration.
Le Directoire lui-même n'était pas dupe de ces banales imputations.
Quelques jours à peine après le coup d'Etat ; quand ces proclamations étaient déjà répandues par toute la France; quand, de toutes les administrations centrales s'élevait un cri imanime qui lui renvoyait l'écho de ses calomnies officielles, il s'avisa de demander à chacun de ses ministres (c des renseignements qui pussent servir de preuve à cette vérité : (jue le complot des conjurés royaux était sur le point d'éclater au moment même où le Directoire les frappa le 18 fructidor. » Il ajoutait (ju' « il désirait ces preuves dans le plus bref délai. "
Nous possédons la lettre oflicielle qui pose à chaque ministre la question ; nous possédons les réponses ; il est intéressant, il est indispensable de s'y arrêter un instant '.
L'un des ministres les plus engagés dans le coup d'Etat, Talleyrand, envoie quelques pièces d'où il résulte qu'en avril 1797, sept prêtres tranchais sont partis de Séville avec des passeports pour la France ; — qu'à la fin d'août, soixante-dix se sont embarqués à Santander ; — que, le o juin, un marquis et un abbé se sont embarqués à Palma ; — qu'à Naples, des chevaliers de Malte demandent des passeports ; — qu'en Bavière spécialement, les Français sollicitent des actes de naturalisation antérieurs à 89 pour obtenir la levée du séquestre sur leurs biens. Yoilà « tout ce que 'i M. de Talleyrand » a pu rassembler de relatif à la dernière conspiration dans les dépêches qui (lui) sont
' J'enipruntp cette curieuse enquête à un dossier des Archives nationales (AFIII, 44, 158-160) qui a pour rubrique: Dossier de frucliduv. Pièces justificatives de ceUe n'voluiion.
récemment parvenues. » Ainsi, quelques prêtres se sont fiés à la générosité des lois qu'on prépare ; d'autres se hâtent de profiter de la loi du 7 fructidor qui fait cesser leur exil ; certains émigrés usent même de ruse pour rattraper quelques bribes de la fortune que la Révolution leur a enlevée : voilà des conspirateurs ! ïalleyrand dut sourire le premier lorsqu'on conclusion de son rapport, il écrivit les lignes suivantes : << Cette marche générale et simultanée des émigrés prouve évidemment qu'ils venaient moins coopérer à la contre-révolution qu'en recueillir les fruits et se placer sans efforts dans un ordre de choses où se seraient à la fois satisfaits l'orgueil et les vengeances de ces implacables ennemis du gouvernement républicain. »
Stagnation dans la perception des deniers publics ; difficultés que font les adjudicataires de biens nationaux d'en payer le prix ; multiplicité des crimes qu'on appelle contre-révolutionnaires, (assassinats de gendarmes, attaques de diligences et de voitures de poste) : tels sont, pour le ministre des finances et pour celui de la justice, les indices révélateurs du complot royaliste. Le ministre de l'intérieur, (( après avoir ordonné les recherches les plus minutieuses, déclare qu'il n'a rencontré aucun fait positif ; » il renvoie du reste au ministre de la police qui centralise tous ces renseignements ; mais le rapport de celui-ci, long et soigné, ne signale que l'empressenienl des émigrés à rentrer , la facilité avec laquelle ils obtiennent des passeports à prix d'argent, le bon accueil qu'ils reçoivent partout, les encouragements qu'inspirent au clergé les discussions du Corps législatif. (Infrà, p. 108.) Là encore, où est la conspiration ?
Reste le ministre de la guerre, Schérer : il va donner, dit-il, « des preuves matérielles du complot royal ». Mais des vols de poudre à Strasbourg, à Marseille, à Nantes, et
dans trois forts ; trois vols de cartouches à Belfort. à Auxonne, à la Fère ; cinq pièces de canon volées à Maestrichtet à Anvers; soixante-dix fusils retenus au passage par l'agent municipal de Foix {[ui fut destitué de ce chef; les communes de Meaux, Melnn et Orléans refusant de remettre les canons qui leur avaient été confiés ( on dut les y contraindre) : tous ces faits, remontant aux mois de maietdejuin 1797, accusaient l'incurie des commandants ou le désordre de l'administration ; mais il s'en fallait que le ministre pût y trouver la preuve d'un complot. — " Tels sont, disait-il en terminant, les renseignements ([ue j'ai cru devoir vous soumettre. J'espère qu'ils rempliront vos vues et convai/icront jusqu'à l'évidence qu'il a existé une conspiration royale sur le point d'éclater lors([ue vous avez prévenu ses auteurs par les mesures sages et courageuses que vous avez prises dans la journée mémorable du 18 fructidor'. »
Dans ce résumé fidèle des rapports ministériels, constatons-nous autre chose que la complaisance d'agents subalternes toujours prêts à conclure dans le sens et au goût de celui qui commande ? Le Directoire, trompé dans son attente, relégua cette enquête dans ses archives : elle en sort aujourd'hui pour démontrer le mensonge de ses proclamations'-.
' Dépôt de la f,'iierre : Correspondances des {généraux à l'intérieur, 17 septembre 1797.
- Je dois ajouter que dans la collection des lettres adressées à divers députés royalistes- et que le Directoire avait interceptées et fait analyser (lettres et analyses sont aux Archives), on ne trouve, là encore, que des détails insignifiants, des affaires de famille, et rien ' qui se rapporte au fameux complot. — Dans son ouvrafje posthume, ('oiisid('ralions sur la Hi'voluHon fmnriiise, madame de Staël, qui avait été dans le secret du Directoire, nio, elle aussi, la conspiration royaliste. Knlin, dans son rapport sur le coup d'État, Bailleul, l'un des déi)utés qui y porta le plus d'ardeur, ne put s'empêcher de recon-
LE DIX-HUIT FRUCTIDOR o3
r,ej)endant, l'accusation était portée et allait servir de prétexte aux mesures dites de salut public que. le jour même, le Directoire présenta à l'approbation des Conseils.
La séance des Cinq Cents s'ouvrit à l'Odéon, oîi le Conseil s'était transporté, à onze beures du matin, sous la présidence de Lamarque. Quelques membres seulement étaient présents. Ils se hâtèrent de remercier le Dii'ectoire et nommèrent une commission pour aviser aux nécessités présentes, ou plutôt pour recevoir le message et le projet de loi qu'on attendait du Directoire. Des cinq membres qui composaient cette commission, Poullain- Grandpré, ViUers et Chazal s'étaient toujours montrés les violents ennemis de la nouvelle majorité ; quant à Siéyes et à Boulay (de la Meurthe), ils avaient participé aux délibérations qui préparèrent le coup d'Etat'. On se fait de Siéyes l'idée d'un philosophe hautain, impassible, un peu sec, ami des formules métaphysiques, mais ne s'abaissant pas aux vulgarités et aux vengeances de la politique quotidienne ; pourtant, nous Talions voir s'associer à l'ime des lois les plus cruelles qu'ait enfantées la Révolution.
C'était le projet du 24 j)lu\u)se a.n\ (si/pra, p. 30)re\)ris, amélioré avec la liberté que donne la victoire : Merlin avait eu l'attention d'yjoindre un projet de rapport. Boulay
naître que ces pièces publiées avec tant de fracas ne fournissaient pas la démonstration qu'on en avait attendu.
' Faut-il remarquer que deux membres de cette commission, Villers et Siéyes, étaient, comme on disait alors, des ex-prètres, et qu'ils avaient voté tous deux la mort du Roi?
04 LIVUI-: l'IUCMIEI!
(de Im ^[l'iii'thc I (''carla la l'édac'lion miriistôriolic, ol. sans tiuicliiT ail Icxlo (lu projet, il s'altaclia à eu adoucir rasprct.
Aux ('sprils liuiorés (|ui s'a\ isoraieul de craiudro le retour de la Terreur: c 11 j'aut, disait Houlay, proclamer celle grande vérilé, capable de rassurer tous les esprits : c'est que le triomphe des républicains ne sera souillé par aucune goutte de sang. Malheur à celui qui dans cette grande circonstance songerait à rétablir les échafauds! Les [iropriétés. les personnes, tout sera respecté. Il n'est pas ([uestion ici de vengeance, mais de salut public. "
Ici a|)paraissait le système préconisé depuis quel(|ues mois par le Directoire : » La déj)ortalion doit être désormais le grand moyen de salut pour la chose publi(|ue. (i'est la peine qu'il faut faire subir à tous les ennemis irréconciliables de la liberté et de la République. Cette mesure est commandée par la politiijue, autorisée par la justice, avouée par l'humanité. »
Celte mesure, on la réservait aux émigrés et aux prêtres. (>!•, pour ces deux catégories de citoyens, il y a entre le projet de loi et le rapport d'étranges différences qu'il est indispensable de noter.
Le projet de la loi qui sera votée prononce la pkimo DK MORT contre tout émigré rentré en France ou qui n'en sera pas sorti dans certains délais : le rapport ne parle que de déportation, et dans quels termes engageants! " Les émigrés sont bannis à perpétuité; tous ceux qui rentreront seront transportés dans un lieu qui sera indiqué par le gouvernement; ils y seront en quelque sorte colonisés, et, certainement, la nation française, toujours grande et généreuse, fera volontiers un sacrilice pour les mettre eu situation de s'établir en ce lieu. •■ * Poiu'les prêtres, la loi édicté la déporlation contre >< ceux
qui troubleront la tranquillité publique, » formule bien élastique et qui laisse toute latitude à l'arbitraire. Le rapport est plus rassurant : « Il ne faut pas à cet égard de proscriptions en masse ; // ne s'agit pas de renouveler les lois de i793 et de 1793. >< C'est pourtant la remise en vigueur de ces lois de la Terreur qu'amènera l'abrogation expresse de la loi du 7 fructidor : dans quelques jours, un des ministres du Directoire le dira expressément.
Boulay (de la Meurthe) avait aisément pris son parti de la déportation ; il la dépeignait même sous des couleurs qui la rendaient moins efTrayante ; mais sur le lieu de la déportation, il se taisait, soit qu'il l'ignorât, ce qui semble peu probable, soit qu'instruit des résolutions déjà arrêtées par le Directoire, il eût accepté l'injonction de n'en rien dire.
Assurément, toutes ces dispositions (et nous n'en citons que quelques-unes, nous réservant d'en faire ultérieurement un examen plus approfondi) eussent mérité une délibération sérieuse et réfléchie : un député demanda douze heures pour réfléchir ; le cri : Aux voix, lui répondit. — La loi annulait les élections de quarante-deux départements ; pasde discussion. — La loi autorisait le Directoire à destituer les magistrats à son gré et à pourvoir lui-même aux vacances qu'il aurait faites : pas de discussion. — La loi lui accordait une faculté arbitrairede déportation contre les prêtres : pas de discussion. — La loi renvoyait les émigrés rentrés devant des Commissions militaires qui devaient se borner à constater l'infraction, prononcer la peine de mort et la faire exécuter dans les vingt-quatre heures : pas de discussion.
Mais il y avaituneliste de députés, d'hommes politiques, de journalistes, nominativement désignés pour la déportation : c'est sur ce point seulement que s'engagea une
o6 I.IVIiK l'RKMlKU
>iiv[f (11' (lélilii'i'atioii. L'un lut rayé comme " nul » : un aiilir. IJailly uir .liiilly I " i-onime prèli'c assermenté "•. or. il nClail ni |)rètre ni oratorien. comme on ledit souvent ' : celui-ci " comme un imbécile : d'ailleurs, ajoutait-on. il s'est très hiiMi liatlu à l'armée des Alpes et il a (|uator/e entants. .. Le Directoire avait inscrit Thibaudeau diiiil le rappoit sur les adresses des armées l'avait irrité : lîitnlay. son ami. obtint que son nom fût elïacé de la liste : mai-, (luelques jours après, ayant rejiaru dans le (lonseii. an vide (|ni' la peur lit autour de lui. il comprit qu'il tlevait se retirer et chercher l'obscurité.
Il resta soixante-ciiuj noms.
D'abord, quarante-deux membres du (lonseil des (iinq Cents. Parmi bien des noms obscurs dont les torts envers le Diiectoire se confondent avec ceux de la majorité qu'il [loursuivait de sa haine, il en est quehjues-uns dont la responsabilité est précise et vraiment personnelle, (lamille Jordan, à cause de son rapport sur la liberté, des cultes: (libert-Desmolières, l'intrépide inquisiteur des marchés el des finances du gouvernement; Dumolard, (|ui dénon(;ail les pillagesdes armées; Imbert-dolomès. Siméon. Pastoret. Lémerer, Henri Larivière. qui avaient détendu si énergi- (|uement le clergé catholique ; Aubry et Delarue qui avaient signalé la marche inconstitutionnelle des régiments de Sambre et .Meuse, avaient, on le comprend, mérité à divers titres l'animadversion du Directoire. ,l.-.l. Aymé, un des élus de vendémiaire an IV. exclu par la majorité d'alors, rappelé au Corps législatif par celle de l'an Y. n'était pom* la majorité révolutionnaire de fructidor qu'un intrus à expulser, .lourdan (des Houches-du-Rhône) avait t'ait le rapport t>n faveur des naufragés de Calais; le gé-
' l.e U. P. Infjold : L'Oratoire anus lu Hnnluliim iRevue do la HOvolulioii, 1884, 2" semestre, p. 274.)
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néral Willot était depuis longtemps compromis par la sévérité qu'il avait déployée en Provence contre les jacobins. Bourdon (de r(3ise) était arrêté ; on l'inscrivit sans scrupule sur la liste des royalistes : c'était un personnage gênant de moins. Quant à Pichegru, les véritables griefs du Directoire contre lui consistaient moins dans les relations du général avec l'émigration que dans la faveur qui lavait accueilli aux Cinq-Cents et qui l'avait porté pi'esque à l'unanimité à la Présidence ; dans la fermeté dédaigneuse avec laquelle il avait dénoncé à son tour la marche inconstitutionnelle des troupes ; dans ce sang-froid et cette patience qui semblaient attendre l'occasion, sans hâte pour la devancer; enfin, dans sa réputation militaire qui le désignait comme le général d'une réaction prochaine '.
Onze du Conseildes Anciens. — En outre de Barbé-Marbois, de LatTon de Ladébat et de Tronson du Coudray, ou comprend que Portails par son discours sur les prêtres déportés et par son énergie dans les derniers jours qui précédèrent fructidor, et Muraire par son rapport svir l'abrogation des lois révolutionnaires relatives aux cultes, se fussent signalés eux-mêmes aux vengeances du parti vainqueur ~.
Dans un troisième groupe, se trouvaient confondus les deux directeurs, (îarnot et Barthélémy ; les trois condamnés de la conspiration royaliste, Brotier, la Villeurnoy et Duverne de Presle ; l'ancien ministre de la police qui
' .le viens de citer quinze députés ; voici les vingt-sept autres : Bayard, Blain (Bouclies - du - Rhône) ; Boissy d'Anglas, Borne, (jadroi, Couchery, Delahaye (Seine-Inférieure) ; Doumerc ; Duplantier, Duparc, Gau, Lacarrière,Lemarchant-fjoniicourt,Duniersan, Madier, Maillard, Noaiiles, André (de la Lozère), Mac-Curtin, Puvie, Polissard, Praire- Montaud, Quatremère de Quincy, Saladin, Vauvilliers, Viennot-Vauhlanc, Villaret-Joyeuse.
- Citons en outre ; Dumas, Ferrant-Vaillant, Laumont, Murinais, Paradis.
les avait dénoncf^s. (loclion de Lapparciit : un omplovô siibaltorno de cette administration, serviteur mobile de tous les partis, Dossonvillc : les généraux Miranda et Morgan ; Mailhe, régicide, qui, dans YAnii de la Constitution, avait attaque le Directoire ; Ramel. commandant des grenadiers du ('orps législatif; Suard, enfin, écrivain plein de modération et d'urbanité, qui n'avait eu d'autre tort que de rester pbilosophe sans s'enrôler dans le parti jacobin.
(lette table de proscription une fois dressée, le (lonseil des Cinq Cents leva sa séance : il était minuit.
Le Conseil des Anciens s'était réuni le même jour à l'Kcnle de médecine à une beure de relevée sous la présidence de Roger-Ducos. Faute d'un nombre de membres suflisant. il s'ajourna d'abord à trois hein'es. puis à six, puis à huit heures du soir. Dans cette séance, on lut le message du Directoire et les pièces (jui l'accompagnaienl. Ouant au projet de loi, il n'élail pas encore revenu du Conseil des Cinq Cents.
Le 19 fructidor-o septembre, à sept heures du matin, les Anciens reprirent leur séance. La tenue y fut plus digne qu'aux Cinq Cents. Nommé rapporteur du projet de loi, Ciirod-Pouzol, au nom de la commission, réclama et les pièces originales dont il n'était fourni que des extraits, et des renseignements tant sur le lieu de la déportation que sur les motifs qui avaient fait désigner chacun des individus portés sur la liste: naturellement, on ne lui fournit ni l'un ni l'autre. Lecoulteux ne considérait pas la nouvelle peine avec la tranquillité de lîoulay (de la Meurthe) : » La dépdi'tation. disait-il. est une peine terrible, et (|U(>i(|ue je me [)laise à rendre hommage aux intentions bien manif('st(^s ([ue l'on a de ne point faire couler le sang, je n'en dirai j)as moins (|ue la peine qui arrache \\n citoyen à sa femme, à ses enfants, à toute sa famille, pour
le bannir à trois ou quatre mille lieues de son pays, est une peine aussi terrible que la mort. Je ne vois rien dans ce qu'on nous présente qui puisse nous mener à prendre une détermination. » — « Au nom de la patrie, au nom de votre honneur dont vous devez être jaloux, s'écriait Régnier (le futur duc de Massa), je vous conjure de suspendre votre séance jusqu'à midi. »
L'ajournement fut accordé ; mais, malgré de nouveaux etforts de Lecoulteux et de Régnier poiu- obtenir une discussion détaillée, le parti de la violence l'emporta. ' — « Il faut prendre le parti qu'on nous propose ou périr, i> disait Creuzé-Latouche. Sur le soir, arriva un pressant message du Directoire : « Le 18 fructidor a dû sauver la République et vous ; le peuple s'y attend. Vous avez vu hier sa tranquillité et sa soumission. C'est aujourd'hui le 19 fructidor et le peuple demande où en est la République
et ce que le Corps Législatif a fait pour la consolider
Vous êtes au bord du volcan, il va vous engloutir, vous pouvez le fermer et vous délibérez ! » La résolution fut adoptée telle quelle et la séance levée à six heures du soir.
Telle fut la loi du 19 fructidor ; nous y reviendrons lorsque nous aurons plus tard à exposer la façon dont elle fut exécutée.
Suivant l'usage, le Corps Législatif vota des remerciements au Directoire, à Augereau, à ses soldats « pour l'énergie, le courage et le dévouement qu'ils avaient tous manifestés dans cette mémorable journée. »
Le joiH' même du coup d'Etat, le Directoire avait ordonné l'arrestation d'un grand nombre de journalistes. Quelques jours après (10 septembre), le conseil des Cinq Cents fut appelé à statuer sur leur déportation. « Leur existence accuse la nature , disait Bailleul dans son rapport : elle compromet l'espèce humaine. En y pensant,
riiommo 111)1111010 vdufli'ait fuir ses semblables... Leur audace a vlr Irllc dans ces derniers temps qu'on est aussi i-ertain de no |)as oublier un coupable que de ne pas frapper un innocent'. » Kt comme quelques-uns auraient pu. au moins dans le secret de leur cœur, invoquer la (Constitution : " C.o n'est pas la Constitution que vous violez, reprenait l'avocat du Directoire, c'est la Constitution que vous reconquérez, vous la ressaisissez pour la présenter aux Français, indépendante des mains qui s'en étaient emparées pour la dévorer. »
Immédiatement et dans la même séance, les propriétairesentrepreneurs , les directeurs . autours . rédacteurs do quarante-deux journaux dont suivait la liste furent conilamnés à la déportation, sans (ju'un seul de ces propriétaires, auteurs, etc. fût désigné par son nom; de plus, le Directoire fut autorisé, pour l'exécution de cette loi. à faire des visites domiciliaires.
Le même jour, Merlin (do Douai] et François (de .Neufchàteau) étaient élus membres du Directoire en rem- |)lacoment de Carnot et de Barthélémy, condamnés à la déportation. i< Jour immortel ! s'écria Merlin dans son discours d'installation (l.j septembre), tu seras fameux dans les jours de la Révolution française ! >> Après avoir dénoncé les lois « sanguinaires et atroces » (|u'avait votées la majorité expulsée en fructidor (et, en vérité, il serait bien diflicilo do dire quelles furent ces lois): « A cette làclie conspiration, reprend Merlin, vous avez opposé une conjuration sainte. Aotre enceinte a été purgée, le Corjis Législatif est devenu libre. Des lois républicaines sont
rennes consoler, rassurer, encourar/er les citoyens » Ce
sont ces lois, dites républicaines, et que Merlin connaissait
' Cliiules Bailleul l'Iail lf> tViTe ir.Viitoiiu' Bailli'iil qui, sous la Hestauration, sera le propriétaire et rimprinieur du Constitulionnel.
d'autant mieux qu'il les avait rédigées avec un art savant et perfide, qui forment le programme de la Terreur que nous avons le projet de raconter.
Le premier soin du Directoire, après le coup d'Etat, fut d'expédier en hâte à Rochefort pour les acheminer sur la Guyane les hommes politiques dont il redoutait l'influence et qu'il avait fait arrêter : ce sera l'objet du Livre suivant.
Dans le troisième, je traiterai des commissions militaires à qui le Directoire réserva le triste privilège de juger ou plutôt de condamner sommairement les émigrés rentrés.
Le quatrième Livre exposera l'ensemble de la persécution religieuse soit en France soit en Belgique.
J'aborderai dans le cinquième Livre la funèbre et dramatique histoire de la déportation ecclésiastique à la Guyane, et, dans le sixième, la déportation à l'île de Ré et à l'ile d'Oleron.
Le dix-huit brumaire inaugura timidement, lentement et non sans mélange d'arbitraire l'ère de la réparation et le l'apatriement des déportés : ce sera la matière du septième Livre et dernier.