LE COMPLUT DU DIRECTOIRE
(20 mai-4 septembre i~()~}
SOMMAIRE. — I. Élections de l'an V. Composition et caractère des élus du second tiers ; réaction nouvelle contre les conventionnels ; les projetsdu Directoire. — II. Adresses factieuses des armées à l'occasion du 14 juillet; marche sur Paris des régiments de l'armée de Sanibre et Meuse. Remaniement du ministère : François \de Neufchàteau) ; le nouveau ministre de la police, Sotin de la Coindière ; Augereau et ses prétoriens. — Préparatifs secrets du Directoire pour la déportation de ses adversaires : le lieutenant Jurien de la Gravière. — Encore les Naufragés de Calais. — III. La loi du 7 fructidor affranchit le clergé des lois antérieures, loi de salut qui va devenir un guet-apens. ^On ne lutte plus, on attend.
Malgré les lettres et les circulaires qu'écrivit Merlin pour procurer des candidats agréables; malgré le crédit de 750,000 iV. que le ministre de l'inférieur obtint sous couleur de maintenir l'ordre ou plutôt pour payer des frais d'élection ; malgré le serment de haine à la royauté que les conseils et le Directoire imposèrent aux électeurs comme ils l'avaient imposé naguère aux députés et aux fonctionnaires de tout ordre, les résultats de ce second appel à la France furent tels q\u> le Directoire avait lieu de les craindre. Parmi les élus, il y avail quelques royalistes ; il y avait
surtoutdes hommes sans couleurpolitiqiie déterminée etcjui s'accommodaient même de la République, sous la réserve qu'elle ne fût pas gouvernée par des Conventionnels ou qu'elle ne marchât pas dans les voies de la Convention. Quelle que fût du reste leur modération et quand même, chose invraisemblable, le Directoire eût pu espérer de s'accorder avec eux, il se produisit un fait nouveau que le Directoire n'acceptait pas, une situation à laquelle il ne consentait pas à se résigner : avoir en face de soi une majorité au moins incertaine, probablement hostile, qu'en tout cas il faudrait convaincre et dont le caractère serait un esprit de réaction contre le passé. On a lieu de croire que , dès le premier moment, il repoussa l'idée de subir ces entraves, et qu'avant d'avoir trouvé le moyen de s'en affranchir, il en avait conçu le dessein.
Dès les premiers jours, les tendances de la majorité se manifestèrent sans détour. Pichegru, que recommandait à tous sa gloire militaire, que signalaient sans doute à quelques initiés ses relations encore secrètes avec l'émigration, Pichegru fut élu, presque à l'unanimité, président des Cinq Cents. Barbé -Marbois, ancien ordonnateur à Saint-Domingue, n'avait d'attaches royalistes que celles que lui avait conférées fort gratuitement la Villeurnoy en le désignant comme le futur ministre des finances d'une restauration ; il fut élu président des Anciens. Enfin, à la place de Letourneur qui sortait du Directoire, les Conseils élurent Barthélémy, frère du savant abbé de ce nom et ([u'on réputait royaliste par cela sevd que ses fonctions diplomatiques l'avaient retenu hors de France pendant tout le cours de la Révolution.
C'est dans le club dit de Clichy que les membres de la majorité se réunissaient, préparaient leurs motions, arrêtaient leur tactique parlementaire et leurs votes.
Grâce à leur discipline, ils arrivaient aux conseils, sûrs du succès: ils demandaient la révisiondes lois révolutionnaires sur les cultes, sur l'instruction publique, sur les colonies, sur l'armée, sur la marine ; Gibert Desmolières s'était emparé des questions de finances et censurait sans ménagement les procédés en usage : le Directoire ne prêtait que trop le flanc à la critique. « A chaque séance, c'étaient des motions, des rapports, des résolutions qui sapaient l'autorité du Directoire, altéraient sa considération, augmentaient de plus en plus ses alarmes et jetaient l'épouvante parmi les républicains '. »
Il est permis de se demander non pas si ces attaques étaient justes, mais si elles n'étaient pas ou trop vives ou prématurées ; s'il n'eiît pas mieux valu mener la guerre pas à pas. sans hâte, et se borner à gagner du temps : les élections de l'an VI eussent achevé d'éliminer les derniers Conventionnels et le prochain tirage au sort eût introduit dans le Directoire même une nouvelle majorité. Mais cette patience était-elle possible"? Opprimés et tyrannisés depuis cinq ans par la Convention, ces hommes qui avaient vu guillotiner leurs parents et leure amis, devaient-ils s'incliner devant des lois arbitraires, et, pouvant les renverser, contribuer à les maintenir par leur silence"? Quels légitimes reproches n'eussent-ils pas mérités, si. maîtres enfin de la majorité, ils n'eussent pas opposé une contradiction immédiate et hardie à ce régime de persécution et de sang que nous avons décrit et qui n'avait pas désarmé ?
Si les orateurs des Cinq Cents montrèrent plus de pétulance, la lenteur plus sage des Anciens provoqua-t-elle moins les colères du Directoire ? Il ne goûtait pas plus
' Tliibaudeaii, Mciiwiirs siu' k DirecMir, 191.
les Constitutionnels. C'était comme un tiers parti, mais qui, avec plus de mesure et surtout moins d'initiative, partageait sur la plupart des points les sentiments des deux nouveaux tiers. « 11 faut, disait l'un d'eux, pour attacher la nation à la République, qu'elle se présente avec les formes d'un gouvernement régulier. Nous ne voulons point de clergé, mais nous ne voulons pas persécuter les prêtres ni tourmenter les consciences. Nous ne voulons point rappeler les émigrés qui ont armé l'Europe contre leur patrie, mais nous ne voulons pas prolonger l'injuste proscription des fabricants, ouvriers et cultivateurs que la Terreur a chassés des départements du Midi, du Rhin et de Lyon. Nous ne nous opposons point aux victoires des armées, mais nous désirons savoir oîi s'arrêteront les conquêtes et nous ne pouvons consentir à la continuation
d'une guerre dont on n'aperçoit ni le terme ni le but
Les conventionnels ne peuvent pas toujours régner exclusivement, et il faut bien se préparer à voir le gouvernement passer dans d'autres mains'. «Dans d'autres mains! Le Directoire n'en admettait pas la pensée. Il était né sous le canon de vendémiaire; pour reprendre vie, crédit et force, il rêva d'un coup d'Etat militaire.
Il se révéla brusquement, etlVontément, comme pour intimider ses adversaires et en avoir plus facilement raison.
L'anniversaire du 14 juillet servit d'occasion. De l'armée de Sambre et Meuse, commandée par le général Iloche, et de
* Thibaudeau, op. rit.
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(U'Ilc d'iUilic ijuo vonail d'illustrer lîonapailo, ariùvôrenl (les adresses séditieuses et les toasts les plus injurieux contre la majorité des Conseils. Le Directoire les lit insérer au journal officiel ; Berthier, chef d'état-major de l'armée d'Italie, osa les expédier d'office aux administrations centrales : le Directoire le laissa faire. Soldats et généraux se posaient en juges de la querelle, ne parlant de rien moins cjue de venir mettre l'ordre avec leurs baïonnettes et d'écraser ce qu'ils appelaient les factions. Morean, ([ui commandait l'armée du Rhin, ne lui permit pas ces licences, soit par un respect sincère pour les lois, soit qu'il fût secrètement conquis aux espérances du parti que combattaient ses rivaux.
Presque en même temps, on apprenait que des troupes, détachées de l'armée de Samhre et Meuse, avaient quille leurs cantonnements et s'avançaient vers Paris. Cet ordi'e de marche, qui l'avait donné ? Carnot et le ministre de la guerre déclaraient n'y être pour rien : le Directoire alîectait d'en être surpris et ouvrait une enquête. Hoche, interrogé, répondait avec humeur ([u'il avait reçu ordie du ministre de la marine de renouveler l'expédition d'Irlande, et que. la Bretagne n'ayant à lui fournir ni cavalerie ni artillerie, il avait commencé à en expédier de ce côté ; qu'a|)rès tout, on ne pouvait s'emparer de Paris avec 8,000 hommes et que le patriotisme de son armée était au-dessus du soupçon'. A travers les réticences ou les déclarations incomplètes, il fut aisé de deviner ([u'il y avait eu un ordre secret ([u'on désavouait ; ([u'une partie seulement du Directoire l'avait connu ; que Hoche avait été mis en avant, puis abandonné ; enfin, (jue malgré l'ordre donné depuis de faire rétrograder les troupes,
' DrjKil (/(■ /// niiiiii- : (ÀjiirspuudaucL' ilivs généraux à rinU'-rii'ur.
plusieurs corps slalionnaicnl à quelques lieues de Paris, eu dehors mais sur la limite du rayon constitutionnel (douze lieues). Rapproché des adresses des armées, ce mouvement militaire avait une signiticalion sur laquelle il était impossible de se méprendre.
A la même date (16 juillet), et dans les mêmes vues, le Directoire remania le ministère. Il prit soin d'écarter les hommes qu'il supposait d'accord avec les conseils ou dont il ne pouvait attendre une soumission complète à ses desseins : Petiet, Truguet, Benezech, Delacroix, Cochon de Lapparent. Il maintint Merlin dont le nom signiliait arbitraire et cruauté ; il introduisit cinq nouveaux personnages que leur docilité pi'ésumée rendait seule un peu redoutables. Schérer, à la guerre, Pléville le Pelley ' à la marine n'étaient que des instruments ; Talleyrand, après cinq ans passés hors de France, entrait au ministère des affaires étrangères sous le patronage de Madame de Staël ; on pouvait déjà lui supposer plus d'ambition que de scrupules. Ancien boursier de séminaire, détracteur et persécuteur des prêtres sous la Législative, auteur d'hymnes patriotiques et de certaine fable infâme^, ce qui nei'avait pas empêché d'être, sous Piobespierre , détenu jusqu'en thermidor, François de Neufchàteau, littérateur plutôt qu'homme politique , n'apportait au Directoire d'autre secours que celui d'une plume assouplie par l'habitude de l'adulation : il était nommé au ministère de l'intérieur.
' iNé à Granville le 26 juin 1726 ; avait fait la guerre d'Amérique sous d'Estaing ; en 1793, il avait été chargé d'organiser les services maritimes à Ancône et à Corl'ou. Archives de la marine.
-Fable nouvelle pour orner la mémoire des petits sans-culottes : Dame Porc avec dame Panthère, etc. 11 s'agit du roi, de la reine et du Dauphin détenus au Temple. — Revue de la Révolution, 1883, p. 167. N'est-ce pas cette fable, qu'il avait oubliée, qui l'empêcha, malgré ses désirs, d'entrer à la chambre des Pairs sous la Ileslauralion ?
Aiiprôs de lui et (îomnie |)()ur suppléer à l'initialive et au sens pratique qui lui manquaieut , le Directoire avait placé au ministère de la police un homme obscur, mais résolu, entreprenant jusqu'à l'excès et qui jouera un rôle considérable dans le coup d'état et pendant les quelques mois qui le suivront. Il s'agit de Sotin de la Coindièrc.
Se- à Nantes en 17()4, fils d'un avocat au parlement de l?relau;ne, avocat lui-même à Nantes, puis courtier, en 1789, il devint membre du district, et, en 1792, membre de l'administration de la Loire-Inférieure. Nous le voyons le 7 janvier 1793 à la barre de la Convention ; il lit une adresse où ses commettants dénoncent le despotisme des tribunes et l'oppression dont l'assemblée est victime. Quelle plus grandi» preuve de cette tyrannie extérieure que le procès du Roi! Cependant, quelques jours après, Sotin i'e|iaraîtà la Convention : (c Citoyens législateurs, le dernier de nos tyrans a |)orté sur l'échafand sa tète coupable, la nation est vengée et vous avez donné une grande lot'on aux rois. Nous adhérons formellement à l'acte de justice que vous avez fait au nom du peuple ([ne vous représentez; nous en soutiendrons les suites (juelles (|u'elles puissent être, et nous périrons tous ou les ennemis de la République Fi'ançaise s'humilieront devant elle. »
Après le 31 mai, Sofin se rangea du côté des girondins et combattit la société révolutionnaire de Nantes. Le 12 novembre 1793, Carrier le fit arrêter avec cent trente et un Nantais ([u'il expédia à Paris. Pendant (ju'iis languissaient dans les prisons , thermidor arriva , épura le tribunal révolutionnaire, en adoucit les mœurs: accusé, convaincu môme d'avoir calomnié la Convention et d'avoir accepté des missions favorables au fédéralisme, Sotin fut pourtant acquitté, ainsi (|ue ses coaccusés, comme n'ayant pas agi dans des intentions contre -révolutionnaires. Il resta à
Paris : les thermidoriens s'intéressèrent à ini ; le Directoire le nomma pins tard commissaire près l'administration centrale de la Seine : il occnpait encore cette fonction lorsqu'il fnt appelé an ministère de la police.
Mais Sotin n'était encore qn'un agent snbalterne : le principal , cehii qni devait assumer le premier rôle , Augereau, arrivait d'Italie, envoyé par Bonaparte, et la majorité du Directoire, c'est-à-dire, Barras, Reubell et Revellière qu'on appelait déjà le triumvirat, sans avoir de goût pour ce matamore brutal et pour sa ridicule jactance, lui donna le commandement de la 17= division. Il réunit à Paris toutes les troupes que permettait la Constitution, préposa à la garde du Corps Législatif le général Chérin, chef d'état-major du général Hoche ( c'était un complice qu'il introduisait dans la place assiégée), fit venir des départements cinq à six mille officiers exclus de l'armée, rappelâtes bandesjacobinesdevendémiaire et des anciennes insurrections parisiennes : la capitale devint un camp où ces prétoriens de rencontre provoquaient et insultaient non seulement les royalistes, mais les honnêtes gens de tous les partis'.
A ces préparatifs ostensibles, le Directoire en joignit d'autres soigneusement cachés au public.
Par son message du 24 pluviôse an V -, nous avons vu que, dès cette époque, ^ songeait à appliquer à ses adversaires une peine uniforme : la déportation. Ses idées s'étaient affermies dans ce sens. Mais cette déportation, oîi l'effectuer ? D'abord, on songea au Sénégal ; puis, sur l'avis de Bougainville, le célèbre navigateur, et d'après des renseignements conformes fournis par Daniel Lescallier,
' Lettre de Mathieu Dumas au f;énéral Moreau. (Déîiot de la guerre. 2 Supra, p. 30.
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ancien ordonnateur de la (luyane'. on s(^ décida pour cette colonie. Il serait indigne de supposer (|ue le Directoire eût espéré du climat de ce pays, si funeste aux Kuropécns, l;i ({(^slrueliou |)rocliaine de ses ennemis politicpies : mais si l'uii |MMil admettre (|iril ail été trompé, même de bonne foi . pai' ceux ipi'il avait consultés , comment ne pas s'étonner ((ue personne autour de lui n'ait en l'à-propos de lui rappeler la sinistre aventure de 1763, où, dans un essai de colonisation entrepris sous les auspices dti duc de Ciioiseul. quatorze mille français avaient, dans celte même (luyane. péri de maladie, de misère et de faim ?
Le ministre de la marine, Pléville le Pelley. manda au ^ ice-amiral ^lartin -, commandant des armes (en d'autres teiMues. piél'el nuuilime)à Uocliefoi'l de lui désigner lui bâtiment et un officier pour le conmiauder. (]elte lettre, que nous n'avons pas trouvée, doit remonter aux premiers jours d'aiiiil 1797 ; car la réponse (jue nous possédons est du l(i.
I.e \ ice-amiral Martin proposa la corvette la VaUlanlc el. pour la commander, le lieutenant de vaisseau Jurien de la (iravière. .V l'appui de ce choix, il faisait remarquer que le jeune lieutenant (il allait avoir vingt-cinq ans) arrivait de ('.avenue avec des dépèches, ([u'il avait fait une croisière de (juinze mois dans ces parages, et, qu'ayant paru mériter la C(uiliarice de l'agent du Directoire à la (iuyaru'. il serait |ir<dialilenuMit mieux en étal que tout
' Va\ 1701, l.i^SL'allior avail pulilié un Ktihihi' dv^ inoyeits rh' mellre rn iiileur et li'inlministrer lu Gui/aiu'. En l'an VI, c'est-à-dirn iinniédialpiiu'iit après fructidor, um> nouvelle ôdilioii parut, dédiée au Directoire.
- 17'J1, Chevalier de ."^ainl-Louis ; 23 septembre 1792, prête serment à Brest ; 10 tëvriei- 17!l3, capitaine de vaisseau; contre-amiral la même anm'e ; 22 janvier 17!»4, fiénéial en chef des forces navales de 1.1 Mrililiiiain'c. lilocpir dans le f,'oll'e .luan ]>ar les .Vnfjlais, il put s'éihappiT e( f.'.if!iiei- Toulon. 22 mars 179G, vice-amiral ; .'i novenibie 179t), commandant de< armes à Hocliefort. — Archive:! ilti ininislcre de la marine. Dossier du vice-amiral Martin.
autre de remplir la mission qu'on lui confierait. Le ministre de la marine, en présentant son. candidat au Directoire, insistait sur un autre motif qui était de nature à toucher Revellière-Lépeaux dans sa passion de botaniste : « L'intér(H du Directoire est que le premier bâtiment qui partira pour Cayenne soit chargé d"y transporter deux pieds d'arbres à pain provenant de l'expédition dcd'Enlrecasteaux. Le citoyen Jurien a fait cette campagne et a été à portée d'observer quels moyens de conservation il convient d'employer pour sauver ce précieux végétal, et il pourra mieux y donner tous les soins qu'il exige. » Le lieutenant Jurien fut agréé (lettre ministérielle du 23 aoiÀt). A cette date, connaissait-il la destination de la corvette? Savait-il qu'elle dût servir à la déportation ? 11 ne le semble pas. Les préparatifs de la marine à Rochefort se faisaient avec le plus grand mystère, et de manière à détourner l'attention publique de leur véritable objet. Dans une lettre de remerciement au ministre (.30 août), Jurien se borne à parler de la destination du bâtiment pour Cayenne, sans faire allusion à autre chose. Le 2 septembre, deux jours avant le coup d'Etat, le ministre écrit encore au lieutenant Jurien : « Je vous préviens, citoyen, que le citoyen Martin vient d'être destiné jmr le Directoire exécutif h s'embarquer sur la corvette dont le commandement vous est confié pour y prendre soin de la culture et de la conservation de l'arbre à pain qui doit y être embarqué pour Cayenne. Je ne doute pas que vous n'ayiez pour ce naturaliste à qui le Directoire prend un vif intérêt tous les égards qu'il a droit d'attendre, et que vous lui procurerez pendant la traversée les moyens de remjilir convenablement sa mission '. »
' Archives du ministère de la inurine.
il LIVRE PREMIER
Un dornior trail ;tch("'vei'a (i'(Mablir la prôméditalion du Dirccloiro.
On se rappelle que l'inlerniinable alVaire des naufragés de Calais avait été déférée par le ministre de la justice au (iOrps Législatif. Aux (linij (lents, Jourdan (des Rouches-du-Hhône) considéra le fait du naufrage comme péremptoire et dispensant d'examiner les autres ; il conclut à ce que ces malheureux fussent sous le plus bref délai réembarqués et rendus en pays neutre (17 juillet 1797). Aux Anciens, Portalis conclut de même, le conseil se leva tout entier, et, d'enthousiasme, adopta et convertit en loi la résolution des Cinq Cents (2 aol'it).
Les juges comj)étents, la cour suprême, l'autorité législative avaient prononcé dans le même sens : il ne restait plus qu'à exécuter cette sentence à laquelle tous les pouvoirs avaient adhéré. En elîet.leO août, le ministre de la marine donna l'ordre de préparer un bâtiment à Dunkerque ; le 16, le commissaire du pouvoir exécutif en avisa officicllem-ent les prisonniers. Et pourtant, qu'arriva-t-il ? Une fois de plus, se produit la fatale et scandaleuse intervention de Merlin : le 20 août, il écrit que le Directoire n'a pas encore pris de détermination et qu'il n'y a pas lieu de transférer les naufragés de Lille à Dunkerque, et, le 24, il annonce au Commissaire du département du Nord qu'ils doivent être maintenus en prison et que le ministre de la marine a dû rétracter l'ordre de leur embarquement pour Hambourg.
Qu'est-ce qu'attendait Merlin, sinon le prochain coup d'Etat déjà résolu, déjà tout préparé et dont l'heure seule était encore incertaine ?
Toutes ses mesures étant prises, on comprend que le Directoire ait envisagé avec indifférence et peut-être même non sans joie les discussions des conseils sur l'abrogation des lois contraires à la liberté des cultes.
Depuis l'avènement du nouveau tiers, le clergé se considérait comme presque affranchi. On vit même quelques évêques reparaître en public et remplir ostensiblement les fonctions épiscopales. C'étaient, il est vrai, des évêques qui n'avaient pas quitté la France, qu'on ne pouvait en conséquence taxer d'émigration, et qui, de plus, avaient fait la déclaration de soumission aux lois. A Paris, M. de Roquelaure, évêque de Senlis ; M. de Barrai, évêque de Troyes ; M. Maillé de la Tour Landry, évêque de Saint- Papoul (Aude), réconciliaient les églises, administraient le sacrement de confirmation, faisaient même des ordinations : les municipalités, les commissaires de police assistaient à ces cérémonies. Un seul évêque revint de l'exil à cette époque, Mgr d'Aviau, archevêque de Vienne ; mais, tout en parcourant non-seulement son diocèse mais ceux de Grenoble et de Viviers dont le Souverain Pontife lui avait délégué le soin, il se cachait, ne livrant qu'à quelques personnes sûres le secret de sa présence ; car il revenait d'exil et n'avait pas fait la déclaration de soumission.
Les populations, faciles à l'espérance, se prêtèrent à un mouvement général de pétitions qui s'étendit à toute la France et aux départements réunis de la Belgique pour réclamer une sincère application delà liberté des cultes et le rappel de toutes les lois d'oppression. Ces pétitions reu-
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contrôrent au consoil dos (j'nq (lonts (rôloqupiils ôchns ; Pin'talis. Royor-dollanl. Lémoroi-, Cafiiillo .lortlaii rcveiifli- (juèront ces droits d('|)iiis si loiigicmps violés. (les discours rotontissaient dans les iiroviucos, cucourafïoaiont los timides, secouaient les indill'érents. réveillaient dos sentiments longtemps étonlVés : le Directoire se plaignait à nouveau que « le fanatisme relevait la tète <>. (iOpendaiit. on poursuivit, et la résolution (jue les catholi([ues demandaioiit aux (!inq Cents fut enfin votée après do longues et violentes discussions.
Le conseil des Anciens y mit moins d'opposition et de lenteur. On tenta, sans y réussir, d'ajourner le débat. Le 7 fruclidor-2i août J71I7, un des conventionnels régicides, ^luraire, osa flétrir avec énergie les « lois d'exil et de mort ». — « Où est donc, s'écria-t-il, la garantie donnée par la (Constitution aux citoyens do n'être poursuivis (|ue pour fies délits poi'soniiols, précisés, constatés, sur iiiio accusation admise |iar le jurv? Non. citovens, vous ne laisserez pas subsister do pareilles lois... Sans s'elfrayerdes reproches aujourd'Iuii si pi'odigués ({uo chaque pas vers la justice est un |ias vers la contre-révolution..., il faut répondre (jue c'est parce que nous voulons consolidoi' la Hévolution que nous voulons être justes. "
l'ai- ootle loi '. les prêtres étaient rétablis dans leurs
• Voici lo Ipxli'de cvitr lui: — .VrI. I. Les lois i|iii |iroiiiiiiccnl la i-ii'iiic (le (lr|iorlalioii ou de réclu.>ion l'oiitre les ecL-li'siasIiiiues ([ui étaient assiiji'llis à des sernieiils ou à des déclaralioiis, ou qui avaient élé londainnés p.ii' des .urèlrs nu des jufienients, eomiue f(''frtictaifi's. ou |Hiiir rnu-'^ '/'///r/r/s)yir, el l'iinlie ceux qui avaient donné retraite à di's |iiiMre> insrriiiciilrs. siud el demeurent abrogées. — .\rl. 2. Les lois ipu assimilent les pièlres déporlés aux émigrés sont égalemeni lapporlées. — .\rl. U. Les individus atleinls par les susdites lois rentrent dans tous les droits de citoyens IVançais, en remplissant les conditions ju-escriles parla (^onsliluliou, pour jouir de la susdite qualité. (Moiiitvwdu \\ friiclidor an V.i
droits de citoyens français : plus de serments spéciaux, plus de déclarations ; les peines portées par les lois antérieures étaient abrogées et les déportés étaient admis à rentrer.
Malgré l'incertitude que recelait l'avenir, beaucoup de prêtres restés en exil se laissèrent prendre aux déclarations si expresses de la nouvelle loi et se hâtèrent de franchir la frontière pour retrouver leur patrie, leur paroisse, leur foyer. << L'accueil que l'on m'a fait, écrivait l'un d'eux, est incroyable ; on est venu m'attendre à une demi-lieue de la ville. Arrivé là, j'ai vu une foule de peuple, je ne savais que penser. J'étais déguisé et habillé en séculier. On crie : le voici ! Tout de suite, ce n'est plus qu'embrassements, cris de joie. Je les prie de ne pas faire de bruit, attendu l'heure tarde (sic), car c'était environ dix heures du soir. Ils me répondent : nous avons accompagné ainsi tous les autres, et nous voulons vous accompagner. Nous vous avons chassé et nous venons vous chercher. Nous avons appris que vous deviez arriver ce soir, et nous sommes ici pour vous conduire chez vous ; ne craignez rien... Hier, il est arrivé deux autres prêtres; on leur a fait le même accueil '. »
Courte joie! Cette loi de liberté n'aura d'autre résultat ([ue de rapprocher les prêtres de leurs persécuteurs et de les placer comme sous leur main : la loi de salut ne sera qu'un guet-apens.
Il n'entre pas dans notre dessein de retracer tous les détails du complot de fructidor; il nous suffit d'avoir établi l'initiative prise par le Directoire, sa préméditation, ses préparatifs ostensibles ou secrets. Dans les derniers jours,
* Lettre de l'abbé Pagan, de Grasse (Var), 23 août 1797. Il dut se hâter, devant un arrêté de déportation, de repasser la frontière. — Arch. nul. F" 730b.
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il n'y avait plus do mystère pour personne : on attendait. Les Constitutionnels, après avoir épanché dans des rapports publics leurs récriminations contre le gouvernement, ne firent rien de plus : <c Périr pour périr, a dit l'un d'eux, j'aimais mieux que ce fût de la façon du Directoire que de celle du royalisme. » Quant au royalisme, quelques cerveaux hantés de visions ont cru apercevoir des chouans, des Vendéens cachés derrière chaque marronnier des Tuileries et prêts à marcher sur le Luxembourg. S'ils s'y trouvaient, c'était en enfants perdus. La réaction n'avait pas de chef : Pichegru ne bougeait pas ; Clichy, si remuant d'ordinaire, s'enfermait dans la plus étrange inertie. En vérité, le Directoire avait beau jeu ; au lieu d'une bataille à livrer, il ne se préparait iju'une parade militaire, et, comme il arrive dans ces moments de crise aiguë, l'explosion dont on eût dû s'etTrayer, on l'attendait comme un dénouement.