La tête coupée Ernest Billaudel
Abbeville est une ville grande comme un département. Chaque maison y a son jardin et chaque hôtel son parc. Les rues sont interminables, ni laides, ni belles, mais presque toutes ont leur physionomie diverse.
Vous savez que Louis XIV, disons Colbert, ce sera plus simple et plus vrai, protégea l’établissement en France de l’industrie des draps de laine.
Les premiers fabricants trouvèrent là une belle rivière, une vallée plantureuse, des arbres magnifiques, les grands hôtels espagnols vides et creux comme la bourse d’un mendiant de Callot depuis la conquête française. Ils s’installèrent dedans, et bientôt on entendit d’un bout à l’autre de la province le tic-tac de leurs métiers.
Les draps d’Abbeville furent longtemps célèbres. Vous me direz que vos fournisseurs de cuirs-laines sont à Elbœuf, que les drapiers d’Abbeville en 1670 vous ‘sont indifférents : j’ai dit là-dessus, vous répondrai-je, tout ce que j’avais à rappeler et je saute à mes contemporains et aux vôtres, mon cher lecteur, auxquels nous devons tous deux une part d’intérêt, puisque c’est là notre prochain, et que, nous croise-t-il en s’en allant dormir au cimetière, nous lui ôtons, vous et moi notre chapeau.
La prospérité d’Abbeville date de ce temps-là, c’est vous dire qu’elle n’est point une parvenue de nos jours, comme on voit certaines grosses villes qui ne sont point habituées à la richesse et qui en usent orgueilleusement, vaniteusement, avec des fontaines, des squares, des obélisques, des églises neuves, à l’instar de Paris. Non, Abbeville est bâtie en vieilles pierres rouges et d’ancien style noble : Vous ne sauriez mieux faire, si vous voulez avoir une juste niée de ce qu’étaient les cités de nos pères, que d’aller vous promener là. Vous n’y rencontrerez personne, bien entendu ; dans le dédale de ces rues tortueuses, vous vous perdrez sûrement, mais votre curiosité sera satisfaite.
En passant, je vous recommanderai Saint-Wulfrand; une église dont on ne fait point assez de cas, probablement parce qu’Amiens est trop près et absorbe toute l’admiration des amateurs du gothique flamboyant. Ces cathédrales grises et toutes chenues, ont un grand caractère de religiosité. Je ne sais rien qui excite plus à la méditation que leur vaste silhouette à l’horizon brumeux de ces contrées verdoyantes lorsque l’orage fait ressortir sur un fond
noir leurs fantaisies aériennes, leurs tours puissantes. Ott se prend à rêver à l’éléphant d’Eléazar, qui tomba en écrasant sous sa chute ceux qui l’avaient tué.
Cette vallée de la Somme est toute originale et attrayante. La rivière a voulu être trop bonne mère, elle a inondé presque partout au lieu de fertiliser, et longtemps avant d’atteindre Abbeville, les marais lointains et tristes, les nappes d’eau qui miroitent au milieu des roseaux reposent l’œil et le charment par l’attrait de leur mélancolie. — Et puis, c’est déjà le voisinage de la mer, les courlis criards, les mouettes, tous les oiseaux de l’Océan coupent parleurs groupes divers l’aspect de ces magnifiques verdures. — Enfin, la brique rouge, la tuile rose ont remplacé la pierre blanche et marneuse et l’ardoise des autres contrées.
On sent qu’on a changé de cieux. C’est vrai surtout quant à l’esprit des hommes. L’amour du Clocher, les idées exclusives, les coteries de quartiers, la division des classes sociales, les grandes fiertés, les petites soumissions, les hauts dédains, les privilèges, les conventions, les inégalités, les mesquineries, toutes les vanités jouant leur jeu, et la religion, deus ex machinâ , se mêlant à tout, amenant les péripéties les plus inattendues. Voilà ce qu’on rencontre au sortir de ce grand Paris tolérant, peu curieux, égalitaire et indifférent.
Voici la province, avec sa soif de bien-être physique, ses vastes maisons capitonnées, ses tables succulentes, ses caves antiques où les aïeux ont entassé des trésors que les fils absorbent joyeusement en bénissant leur mémoire et en réservant à leur tour, pour leurs enfants, les vins des années célèbres ; ses jardins, qui ont leur histoire. Voici
le poirier qu’a planté l’aïeul, et cet acacia date de Louis XIV. Plus loin, c’est le berceau de vigne qu’affectionnait une parente dont le souvenir est déjà un vieil héritage.
Rien ne meurt, et rien ne vit dans ces grandes maisons séculaires. Les générations sesuccèdent, mangent, boivent, dorment et se visitent gravement les unes les autres. On s’allie, on échange des repas somptueux et homériques, à des époques déterminées pour que rien ne soit laissé au hasard et à l’imprévu, ces deux bêtes noires. De la naissance au trépas, rien n’est dérangé de l’ordre en usage. La santé est le but constant de tous les entretiens. La santé, c’est l’appétit.
L’esprit est à perpétuité condamné à ces raille riens de la vie matérielle. Les livres, lettres mortes; les journaux, trouble-digestions; les idées, le progrès, le peuple souffrant et travailleur, fantômes qu’on écarte. A quoi servent les idées? Il y a six mille ans que le peuple travaille et souffrè. Il ne faut rien changer à cela. Et puis on a bien autre chose à faire !
Et vraiment, ne songez-vous pas qu’il faut équilibrer sa vie, sa position, régler ses distances avec son prochain, qu’il faut à certains moments paraître avec toute son opulence dehors, et quelquefois dissimuler sa gêne ou ses embarras, ou bien une situation fausse qui pourrait faire jaser ! Jaser ! tout est là. La langue î Si l’esprit se repose ou s’étiole dans toutes ces misères, la langue ne chôme pas. La province est l’endroit où l’on pense le moins et où l’on parle le plus.
Si voisins, si liés que vous soyez avec votre prochain, quelle que soit la promiscuité qui vous unisse à tout
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moment, vous ne pouvez éviter d’être, pardonnez-moi ce terme vulgaire qui rend bien ma pensée, épluché par lui.
Ainsi la vie se passe à se montrer sous certaines apparences favorables, auxquelles la critique seule s’attache obstinément sans se, tromper sur leur valeur véritable et à dissimuler ce que chacun connaît aux alentours.
Il y a sur toutes les figures un masque qui ne se détache jamais, masque inutile et transparent qui ne saurait abuser personne.
Je ne voudrais pas qu’on pût croire que ces considérations s’attachent particulièrement à Abbeville. Ce que je dis là s’applique à toute ville de province qui a depuis six mille âmes jusqu’à trente mille. La province fourmille de romans intimes qui ont un intérêt lilliputien, mais très-marqué et curieux parce que, là comme ailleurs, la passion humaine se met de la partie. Balzac, Gharapfieury ont soulevé un coin de ce rideau, mais quand je vois tant de vigoureux talents s’épuiser dans la vaine poursuite d’invraisemblables aventures, je me désespère de voir perdus ces efforts et cette verve qui pourraient ridiculiser l’arriéré de tant de siècles.
Voilà donc ce qu’on trouve à Abbeville, ni plus ni moins, mais tout autant qu’ailleurs. Si ces considérations duraient plus longtemps, elles agaceraient les lecteurs parisiens qui se soucient peu de ces lointains parages, et elles auraient le danger de me brouiller à jamais avec les bons habitants de cette ville, qui croiraient dès lors à une attaque systématique de ma part.
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Si je me résumais pourtant, je demanderais de nouveau, pourquoi, sans précisément décentraliser, parce que cela signifie dénaturer absolument le goût, on ne fait pas de chroniques sur les habitudes de vingt millions de Français, mille fois plus amusants que Gora Pearl.
Dans un coin de la rue Saint-Gilles, tous trouverez une vieille maison boiteuse qui porte la date de 1529 et qui, tant elle est déjetée, semble s’appuyer sur les grosses bornes chenues, ses contemporaines. Avant les trottoirs, ces bornes servaient à se garer des charrettes et des diligences de Paris à Boulogne qui allaient un train d’enfer. Vous pourrez voir qu’on a transformé la boutique ancienne en une salle à manger. Le cloison en planches est récente, et les montants de la porte sont mangés des vers. Vous apercevrez, par le vieux vitrage à tabatière qu’on a conservé, une bonne femme de soixante-quinze ans environ, vêtue de noir, qui tricote et tricote, et tricote de dix heures du matin à dix heures du soir, faisant sauter machinalement ses aiguilles et regardant avec un œil atone et une figure parcheminée les allants et venants. C’est madame Prudence Dambron, veuve de feu Polyxène-Emile Dambron, ancien fabricant de draps. En 1810, ils se sont retirés jeunes encore
des affaires, laissant la réputation la mieux établie d’intégrité et de loyauté, et emportant cinquante raille francs de rentes.
Dambron avait été naguère un peu ardent , quand on avait lâché la bride aux passions populaires ; mais c’était là l’effet de la jeunesse, et dès qu’il se fut retiré des affaires, il prit à l’instant les goûts, les habitudes, les vêtements et la régularité patriarcale des rentiers d’Abbeville, les plus rangés que vous puissiez rêver. Et il ne parla plus politique, non dà. Gela ne convenait nullement à madame Prudence qui lui avait dit un jour que le diable aux trois quarts" en terré s’était réveillé.
— Monsieur Dambron, vous me ferez le plaisir de laisser là vos vilaines histoires. Vous n’avez que trop laissé voir dans ce temps-là votre tête folle. Vous nous feriez montrer au doigt. Il n’y a que les gens de Paris qui ne croient ni à Dieu ni au diable, et les hommes du faubourg Saint-Antoine qui parlent politique. Est-ce que vous ne pouvez pas trouver autour de nous des conversations plus intéressantes ?
A partir de ce jour M. Dambron, qui consultait en toutes choses sa femme, se l’était tenu pour dit. Il avait laissé de côté les questions sociales, et tout ce qui s’écartait du pot-au-feu fut proscrit.
Je ne veux point faire l’historique de ce vieux ménage. Je tiens pourtant à vous donner ici le portrait de Prudence Dambron. C’était à coup sûr la meilleure femme de la création, mais il vous eût été difficile de le deviner sous les dehors froids, rigides, sous la parole cassante de la bonne dame. Pour elle, la vie était un cercle où chacun
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devait suivre sa route à égale distance d’un centre qui s’appelait la convention sociale.
Elle avait tenu dix ans les livres de son mari sans sortir d’une boite vitrée d’où les expéditions se voyaient faire, surveillant tout, écrivant la correspondance entière, dûtelle y passer les nuits, ce qui arriva bien souvent, et ne prenant d’autres plaisirs que le loto du dimanche chez un voisin rangé et commerçant autant qu’elle — Encore arriva-t-il plus d’une fois qu’on s’en prit pendant cette partie hebdomadaire aux questions de comptabilité.
Mais alors M. Dambron humait une prise, et disait du ton d’un homme qui fait une bonne plaisanterie :
— Madame Dambron, ne parlons pas politique.
Prudence Dambron avait eu l’instruction incomplète ,,, ' qu’on accordait aux tilles avant la révolution, et pendant ses premières années. Elle avait une orthographe à elle, des connaissances douteuses en tout ce qui ne concernait pas la tenue des livres, mais il faut excepter la question religieuse. Là dessus, dame Prudence était ferrée à crampons. Le seul intime admis dans son monastique intérieur depuis le concordat, était un vicaire de Saint-Wulfrand, grand casuiste, théologue enragé et catéchiseur quand même. La grâce, les mystères, le péché originel, toutes ces épineuses thèses, on les avait passées en revue pendant de longues années.
On avait vieilli avec elles, et comme la dame, grâce à sa nature sèche et taillée dans le nœud d’un chêne, était demeurée intelligente et bavarde, que le bon vicaire au contraire avait beaucoup vieilli, il s’en était suivi ce singulier
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renversement, que le Père de l’Eglise c’était madame Prudence Dambron et l’abbé le catéchisé.
II y avait surtout la question des cas de conscience, sur laquelle, grâce aux références de l’abbé, les commères dévotes de toute la ville venaient la consulter.
Elle avait l’habitude de lever doctoralement le nez en l’air à chaque interrogation qu’on lui posait, et je crois bien que ce fut elle qui inventa ce mot:
— C’est un cas!!!
Le clergé lui -même ne refusa pas, dans une certaine mesure, de déférer à ses hautes lumières,.
Il résulta de cette singulière performance de madame Prudence, de cette aptitude particulière, qu’elle fut un beau jour envahie dans ce recoin de sa conscience par le démon de l’orgueil, et que souvent la brave femme devint ""fâcheuse. Le fameux: « C’est un cas !!! # devint sa locution favorite, et son salon un centre de discussions théologiques et mystiques où quelques bavardes et quelques jeunes séminaristes s’élancèrent par delà les sphères, dans le pays du galimatias.
Ceci me semble suffisant pour indiquer quelle fut durant toute son existence le dada de Prudence Dambron.
Dans ce ménage, et par une grâce efficace, était née une fille, une belle personne lymphatique, blonde, les yeux cernés, les joues d’un blanc mat, les yeux bleus et les lèvres pâles des chlorotiques. Cette jeune fille avait été élevée au couvent cloîtré, dans le fond de la rue Saint- Jacques.
Elle avait fait la navette entre Paris et Abbeville durant sept années, sortant ainsi du prône et du sermon pour
rentrer au prêche, et ne quittant son confesseur que pour tomber aux mains d’une madame Guyon, bourgeoise, qui faisait du droit canon entre ses casseroles.
Il était résulté, comme vous le devez croire, cher lecteur, une fort dévote personne de toute cette éducation. On voyait le matin, au moment où sept heures sonnaient, déboucher sur la place du Marché, d’un pas mesuré, la mère et la fille se rendant à la messe.
Mademoiselle Gélestine Dambron avait à l’église les dehors les plus édifiants. A force de voir dans ses rêves et dans les discours de tous ceux qui l’entouraient, des anges, des séraphins, des chérubins, etc., etc., elle avait fini par s’éloigner peu à peu de la terre et à gagner les espaces bleus de la vie mystique. L’odeur de l’encens était devenu un parfum délicieux qui transportait cette nature élégiaque dans ce même paradis, ou à peu de chose près, que le halchich des Orientaux offre à ses consommateurs.
Elle se sentait quelquefois des ailes aux épaules, et je ne serais point étonné que ce léger mouvement des hanches qu’on remarquait à l’église tînt à cette croyance qu’elle avait perdu pied.
L’extase rayonnait sur ses traits, et en vérité cela eût touché à un état hypocondriaque ou hystérique, si l’esprit positif et net de sa mère ne se fût trouvé derrière le sien.
Quand elle revint du couvent, Gélestine eut avec sa mère un petit entretien.
— Eh bien 1 demanda madame Dambron, ma chère enfant, que comptes-tu faire de tes journées?
— Mais, après les offices, je lirai mon bréviaire, je
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visiterai les personnes pieuses, je broderai des devants
d’autel, des nappes et des surplis...
— Et puis?
— Et puis, maman, le soir venu, je m’endormirai dans la paix du Seigneur, dans l’espoir du paradis et dans les bras de la très-sainte Vierge.
— Ah 1 ah ! Et c’est ainsi que l’on t’a appris à arranger ton existence ! Par ma foi, cela ne valait pas la peine d’avoir payé rubis sur l’ongle pendant sept ans une pension de deux mille francs pour que tu fisses une bonne ménagère et une mère de famille enviable !
Heureusement je suis là, et je vais remédier à tout cela. Ma fille, tout d’abord, tu vas te mettre au ménage, tu vas te confectionner toi-même ton trousseau, tu feras la cuisine ; tu n’iras à la messe que quatre fois par semaine, jusqu’au moment où tu seras suffisamment habile. Je ne t’ai pas éduquée pour que tu ailles porter au couvent notre fortune si péniblement gagnée. Je tiens, tout au contraire, à ce que tu te maries.
— Me marier ! s’écria Célestine du ton d’une vierge que l’on conduit au martyre.
— Eh oui, te marier ! Est-ce que tu vois quelque chose d’extraordinaire à cela '(
— Extraordinaire, non, pas précisément, mais.
— Mais... mais... parle donc!
— Mais je n’ai pas la vocation.
— La vocation dn mariage! qu’est-ce que c’est que cela ? Est-ce qu’une-geande jeune fille de dix- neuf ans, qui ne manque ni de force, Dieu merci, ni de santé, n’a pas toujours la vocation de trouver un mari et de devenir mère
“Digitize
de famille ? La vocation ! celle du couvent, du cloître, tu l’as sans doute, ou tu crois l’avoir?
— Je ne dis pas cela, maman, mais, dans le monde, on peut faire son salut.
— Eh oui! sans doute on peut faire son salut. Si le bon Dieu me damne, ma foi ! je ne saurai guères pourquoi, moi qui lui ai préparé tant d’élus et qui ai si bien connu ses doctrines orthodoxes. — Mais si tu restes dans le monde et que tu refuses de t’y marier, veux-tu me dire ce que tu y feras ? — Voici l’instant de m’expliquer ta véritable vocation. Tu ne me réponds point, ou plutôt tu m’as déjà répondu. Eh bien ! ma chère enfant, tu resterais vieille Allé et vieille fille d’église. Or, je ne connais rien qui me paraisse plus digne de pitié que ces êtres sans nom, d’un sexe hybride et inutile, qui ne savent point choisir entre Dieu et le monde, qui passent à demi -engourdies leur journée autour des chapelles, une chaufferette sous les pieds, l’esprit perdu dans je ne sais quelles contemplations, dont il leur serait fort difficile de se rendre compte, sortes de marmottes de cathédrales qui dorment les yeux ouverts et toute l’année, dont les fortunes s’en vont grossir le trésor de chapes et d’aubes de certaines sacristies orgueilleuses. Non pas, s’il te plaît, tu te marieras, tu auras, dès lors, le droit d’occuper tes loisirs à penser à la religion, plus particulièrement.
— Oh ! maman ! tu veux que je tequitte ! s’écria la belle éplorée en fondant en larmes. Tu veux que je me sépare à tout jamais de toi! Nous aurions vieilli ensemble, nous nous comprenons si bien ! Pourquoi m’exposer aux bru-
talités d’un homme que je ne souhaite nullement? Pourquoi ne pas me garder sous tes ailes?...
— Ta, ta, ta. Voilà bien les filles! — Pais-moi grâce de tes phrases ; je n’ai pas d’ailes sous lesquelles je pourrais te fourrer, et je te prie de ne pas être ridicule. — Ensuite je ne sais pas si tu me comprends bien, mais je t’aflirmeen revanche que, moi, je ne te comprends pas du tout. Je ne veux nullement que tu me quittes, Célestine. Je vais me mettre en quête d’un mari qui sera notre voisin et nous nous verrons tous les jours.
Enfin les brutalités d’un homme (encore une phrase dont il faudra te défaire,) n’existent que dans l’imagination des carmélites. Vois si M. Dambron te semble brutal? Il fait tout ce que je veux, me parle avec douceur et m’écoute avec attention. Ton père n’est pas une exception, ma chère fille, et nous trouverons aisément quelqu’un qui te rende heureuse.
Là dessus la conversation fut brisée.
Mademoiselle Célestine se retira moitié boudeuse, moitié songeuse dans son appartement, tandis que madame Dambron, couverte de ses plus belles fourrures, sortait de son côté pour aller voir le vicaire.
in
— Monsieur l’abbé, dit sans préambule la dévote en entrant dans le salon du prêtre, j’ai à vous parler.
— Je suis tout à votre disposition, ma chère dame, répondit le vicaire.
Il poussa une vieille causeuse auprès de son amie, un coussin sous ses pieds, attisa le feu et resta debout écoutant la confidence assez singulière, pour nécessiter de la part de madame Dambron une visite, la seconde qu’il eût reçue en vingt-cinq ans de liaison.
L’abbé Clodot était un homme doux et patient, d’une humeur égale et d’une conduite évangélique. Homme vénérable à tous égards, on lui accordait dans la ville, et je pourrais dire dans le diocèse, une confiance et une sagesse qu’il justifia toute sa vie. L’indulgence qu’il apportait dans ses relations journalières avec l’existence mondaine attirait à ses pieds nombre de pénitentes.
Nous avons dit que cet esprit s’était depuis longtemps
incliné devant celui de madame Dambron, à mesure que sa mémoire se dépouillait de sa science minutieuse , tandis qu’au contraire la dame avait conservé fidèlement ses connaissances. Aussi le vicaire était-il généralement devant elle, non point humble, mais un peu inquiet.
Madame Dambron cherchait ses paroles. — En attendant qu’elle les trouvât, elle parcourait du regard ce vieux salon fané où son empreinte était partout. Elle avait de ses mains brodé ces coussins et ces fauteuils. Ce grand christ sur fond de velours violet, jauni par les années, elle l’avait offert au prêtre lors du baptême de Célestine.
Un jour qu’on devait faire une affaire excellente, M. Dambron avait envoyé cette pendule d’albâtre et les deux vases historiés qui dormaient sous leurs chapes de verre empoussiérés. Quand toute la petite conversation se fut bien réglée dans son esprit, madame Dambron se renversa dans son fauteuil.
— Monsieur l’abbé, dit-elle , dois-je marier ma fille, quand même elle n’aurait pas un goût décidé pour le mariage ?
— C’est un cas, — répondit équivoquement le vicaire qui tenait à connaître l’opinion de son amie avant de donner la sienne.
— Oui, c’est un cas, je le sais bien, et je vous consulte.
Le bon prêtre se vit extrêmement embarrassé. Il ôta et remit sur sa tête chenue plusieurs fois sa calotte, toussa, se moucha bruyamment, et enfin de compte demeura muet.
— Voyons, répondez-moi.
LA TÊTE COUPÉE 2i
— Est-ce à l’ami, est-ce au prêtre que vous vous adressez ?
— Laissez cela, mon cher monsieur Clodot. C’est à vous que je parle et je n’ai jamais séparé vos deux qualités.
— Et que dit mademoiselle Célestine ?
— Mademoiselle Célestine ne dit rien et en cela elle ne fait que son devoir. Moi je dis que je veux qu’elle se marie.
— En ce cas, c’est bien différent, s’écria joyeusement le vicaire.
— En quoi est-ce différent?
— Je me trompe, je dis seulement que vous avez raison. La question revient à celle-ci : il faut la marier chrétiennement et convenablement.
— Nous sommes d’accord. Avez-vous quelque parti que vous me puissiez conseiller de préférence?
— Hum ! c’est encore jîlus délicat ce que vous me demandez là. Une enfant que j’ai vue grandir, dont je suis le parrain, c’est-à-dire le père spirituel, je ne puis comme cela vous dire à la légère : M. Pierre ferait un bon mari, M. Jean serait un gendre souhaitable. Laissez-moi le temps d’y penser.
— Je vais tout d’abord y penser avec vous.
— Rien de mieux, vous êtes toujours la raison en personne.
— Vous savez que je veux un mari religieux.
— Et d’un, cela va sans dire.
— Je le veux rangé, sérieux, d’un âge convenable.
— Et de deux. >
LA TÈTE CODPÊE
— Mais qu’appelez-vous convenable?
— J’entends qu’il ne soit pas trop jeune pour ne point exposer l’avenir.
— Ni trop vieux non plus, n’est-ce pas? fit le bon prêtre pour ne pas se compromettre.
Madame Dambron se mit à rire.
— Ni trop vieux. — Et de plus, je veux qu’il soit dans une certaine position de fortune.
— Et de trois.
— Comptez maintenant sur vos doigts les prétendus que vous avez à m’offrir.
— Il y a M. de Voisenon, dont la tante, mademoiselle de Féré, m’entretenait l'autre jour et qu’on souhaite voir à une aisance convenable.
— Et d’un. Après, mon cher abbé.
— Il y a Gallinera, l’Espagnol, qui ne sort pas des églises et qui pour prix de tant de zèle s’adresse à nous pour lui trouver une femme. •
— Oh ! passons vite ! cette figure ascétique me semble tombée d’un cadre de Zurbaran et me donne froid. — Avec Célestine, qui est glaciale, j’aurais un ménage sibérien. On y gèlerait au mois de juillet.
— Il y a maintenant un tout jeune hoomrae qui sort de Saint-Acheul, Eugène de Boreuil ; la famille est riche, le père veut marier de suite son fils pour lui faire éviter le cap des tempêtes, comme il dit. La dot est convenable ; la parenté excellente et fort recherchée en ville. Une éducation faite par les Pères de la compagnie et soignée. Une tenue convenable aux offices et vingt ans.
— Voilà mon gendre, mon cher monsieur Clodot. Il
LA TÊTE CQÜPÉE 23
reste à faire en sorte qn’il le devienne, et je sais que vous pouvez beaucoup pour cela. Célestine a dix-huit ans accomplis, M. de Boreuil en a vingt, dites-vous. Tant mieux, sa jeunesse réveillera celle de Célestine, qui me semble bien engourdie. Mais quelque chose me charme plus encore, c’est le bel hôtel entre cour et jardin que possède juste en face de mes fenêtres M. de Boreuil le père et qu’il n’occupe point. Nous mettrons là nos enfants et le reste me regarde.
— Priez, continua-t-elle, madame d’Exauville de l’inviter à son prochain dîner. Nous devons nous y rendre, ma fille et moi, et les rapports commenceront sur ce terrain neutre. Je recommanderai à Célestine d’être très-aimable. Mais surtout, faites en sorte que tout cela vienne de vous ; pensez que si on pouvait soupçonner nos accointances pour un tel projet, je serais une femme ruinée de réputation.
— Soyez tranquille, madame.
Le fameux dîner eut lieu. Le séraphin de madame Dambron avait revêtu pour la circonstance toutes ses mélancolies d’attitude et de détachement terrestre. Ses yeux bleu de faïence se promenaient indifférents sur tous les invités, et sa robe de soie pensée et lilas, montante jusqu’au cou, avait une si chaste apparence, que l’idée ne venait à quiconque qu’une telle diaphane personne pût être à marier.
C’était le premier diner prié auquel Célestine eût assisté. On l’avait jusqu’à ce jour absolument écartée du monde dont elle ne connaissait les pompes et les attraits que par les renoncements qu’on lui avait si souvent prêchés.
Renoncer à une chose qu'on ne connaît point ! quelle affaire facile et simple!
La belle cloîtrée n’était d’ailleurs aucunement prévenue des intentions maternelles. Mais en voyant arriver deux yar deux les jeunes couples, ces ménages heureux et souriants que la jeunesse et l’insouciance de la vie paraient de
charmes pénétrants, les apercevant à travers les fleurs qui encombraient le salon de madame d’Exauville, Célestine sentit son esprit s’ouvrir aux conseils que lui avait donnés sa mère.
Il y avait autour d’elle un luxe mondain qu’elle voyait pour la première fois et qui la tentait, qui l’étourdissait, qui la fascinait, en éveillant le plaisir des yeux, de l’odorat et du toucher. Les étoffes de soie, les grands vases dorés qu’on lui avait appris à mépriser ne lui paraissaient plus si fort à dédaigner et le sacrifice commença dès-lors à lui paraître plus pénible.
Dès cet instant, elle s’éloigna du couvent un peu plus que son confesseur de la rue Saint-Jacques ne l’eut souhaité. — Quand on vit arriver le jeune de Boreuil, les assistants, très-habitués à ces sortes de présentations muettes, comprirent ce que ce dîner signifiait ce jour-là.
— C’est un avant-goût de fiançailles, se dit-on.
Et chacun, sans avoir besoin de communiquer sa pensée à son voisin pour en être compris, mit la conversation sur quelque thème où la félicité conjugale était lancée aux cieux.
Célestine écoutait de toutes ses oreilles. On l’avait placée à côté de son futur incognito qui, trouvant en elle la beauté du diable qu’ont toutes les jeunes filles à dix-huit ans, la combla de prévenances et lui eût assurément donné une indigestion si elle eût accepté tout ce qu’il lui offrit avec bonne grâce. Les vins étaient capiteux, la chair exquise, M. Eugène très-empressé, la tête de mademoiselle Dambron tourna si bien qu’au dessert elle regarda en face son
voisin, au moment même où madame d’Exauville disait assez haut pour être entendue d’elle :
— Ne trouvez-vous pas que ce serait là une charmante paire d’époux ?
M. de Boreuil sortait du collège ; son père était sévère et soigneux de lui. Il avait le désir de l’émanciper, et le mariage était une porte pour échapper à la férule et aux gronderies. 11 n’en fallait pas davantage pour qu’il répondit à ce regard naïf, par un sourire, lequel fit rougir Célestine jusqu’au cou.
Madame Dambron échangea un geste avec l’abbé Clodot, et, aussitôt le café versé dans le salon, elle dit tout bas à madame d’Exauville :
— Présentez-moi tout particulièrement à M. de Boreuil le père. Je crois que l’affaire se fera.
Un instant après, M. de Boreuil, la tête haute, le menton bien posé sur une cravate blanche et le maintien un peu fier, ainsi qu’il convient lorsque la noblesse descend jusqu’à la roture, arrive donnant le bras à madame d’Exauville.
— Pardonnez-moi, mon cher monsieur, dit celle-ci, mes devoirs m’appellent ailleurs, et je suis au regret de vous quitter. Heureusement je vous laisse aux mains de madame Dambron.
M. de Boreuil s’assit, et presque aussitôt entama l’action :
— Vous avez amené ce soir pour la prensiière fois voire charmante fille dans le monde, madame; laissez-moi vous offrir toutes mes félicitations, elle est parfaüe.
— Vous êtes yn juge indulgent, monsieur de Boreuil ;
mais j’ai autant de bien à vous dire de monsieur votre fils ; il a d’irréprochables façons.
— Nous voici avec charges d’âmes/
— Hélas, oui !... Ce sont les plus lourdes.
t- Le monde est si plein de dangers !
— Et d’incertitudes !
— Quand il faut établir ces chers enfants, on trouve tant d’embûches, surtout quand ils apportent avec eux quelque aisance !
— Il y a tant de pièges sous les pas des héritières !
— Il y a tant de séductions devant ceux des fils de famille !
— Oh 1 moi, d’abord, je ne marierai ma fille que vis-àvis d’une famille parfaitement connue et d’une fortune parfaitement établie.
— Vous ferez sagement. — Mais c’est presque un phénix, par le temps qui court, qu’un gendre aussi sérieux. — Je voudrais, pour ma part, que mon Eugène eût vingtcinq ans pour n’avoir point le souci de lui choisir une femme de ma main. — Mais cinq années de charte privée, cela est long ! je vous confierai entre nous que j’eusse préféré le marier apjourd’hui que plus tard. — Mais où trouver une famille qui se confie à sa jeunesse, eut-elle pour appui mon expérience? — Je crains qu’il ne me faille y renoncer.
— Y renoncer, pourquoi? — Cela se peut trouver, monsieur de Boreuil — les Pères de Saint-Acheul ont donné de solides principes à votre fils, — la vie ne saurait être prise sérieusement de trop bonne heure.
— Cela est donc véritablement votre avis, madame ?
Rien ne peut rendre l’accent particulier avec lequel M. de Boreuil appuya sur l’adverbe. Il y avait là-dedans toute une grande phrase, à peu près celle-ci :
— On m’a dit que vous aviez envie de marier votre fille à mon fils. Je le veux bien au fond ; mais comme de vous à moi, la distance est grande, je veux qu’il soit bien avoué de votre part que vous faites les premiers pas.
Madame Dambron était trop occupée de son idée pour saisir cette nuance ou peut-être même que l’ayant comprise, elle la dédaigna. Toujours est-il qu’elle répondit :
— Oui, monsieur, tel est mon avis, et je n’ai jamais varié dans ma manière de voir.
— Pardonnez moi donc, madame, de choisir ainsi le premier endroit venu pour vous parler d’une chose trèsgrave. Je ne saurais mieux m’adresser qu’en sollicitant de vous et de M. Dambron la main de mademoiselle Gélestine pour mon fils, du moins si les enfants se conviennent, et celle condition me paraît superflue, si j’en crois les apparences.
En effet, dans un coin du salon, assis lous deux sur une causeuse et savourant le moka de madame d’Exauville, Eugène et Gélestine avaient entamé la conversation de pensionnaires la plus ingénue qu’on pût imaginer.
— J’entends dire, mademoiselle, que c’est la première fois que vous venez dans le monde.
— Oui, monsieur !
— Vous n’avez peut-être pas pris assez de sucre ? Aimez-vous le café très-sucré?
— Oh ! merci, monsieur, je le préfère comme je l’ai.
— C’est que je n’ai qu’un pas à faire, le sucrier...
— Merci, monsieur, ne vous dérangez point.
— Aimez-vous les liqueurs ?
— Oh ! monsieur, quelle question vous me posez là ! — Au couvent, les jeunes filles ne boivent d’aucune espèce de liqueur. C’est très-défendu
— C’est comme à Saint- Acheul. Pourtant les jours de fête, on nous donnait du champ igné à dîner. — Alors, c’était très-grai.
— Je le crois. — Nous autres, on nous permettait la limonade gazeuse avec des gâteaux.
Madame d’Exauville arrive accompagnée d’un domestique qui porte un plateau.
— Monsieur Eugène de Boreuil, voiei du kirsch que je vous recommande, cela date de près de cent ans. — Voyez ma vieille bouteille, n’est-ce pas qu’elle est séduisante ?
— Oh ! madame, je ne sais trop ce que pensera mon père d’une telle débauche 1
— Laissez donc, grand enfant, vous êtes bon à marier ; je prends le péché sur mon compte. — Un verre de mon kirsch ou je me fâche. — Quant à vous, ma belle Célestine, j’ai là certaine liqueur des îles, une sorte d’ambroisie vanillée...
— Oh ! madame, y pensez-vous ?
— Certes oui, j’y pense ! Allons, mes deux débutants, choquez vos verres à vos succès futurs. C’est là un vieil usage que je veux maintenir chez moi.
Elle s'éloigna. Célestine était cramoisie, Eugène faisait une fière contenance.
— A votre bonheur futur, mademoiselle Célestine, — dit-il.
— Merci, monsieur ; mais en vérité, madame d’Exauville n’a point pensé que je n’oserais jamais.
Elle trempa cependant ses lèvres. — C’était bien bon ; elle but et ses yeux n’en furent pas plus laids pour cela.
— Vous avez une bien jolie robe, ce soir, mademoiselle.
— Vous trouvez ? — Est-ce que je ne suis pas un peu bien mondaine ainsi !
— Vous êtes charmante.
— üh ! monsieur!
Gela eût pu durer longtemps ainsi si on eût continué à les écouter. Madame Dambron était joyeuse. Elle appela son mari d’un regard. — Celui-ci accourut.
— Mon ami, lui dit-elle, voici M. de Boreuil qui nous demande la main de notre fille. C’est à toi de décider.
M. Dambron débuta par une série de révérences et crut bien faire en plaçant là le mot favori de sa femme.
— M. de Boreuil nous fait honneur, dit-il, c’est un cas !...
— Je ne veux point, monsieur, vous prendre au dépourvu et par surprise, dit M. de Boreuil avec quelque hauteur devant cette parole qui exprimait comme un besoin de réfléchir de la part de M. Dambron. — Prenez votre temps.
— C'est tout réfléchi, monsieur, interrompit madame Dambron. Nous sommes concitoyens et nous nous connaissons depuis trop longtemps pour avoir quelque chose à
examiner. Veuillez accepter pour demain un dîner de famille à la maison, nous réglerons les conditions de ce mariage qui me paraît souhaitable des deux parts.
Là-dessus, jugeant l’honneur sauf, madame Dambron se leva, laissant son mari discuter la question d’intérêt, sur laquelle le fabricant était ferré. Elle s’en alla trouver l’abbé Clodot, qui ne pensait à rien moins qu’à cette affaire, occupé qu’il était du paradis et du bon Dieu, qui, pour y prédisposer, met de loin en loin sur la terre de si bons dîners.
— La chose est conclue, lui souffla-t-elle; remerciez madame d’Exauville et tâchons que cela ne souffre pas de retard. Surtout, soyez discrète.
Elle entraîna sa fille hors du salon, mais M. Eugène de Boreuii, aussi prompt qu’elle-méme, offrit son bras à mademoiselle Célestine en continuant la conversation précédente. qui se termina ainsi pendant qu’on ouaitait l’héritière de la tête aux pieds :
— Surtout, mademoiselle, apprenez vite à danser. — Nous allons avoir cet hiver de si jolis bals, et j’aurai beaucoup de joie de me voir votre cavalier.
Célestine ne dit ni oui ni non.
Et pourtant apprendre à danser! Qui lui eût dit le matin cette énorme chose l’eût scandalisée. Elle eût rejeté cette offre comme venant de Satan. — Tant il est vrai que Satan prend toutes les formes et que les femmes se laissent toujours tenter.
Le lendemain, madame Dambron demanda négligemment à Célestine si elle avait songé à leur entretien précédent.
La jeune personne balbutia quelques paroles qui signifiaient qu’elle n’en avait point eu le loisir.
— En ce cas, j’y ai songé pour toi, et, à moins que tu n’aies quelque répugnance motivée pour M. Eugène de Boreuil, ton père et moi, nous te le destinons pour mari. Ne me réponds pas trop vite ; ne jette pas les hauts cris, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, ne le repousse pas de prime saut, si tu veux rester absolument vieille fille, sois tranquille nous ne sommes pas gens à te conduire à l’autel entre deux gendarmes !
Mais mademoiselle Gélestine ne se lamenta point tant qu’on eût pu le supposer, et l’abbé Clodot, qui s’était trouvé là dans le cas où il eût fallu étayer de la religion elle-même ces propositions conjugales, en fut pour ses bras qu’il avait avancés. La jeune fille ne chancela point; l’abbé seul pleura, sa brebis allait aux loups ravisseurs. Il ne put s'empêcher de le dire à madame Dambron qui lui répondit :
— Où prenez-vous les loups ! — Vous n’êtes pas dans votre rôle.
— Eh bien ! continua-t-elle, tout haut. — Que pensestu de ce projet, ma chère Gélestine ?
— Maman, je dirai comme la mère de Dieu : qu’il me soit fait selon votre volonté !
L’abbé Clodot fut prodigieusement étonné, mais dèslors le mariage était fait. Les conditions furent vite établies. On maria le lundi de Quasimodo, Eugène de Boreuil et Gélestine Dambron, à Saint-Wulfrand, parles mains du vieux vicaire. Il y eut de belles noces, bien décentes et bien pompeuses, comme il sied à des gens qui ont leur réputa-
tion à soutenir et leur rang à affirmer. Le Père provincial vint exprès d’Amiens pour assister son élève. La mariée avait de beaux vieux diamanls de famille donnés par madame de Boreuil la mère qui ne les mettait plus. Le soir il n’y eut pas de bal à cause des ecclésiastiques qui avaient honoré le dîner, mais tout le monde s’en fut prendre le café de l’autre côté de la rue dans l’hôtel convoité par madame Dambron pour la jeune mariée, et que M. de Boreuil avait généreusement offert comme présent de noces. — On fut un peu plus grave dans cette soirée que la circonstance ne l’eût peut-être comporté. — Mais vers onze heures, on se sépara, laissant à eux-mêmes les jeunes époux bénis par Dieu. Ce fut madame Dambron qui ferma la porte sur l’abbé Clodot.
Alfred de Musset, dans Rolla, offre au lecteur le monstrueux assemblage de la virginale créature et du débris des suprêmes débauches. Certes, c’est un tableau, qui, sauf la poésie et la mort dont le grand écrivain a décoré le sien, est plus fréquent qu'on ne le pense. Le mariage, de nos jours, a souvent pris cette expression, etl’homme blasé qui fait une fin ne se croit ni coupable, ni ridicule, ni cruel en aucune façon. L’opinion ne s’en émeut pas, et souventles Rollas aux abois, lorsqu’ils ojpt mangé tout leur or et cuvé tout leur vin, ne songent pas à une autre mort qu’à ce qu’ils appellent l’enterrement de la vie de garçon. Us meurent le soir des noces et ressuscitent avec une peau neuve, un esprit nouveau, un esfomac raccommodé le lendemain matin. Il ne s’agit plus que de prendre du ventre et devenir un père de famille dans une juste proportion et dans des réserves très-prévues.
U a fallu la fantaisie d’Alfred de Musset pour faire une
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fin si lugubre à son héros. Il a voulu dresser le procès du siècle ; mais depuis Rolla l’expérience prouve bien que ç’a été de l’éloquence perdue.
Assurément c’est un grand abus de notre âge que cette manière de procéder. On devrait un peu ménager la jeunesse pour le jour où il s’agira de prendre femme, ne fûtce que pour n’étre pas si fort l’obligé de celle qui apporte tout lorsque vous ne possédez plus rien, ni cheveux, ni teint, ni dents, ni forces, ou tout au moins ces avantages fort amoindris. Mais je ne sais pas si l’inconvénient sorti de l’excès contraire n’est pas pire encore.
Si vous assistez deux enfants, deux êtres qui n’ont jamais vécu et qui sont aussi ignorants l’un que l’autre de celte expérience que l’on acquiert soi-même et nullement dans la bouche d’autrui, vous arriverez à ce résultat fâcheux qu’ils iront, après le mariage, d'étonnement en étonnement, de curiosités en curiosités, et que le plus étonné trompera l’autre. Ce qui, d’ailleurs, ne sera pas difficile.
Et puis leurs récriminations sans fin, les reproches à toutes les barrières de l’existence qu’il faut savoir franchir tout d’un temps avec sa famille sur le dos et au pied desquelles on demeure quand on ne sait rien de la gymnastique sociale.
Les enfants qui viennent au monde aussi vieux que leurs parents et qui ne trouvent en eux ni cette maturité qu’on exige d’un guide, ni cette connaissance des choses qu’on demande à un précepteur.
J’en passe. — Je reviens à Célestine et à Eugène.
On les avait installés dans ce grand hôtel objet des am-
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bitions de madame Dambron. Rien ne manquait à leur
bien-être. La maison était admirablement fournie de tout
et le trousseau seul avait coûté douze mille francs. Ils avaient vingt-cinq mille francs de rente, ils en attendaient cent mille. ■ ; .
Quand la porte se fut refermée, ils demeurèrent seuls dans leur chambre nuptiale, une grande et spacieuse pièce ornée de meubles de Boule et d’un grand lit à baldaquin . dont les épais rideaux de soie relevés laissaient voir l’appétissante blancheur des draps et la courtepointe armoriée. - '
Un grand feu brûlait dans l’âtre, la femme de chambre était là, le valet de chambre chauffait la chemise de Monsieur en attendant des ordres ; ces deux domestiques se regardaient mutuellement avec un sourire que le lecteur voit d’ici. ' . .
Les deux époux se regardaient aussi, mais ne riaient pas. Célestine était bien pâle et Eugène bien rouge. Célestine se disait, sans oser l’exprimer tout haut :
— Est-ce que ce Monsieur que je connais depuis trois semaines ne va pas s’en aller pour que je me puisse dévêtir !
Eugène pensait :
— Je ne puis pourtant pas renvoyer Joseph, cela semblerait singulier ; et, d’un autre côté, il est bien impertinent à ce garçon de se permettre de rire ainsi. — Et il ajoutait : » ex vmo corde, » je voudrais bien le voir à ma place, t -• N
De guerre lasse, Célestine, s’assit dans un grand fatîteuil et Eugène roula une chaise longue auprès d’elle.
— Voilà une journée bien fatigante, n’est -ce pas, Monsieur? hasarda timidement la jeune femme.
— Effectivement, répondit Eugène, vous avez dû vous lever à l’aube.
— Oui, s’écria-t-elle, oui, et j’ai bien sommeil, je vous le jure.
— En ce cas, je crois que nous ferions bien de nous mettre au lit.
— C’est cela, oui ; bonsoir, Monsieur Eugène. Joseph, éclairez votre maître.
Elle s’était levée précipitamment et offrait un des flambeaux de la cheminée au valet de chambre qui ne le prenait pas et regardait sans rire, mais non sans en avoir envie, les deux auteurs de cette scène.
— C’est que... se hasarda à dire Eugène, mais il ne continua pas, voyons, achevez, fit-elle toute tremblante.
— C’est que...
— Mon père m’a recommandé de coucher ici.
— C’est impossible, cela, Monsieur; où voulez-vous que j’aille, mot ?
— Mais, ma chère Célestine, ici même, ne sommesnous pas mariés ?
— D’ailleurs, dit tout haut Joseph, venant au secours de son maître, Monsieur sait bien que les autres lits de l’hôtel ne sont point encore complets.
Le drôle mentait impudemment, mais il avait ses bonnes raisons pour cela.
Les deux domestiques disparurent sur cette parole et laissèrent à eux-mêmes les deux nouveaux mariés. Célestine se mit à pleurer à chaudes larmes, et raconta ses ho-
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mélîes de couvent avec tant de hoquets et de sanglots, qu’au bout de cinq minutes, Eugènede Boreuil était persuadé que l’on ne vit jamais exigences pareilles aux siennes et qu’il prit son chapeau d’assez bonne grâce pour aller dormir au second.
En le voyant ainsi résigné, Célestine eut un beau mouvement, elle alla vers lui, saisit sa main avec une pression qui pouvait passer pour un remercîment secret, et appuya son front, encore paré d’oranger, sur les lèvres du jeune homme.
Eugène, heureux d’une telle faveur, s’élança d’un bond dans l’escalier, et s’endormit bientôt de ce sommeil de la jeunesse, sans reproches et sans soucis.
Le valet de chambre qui l’aida à se mettre au lit, le regarda d’un air profond, et quand il ferma les rideaux, haussa visiblement les épaules en murmurant ce mot :
« Trop jeune ! ! 1 o
Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’un gentil ménage commencé sous de tels auspices fut dès le premier instant sous la tutelle absolue de madame Dambron. M. de Boreuil s'était réservé le département des convenances et du bon ton. Il laissait l’économie et la tenue delà maison à la belle-mère de son fils.
Tous les dimanches on dînait chez les jeunes gens, en famille. M. de Boreuil racontait l’histoire d’une famille d’Abbeville de ses origines jusqu’à nos jours avec toutes sortes d’aimables commentaires. Madame Dambron discutait un point de doctrine, l’abbé Clodot écoutait, M. Dambrbn mangeait de son mieux dans la vaisselle armoriée de sa fille, se figurant qu’il était devenu lui-même un de Boreuil.
v Jamais Célestine qui, dès le principe, subit cette doublé contrainte de ne pouvoir tenir la bourse chez elle et de „ s’entendre refaire comme à une pensionnaire une éducation à l’usage des gens du monde, ne pensa à élever la voix contre ces tyrannies. Elle reprit goût bientôt aux églises. -
Son mari l’y accompagna, et la rigidité du père d’un côté, la passion théologique de Madame Darobron, de l’autre, en quelques années ces deux êtres devinrent sérieux comme la statue du Commandeur. Leur maison ne fut plus que le rendez-vous de quelques esprits chagrins, de gens en deuil, de dévots fâcheux. 11 parut qu’une sorte de crêpe noir tendait les salons et drapait tous les discours en même temps. .
Célestine s’étiola. Ses yeux bleus fades et ternes prirent une expression abêtie et ennuyée qui communiquait le bâillement.
Sa mère, d’ailleurs, n’y prenait pas- garde. Pourvu qu’elle tînt les cordons de la bourse et occupât à quelque chose l’activité qui débordait en elle, peu lui importait le reste. Depuis qu’elle avait quitté les affaires, l’inactivité la tuait. A six heures du matin, elle était chez son gendre et faisait marcher de pair les deux intérieurs, qu’elle entretenait avec des raffinements de soins. L’après-dinée, elle tricotait.
Eugène de Boreuil chassait gravement six mois de l’année comme il eût fait toute autre chose, sans expansion et sans joie. Il était à vingt-quatre ans méthodique et maniaque, suivant l’expression populaire, autant qu’un homme de quarante. Dès qu’une conversation quelconque .était contraire à sa manière de voir, il devenait rouge, manifestait une contrariété très-forte, et dès ce moment c’en était fait de ses rapports avec ceux qui avaient blessé son sentiment.
— Ceux-là, disait- il, ne sont pas de mon bord.
Jamais il n’abdiqua une idée et ne se donna la peine
d’examiner celle d’autrui. Tel il fut au sortir de Saint- Acheul, tel il demeura. On eût dit que son moral avait été coulé en fonte, et qu’à part ses opinions, refuge inviolable, il n’y eût autour de lui que la mer immense de l’absurde où il craignait de tomber. — Sa naissance et cette façon de voir lui avait donné le caractère le plus désagréable du monde et une fierté pleine de morgue qu’on ne pouvait souffrir. — On le laissa à l’écart, non toutefois sans l’avoir gratifié du surnom de Carême.
Pour comble de faveurs providentielles, le 15 mai 1843, il naquit un fils de ce couple si bien assorti. Le malheureux était destiné à bien s’ennuyer dans le monde. Pourtant il fut fêté à sa venue comme le Messie. Madame Dambron fut • la marraine et le couvrit de dentelles et de dotations par avant-parts. L’abbé Glodot fut son parrain et mit sur ce berceau toutes les bénédictions. On lui donna le nom d’Elie.
C’était un gros garçon joufflu qui ne demandait qu’à vivre, et qui tenait au physique du grand-papa Dambron, haut en couleur et de forte carrure.
La nourrice, une bonne Picarde, s’aperçut tout de suite qu’il avait bon appétit. Elle ne mangeait pas moins de quatre sarcelles tous les vendredis, et encore fatiguaitelle beaucoup, à ce qu’elle affirmait.
Dès qu’Elie fut en âge d’apprendre à lire, il était taillé en force à la façon d’Hercule. Un torse où les muscles commençaient à poindre, des bras et des jambes énormes, un sang généreux et chaud qui courait sous sa peau, une pétulance excessive, une surabondance de sève qui faisait éclater dans ses moindres mouvements ses habits les plus
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solides ; avec cela une bonté sereine qu’on trouve le plus souvent unie à la force, et chose plus rare, une vive intelligence.
Ces grands yeux bleus que l’enfant tenait de sa mère resplendissaient de ses jeunes pensées, de ses étonnements naïfs, de ses admirations continuelles. Tombée en ce monde comme un aérolithe, une âme sensible, excitable, déjà puissante, s’échappait à travers cette nature à peine éclose, dans le milieu morne, éteint, maladif où ses parents menaient leur vie creuse et ennuyée, dans ce grand hôtel janséniste, si froid et si sévère, dans ces jardins où le buis, parure des tombes, entourant les fleurs, les rendait laides et leur enlevait presque leurs parfums.
Dans ces conversations lentes et graves, parmi ces personnages qui ne riaient guère, le petit Elie introduisit comme un coin dans un arbre desséché sa gaîté claire et sonore, sa turbulence, sa vie centuplée par l’inertie d’autrui. L’hôtel fut sens dessus dessous, les chaises attelées quatre par quatre aux vieilles consoles prirent des airs de coursiers menant de grosses berlines. Elie les nomma ses chaises de poste.
Les domestiques n’eurent plus d’autre besogne, et Dieu sait qu’ils n’en avaient guère auparavant, que de lui faire des fouets immenses qui claquaient ainsi que des pétards dans les hauts vestibules. Partout où Elie avait passé, il y ’ avait comme un cataclysme. C’étaient des écroulements sans nom. L’enfant grimpait aux rideaux comme un écureuil.
Je ne parle du jardin que pour mémoire. Les brouettes de l’héritier de Célestine transportaient des quantités de
terre qui eussent fait reculer un terrassier, et il creusait avec un entrain de chercheur d’or des trous qui atteignaient en quelques heures la profondeur d’un abîme. — Il appelait cela faire des vallées et des montagnes. — Un jour il projeta de créer un lac. Il ouvrit un réservoir et noya un demi-hectare de plants d’asperges.
N’importe. Les gens l’aimaient à la folie parce qu’il était bon et qu’il pleurait lorsque madame Dambron le gourmandait. Et puis il avait des façons de faire et dire si gracieuses et si câlines !
Quand il venait le soir au salon, il escaladait les visiteurs et les amis et les embrassait à pleines lèvres avec un bon regard bien sincère.
M. de Boreuil le père aimait beaucoup son petit-fils, mais cette brusquerie choquait ce gentilhomme dont toute la vie avait été employée à polir ses ongles et ceux de son fils. Il fronçait alors ses gros sourcils. Elie s’arrêtait, mais l’écluse qu’il mettait à sa vivacité ne la retenait pas longtemps. Il se rejetait vers madame Dambron dont il était l’orgueil et qui l’adorait pour cette vivacité même.
Quant à son père, craignant de compromettre sa raideur si bien équilibrée et sa cravate soigneusement mise, il se contentait d’embrasser l’enfant du bout des lèvres et de le moraliser avec des phrases longues d’une aune qui l’eussent assurément endormi s’il n’avait eu tant de sève à dépenser.
Enfin, Gélestine trouvait si étrange, si particulièrement merveilleux qu’elle eût mis au monde ce brise-tout, ce vacarmeur, ce diable à quatre, qu’elle était prête à croire qu’on lui avait changé sa progéniture et qu’elle le regar-
dait par moments avec un certain effroi, comme un être dont on ne comprend pas les ressorts et la détente. En tout cas, sans qu’elle s’abstint de l’aimer, il dérangeait trop de choses dans sa vie, troublait trop sa quiétude et ses dévotions pour qu’il lui fût bien sympathique.
Elle l’embrassait avec des lèvres de glace, le caressait avec des mains de marbre, et le petit Elie s’écartait machinalement d’elle comme on s*’éloigne d’un courant d’air.
Ce fut l’abbé Glodot qui lui apprit à lire. L’inaltérable patience du bon vicaire attirait vivement l’enfant qui fut avec lui d’une docilité et d’une attention extraordinaires.
Quand, après une heure d’étude et d’efforts, Elie tournait un regard inquiet vers son ballon, vers le jardin, l’abbé le laissait aller aussitôt et jouait avec lui. C’était merveille de voir le bon vieux prêtre se hâter pour recevoir le ballon qu’il manquait constamment, suant, soufflant et usant le vieux fourreau de son âme, aussi enfantine que celle de son filleul.
Malheureusement pour celui-ci quand il eut sept ans, on tint un conseil de famille. Il fut décidé qu’on donnerait un précepteur au fils de la maison et qu’il était temps de commencer à morigéner cette nature un peu trop franche et d’émonder les grandes branches que la fantaisie commençait à pousser à tort et à travers dans ce jeune esprit. 11 fallait emprisonner la sève et lui donner un cours moins vagabond.
Ce fut le premier jour où madame Dambron pleura. Mais il faut dire qu’elle pleura à chaudes larmes. Elle seule,
l.A TÊTE COUPÉE
dans le conseil de famille, s’était opposée de toutes ses forces à ce qu’on lançât d’aussi bonne heure ce pauvre petit dans les sentiers si difficiles de la science et qu’on liât les ailes à sa spontanéité.
— Nous avons le temps de l’ennuyer, ne cessaitelle de répéter. Laissez-moi mon petit Elie, je lui donnerai de beaux livres pleins d’images, je le promènerai dans les champs et l’abbé Glodot fera le reste jusqu’à dix ans. Mais , je vous en supplie, pas de pédagogue. — Un homme noir qui lui parlera grimoire de l’aube à la nuit, qui lui dira : Tiens-toi droit lorsqu’il sera baissé, et courbe-toi lorsqu’il lèvera gentiment la tête; un casse bonne humeur, si je puis dire, qui le fera pleurer parce qu’il aura ri et crier parce qu’il aura chanté. — Je vous déclare tout net que je ne veux pas de précepteur.
A quoi M. Eugène de Boreuil répondit doctoralement :
— Nous sommes désolés, ma chère belle-mère, de n’être point de votre avis, et de ne point adopter vos raisons. On ne saurait trop tôt diriger l’arbre si on veut en demeurer le maître quelque jour. L’enfant n’a que trop déjà les allures désordonnées, le parler franc, la pensée ouverte à tout venant comme un livre où chacun peut lire son opinion sur lui-même II est temps qu’il apprenne à réfréner ses appétits, à dissimuler ses impressions pour n’en pas choquer son prochain ; enfin, à se mettre en garde contre toutes les impressions du dehors qui pourraient jeter dans sa conscience des doutes sur notre foi ou des exemples qui l’influenceraient plus tard.
Madame Gélestine de Boreuil opina de la tête ; c’était le
meilleur moyen de donner son avis sans fatigue. M. de Boreuil le père embrassa son petit-fils en faisant oui avec le front.
Elie avait assisté à cette scène sans trop comprendre pourquoi toute cette agitation. Quand ce fut fini, sa grand’mère l’emmena chez elle pour lui donner au moins toute la liberté possible pendant les derniers jours de sa véritable enfance.
Elle lui acheta une profusion de joujoux et de livres.
— Tiens, lui dit-elle, casse tout, mets la maison au pillage, chante toutes tes belles et bruyantes chansons, mon pauvre mignon, demain tu auras fini de rire.
Et ce jour-là, la grand’mère elle-même avec son bonnet de basin dont la ruche encadrait comme d’une collerette le visage jauni et le grand nez en bec d’aigle, se mit de la partie, l’abbé Clodot fit un effort suprême, il sauta à la corde, et lorsque le grand-père Dambron revint de sa promenade du soir, il trouva une partie de volant commencée, à laquelle, bon gré malgré, il lui fallut prendre part.
Deux jours après, le précepteur était installé. Il fallut se lever dès l’aube et commencer en même temps l’histoire sainte, le latin, et le français, et ne pas embrouiller tout cela. Surtout il fallut bien se garder dès lors de salir ses manchettes au jardin et de trouer les genoux de ses pantalons en jouant aux billes. C’était l’ordre de M. Eugène de Boreuil. Il fallut se garder de faire tapage sous les fenêtres, c’était celui de madame Célestine.
En huit jours le pauvre enfant que le pédagogue promenait deux heures, comme gymnastique, autour de la ville en le tenant par la main comme un chien en laisse, devint maigre, blême et grognon. Dès lors il commença à grandir aussi comme un fruit de serre chaude ; et dans ses vêtements trop courts, au lieu de ses mouvements souples et gracieux, il eut des gestes gauches et saccadés.
Tous les jours on le conduisit à la messe. On lui recommanda de méditer ses prières.
Un mois de ce régime suffît pour qu’Elie connût parfaitement?rHistoire Sainte qu’il répétait sans broncher. Mais
point de ces questions charmantes qu’il adressait autrefois à sa grand’mère Dambron, lorsque celle-ci lui expliquait la Bible par les vieilles images.
Autrefois un paysage de ce vieux livre colorié le ravissait. Il y avait là des champs de blé d’un jaune qui faisait rêver aux clartés de soleils inconnus. Des arbres d’un vert violent qui jetaient leurs panaches autour d’eux à d'énormes distances. — Et les troupeaux pressés, immenses, on les entendait bêler. — Et les pasteurs accroupis dans des poses naïves, le visage tourné vers le désert, dont la ligne infinie se prolonge à l’horizon font songer aux temps des patriarches.
Là c’est l’échelle de Jacob montant au ciel d’un bleu profond, qui s’est ouvert pour laisser voir ce vieillard à la barbe d’argent qui représente Dieu.
Plus loin, c’est la mêlée des casques et des épées romaines. Ici c’est l’Egypte mystérieuse avec ses palais écrasés, les figures carrées de ses races éteintes, la mer Rouge qu’un pinceau naïf a revêtu de nacarat pour lui mériter son nom.
La grappe de Chanaan dont les raisins sont plus gros que des oranges.
Et Samson qui eût tombé Hercule lui-même, portant deux portes de bronze sur ses vastes épaules.
Et cette scène des crimes célèbres, illustrée par un pinceau qui a accumulé toutes les couleurs sombres dans le paysage, toutes les passions et toutes les inquiétudes sur les figures, Joseph vendu par ses frères !
Avec ce livre on eût appris à Elie l’esprit de l’Ancien Testament avec toute sa poésie, lange, sa couleur» ce senti-
ment, ou plutôt ce souffle véritablement divin qui passe au travers de ses pages. Avec un manuel et le pédagogue, cela devint fort ennuyeux et fort aride.
Aussi l’enfant ne confondit jamais sa vieille Bible et son livre d’études. — Gela üt deux choses bien différentes.
Ce régime dura deux années. On ne montait plus dans les grands arbres pour dénicher les nids de fauvettes et de rouge-gorges. On était devenu un jeune garçon suffisamment dompté et calme qui savait comprimer ses instincts sauvages, comme disait madame Célestine de Boreuil. — On pouvait l’emmener en visite et l’interroger sur le catéchisme et sur les fables de Lafontaine. Il n’était plus rougeaud comme un paysan, ses brusqueries s’étaient en allées peu à peu.
Jamais le précepteur n’avait franchi le seuil de madame Dambron. Aussi l’enfant une fois là comme dans un asile impénétrable et sacré, retrouvait un peu de liberté et de joie, il n’v avait pas de jardin ; madame Dambron trouva une vieille cour encombrée qu’on débarrassa et qui fit au bout de l’ancienne fabrique un carré de trente mètres qu’Elie put remuer à son gré. On y établit des trapèzes, des échelles, un gymnase complet qui eût figé la moëlle de madame de Boreuil si elle avait vu ce retiro.
Ce secret-là ne fut pas vendu. M. Dambron, seul initié, n’eut garde de le trahir, et c’est à cet exercice mystérieux que son petit-fils dut de ne point être malade d’un si brusque changement.
Ce nouveau genre de vie dura donc deux ans. Au bout desquels un beau jour le précepteur disparut sans bruit, comme il était venu, comme il était resté. Il avait accompli
en conscience la mission qu’on lui avait confiée, qui était de dégrossir son élève. Mais il n’eût pas osé se permettre de lui inspirer de la confiance ou de l’affection. Il n’était pas payé pour cela. Il partit donc, bien recommandé, à la recherche d’un nouvel élève dont il fut nécessaire de garotter l’enfance et de comprimer le cerveau.
Elie le vit partir sans regret ; mais la bonne grand’mère oublia deux Jours sa théologie pour ne parler que de cette heureuse décision. A quoi, M. Eugène de Boreuil finit par répondre :
— Ne vous réjouissez pas trop de cette liberté que je semble rendre à mon fils, Madame. Nous sommes au 22 septembre, le 3 octobre Elie entre en pension.
— En pension ! vous n’y pensez pas! Il a neuf ans à peine.
— Ne craignez rien pour lui, madame, il entre dans un fort bon pensionnat, parfaitement tenu par des ecclésiastiques. On fait l’éducation de l’âme et du corps en même temps que l’instruction de l’esprit. Malheureusement Saint- Acheul n’existe plus, et je ne puis confier mon fils au bercail dont je suis sorti. Mais au moins cette maison renferme-t-elle tous les éléments de vertu, de religion, efde principes que l’on ne trouve point dans tous les collèges royaux qui croient avoir tout fait quand ils ont créé un bachelier philosophe et indévot.
Il n’y avait rien à redire à de pareilles résolutions. On prépara pour l’enfant le plus gentil trousseau du mondes Le 3 octobre, par un froid noir qui pénétrait jusqu’aux os, on se mit en route dans la grande calèche de madame
Dambron. L’abbé Clodot, Eugène de Boreuil et la vieille dame avaient voulu accompagner l’enfant.
La pension ecclésiastique de Beaumetz est un grand château Louis XIV de fort bon style. On a utilisé la cour d’honneur elles communs en les transformant én de vastes dortoirs où les élèves ont chacun sa cellule. Le château luimême est réservé au réfectoire, aux salles d’étude, aux salons de parloir, aux chambres des maîtres. L’ancien parc est resté intact. Les pelouses sont vertes et les allées sablées. C’est là le lieu de délices, la terre promise des plus travailleurs.
On reçut Elie comme un des privilégiés de ce monde. Il eut tout de suite une jolie chambre donnant sur le parc, où madame Dambron entassa les richesses et les meubles commodes, et le petit lit blanc du collégien. On lui ouvrit tout grands pour deux ou trois jours, ainsi qu’aux nouveaux de son âge et de sa position sociale, les vastes jardins de la pension et les grands vergers pleins de pommes rouges.
Elie ne pleura point au premier moment ; madame Dambron n’avait point quitté de suite le village. Mais lorsque le lendemain soir la vieille dame fut venue lui faire ses adieux, quand elle se mit à pleurer à chaudes larmes de laisser ainsi le pauvre enfant abandonné à des mains étrangères, le cœur fondit au petit garçon, qui se pendit au cou de madame Dambron en poussant des cris et la serrant à l’étoulfer.
Cela fut cause que la grand’mère refusa presque de quitter son Benjamin, et qu’il fallut pour l’amener à la résignation toute l’éloquence du supérieur, toutes les compa-
raisons que l’Evangile put fournir. Encore s'en alla-t-elle mal persuadée, et écoutant en le regardant de travers l’abbé Clodot qui lui prêchait le renoncement.
— Gela vous plaît à dire, l’abbé, lui dit-elle, vous êtes de ceux qui, par profession, n’ont jamais eu que des amours de l’autre monde. Moi, j’ai des entrailles pour ce petit garçon plus que je n’en eus' jamais pour ma fille Célestine. Je ne peux plus m’habituer à ne le plus voir, et il me semble que, moi partie, il va se trouver isolé et bien malheureux. 1
Et, sur ces paroles, elle ne put s’empêcher de se remettre à pleurer.
Elie, au sortir du parloir, retrouva ses nouveaux camarades. Ils avaient la bride sur le cou et de l’espace pour leurs ébats. L’enfant avait toujours vécu seul ; la société de ses pareils l’émut un peu tout d’abord, mais quelques minutes suffirent pour l’acclimater, et la tristesse qu’il rapportait au milieu d’eux se dissipa aussitôt. Au sortir de la maison claustrale où son enfance s’était écoulée, il trouva bon de retrouver le grand air, les arbres et le ciel libre sans murs et sans pédagogue.
Il crut que cela serait toujours ainsi. Malheureusement dès le surlendemain on lui rendit ses grimoires, ses leçons, ses pensums, et au-dessus de tout cela la discipline et la règle, deux ennemies inconnues qui plièrent à toute heure sa nature expansive à leurs lois.
L’amour de l’indépendance n’en fut que plus grand chez lui. Il y eut dès ce moment en lui deux personnalités distinctes ; l’une toute d’obéissance et de douceur, il avait été façonné de bonne heure à plier sous toutes les exi-
gences ; l’autre, tout au contraire, de révolte secrète, et certes cette révolte n’eut rien d’effrayant pour qui que ce soit. Elle fut tout intérieure mais elle n’en fut pas moins excessive.
En le lançant dans cette voie rigide du renoncement à soi-même, en lui prêchant quotidiennement la mortification, la méditation, l’horreur de ses fautes, à lui qui jusqu’à-lors n’avait fait de mal à personne et n’avait en lui rien de méchant, à force de lui montrer des règles, des principes, des théories, des exclusions, des amitiés et des haines préconisés d’avance, on en vint à lui faire détester toutes ces lisières, tous ces discours, toutes ces entraxes.
Il échappa sans que ses maîtres pussent s’en douter à cette éducation forcée dont ses camarades s’imprégnaient, à force d’imagination et de personnalité. — Il n’y eut chez lui aucune hypocrisie pourtant. — On voulait qu'il suivit cette route tracée d’avance, il n’avait aucun moyen de s’y soustraire physiquement, mais les vastes champs de l’idéal, du rêve, lui demeuraient ; il s’y lança à corps perdu. — La fantaisie mystérieuse lui ouvrit ses bras pendant les longues conférences et les heures de déplaisant travail. Il tâcha de deviner ce qu’on lui cachait de la vie, et dans les paroles de ses amis de collège, il découvrit beaucoup de vérités que son père et son précepteur, et madame Dambron lui avaient dissimulées.
Dire que celte fantaisie vagabonde ne déborda jamais dans les études qu’il fit ne serait pas vrai. Mais ses maîtres ne virent là que des facultés brillantes qu’il fallait plier et assouplir sous le joug commun, faire entrer dans le moule de tous, pour que le monde, tel qu’on le comprenait à
Beaumetz, en profitât quelque jour. Mais nul ne soupçonna que ces éclairs n'étaient que les révélations d’un feu caché ; on ne s’aperçut pas que cette âme avait horreur du joug, soif de liberté, qu’elle apprenait la haine des conventions humaines, de ceux même qui s’efforçaient de lui en inspirer le respect.
Les beaux pays qu’il visita lorsque les classifications arides des géographes lui indiquèrent les villes et les contrées ! Dans quels champs pleins de lumière, de moissons merveilleuses, les Géorgiques l’égarèrent ! Combien les vertus antiques, si libres et si fières, le charmèrent souvent ! Et lorsqu’avançant en âge et en science, il en vint à traduire les Amours païennes, le doux langage d’Ovide, les Tristes, qui sont comme un avant-goût des lyres chrétiennes de Lamartine et de Vigny, comme ces pages enchanteresses l’écartèrent et du mysticisme de ses maîtres, et du raisonnement moral et de la continence d’esprit !
Elie, lorsqu’il eut treize ans, se sentit enveloppé d’une surveillance plus attentive. On voulut s’emparer plus entièrement de lui. On chercha à pénétrer dans ce for intérieur que l’enfant défendait comme la porte d’un asile inviolé. Il redoubla de dissimulation, ne voulant point avoir à défendre pied à pied sa retraite au fond du monde païen.
Le confesseur n’y put rien, il ne reçut aucune confidence. — On ne lui fit point de questions ; mais dans la froideur avec laquelle il fut accueilli, il put juger qu’il avait là non un prosélyte, mais un impatient.
Le jeune de Boreuil avait un ami qui se nommait Alexis Cormatin, enfant impressionnable et nerveux, faible de tempérament, un peu hargneux peut-être à cause de cela.
et qu’il dut souvent protéger contre les attaques qu’il s’était attirées.
On aimait Elie, mais à cause de sa force excessive, de son adresse et de son courage bien connus, on le respectait plus encore. Il avait pris Alexis Cormatin sous sa sauvegarde. On n’en demanda pas davantage ; d'ailleurs le jeune de Boreuil avait dit plus d’une fois.
— Laissez, mes amis, laissez, il est malade ; il souffre, mais il est aussi bon que les autres.
Alexis Cormatin avait, lui aussi, une âme insoumise, in- • domptable ; c’est surtout ce qui l’avait rapproché d’Elie. L’un et l’autre haïssaient l’injustice et reprochaient à la religion son humilité.
— J’évite le plus souvent de tomber dans une faute, disait Elie, parce que je serais puni, que toute punition est humiliante ici où l’on châtie même l’orgueil le mieux placé.
Le plus souvent on rencontrait les deux amis, les plus brillants sujets du collège de Beaumetz par parenthèse, se donnant le bras dans quelque coin du parc et causant de toutes ces choses encore mal dévoilées que les livres d’étude leur révélaient une à une.
— Moi, disait avec une voix profonde, le jeune Cormatin, je crois que je ne vivrai pas assez longtemps pour connaître ces amours puissants qui font accomplir aux hommes de si grandes choses ; mais je crois que j’aimerai comme eux.
— Ce qui me plaît, répondait Elie, dans les amours de la Jérusalem délivrée, c’est précisément ce dévoûment,
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cette exaltation qui double le courage, cette fidélité à toute épreuve qui triomphe du temps et des hommes.
— Quel est donc ce charme extraordinaire de l’amour ?
— Chut ! fit Elie, on nous écoute.
• Un professeur passait à peu de distance, et ce mot seul eût suffi pour rendre cette conversation suspecte.
C’est devant ce frein, mis constamment à leurs pensées et à leurs paroles, qu’ils voilaient de plus en plus leurs consciences.
Un jour, ils étaient alors en seconde, Alexis lisait, pendant le repas, à tout le collège une Histoire de France, dans laquelle l’auteur s’efforçait de laver les catholiques du reproche de cruauté, à propos de la Saint-Barthélemy, en exaltant leur patience, les bravades des huguenots, l’inconvénient de leur Iriomphe, le danger qu’ils faisaient courir à l’Eglise. Cela tournait au panégyrique. Enfin, le jeune lecteur arriva à cette phrase : « On ne peut assurément excuser les combattants de cette nuit célèbre d’avoir versé le sang, mais eu égard à la rébellion et devant l’influence croissante des protestants, la Saint-Barthélemy sauva la nation, et il doit être beaucoup pardonné à ces exécuteurs. »
Le jeune homme se leva, cessa de lire, et revint à sa place.
— Lisez, monsieur Cormatin, lui dit le maître, qui présidait au repas. — Quelle mouche vous pique ?
— Monsieur, je ne lirai pas davantage ce livre que je trouve abominable.
L’ecclésiastique pâlit de colère.
— Mon enfant, lui dit-il, ce n’est point à votre âge
qu’on juge ces sortes de choses. — D’ailleurs, qu’avezvous à lui reprocher à ce livre ? — Expliquez-vous I
Le repas s’était arrêté, et cette résistance était dans la maison un tel scandale qu’un profond silence s’établit aussitôt. — Alexis continuait à se taire.
Le maître s’avança vers lui.
— Voyons , mauvais petit drôle, expliquez-vous , qu’avez-vous à dire ?
— Monsieur, je ne suis ni mauvais, ni petit, ni drôle, j’ai quatorze ans, deux fois l’âge de raison, et je ne vous insulte pas. Faites de même.
— Voyez-vous ce morveux qui impose ici sa volonté. J’en. référerai à monsieur le supérieur.
— Vous m’avez demandé ce que je reproche à ce livre que je ne veux plus lire ; je lui reproche d’être un méchant livre. C’est toujours un grand crime que de tuer son prochain. Des protestants sont des martyrs dès qu’on les massacre ainsi. Je me suis expliqué et je ne lirai plus.
— Je vous dis, moi, audacieux que vous êtes, que vous lirez incontinent. Vous lirez à genoux, comme amende honorable, pour avoir appliqué le nom de martyrs à des hérétiques, à des ennemis de notre sainte mère l’Eglise.
— Monsieur, je ne lirai pas et ne me mettrai point à genoux devant un livre impie.
— Tant d’orgueil et d’insubordination seront punis! s’écria le maître, un grand jeune homme, pourpre de courroux, celui qui s’exalte sera humilié.
Il courut au jeune homme, le saisit par le bras avec violence et voulut le pousser au milieu de la table où il devait subir sa punition. Mais lorsque l’enfant, ainsi traîné à
terre, qui se cramponnait à toutes les tables et faisait une résistance désespérée, arriva à la hauteur de son ami Elie, il se passa un incident inattendu.
Elie avait assisté à toute cette scène, la respiration oppressée, les yeux brillants, n’applaudissant pas à la résolution d’Alexis, mais lui cherchant du regard des approbateurs. Lorsqu il vit ainsi brutalisé son ami de prédilection, cette frêle organisation, si forte au moral et qui le prouvait à ce moment même, une flamme lui monta au visage.
Ce mouton, qui n’avait jusqu’alors fait de mal à personne et qui n’élevait jamais la voix, n’avait pas encore quinze ans, mais il en paraissait dix-neuf ou vingt. De plus, le développement exceptionnel de sa nature en avait fait une sorte de phénomène de force. On citait les actes d’extraordinaire vigueur qu’il exécutait chaque jour. Lorsque le maître, exaspéré par sa propre colère, fut à portée de sa main.
— Lâchez-le, monsieur, dit Elie doucement, vous voyez bien qu’il pense ce qu’il dit.
— Qu’est-ce que vous désirez, monsieur de Boreuil, de manda le maître, surpris et furieux de ce nouvel obstacle... une punition pareille ?
— Oh ! moi. monsieur ce ne serait pas la même chose, dit le jeune homme toujours tranquille, mais déjà frémissant.
— Hein! que voulez-vous dire? Laissez-moi passer; tout à l’heure ce sera votre tour, mon ami.
— Je vous dis de lâcher Alexis, monsieur ! C’est honnête ce qu’il a fait là.
LA TÈTE CODPÉE
Quelque chose comme un murmure, écho de toutes ces jeunes consciences, parcourut la salle. On eût dit un applaudissement.
— Ah ! vous fomentez des révoltes, monsieur de Boreuil! Ah ! si c’est ainsi, je vais avoir affaire à vous d’une tout autre façon. Allons, à genoux, Cormatin ! à genoux !
— Je vous ai dit de le lâcher pourtant, dit Elie ; avec un
geste puissant, il arracha des mains du maître le bras de son ami. Le maître, repoussé avec une violence inouïe, alla frapper la muraille. ' *
Alexis se releva.
— Monsieur, dit le surveillant, je vous jure que vous serez chassé. Ce sont les domestiques qui se chargeront de vous tout à l’heure.
— Les domestiques ! monsieur, je crois que vous oubliez trop que moi, je suis gentilhomme, et qu’on n’a jamais touché du doigt un de Boreuil, les domestiques, pas plus que vous. Au surplus, Alexis et moi, nons ne faisons plus partie de l’établissement. Je vous prie de me laisser passer ; je vais trouver le supérieur.
Mais celui-ci , prévenu de cette algarade , arrivait en toute hâte. Un coup d’œil sévère fut le seul reproche inaperçu, mais terrible, qu’il adressa au maître par lequel un tel éclat s’était fait.
Il s’adressa tout d’abord à Elie.
— Mon enfant, lui dit-il, vous venez de commettre une faute bien grave. Mais vos parents seuls et moi-même avons le droit de disposer de votre personne. Vous allez vous rendre en cellule où vous attendrez une décision nouvelle.
Il se tourna avec un visage courroucé vers Alexis.
— Quant à vous, dit-il, vous n’êtes pas dans le même cas et je n’ai à consulter personne. Vous jouissez ici d’une demi-pension accordée à la sollicitation d’une personne que votre mère restée veuve et chargée de famille avait touchée. Nous ne savions pas que nous recevionsun serpent dans notre maison. Vous n’en faites plus partie. Montez au dortoir et rangez vos affaires. Un domestique va vous conduire à la diligence.
Et parlant alors à la masse des élèves.
— Mes enfants, dit-il avec un sourire paternel en désignant Alexis, le protestant le voilà, vous voyez qu’il n’est pas besoin d’arquebuses pour nous débarrasser de lui. Faites ainsi dans la vie, écartez de vous tous ceux qui ne pratiqueront pas nos saines doctrines. — Tout arbre, a dit l’Ecriture, qui ne sera pas sain, sera arraché.
Alexis se jeta tout en larmes au cou d’Elie.
— Mon ami, lui dit-il, je sais bien qu§ je perds tout, mon avenir, une carrière libérale, mais je crois que je n’ai point mal agi. .
— Moi, j’en suis sûr, dit très-haut Elie qui dévorait ses larmes. Au revoir, Alexis.
— Adieu, Elie, tu m’écriras.
— Je ferai mieux, je t’irai voir.
Ils se séparèrent. Un domestique emmena Alexis, pendant qu’on enfermait son défenseur.
La diligence roulait vers Ailly-sur-Somme, où habitait madame Cormatin, et se trouvaitdéjà à plus de deux lieues de Beaumetz, quand à la croisée d’un chemin de traverse,
un jeune homme haletant se présenta faisant signe au conducteur d’arrêter. C’était Elie.
Alexis poussa un cri d’étonnement et de joie.
— Comment, c’est toi! fit-il ; mais, commentnous as-tu rejoints, comment a-t-on pu te laisser partir après ce que le directeur supérieur disait ce matin ? Pourquoi as-tu choisi ce chemin et cette diligence qui ne mène point à Abbeville ?
— Ah ! fit Elie, j’ai bien couru, je suis bien essoufflé, laisse-moi reprendre haleine ! Ouf! mais je suis sauvé et sur cette route-ci on ne me rattrappera pas. — Je suis sûr qu’à l’heure qu’il est tous les domestiques de la pension et tous les chevaux du pays sont à mes trousses sur le chemin d’Abbeville !
— Mais, mon bon Elie, tu ne m’expliques pas...
— Attends donc... Quand on m’a enfermé, je me suis pris à penser que le quart d’heure de Rabelais allait venir, et avec lui, mon père, ma mère, l’abbé Clodot, ma grand’ mère, enfin toute ma puissante famille, comme nous disions là-bas. — Il ne pouvait guère arriver que deux choses : ou qu’on me renverrait comme toi, alors Dieu sait les remontrances, les discours, les froideurs de tous les de Boreuil, — et les bourrades de ma grand’mère, qui a la tête si près de son vieux bonnet. Je suis sûr que j’aurais déshonoré ma famille, à les en croire, rien que pour avoir été de ton avis dans la chose du monde la plus juste et la plus évidente ; — ou bien, et c’est là le plus probable, que l’évêque serait venu lui-même, à la sollicitation de mon grand-père de Boreuil, et aurait obtenu que je demeure à Beaumetz. Mais alors sans toi, mon cher compagnon,
quelle vie désolante, que de regrets, quelle solitude! Et puis, maintenant on connaît là-bas mes opinions et j’ai tout le monde pour adversaire. — C’eût été une lutte de tous les instants. Je me serais fait renvoyer quelque jour pour une cause moins bonne que la tienne. — Foin du séminaire, Alexis. — J’ai préféré quelques jours de grand air. — J’ai sauté de la fenêtre de la cellule sur le grand maronnier ; du haut de l’arbre, j’étais à terre en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. J’ai pris la traverse et me voilà, à temps heureusement.
— Oui, oui, je comprends ; mais, où vas-tu? c’est là l’essentiel, nous sommes trop peu majeurs pour que tu vagabondes sans danger.
— Vagabonder? ah ! bien oui. Je me suis dit tout naturellement : Alexis m’a si souvent parlé de sa mère qui est si bonne, si dévouée, si affectueuse, que je m’en vais à Ailly, chez elle, chez toi ; elle m’accordera l’hospitalité jusqu’au jour ou mes parents m’auront pardonné cette escapade et trouvé un autre collège où les opinions soient plus libres.
— Elie, je suis ravi de tes paroles. Voilà une grande preuve d’amitié ; ma mère te connaît depuis longtemps ; elle t’aime, elle sera heureuse de te recevoir.
Le pauvre enfant s’interrompit, de grosses larmes jaillirent de ses yeux.
Heureuse ! Que va-t-elle dire, que va-t-elle faire quand elle me verra renvoyé ? — Tout mon avenir était là, son pain peut-être, car elle a fait de grands sacrifices pour me maintenir au collège en payant la demi-pension I — Je serai pour tout le monde un mauvais sujet, bon à pendre !
LA TÊTE CODPÉE
Ah ! mon pauvre Eiie I j’ai eu tort, j’aurais dû dissimuler, obéir. Quelle sotte fierté, quelle absurde conscience j’ai montrée là ! — Ah, maman ! pauvre maman!
> — Alexis, dit gravement Elie, nous avons souvent dit ensemble que celui-là est véritablement un homme qui ne ment point et qui suit la voix de cette conscience que tu calomnies. — Tu as bien agi* — Ta mère te pardonnera et la Providence te récompensera. — J’ai à la caisse d’épargne d’Abbeville, en mon nom, cinq cents francs de petites économies. Nous travaillerons ensemble, nous passerons nos examens l’année prochaine, et cette petite somme nous aidera. Si on me force à te quitter, tu me feras *le plaisir de l’accepter, et plus tard tu me la rendras.
— Tu es bon, mon ami , mais nous oublions qu’à quinze ans nous ne sommes que des enfants et qu’on ne dispose pas de sommes aussi considérables sans contrôle. Enfin, ma mère avisera. Nous approchons, et, en vérité, le plaisir de l’embrasser l’emporte sur le chagrin que j’ai de lui causer de la peine.
; La diligence entrait en ce moment dans la vallée, des la Somme, quittant les vastes plaines crayeuses et désolées qu’elle suivait depuis plus de quatre lieues. Le paysage devenait enchanteur. Ces eaux froides et claires donnent à la verdure un ton éclatant et une sève puissante. La terre, grasse, noire et tourbeuse, a des fertilités supérieures. Les villages se groupent dans, des situations pittoresques. Les peupliers, les mélèzes, tous les bois légers élèvent à l’horizon des marais leurs silhouettes aérienues. La route suivait le caprice de la rivière, la coupant quelquefois sur un pont rustique et qui paraîtrait, chancelant si on ne savait que les plus lourdes charrettes le traversent depuis trois cents ans.
Du haut de la côte, on apercevait dans les masses de feuillages le clocher d’ardoises d’Ailly-sur-Somme ; lèvent se chargeait de la saveur humide des étangs.
— Je reconnais l’air de mon village, s’écriait Alexis, nous arrivons
Il pouvait être huit heures et demie du soir, un beau
LA TÊTE CODPÉE
soir de printemps qui dorait le ciel et parfumait la terre. Mai jouait dans les feuilles tendres et dans les grands vieux pommiers blancs de fleurs. Les lilas allongeaient au-dessus des haies leurs grappes à demi-effeuillées sur les chemins et les sauges, les aubépines, les grosses boules de neige, tout ce vêtement diapré de terre attiédie resplendissait dans la pénombre aux feux voilés du crépuscule.
La diligence s’arrêta à l’auberge qui se trouve aux abords de la ville, et les deux jeunes gens descendirent, par un de ces sentiers déserts qui font rêver les poètes, vers la maison de madame Cormatin. — Il y avait environ un kilomètre de chemin à parcourir sous une voûte d’églantiers en fleurs. — Le ruisseau qui arrose la petite ville coulait tout auprès avec sa chanson joyeuse, roulant ses cailloux et clapottant doucement, — un calme profond, une suave langueur étaient descendus des cieux bénis sur la nature et l'enivraient.
— Sommes-nous heureux, mon cher Alexis ! sommesnous libres ! Quel chagrin peut avoir prise sur l’âme en des heures aussi délicieuses ! Ah ! toute l’étude est dans la contemplation des choses créées.
Tout à coup Alexis s’arrêta. Il semblait embarrassé et comme honteux.
— Eh bien! interrogea Elie, pourquoi ne marchonsnous pas?
— Mon ami, dit tristement le jeune homme, je ne t’ai pas- prévenu parce que j’étais tout au bonheur de te recevoir chez nous. Mais un scrupule me prend,. Tu es riche, toi ; tu as toujours vécu dans ton superbe hôtel d’Abbe-
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ville, entouré du luxe et de la richesse; tu ne trouveras rien de tout cela chez nous. G’est la médiocrité, et celle-là est loin d’être dorée. Nous habitons une maison de paysans, au bord de l’eau, tout contre le marais. Les meubles sont en noyer et la table frugale. Je t’en préviens.
— Vrai ! je vais savoir enfin ce que c’est que le pain durement gagné ! ce que c’est que l’épargne ! Je vais vivre de la vie du peuple ! J’étais né pour cela.
— Ne le crois pas, mon ami. La privation s’assied trop souvent au foyer des pauvres pour que ce foyer soit heureux et enviable. Il faut que nous soyons bien peu riches, pour que ma mère ait fait entre ses ’enfants un partage si inégal. Ma sœur, Elie, est une paysanne sans instruction, ^ destinée à être la femme de quelque ouvrier de campagne.
— Ta sœur, Alexis? Tu as une sœur? Mais comment ne m’as- tu jamais parlé de cela?
— Ecoute, j’ai eu un remords. Il me semblait qu’en absorbant ainsi nos petites ressources, c’est un vol que je commettais vis-à-vis d’elle. J’avais peur d’être blâmé i>arfois. Mais, ajouta-t-il avec un sourire triste, le moyen de te cacher quelque chose à cette heure où tu vas entrer dans notre maison ?
Elie ne répondit point. On arrivait à une sorte de haie vive, très-haute, coupée par une porte à claire voie. Cela donnait accès dans une cour de ferme, propre et soignée comme un salon. Dans l’étable ouverte, on apercevait une belle vache que trayait à deux mains une servante, et au fond de la maison d’habitation, toute petite, avec des volets verts, par les fenêtres ouvertes, on voyait le buffet
garni d’étain reluisant comme de l’argent, mais personne ne se montrait de cette famille annoncée.
— Ma mère n’est pas là, dit Alexis. — Tant mieux, nous pourrons la surprendre. J’attendrai pour lui annoncer la vilaine nouvelle qu’elle y soit un peu préparée.
En ce moment, un bruit de pas retentit derrière eux dans le sentier. Une femme, vêtue de mérinos noir, chaussée de gros souliers de pays, coiffée du bonnet blanc des villageoises arrivait portant un livre de messe. Figure grave et douce, démarche un peu fatiguée ; derrière elle venait une enfant de douze ans environ, la tête couverte du mouchoir de soie en usage pour les fillettes.
— Ma mère, dit Alexis, en poussant rapidement la porte du logis, cachons-nous là.
Us se dissimulèrent de leur mieux, et quand la mère entra, elle ne les aperçut point dans l’ombre où ils s’étaient placés.
— Marie, dit-elle à sa fille, serre nos livres de prières. Cette promenade de chaque soir au salut de mai me fait beaucoup de bien. Je me sens appétit et je ferai honneur au souper. Mets aussi la table, mon enfant.
La jeune fille obéit.
Cette enfant avait les grands yeux noirs deson frère, vifs et profonds à la fois. Elle n’était point formée, mais déjà les signes précurseurs de la floraison commençaient à paraître en elle. Une sorte de mélancolie étendue sur ses traits maigres, autour de sa bouche sérieuse, donnait la vraie mesure de son âge. Quand elle eut, sur la table de bois blanc, posé la jatte de lait écumeux et les deux couverts d’argent, à demi-usés, quand elle eut, sur une ser-
vielle de gros fil de lin, posé la miche de pain de ménage, elle alla vers le fruitier pour y prendre quelques reliefs du dîner du jour. Ce fut alors qu’elle découvrit les depx étudiants, tapis, souriants. Elle poussa un cri de joie.
— Oh ! mère ! cria-t-elle, Alexis !
— Où cela? répéta précipitamment la mère, , où pela ?
— Ici, mère, me voilà, dit Alexis en s’élqnç^pt veçs elle, et voici mon ami, Elie de Bprejjil, que je t’améne pour quelques jours.
En disant ces. mots il se précipita au cou de, sa mère, dont la joie remplissait les yeux de larmes.
— Soyez le bien-venu chez moi, mon cher enfant, dit madame Gormatin ; je vous connais depuis de longues années par les lettres d’Alexis. Mais, ajouta-t-elle en rougissant, malgré elle, je crains que mon hospitalité ne soit pas brillante.
Je ne vous attendais point et je n’ai pu prendre aucune précaution. ■
Et, j’y songe, comment, au mois de mai, quelques semaines après Pâques, avez-vous l’un et l’autre des vacances ?
— Mère, dit Alexis qui ne put dissimuler son émotion, je t’expliquerai cela plus tard, un congé inattendu... je te dirai...
Sa mère lui saisit le bras et l’amena au jour de la lampe.
— Mon cher Alexis, lui dit-elle tremblante comme la feuille et si émue que les mots ne pouvaient s’échapper de ses lèvres, mon cher enfant, tu me trompes, tu mens à ta mère, ce n’est pas cela. Mon Dieu !... je n’ose deviner.
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Quelque malheur, n’est-ce pas? Nous avons si peu de
bonne chance en ce monde.
— Eh bien! oui, mère, c’est un malheur! un grand malheur qui me ramène à toi ; je voulais attendre pour te le dire, mais j’aime mieux être sincère, comme toujours ; tu as la résignation des saintes, rassemble ton courage, ma pauvre maman.
— Mais, parle donc, méchant enfant, ne vois-tu pas que tu me fais mourir ?
— Eh bien, mère, ils m’ont renvoyé de là-bas !
— Ce désastre nous manquait, s’écria la malheureuse mère en levant les bras au ciel.
— Mais, sois tranquille, je travaillerai et je passerai quand même les examens auxquels ils m’eussent amené.
— Mais, le pourras-tu, seul, ici, sans conseils, presque sans livres? Alexis, tu m’as fait, pour la première fois, un bien cruel chagrin !
Elle pleurait en disant ces mots, mais ne pouvait s’empêcher de l’embrasser.
— Oh ! mère, je te jure que je ne suis pas coupable !
— Et moi, madame, je vous l’affirme également. Je
suis, comme lui, renvoyé, et pour l’avoir approuvé.
— - Mais, malheureux garçons, qu’était-ce donc que cette chose si grave ?
Elie raconta ce qui leur était arrivé. Il le dit simplement, avec la confiance que la vérité s’impose à toutes les consciences et qu’ils avaient le droit pour eux.
Madame Cormatin l’écouta jusqu’au bout avec un sourire attristé sur les lèvres. Quand ce fut fini, elle lui tendit une main et de l’autre attira son fils vers elle.
LA TÈTE CODPÈE
— Allons, dit-elle, je ne veux pas vous blâmer, quoique j’en aie une grosse envie. Mais je crois qu’il est des cas où savoir se taire est une plus grande vertu que toute autre.
Elle poussa un profond soupir et ce lut le seul reproche qu’elle tit à Alexis.
— Allons, ajouta-t-elle, la table est mise, vous devez être deux affamés après des émotions si fortes et une longue course. — Marie, une des vieilles bouteilles que ton père m’a rapportées des Indes. — Monsieur de Boreuil, en cela du moins, vous serez satisfait.
Tous quatre s’assirent autour du festin frugal. Le couvre-feu sonnait au clocher lointain, les mouches bourdonnantes et les hirondelles affamées, leurs ennemies, bruissaient dans le jardin. Une odeur de sève entrait par la fenêtre ouverte et les phalènes venaient brûler à la lampe leurs ailes étourdies.
La servante allait et venait avec son haut bonnet de Picarde autour des convives, troublant par le bruit de ses sabots le silence que chacun gardait et les rêveries de tous.
Celles de madame Cormatin étaient douloureuses.
Veuve à vingt ans d’un lieutenant de vaisseau, tué dans la mer des Indes, elle avait dû élever ses enfants et suffire à sa vie avec une modique rente de douze cents francs, qui formait sa fortune personnelle. Il lui fallait sur cette petite somme épargner quatre cents francs, que lui coûtait la demi-pension de son fils.
Elle avait élevé sa fille de son mieux ; mais la voyant destinée à devenir la femme d’un ouvrier ou d’un labou-
reur, elle avait craint de lever en elle le germe de l’orgueil et ne lui donnait qu’une instruction médiocre en rapport avec sa condition future. On lui avait promis de l’appui pour son fils, s’il répondait aux faveurs dont il était l’objet ; on devait l’aider dans les débuts delà carrière qu’il aurait choisie. Tous ces espoirs étaient désormais renversés. Mais l’amour maternel, comme une lampe éternelle, veille au fond du cœur des femmes. Elle était fière de son Alexis qui donnait à cet âge une telle preuve de caractère et de fermeté.
Alexis mesurait sa situation d’un œil moins tranquille peut-être. Ayant moins souffert et ne connaissant pas ces catastrophes extrêmes dont il faut se relever dans la vie qiiàhd on les a subies, il envisageait le péril sans trouver le remède et se voyait prêt à désespérer.
Quant à Elie, il songeait à sa grand’mère, Dambron, et le cauchemar commençait. Il songeait aux suites de son escapade, à l’inquiétude causée par sa faute, aux conséquentes qu’entraînerait pour lui cette révolte ouverte.
Il n’y avait là que Marie Gormatin qui regardât toute cette scène sans trop en comprendre la portée, avec ses grands yeux noirs, pensifë et tristes, des yeux de poitrinaire, profonds, lunîineux, expressifs. Cette mièvre physionomie d’enfant de douze ans avait un singulier caractère. MJdrie était! de petite taillë, maigre et brune, on eût pu dire un peu terreuse de peau. Elle avait des gestes gauches, et anguleux d’enfant dont les bras ont grandi trop vite et qui ne sait pas les faire aller.
Sa robe dé sèrgé noîVe, ihontante, flottait, trop large de pârtoüt, et sous son jupon plat on apercevait, comme deux
fuseaux, ses jambes grêles. — Mais la figure attirait le regard.
Quelque chose de doux et de fin rayonnait sur ses traits creusés, les cheveux noirs fins et frisés entouraient un front d’un beau modelé, et déjà quelque chose de cet étonnement de la vie qui saisit l’ame des toutes jeunes filles et s’impose tout-à-coup comme une révélation, passait au travers son sourire mélancolique.
En somme, elle était laide, très-laide même, avec son grand nez busqué, planté là comme un trépied dans un visage où toutes les lignes étaient délicates et incertaines. Elle était laide, mais elle était attrayante par un je ne sais quoi dont on ne se rendait pas compte et qui s’imposait autour d’elle.
Pour le moment, elle était heureuse de la présence de son frère et ne songeait point à autre chose. Par hasard, les regards d’Elie et de Marie, vinrent à se croiser. Elie avait à ce moment les yeux pleins de larmes ; l’idée des angoisses qu’il allait causer à madame Dambron l’obsédait et le navrait à la fois.
Nous l’avons dit, Elie, avec l’âge d’un enfant, avait le visage et la taille d’un jeune homme. Cet air désolé, ces deux grosses larmes arrêtées dans les cils du compagnon d’Alexis émurent la jeune fille à un haut degré.
Ses yeux expressifs eurent tout-à-coup une expression de si amicale pitié qu’Elie chercha à se consoler en regardant Marie Cormatin sans en détacher les yeux, comme on contemple une image consolante, pendant qu’enhardies par l’accueil fait aux deux premières, les larmes coulaient pressées silencieuses sur ses joues brunies.
Marie n’y put tenir, elle se leva et s’avança vers Elie, et lui dit avec un ton de voix plein de sentiment et de compassion :
— Venez donc avec moi, voir mes fleurs, monsieur de Boreuil, laissons maman gronder Alexis, soyez tranquille, cela ne sera pas bien dangereux.
Elle le prit par la main, gentiment. Sa petite patte noire, presque la griffe d’un corbeau, était caressante et douce au toucher. L’ombre descendue du ciel, couvrait de son lourd manteau les arbres en fleurs, la terre endormie, les êtres fatigués du jour éclatant. On apercevait dans le ciel comme un reflet de crépuscule, et dans les profondeurs éthérées du (irmament, la lune tardive et entourée de vapeurs laissait deviner son disque.
Les deux enfants, plus sensibles par leur jeunesse même et leur délicatesse nerveuse à ce tableau divin de la nuit, s’étaient assis sous un berceau de vigne vierge et de clématites.
— Voyez-vous, disait Marie, ce berceau que voici, c’est moi qui l’ai fait avec les cercles d’un vieux tonneau ; ce banc sur lequel nous sommes, c’est Alexis qui, aux dernières vacances, l’a cloué avec les douves de ce même tonneau. Mais, voyez, l’hiver a été si rude, que voilà mon banc vert et moisi qui se cassera quelque jour.
— Demain, mademoiselle Marie, je vous en ferai un autre, je sais un peu travailler dans les planches ; grand papa Dambron a un atelier de menuiserie et m’a appris à tenir un rabot, je ne croyais pas que cela put jamais me servir. Mais, voici que je reconnais volontiers combien je m’étais trompé.
— Là, à nos pieds, j’ai des renoncules et des .oreilles d’ours ; là des gueules de lion, tout cela ce sont des graines que je plante moi-même et je fais des bouquets superbes; vous verrez, vous verrez. J’en ai mis un, hier, dans la chapelle de la sainte Vierge, tout entier de roses pompon et de boules-de-neige ; c’est le plus beau ; c’est charmant. Et puis, le soir, à la lumière, tous ces chants, ces jeunes filles en blanc, l’odeur de l’encens, celle des fleurs, je suis sûre que vous serez comme moi, tout enivré.
— Oh ! mademoiselle, je ne sais pas si je resterai bien longtemps pour jouir ici de toutes ces bonnes choses et de la liberté. On doit être inquiet chez nous, et, en vérité, je ne sais si je n’ai pas agi en étourdi pour avoir voulu être trop sage.
— Alors vous croyez qu’on vous grondera et qu’on vous rendra malheureux à cause de l’appui que vous avez donné à mon frère en tout cela?
— Oh ! je suis assuré d’avance que tout cela tournera fort mal.
— En ce cas, comme il faut attendre les événements et que nous ne pouvons rien empêcher, pensons le moins possible à demain. Vos parents sont donc bien méchants?
— Méchants, non, mais sévères. Pourtant, il y a ma grand’mère Dambron, qui est excellente et qui plaiderait
ma cause si je l'en priais. Mais je suis sûr qu’il me fau- * drait avouer que j’ai eu tort et je ne veux pas céder sur ce point.
— - Vous aimez bien mon frère Alexis, n’est-il pas vrai, monsieur Elie ?
— Beaucoup, c’est mon meilleur ami.
Il y eut là un long instant de silence. Enfin Marie le rompit.
— Vous allez avoir à soutenir de vilaines luttes et on vous dira qu’il était absurde d’avoir soutenu la cause d’un mauvais sujet qui n’est point riche comme vous, grand comme vous, ni aussi raisonnable. Vous ne recevrez de personne une approbation. Ma mère ne peut pas même vous dire que vous avez bien fait, parce que vraiment, mon frère Alexisn’a pas songé que cela est une grosse affaire. Moi je ne suis, monsieur Elie, qu’une enfant de treize ans à peine, presque petite fille ; voyez mes robes courtes et ma ligure de chat fâché. Mais au fond, je pense aux choses qui sont justes, et je suis assez grande pour ne point me tromper aux bons sentiments. Vous partez sans doute demain et l’occasion de vous dire ce que je pense ne se retrouvera plus ; peut-être ne vous reverrai-je plus jamais.
Elle s’arrêta, emportée par une émotion si vive que les paroles ne pouvaient franchir ses lèvres. On voyait sa robe noire agitée par une respiration haletante et ses grands yeux dilatés et lumineux dans la nuit prenaient des proportions singulières.
Elle arracha une touffe de cette neige odorante qui étoile le feuillage de la clématite, elle en avait plein sa petite main brune. C’était comme un contraste dont les rayons pâles de la lune estompaient les teintes.
— Prenez ceci, monsieur Elie ; vous avez maintenant deux amis au lieu d’un ; gardez cela en mémoire de Marie et répétez-vous que vous avez bien agi. Tenez, voilà maman qui vient au jardin avec Alexis et qui va me gronder
sûrement. La fraîcheur est depuis longtemps montée. "Voyez, là-bas, au fond du marais, ces formes blanches, c’est le brouillard, un vilain brouillard malsain qui fait tousser. On ne dit que trop que je ne vivrai pas. Je ne veux pas qu'on m’accuse de me faire mourir moi-même ; et pourtant, si je mourais, Alexis serait moins pauvre, et maman aurait un souci de moins. Enfin !
Elle se leva vivement, laissant Elie étonné de ce langage inconnu à ses oreilles, de cet être de race hybride et étrange dont le charme était si pénétrant. Il tenait encore sa touffe de clématite moite et froissée, et suivait sa compagne machinalement, ne trouvant aucun mot à répondre, cherchant aux étoiles ce mot qui ne venait point, se sentant envahi par une émotion dont il ne pouvait se rendre compte.
La soirée s’acheva en causeries entre madame Cormatin et les deux jeunes gens ; mais Marie n’y prit aucune part et bientôt après elle s’éloigna.
A MADAME DAMBRON
« Madame,
» N’ayez pas de chagrin sur Monsieur Elie de Boreuil, il » est ici, maman en a bien soin. Il a voulu soutenir quand » même son ami, qui est mon frère. Le pauvre garçon » pleure en songeant que vous êtes inquiète et ne veut pas » vous écrire. J’écris donc moi-même, assez mal, Madame, » mais je ne puis pas mieux faire ; je vous prie seulement * de ne pas gronder M. Elie qui est très- fier et qui n’a » point mal agi en étant généreux. Madame, je vous salue.
y > Marie Cormatin. #
Voilà la petite épître qu’écrivit dans sa chambrette la jeune fille, sur du gros papier écolier qui servait à son instruction personnelle. Gela fait, elle courut à la poste de la petite ville en rangeant ses jupes afin de faire le moins de bruit possible. Mais le cœur lui battait à se rompre.
Quand elle eût, sans encombre, achevé cette expédition, elle se coucha toute frissonnante de peur et s’endormit.
Elie dormit moins, fort ignorant toutefois de cette petite trame et songeant à cette conversation singulière.
Dans les coeurs de quinze ans il y a sur toutes les ignorances un voile d’ingénuité qui se soulève quelquefois et alors les rayons de la jeunesse pénètrent, échauffent, vivifient. Les amitiés se passionnent et souvent l’amour, l’amour inconnu, innommé, délicieux, fait avec les fleurs de l’âme, comme un miel mystique, se révèle non pas aux sens encore endormis, mais au cœur plus matinal.
O les rêveries de quinze ans! les extases, les promenades dans l’inconnu, l’adoration dans un regard, tant d’effusions dans l’humble serrement de main ! Et comme la nature prend part à ces virginales caresses, à ces délicates anémones que la science du bien et du mal flétrira dans quelques heures !
La nature ! qu’elle semble adorable et combien dans ses couleurs vives et touchantes qui frappent l’œil, dans ses horizons incertains, dans ses beaux soirs, dans la chaleur du ciel, l’ombre des feuillages, dans cette sève de la terre qui s’échappe à travers les plantes et gagne le cœur des enfants, combien y a-t-il de songes et de félicités !
Et pourtant ces félicités ne sont que le fantôme entrevu dans la brume des joies amoureuses. Le plaisir n’a point passé par là. On ne sait point ce que veut dire beauté. Les sens se taisent, et les soupirs plus légers que ces passions violentes, qui tout à l’heure brasseront le sang, sont déjà venus. On aime, peu importe les perfections du corps, l’attrait qu’il possède. L’âme seule, seule est en jeu.
Je ne prends point ce ton un peu dithyrambique pour
vous dire qu’Elie était à quinze ans amoureux de mademoiselle Cormatin, qui n’en comptait guère que treize.
Ce sentiment, qui était né en lui, cette stupéfaction d’un enfant qui n’avait de sa vie parlé à une jeune fille de quelqu’âge que ce fût, en tête à tête, ces fleurs données soudainement, ces grands yeux noirs lumineux et doux, sa main serrée, tout cela lui revenait en mémoire au moment même, où, grâce aux dissertations antiques sur l’amour dont il était saturé, il commençait à s’inquiéter de toutes ces choses. Ces pensées-là mirent en fuite son chagrin.
Marie Cormatin eut donc tout d’abord pour résultat de l’empêcher de pleurer. Mais la jeune fille, qui avait, de son côté, cédé à des sentiments un peu romanesques exaltés par une nature nerveuse et très-impressionnable, était loin de le suivre sur ce terrain-là. Marie n’avait que son âge ; elle avait agi en petite fille aimable et sensible, voilà tout.
En quelques instants, comme l’imagination à quinze ans est comme un cheval qui prend facilement le mors au dents, Elie avait atteint les plaines où la vie est enfin tracée, il avait échafaudé la maison rustique où il vivrait, marié à la sœur de son ami, entre lui et madame Cormatin.
— C’est cela, dit-il, nous aurons un joli cottage, où ma grand’mère Dambron viendra passer l’été.
O Melibœe, Deus nobis hæc otia fecit.
Voilà la femme que Dieu m’a destinée. C’est une révélation, je sens que déjà je l’aime de tout mon cœur. L’im-
portant c’est que je me hâte de me faire recevoir bachelier, deux ans d’études, cela est vite accompli, j’aurai dix-sept ans.
Mon père veut que je fasse mon droit. Trois ans. Vingt ans. Je serai mûr pour le mariage et Marie aura dix-huit ans. Je reviendrai aux champs goûter le bonheur pur qui s’y trouve.
O Fortunatos nimium sua sibona norint Agricolas
Je lui veux écrire tous les jours, désormais I Quel cœur dans cette enfant ! quels sentiments élevés ! Je suis sûr d’avance que je serai parfaitement heureux avec elle, et qu’elle a été créée pour être mon amie. Quelle maison heureuse nous formerons r Allons, je veux penser à cela le reste de la nuit.
Il s’accouda regardant les mystérieuses étoiles, mais comme il essayait d’élever vers elle ses pensées et ses oraisons jaculatoires, suivant le langage de madame Dambron, le sommeil reprit tout à coup ses droits. Ses yeux se fermèrent et le futur mari de Marie Gormatin s’endormit quoi qu’il voulût. Il y a des violences que la poésie ne peut faire à la nature.
Le lendemain, Elie se réveilla en sursaut. Il se croyait encore au pensionnat, dans son alcôve un peu sombre.
Il avait coutume d’être réveillé comme dans les séminaires par un Benœdicamus Domino sonore, qui arrivait avant le jour, et quand le jeune homme ouvrit les yeux le soleil était déjà haut sur l’horizon. — Il crut qu’on avait oublié de l’éveiller, et s’élança hors de son lit. — Mais la
fenêtre était proche et s’ouvrait sur un grand maronnier plein d’oiseaux qui pépiaient leur chant matinal.
Au loin, la vue s'étendait sur le marais tranquille d'un vert harmonieux. Au-dessous de lui le jardin ou les roses sentaient bon ; par-dessus les haies de groseillers, la pâture, enclos où la vache noire de madame Gormatin paissait avec une sorte de vaste triangle au cou qui l’empêchait de promener chez les voisins, au travers des haies, sa gourmandise bien connue.
C'était là un spectacle nouveau pour Elie qui lui fit oublier encore pour un instant les embarras de sa situation présente. A ce moment le tablier plein de graines, Marie traversa le verger. En la voyant, le jeune garçon rougit jusqu'aux oreilles. Toute la scène de la veille lui revint à la mémoire avec les festons dont il avait pour l'avenir enjolivé son existence. Dans la poche de son gilet, il retrouva les fleurs flétries de la clématite, et alors il entra dans une grande perplexité.
— Quelle sotte figure ferai-je, pensa-t-il, après la scène d'hier ! Je suis sûr que madame Gormatin lira sur notre visage toutes nos pensées, notre amour mutuel. Je ne vois qu’un moyen : prendre encore la fuite, car abuser ainsi de l’hospitalité, de l’amitié, est une chose épouvantable.
— Eh bien ! paresseux? fit derrière lui la voix d'Alexis. Sais-tu qu’il est neuf heures passées ! Tu vas trouver làbas une grande jatte de lait à la crème, bien épais, et qui ne ressemble en rien à celui qu’on baptisait à la pension... la bonne eau chaude que cela faisait î Ma sœur t’a cueilli une pleine assiettée de fraises, heureux gaillard.
LA TÊTE CODPÊE 83
— Ah! ta sœur m’a cueilli... fit Elie qui de rouge devenait cramoisi, et tu es sûr que c’est pour moi ?
— Oui, j’en suis sûr ! quelle plaisanterie ! elle m’aime bien, ma petite Marie, mais je ne crois pas qu’elle ait jamais poussé le dévouement jusqu’à se mouiller les pieds dans une telle rosée afin de satisfaire ma gourmandise. Mais pour toi, c’est autre chose, toi, tu es notre hôte, c’est bien différent !
— O mon Dieu ! mon Dieu, pensa Elie, ne m’abandonnez pas!
Il suivit son ami en baissant les yeux, de peur d’apercevoir Marie. C’est ainsi qu’il faillit se jeter dans les bras de madame Cormatin, qui l’attendait dans la salle à manger.
Chacun lui souhaita son affectueux bonjour.
Quand Marie vint à lui, la jupe retroussée, ses petits sabots noirs tout souillés de rosée, portant sur une belle assiette de faïence ses fraises merveilles, et qu’elle lui dit gentiment :
— Monsieur Elie, voici des fraises démon propre jardin que je vous offre.
Elle lui eût dit :
— Vous savez que nous allons être mari et femme et que je vous adore.
Qu’il n’eût pas été plus déferré. 11 rougit de nouveau et balbutia.
— Décidément, pensa-t-il, je vais m’éloigner.
Il mangea de son mieux^mettant les morceaux doubles pour qu’on ne lui fit pas de questions pendant qu’il avait la bouche pleine. — C’est ainsi que onze heures du matin sonnèrent, que l’on entendit tout à coup un grand fracas.
qu’une chaise de poste entra dans la ruelle où habitait la veuve, et que madame Dambron, descendant comme un ouragan, se précipita dans la maison en criant : Elie 1 Elie ! avec une turbulence et une vivacité qui n’étaient pas exemptes d’incivilité.
Madame Cormatin ressentit le procédé.
— Eh bien ! Madame, dit-elle froidement, que ne me demandiez-vous M. Elie de Boreuil, je vous l’eusse indiqué moi-même. Mon intention n’est pas de vous le céler.
— Je le crois bien, Madame, fit madame Dambron s’apercevant de son inconvenance et cherchant avec bonne grâce à la réparer, et je vous demande pardon, mais j’ai hâte de le gronder comme il le mérite.
Elie accourait à cette voix bien connue, moitié joyeux que ce ne fût point son père qui l’eût retrouvé, moitié l’oreille basse d’être tout à l’heure morigéné devant Marie.
Dès qu’elle l’aperçut, madame Dambron ne put retenir un vif mouvement de joie qu’elle tâcha trop tard de réprimer.
— Vous voici donc, dit-elle avec sa bonne voix qui démentait les paroles sévères, vous voici, Monsieur le déserteur, Monsieur le tapageur, le mauvais sujet, qui sautez par les fenêtres comme un voleur et qui vous enfuyez sans laisser votre adresse ! Vos bons maîtres nous ont expédié l’avis de votre disparition, tout* le pays est sur pied, on vous cherche, nul ne vous a vu. Votre père est en campagne et la police est avertie, moi-même et l’abbé Glodot, nous nous désespérions.
LÀ TÉfPE COUPÉE 85
— Je suis désolé, ma bonne grand’ mère, devons avoir * affligée.
— Oui, je sais que vous n’êtes pas méchant, Monsieur ; il ne manquerait plus que cela, en vérité ! ! - — A votre âge, avoir déjà une tête aussi dure! Car vous êtes entêté! ! plus entêté que tout au monde ! 1 C’est là votre principal défaut, dont on ne vous a point corrigé.
Heureusement ce matin même, au moment de mon plus grand chagrin, j’ai été avertie du lieu de votre retraite. Se moquer ainsi de ses maîtres ! de la religion catholique, car on assure que vous en avez dit mille horreurs ! Mais je me souviens à temps que j’ai promis de ne vous point brus* quer. Je dois remercier en même temps votre hôtesse de vous avoir trop bien reçu, méchant garnement que vous êtes.
Elle chercha autour d’elle quelque figure, et apercevant Marie Cormatin dissimulée dans l’ombre d’un rideau, elle alla droit à elle.
— Mademoiselle, fit la bonne dame avec un sourire très-doux, j’ai à causer avec vous : donnez-moi le bras et allons au jardin. J’espère que madame Cormatin voudra bien m’accompagner aussi.
Et se tournant vers Alexis. :
— Vous, mon jeune ami, pendant que je gronde mon petit-fils, je vous gronderai de même. Je vous gronde donc. Mais, à présent que j’ai fini, Elie, viens m’embrasser et demande à ton ami s’il lui serait agréable de retourné!’ avec moi à Abbeville. Je m’arrangerai de façon à ce qu’il demeure au pensionnat. Nos connaissances sont influentes et je réponds qu’avec l’abbé Ctodot, un ami de l’évêque, nous
LA TÊTE CODPÉE
réussirons à éviter son renvoi. A tout péché miséricorde.,
— Madame, je vous remercie bien profondément, dit * Alexis, mais je ne veux pas accepter votre offre.
— Alexis ! s’écria madame Cormatin.
— Et pourquoi cela ? demanda madame Dambron.
— On m’a renvoyé sans motif raisonnable, parce qu’on le pouvait plus facilement pour moi que pour Elie, parce que je ne payais que demi-pension, parce que je n’avais pas les mêmes opinions que mes maîtres sur un sujet historique, parce que je ne me prosternais pas assez vite, assez humblement, devant un livre que j’estime être un livre faux. Je serais obligé de me désavouer moi-même, de dire que j’ai menti, de renier ma conscience que j’ai seule écoutée en tout ceci. Je ne le puis pas et vous remercie.
Il avait dit cela simplement, sans emphase.
— Tiens 1 tiens ! tiens! fit madame Dambron, vous avez du caractère, vous, mon enfant. Je ne déteste pas cela. — Pourtant vous avez eu tort, grand tort, je ne peux pas, en bonne justice, vous donner raison, cela est impossible... et raison contre les bons maîtres deBeaumetz... Non, vous ne me le demandez pas. — Mais enfin, je ne vous en veux pas de n’avoir point accepté. — Ce n’est pas à dire pour cela, Monsieur Elie, que tu doives refuser aussi de rentrer en pension et que je t’approuve... Mais... en vérité, tout cela est fort embarassant et allons au jardin. — Voilà deux gars qui me donnent de l’occupation et du cassement de tête, en vérité !...
— Vous, ma mignonne, dit-elle à Marie Cormatin lorsque les trois femmes furent réunies dans la tonnelle du
petit jardin, je vous sais le meilleur gré de votre petite lettre...
— Quelle lettre ? demanda madame Gormatin.
— Mais la lettre d’hier soirl
Marie raconta en rougissant ce qu’elle avait écrit.
— Voilà, dit madame Dambron, en tendant à la mère un gros papier qu’elle avait reçu.
— Ah ! fit madame Gormatin , excusez une telle démarche que j’ignorais, je vous le jure.
Elle fit un geste de reproche à sa fille.
— Laissez donc, répondit madame Dambron, puisque je vous répète que j’en remercie l’enfant.
Je suis partie en poste comme un coup de vent, à huit heures ce matin ; j’ai passé par Beaumetz pour arrêter les recherches, puisque j’avais retrouvé mon oiseau. J’ai sollicité la rentrée d’Alexis, car en bonne justice ou ne peut garder l’un sans l’autre. L’abbé Glodot a pris le supérieur à part. Malgré la résistance, il a bien fallu consentir, sans quoi l’évêque fut intervenu en notre faveur. Et l’évêque, vous pensez ! ! ! C’était un cas ! ! ! Mais l’enfant ne le veut pas, n’en parlons plus. Il y eût consenti qu’au premier prétexte on m’eût écrit que ma brebis galeuse compromettait le troupeau, et la chose eût été à recommencer. Ces Messieurs, eux aussi, ont leur obstination.
Mais il ne sera pas dit que j’aurai quitté la partie sans vous laisser un équivalent de ce que j’aurais voulu tenter pour vous sortir d’embarras. — Dans deux ans il sera question pour votre fils de commencer une carrière libérale quelconque. — Je vous aiderai de mon mieux jusque-là, et nous trouverons facilement un moyen de faire de votre
LA TÊTE CGOPÊE
fils un médecin, si la chose lui agrée. Elie m’a écrit que c’était là le but où tendait son ami.
Et pourtant c’est la perte d’une âme, car presque tous les médecins sont d’impies matérialistes. Espérons que la grâce éclairera celui-là.
— Tenez, mignonne, ajouta-t-elle avec sa vivacité ordinaire, prenez cette petite bague qui vous fera peut-être plaisir. Le premier bijou d’une jeune fille, c’est une des grandes joies de la vie !
Madame Dambron avait dit tout cela avec une assez grande volubilité, tout d’une haleine, comme les gens embarrassés qui ont peur d’être interrompus, en tenant entre les siennes la main de madame Cormatin.
Gomme une expression de dignité un peu blessée apparaissait sur le visage de la veuve, elle s’en aperçut à l’instant.
— Ah ! fit-elle avec un redoublement de vitesse, je vois que vous allez me dire tout de suite que vous n’avez pas besoin de moi, que je suis une indiscrète de me mêler de ce qui ne me regarde pas. Mais, que voulez-vous, je suis ainsi, j'ai soixante-cinq ans et je ne me referai pas. L’important, c’est que je ne suis pas méchante et que c’est de bon cœur que j’oflre mon aide lorsque je me crois utile. Ma chère madame Cormatin, ne vous fâchez pas, donnez-moi de bonnes raisons à votre refus, considérezmoi comme une vieille amie et songez que c’est à votre enfant et non à vous que j’offre mon concours.
— Ma petite correspondante, maintenant allez, je vous prie, me quérir un grand verre de laitage, car, en vérité, je tombe de lassitude, et j’ai avalé par trop de poussière en
LA TÊTE COCPÉE 89
l’honneur de ce petit coquin d’Elie. Voilà uu enfant qui me fait faire ici-bas mon purgatoire.
Marie s’éloigna aussitôt, considérant d’un œil ravi une turquoise charmante que madame Dambron lui avait passée au doigt et regardant avec son grand œil un peu farouche et étonné cette longue dame maigre qui gardait sous son chapeau cabas un bonnet plissé, qui prenait du tabac deux fois par minute et parlait comme une manivelle tourne, toujours sur le même ton.
Cette dernière phrase de la grand’mère avait déridé madame Cormatin. Elle avait compris qu’elle se trouvait devant une excellente femme, auprès de laquelle la susceptibilité serait hors de saison, comme la cérémonie était hors de propos.
A son tour elle lui serra la main avec effusion. Les larmes si longtemps contenues derrière ses paupières, et cela par un effort surhumain pour ne pas attirer celles de son fils, coulèrent tout à coup. Ces deux femmes inconnues l’une à l’autre tout à l’heure, s’étaient rencontrées tout à coup sur le terrain de l’amour maternel : elles n’avaient pas besoin pour se reconnaître de plus longues intimités.
— Ab ! chère Madame, dit-elle, oui, c’est vrai, j’allais vous refuser. Depuis mon veuvage, on ne m’a rien offert de semblable et jè n’ai rien sollicité, bien, que souvent, lorsque l’argent manquait pour le collège, j’aie passé mes nuits à vêtir les paysans, usant mes yeux à la besogne. Pardonnez-moi, ceux-là seuls qui sont fiers comprennent que certains abaissements douloureux ne nous privent pas tout à fait de la fierté. — A cette heure, je voudrais pou-
voir vous dire non, mais je suis forcée d’accepter votre offre, sous peine de perdre en un jour le fruit de tant de peines. Ah ! qu’une pauvre veuve est isolée et misérable ! Qu’avais-je fait au bon Dieu pour tomber si bas !
— Le bon Dieu, ma chère dame, donne les récompenses les meilleures aux plus dures épreuves. Allons ! allons ! ne pleurez pas ainsi. Ne vous désolez pas à l’instant même où vous pouvez vous réjouir. Allons, séchez vos larmes, enfant que vous êtes ; votre fille revient, il ne faut pas mettre les petits dans la confidence des faiblesses de leurs parents.
En disant ces mots, avec ses longs bras et son grand mouchoir à carreaux de priseuse, elle étanchait rapidement les larmes de la pauvre femme, ajoutant à la pantomime toutes sortes de grimaces attendries qui eussent fait rire une personne indifférente.
— C’est plus fort que ma volonté, disait madame Cormatin, mon énergie tombe ainsi tout entière, par instants. Et si vous saviez l’effort immense qu’il me faut pour arriver à la relever.
On apercevait au loin dans le verger Marie courant après sa vache pour faire en l’honneur de la vieille dame récolte de lait chaud.
— Hum ! ajouta au bout d'un instant madame Dambron, voilà une fillette intelligente et que vous élevez bien rustiquement, ma pauvre chère. Je comprends bien pourquoi. Tant de peines déjà pour l’un, rien ne reste à l’autre.
— Oh ! ne m’accusez pas d’être mauvaise mère, madame, il faudra bien que l’un soutienne l’autre. — Et puis.
mon Alexis ne peut pas faire un ouvrier, lui, il est trop faible de corps. — Ça été un souffle que sa vie jusqu’aujourd’hui. — Toujours malade ou chagrin; mon plusgrand miracle a été de le tirer des mains de la mort. J’ai dû choisir. Marie est plus forte, elle, dans sa petite charpente et sous sa peau noire. Elle m’a aidée, la pauvre petite, et déjà son dévouement à son frère est égal au mien. Elle s’est attachée à lui par les soucis mêmes qu’il nous a causés. Aussi bien que moi-même elle comprend que c’est là notre œuvre. Elle espère, elle croit, elle est sûre que c’est un chef-d’œuvre que son frère. Aussi, avec quel enthousiasme elle en parle, avec quelle ferveur elle l’écoute ; comme elle l’aime, comme elle le soigne, le comprend et le devine ! Peu lui importe de n’être qu’une femme sans grande instruction, disons le mot, une villageoise, pourvu que son frère arrive. Pauvre fille passionnée dans ses amitiés, la vie telle que le sort la lui a faite, sera pleine de grandes douleurs.
— Voyons, de ‘ce côté tout n’est pas dit non plus, interrompit madame Dambron. On pourrait aviser. Je parlerai à l’ahbé Glodot. Abbeville est pourvu de maisons cloîtrées et de pensionnats dans lesquels il pénètre. Il est possible que nous découvrions quelque moyen d’instruire cette enfant.
Marie arrivait portant un bol de lait écumeux.
La vieille dame, quand elle eut bu, prit l’enfant par le menton, la considéra quelques instants avec un plaisir secret.
— Toi, lui dit-elle, tu me plais ; je t’emmène et je
me charge de ton ignorance, mon petit mouton des
champs.
Quelques heures après, quand les deux dames, enfermées en tête-à-téte dans la chambre de madame Gormatin, eurent échangé toutes leurs confidences et leurs recommandations, quand cette dernière eut, non sans beaucoup pleurer, fait le petit paquet des hardes de Marie, un étroit carton qui contenait sa robe noire des dimanches, son écharpe de soie de même couleur, un peu de linge grossier, on entendit la chaise de poste s’arrêter.
— Ayez-en bien soin, madame, dit la mère, je vous la confie ; elle ne m’a jamais quittée.
Ne la grondez pas; faites qu’elle ne le soit point par autrui. Je ne l’ai jamais que raisonnée doucement, et j’en ai fait ce que j’ai voulu. Elle est un peu sauvage, madame ; les champs ont tant de liberté, et puis elle ne voyait que moi, qui suis d’humeur morose et peu joyeuse d’ordinaire.
Ma pauvre chère petite, ma compagne, mon trésor, tu vas me quitter ; ce n’est pas de mon gré, je t’assure; mais il le faut ; il faut, pour ton bien, que je te remette, moi ta mère, aux mains de cette bonne dame. Mais promets que tu ne m’aimeras pas moins, que tu ne m’oublieras pas au milieu de ce monde plus riche et qui te rendra plus heureuse que moi.
La pauvre femme disait ces mots d’une voix entrecoupée, passant ses mains tremblantes sur les cheveux, sur les joues, sur les yeux de l’enfant, comme eût fait une aveugle, l’embrassant mille fois et n’osant, de peur d’offenser sa bienfaitrice, pleurer comme elle l’eût voulu.
De son côté, madame Dambron craignait d’être cruelle
LA TÊTE COtJPÉE
en brusquant les adieux. Elle demeurait immobile à côté d’Elie, s’appuyant k l’épaule de son petit-fils, et remerciant en son âme le Seigneur qui lui épargnait ces cruelles épreuves.
Marie se laissait faire avec une sorte de stupeur. Elle n'était pas encore sortie des abîmes d’étonnement où cette nouvelle inattendue l’avait plongée.
Quitter le village, aller dans une grande ville avec cette dame noire que tout à l’heure elle ne connaissait pas. Aller en pension ! apprendre comme son frère toutes sortes de sciences et le piano 1 Oh! le piano! c’était là son rêve inassouvi.
Ne plus courir les champs l’hiver et l’été, en gros souliers boueux. Ne plus avoir l’air d’un chien fou avec ses cheveux en broussailles et son nez mordu par la bise. Et pour comble de bonheur, être dans la même maison que l’ami d’Alexis avec qui l’on pourrait causer de lui, de sa mère et de sa maison.
— Oh!
Mais alors elle s’aperçut qu’elle allait la quitter, cette maison.
Tout le plaisir, toutes les espérances promises croulèrent comme un décor mal équilibré. Elle se jeta au cou de sa mère et ses grands yeux incertains, voilés d’une douleur infinie, elle s’écria :
— Oh ! maman, chère maman , je ne veux point te quitter. Je ne veux pas m’en aller d’ici.
Elle cria encore ainsi deux ou trois fois, puis elle s’évanouit.
Natures sensibles que ces femmes qui vivaient par le
LA TÊTE CODPÊE
cœur et qui se brisaient en se séparant, comme ces plantes aux racines profondes qu’on ne peut ni diviser ni transplanter.
Madame Dambron profita de l’évanouissement de l’enfant pour la porter dans la voiture. — Elle l’enveloppa, à cause de la fraîcheur de la soirée, dans son grand châle et la chaise de poste s’ébranla.
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Mais qui pourrait dire les sensations, les idées, les stupéfactions qui accablèrent Elie dès l’instant où ce projet fut formé, jusqu’au moment où il se vit dans la calèche de sa grand’mère assis en face de Marie Cormatin, que la bonne dame enlevait ainsi de propos délibéré. — On eut raconté au jeune homme un beau roman où pareille aventure fût arrivée, grâce à la bonne fée aux ailes d’azur, qu’il ne l’eût assurément pas voulu admettre.
Marie, aussitôt que la voiture commença à rouler sur le gravier de la route, revint à elle, ranimée par l’air froid qui lui fouettait la figure. Mais toute à ses sombres pensées, à cette mère qu’elle laissait loin d’elle, à cette frayeur de l’inconnu dont les natures aimantes et concentrées sont souvent enveloppées, elle laissait errer autour d’elle, sur les champs de seigle verdoyants, sur les trèfles roses déjà hauls, sur les groupes de peupliers lointains, des regards tristes et sans expression.
Elle ne parlait point ; ce spectacle changeant, la haute tour de Saint-Wulfrand, dont on commençait à apercevoir
dans la brume la silhouette voilée, rien ne put la faire sortir de sa torpeur.
En se penchant pour voir si elle sommeillait, Elie aperçut ses yeux fixes qui pleuraient silencieusement de grosses larmes chaudes. Il se sentit extraordinairement ému de ce chagrin.
— Oh ! dit-il avec une voix profonde, grand’mère !
— Eh bien! mon enfant, demanda madame Dambron ?
— Votre petite Marie ! voyez comme elle pleure.
Celte voix douce et sympathique réveilla la jeune fille
comme d'un songe. Elle comprit qu’elle payait mal par sa tristesse l’hospitalité qu’elle allait recevoir, et secouant avec un geste brusque le châle qui l’enveloppait, elle se releva, passa la main dans ses cheveux noirs qui voilaient son front et dit avec son sourire encore navré :
— Non, monsieur Elie, je ne pleure pas.
Et comme malgré elle sa douleur se faisait jour, elle ajouta avec force :
— Je ne veux plus pleurer.
Heureusement pour ce grand chagrin on entrait à Abbeville. Les hautes maisons rouges à balcons de fer ouvragés, les réverbères, les boutiques illuminées, le tapage des voitures, le clic-clac du postillon de madame Uambron, tout cela vint en même temps arracher Marie à elle-même.
On s’arrêta devant la maison que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire et cette médiocrité enchanta l’enfant qui avait craint, avec un sentiment de dignité personnelle au-dessus de son âge, habiter un palais autant peut-être qu’un autre l’eût souhaité.
— • Oh ! madame, dit-elle à madame Dambron en en-
trant dans la salle modeste d’apparence qu’habitait sa protectrice, je crois que je vous aimerai bien.
— Je le crois aussi, ma chère fille, si cela ne dépend que de moi.
Je vous laisse à penser l’orage qui accueillit Elie chez ses parents. Ce ne fut pourtant ni une tempête de cris et de remontrances ; ces sortes de bourrasques se reçoivent ; mais quand l’affaire a été très-chaude, le calme revient bientôt.
Madame Dambron, qui avait tout prévu, voulut sauver son protégé des colères paternelles. Elle l’accompagna, escortée de son fidèle vicaire, comme arrière-garde, parce que M. Eugène de Boreuil respectait volontiers ses avis.
On trouva toute la famille réunie dans le grand salon. Le père s’était posté, en chef de congrès, devant la grande cheminée; autour de lui on voyait enlbel ordre, le supérieur de Beaumetz, M. de Boreuil le père, madame Célestine de Boreuil, quelques alliés de la famille, entre autres, une vieille douairière fort majestueuse qui était là pour l’effet et comme une grave figure de tapisserie.
Quand le coupable entra, escorté par sa grand’mère comme par un gendarme, il se fit un grand silence.
— Approchez, monsieur, dit solennellement Eugène.
— Bien, mon fils, murmura le vieux M. de Boreuil. Continuez.
Elie s’avança l’oreille basse.
— Vous n’ignorez pas, monsieur, les soins que nous vous avons donnés. Vous savez la sollicitude dont vous fûtes toujours entouré. Nous vous avions placé dans une vertueuse maison.
— Sainte maison, souffla la douairière.
— Sainte maison, répéta Eugène comme un écho. Là, vous pouviez former à la fois votre raison, votre cœur, votre intelligence, sous la bannière protectrice de l’Eglise et dans les mains d’hommes qui ne vous eussent laissé oublier ni ce que vous étiez par la naissance, ni ce que vous deviez être par l'éducation, ni les distances qui vous séparent d’autrui, en un mot, rien de ce que vous deviez honorer ou haïr.
— Très-bien, souffla le vieux gentilhomme.
— Je n’ai pas besoin de vous dire que vous venez de commettre une faute immense et que vous avez compromis l’esprit et le nom de votre famille. Le tout pour soutenir la mauvaise cause d’un clampin, d’un mauvais sujet.
— Clampin est peu noble, minauda la douairière.
Elie devint très-rouge à ces dernières paroles ; il avait accepté la mercuriale sans sourciller ; mais, à la vérité, il commençait à souffrir de s’entendre ainsi traiter. Cet enfant avait le respect des amitiés. Insulter Alexis, lui paraissait s’attaquer à lui-même.
— Heureusement, monsieur, continua le père, nous avons obtenu que vous ne soyez pas, comme lui-même, honteusement chassé. Il était juste que certains privilèges vous fussent accordés. Vous allez rentrer au bercail ; voici monsieur le supérieur qui vous ramènera ce soir à Beaumetz.
Le supérieur s’inclina.
— Voyons, mon gendre, avez-vous fini votre petite homélie? demanda tout à coup madame Dambron, entrant dans le discours comme, un boulet dans un monument.
Cela causa un cataclysme. Le gendre rougit, le père du gendre blêmit, Célestine se leva, le supérieur, sans tourner la tête, jeta un regard de côté sur la nouvelle venue, et je dois dire, en historien véridique, que ce regard n’était rien moins que bon. Il jugea bon de prendre la parole.
— Mon enfant, dit-il avec une onction et une douceur qui rendirent tout le monde attentif, même l’impétueuse grand’-mère, mon enfant, à toute courte erreur, il faut accorder le pardon : errare humanum est, c’est le propre de l’humanité d’errer quelquefois dans les méchants chemins; perseverare diabolicum , mais cela deviendrait diabolique d’y persévérer. Nous vous avons appris assez de latin pour que vous compreniez cela tout de suite. Nous vous reprenons sous notre aile, persuadés que nous sommes, que le mauvais exemple seul vous a détourné de la bonne voie. Nous avons retranché la branche pourrie qui confinait à vous, et eût pu gâter votre cœur et votre travail; maintenant, il ne tiendra qu’à vous de redevenir un des piliers de notre maison, plus tard, dans le monde un des apôtres de notre enseignement; en un mot, ce qu’est votre recommandable père. Allons, mon enfant, venez m’embrasser et ne parlons plus de tout cela. Ce petit Alexis était un fruit gâté.
— Embrassez-le, si vous le souhaitez, mon cher supérieur, dit madame Dambron ; c’est un bon garçon qu’Elie. Mais bornez là vos vœux. Elie, veux-tu retourner à Beaumetz ?
— Non, ma grand’mère; j’en suis sorti pour n’y jamais reparaître, comme élève, du moins.
LA TÊTE CODPÉE
Eugène de Boreuil se fâcha, et le supérieur, malgré son empire sur lui-même aussitôt retrouvé, ne put s’empêcher de faire un geste expressif de mécontentement.
— Je me relire donc, dit-il, ma présence n’étant ni désirée, ni nécessaire ; mais c’est un regret et un devoir à la fois que j’accomplis de pronostiquer à ce jeune homme une carrière orageuse loin des voies du Seigneur.
Eugène voulut en vain l’arrêter. Madame Dambron, que ces dernières paroles avaient froissée, se rangea du côté d’Elie avec une décision si nette qu’il ne l’osa point.
Au moment où l’ecclésiastique s’inclinait devant elle :
— Adieu, monsieur, lui dit-elle sèchement ; permettezmoi de ne point accepter, d’une manière absolue, votre pronostic. Nous avons nous-mêmes, l’abbé Clodot et moi, assez de religion pour répondre de l’avenir de mon petitfils, au moins sous ce rapport.
Quand le supérieur fut sorti, Eugène de Boreuil n’y tenant plus :
— Ah ! madame, fit-il, est-ce ainsi que vous défendez sa rébellion et que vous lui faites perdre le respect qu’il nous doit !
— A Dieu ne plaise, mon cher Eugène, que je fasse jamais ce que vous venez de dire ; mais cet enfant est le seul héritier des Dambron, comme il est le seul descendant des de Boreuil. 11 est demeuré à Beaumetz pour vous complaire jusqu’aujourd’hui, c’est-à-dire environ cinq années. Vous permettrez que les Dambron aient aujourd’hui leur voix délibérative, et que leur tour d’opter soit venu. Je désire qu’Elie ne soit point contrarié dans cette circonstance. S’il eût voulu rentrer dans cette pen-
JIQItlZGO t
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sion, je l’y eusse reconduit. 11 s’y refuse, je le défends contre vous. D’ailleurs à quoi bon calomnier son condisciple, je sais toute l’histoire. — Ce sont de braves gens que ces Cormatin, et je trouve mal qu’on attaque un enfant qui n’a insulté personne et qui fait honneur à la maison qui l’a instruit. — Il n’est point besoin de discours, de cérémonie, de fauteuils en rang d’oignons.
— Cependant, madame, firent impatiemment les deux de Boreuil...
— Cependant, vous perdrez ce procès avec moi si vous le plaidez. Je vous jure que, demain, je dépose chez mon notaire un testament qui transporte à mon petit-fils toute ma fortune pour en jouir à ma mort, et, s’il le faut, je lui fais une donation entre-vifs qui l’enrichit à sa majorité.
A Abbeville, c’est là un argument terrible.
Les deux de Boreuil se regardèrent. On savait que le vieux Dambron, en dehors de sa partie de billard, avait terriblement baissé et que sa femme était maîtresse absolue. Célestine tira le pan de l’habit de son époux, et la douairière fit un geste d’apaisement. Madame Dambron était en colère.
— Mais alors, madame, que voulez-vous que j'en fasse? s’écria piteusement Eugène en lançant à son fils un regard lurieux; comment terminera-t-il ses études? je ne puis pourtant le confier à ces philosophes de l’Université qui en feront ce qu’il y a de pire au monde, un librepenseur.
— Est-ce là que le bât vous blesse ? Qu’à cela ne tienne, je le garderai chez moi, il aura tous les maîtres possibles et j’en ferai facilement un bachelier. Je ne prendrai
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même pas la peine de répandre des prospectus dans les campagnes en l’honneur de cette belle œuvre et de mon savoir-faire,
— Vous le voulez, madame, vous le voulez absolument?
— C’est-à-dire que je ne le veux qu’autant que cela fera plaisir à mon pauvre Elie.
— Oh ! grand-mère ! s’écria l’enfant, s’élançant avec sa vigueur et son élan habituel au cou de la vieille dame qui reçut cette charge comme un grenadier, et il l’embrassa à l’étouffer.
— Alors, madame, gardez l’enfant ; à cette seule condition de nous consulter désormais pour sa direction.
— Je le veux bien ; mais je vous préviens que je ne tiendrai pas de tels lits de justice pour les arrêts à prendre. Elie, embrasse tes parents, et toi, Célestine, fais-moi l’amitié de faire porter chez moi le saint frusquin de ce pauvre garçon.
Je n’ai pas besoin de dire qu’Elie n’obtint de personne le baiser de paix. Madame de Boreuil tourna la tête d’un autre côté, Eugène lui dit :
— Vous plaisantez, je crois ! d’un petit air Louis XIV.
Quant au grand-père de Boreuil, il lui souffla tout bas :
— Tâchez de ne pas devenir par trop Dambron, mon petit Elie.
C’est ainsi que le lendemain à déjeuner, Elie et Marie se retrouvèrent en présence, ayant entre eux la grande madame Dambron avec la mine un peu sévère, car elle n’était pas femme à s’abuser sur la scène de la veille où elle avait cassé toutes les vitres.
Marie avait pris son parti et ne pleurait plus. Elle avait été droit à Elie comme à son seul camarade dans cette immense maison. Cela n’avait pas peu embarrassé le jeune garçon, qui ne savait que penser de ces enfantillages ayant encore la tête prise par les paroles sérieuses et le tête-àtête du jardin.
Heureusement, à midi, les sœurs du couvent voisin vinrent chercher la jeune fille.
Tous ensemble la conduisirent à sa nouvelle demeure. On leur montra les longs dortoirs cirés, les lits blancs, les vastes jardins monastiques, on leur fit visiter la chapelle tout ornée de fleurs en papier découpé et d’ouvrages de tapisserie, de broderie ou d’aiguille qui eussent lassé la patience d'une fée.
Les jeunes filles se promenaient, groupées dans la cour sablée, causant avec mille inflexions de voix aiguës et jouant déjà à ces jeux mignons de la minauderie qui préparent les plus habiles aux rôles de grandes coquettes pour l’avenir.
Je ne sais rien de moins séduisant que ces robes noires, je pourrais dire fourreaux dont on affuble, sous prétexte d’uniforme, ces êtres sans sexe et sans tournure que sont d’ordinaire les jeunes filles de douze à quinze ans.
C’est à la fois triste et laid à faire peur. Ajoutez ces façons gauches et maladroites qui leur sont propres, ces visages où le sourire grimace sous les bandeaux plats, les mains rouges au bout des manches de lustrine usée, la démarche garçonnière si je puis dire, et les gestes heurtés.
Tout concourt au désenchantement et il faut toute l’imagination des choses de l’avenir, toute la comparaison des choses présentes pour croire que de ces laides chrysalides sortiront ces fleurs épanouies des bals qui, sous les lustres, quelques années plus tard, prendront aux camélias leurs tons de chair merveilleux, aux roses leurs coloris, et leur sourire à ce divin élément que Dieu a mis dans l’humanité, qu’on ne voit qu’en elles et qui est leur vrai charme.
Quand on amena vêtue de la robe de bure et de la longue pèlerine, Marie Cormatin à madame Dâmbron et à Elie, elle eût changé de visage qu’elle n’eût pas semblé * plus différente à leurs yeux. Sous ses habits de paysanne qui l’avaient toujours vêtue, elle était à l’aise du moins ; son allure un peu sauvage gardait je ne sais quoi de libre, et ses cheveux ébouriffés, ses grands yeux à fleur de tête,
ses lèvres rouges donnaient à son apparence quelque chose (le hardi qui n’était pas sans charmes.
Tout cela sous la bure avait disparu. Il ne restait qu’une enfant terne, laide et honteuse, comme si on l’eût vue en un costume défendu.
— Tu n’es pas belle, ma pauvre 011e, dit madame Dambron, mais ces choses-là ça revient, trop quelquefois, chez les jeunes personnes.
Marie leva sur Elie un regard triste qui voulait dire :
— Est-ce bien vrai que vous aussi vous me trouvez affreuse?
Ce regard était si expressif et si doux que dans toute cette petite créature fagottée et vilaine, Elie ne comprit que lui seul.
— Si vous vous ennuyez, lui dit-il tout bas, faites-le nous savoir, ma grand’mère vous écrira. Si vous avez quelque chose de secret à faire savoir à votre mère et à Alexis, vous me le ferez connaître par une croix sur la lettre. Je trouverai moyen de vous satisfaire.
Il tira de sa poche un charmant nécessaire de travail et d’études qu’il avait acheté de ses économies. Tous les objets en étaient marqués au chiffre de Marie Cormatin.
— Tenez, lui dit-il, j’ai entendu dire que cela était fort utile dans les pensionnats et ma grand’mère n’y a point songé.
Elle eut dans les yeux des larmes joyeuses.
— Vous me gâtez, mon petit frère, lui dit-elle.
A partir de ce moment, elle fut prisonnière. Quand l’envie de pleurer la prit par trop à la gorge, elle regardait par dessus les toits voisins les hautes façades de la maison
de madame Dambron. Il y avait au quatrième étage des mansardes, une petite fenêtre derrière laquelle on apercevait Elie courbé sur ses livres.
Ni madame Dambron ni l’abbé Clodot, aucune des personnes de l’intimité de la maison ne purent deviner le motif qui fit choisir à l’étudiant cette chambre froide et nue, dont le carreau manquait par endroits.
Il n’eût pu le dire lui-même, quoiqu’il fût bien forcé de s’avouer dans sa conscience un fait assez explicatif. — En parcourant les jardins du couvent, Elie avait aperçu cette fenêtre, et comme il est généralement acquis que l’on est vu d'une croisée tout aussi bien qu’on y voit, il avait noté cette observation.
Le soir même il avait expérimenté et assisté à tous les exercices des pensionnaires du couvent jouant sous les grands arbres. Il avait aisément distingué dans un coin, piteusement assise, la pauvre campagnarde, toute dépaysée et songeant à la liberté des champs. Cela lui fit comme un serrement de cœur de la contempler ainsi à distance, s’ennuyant et pleurant, sans pouvoir s'approcher pour la consoler.
Le lendemain, il transporta dans cette mansarde tous ses livres, une table de travail, un fauteuil de cuir et sa petite lampe, sur laquelle il avait, sans trop se l’oser confier, des projets télégraphiques.
Heureusement madame Dambron eut pitié de ce reclus qui se fût fait dévorer par les rats plutôt que de changer de domicile. Elle arriva escortée de tapissiers qui donnèrent à ce grenier un air assez décent.
Elie remplit la gouttière de terre végétale, tendit des
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ficelles le long du toit, planta des graines de clématites et de capucines, de clématites surtout, et, trois jours après, il put, grâce aux chaudes ardoises et à l’humidité de la nuit, voir pointer les jeunes pousses de ce jardin suspendu.
La gouttière était large, la végétation prit des proportions énormes et les grappes de capucines rouges tombèrent bientôt en astragales et en festons ainsi que des draperies de verdure jusqu’au second de la maison ; mais, comme ce second était vide ainsi qu’une écaille de noix, puisque c’était là les anciens magasins où nul n’entrait jamais, personne n’en prit souci et la nature en fut pour ses pendentifs.
Pourtant, vous devez penser, mon cher lecteur, que lorsqu’un couvent de nonnes et de pensionnaires voit un événement aussi grave que cette floraison subite se produire au faîte d’une maison, il y a du vacarme dans Landerneau.
Ce fut une semaine l’événement de la maison et dès-lors on nota chaque jour l’accroissement de ces feuillages avec autant de soins que s’ils fussent descendus du paradis.
D’ailleurs Elie n’était point sans apporter à sa curiosité une grande discrétion. Jamais il n’apparaissait à heure fixe, jamais il ne séjournait en des poses mélancoliques, accoudé à ce bienheureux observatoire.
Il était trop embarrassé d’ailleurs quand il sentait les regards de deux cents jeunes filles fixés sur lui et il battait en retraite, après avoir arrosé son jardin.
Tout passe, tout lasse, on devint en deux mois indiffé-
rent à cette verdure ; seulement, grâce à elle, Marie avait reconnu l’ami de son frère.
Le cloître n'a point d’enchantements ; en eût-il, la liberté en possède toujours de plus grands. Marie ne sortait jamais. On avait introduit dans le pensionnat, sous le patronage de l’abbé Clodot, madame Dambron et son fils ; une fois la jeune fille installée, pareille faveur devint impossible, surtout pour Elie, dont le menton commençait à se couvrir d’un duvet dangereux.
Quelquefois la protectrice de Marie Cormatin vint au parloir pour lui apporter quelques chatteries friandes dont les jeunes filles font volontiers partage. Mais ne voulant pas exciter en elle des regrets inutiles et des pensées périlleuses pour cette nouvelle recluse, elle évitait de lui parler plus longtemps de sa mère et d’Alexis. Souvent elle faisait l’éloge d’Elie.
— C’est un bon garçon, disait-elle, et plus travailleur que je ne l'aurais cru, il ne bouge de sa mansarde. Vous le verrez aux vacances, ma mignonne ; vous jugerez qu’il a beaucoup grandi. Et puis il devient sérieux et cesse d’être enfant.
La pauvrette n’osait dire que chaque matin elle échangeait avec Elie un sourire ; que dans la récréation qui termine les longues soirées de juillet, elle avait un phare qui la tirait de l’ennui, de la prison, qui l’intéressait : la lampe de l’étudiant.
Elle restait alors songeuse, occupée, pensant à l’avenir, à une foule de choses très-sérieuses où se trouvaient constamment mêlés sa mère, Alexis, Elie et madame Dambron.
Pendant ce temps les phalènes venaient brûler leurs
ailes par la fenêtre toute grande ouverte à cette lampe, derrière laquelle Elie relégué dans l'ombre, reconnaissait distinctement parmi ces fantômes noirs que le crépuscule enveloppait d’un voile toujours plus épais la forme incertaine de Marie Cormatin.
Elle avait, ainsi que nous l’avons dit plus haut, adopté un banc sous un acacia couvert de fleurs, d’où elle était facilement visible de notre observatoire. Vous pourriez croire qu’elle était rêveuse et mélancolique ; nullement.
Jamais enfant, lorsqu’elle fut acclimatée à cette froide vie de recluse, à cette règle un peu sévère, n’eut plus d’pxpansion et de gaîté ! Ce témoin muet de ses jeux, cet ami qui assistait à son existence, suffisait à l’écarter de la tristesse.
Une fois seulement, madame Dambron avait emmené Elie passer quelques jours à la campagne. La fenêtre resta fermée, les pistils blancs de la clématite et les grandes feuilles des capucines furent visiblement altérés.
Ces jours-là, il manqua beaucoup à la pensionnaire. Elle fut triste et inquiète la première journée ; la deuxième, elle pleura toute une longue récréation.
La sœur qui présidait aux jeux s’aperçut de ces larmes et lui en demanda la raison avec sollicitude.
— Laissez, dit-elle, ma sœur, cela me fait plaisir de pleurer.
Ce troisième jour, Elie arrivait à cheval, ennuyé, disaitil, des champs ; il montait, il volait plutôt à sa mansarde, ouvrait sa fenêtre comme si une tempête en eût poussé les carreaux. Marie, qui avait les yeux gros et les joues sillonnées, se leva tout d’un coup de son banc avec un sou- ,
pir de satisfaction si bruyant, presque un petit cri de joie, que la sœur, qui continuait à l’entretenir et à lui parler des douleurs intimes et inédites de l’existence, en fut toute déferrée.
Madame Dambron disait au même instant :
— Mon Elie est un fier travailleur !
Et la sœur murmurait :
— Mademoiselle Gormatin est singulièrement fantasque !
Etait-ce là de l’amour? Est-ce qu’à quinze ans le cœur a de tels réveils ? Beaucoup de mes lectrices diront que’ j’exagère ou que mes héros sont héros de serre-chaude, trop précoces pour être intéressants. Je ne dirai qu’une seule chose pour défendre cette simple histoire. C’est que l’amitié est une passion de tous les âges, et qu’à cet âge de quinze années les limites qui la séparent de l’amour sont indécises et mal réglées. Si donc je semble marcher j arfois sur ce terrain dangereux, qu’on me pardonne mes excursions comme on fait aux chasseurs pris sur un terrain de chasse défendu, mais où l’on ne trouve point de poteaux de réserve.
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Il y a environ six lieues d’Ailly-sur-Somme à Abbeville.
Alexis Cormatin venait trois fois par semaine, à pied, prendre chez un professeur une longue leçon qui le mit à même d’arriver dispos et confiant aux examens.
Il trouvait là Elie de Boreuil et la bonne entente de ces jeunes gens ne faisait que s’accroître à cause de la confiance et de la confraternité de goûts et d’éludes. Souvent le jeune Cormatin dînait chez madame Dambron et le soir Elie le reconduisait le long de la Somme pendant une bonne lieue, au milieu des prairies en pleine fenaison.
Ils avaient alors d’interminables conversations sur tous les problèmes de l’avenir et de l’humanité.
Alexis se croyait une graine de philosophe stoïque, à la condition toutefois de suivre en tout l’impulsion de sa nature nerveuse et de s'affliger outre mesure ou de s’égayer de même de tous les petits événements qui le pouvaient atteindre dans le cercle encore restreint de sa vie.
11 avait décidément adopté l’idée d'étre un jour médecin,
et il attendait impatiemment l’heure où le diplôme obtenu lui permettrait de commencer ces délicates études.
Au physique, sa constitution se développait peu à peu par ces rudes exercices ; c'était toujours la même figure pâle et souffreteuse, un peu jaune ; mais dans les poumons l’air vivifiant courait avec moins d’obstacles, et madame Cormatin, heureuse de ce changement, ne s’effrayait pas de ces longues courses.
Inutile de dire que madame Dambron payait ces leçons coûteuses. Alexis pénétrait quelquefois dans le sanctuaire mansardé d’Elie mais jamais son condisciple ne l’instruisit du spectacle dont on jouissait de sa fenêtre ; au contraire, il choisit de préférence pour'les visites de son ami les heures où les bruyantes récréations des jeunes filles n’avaient pas lieu, afin de ne pas attirer sur elles son attention et sur lui ses questions.
Dans le principe ce fut par un sentiment intime et secret qu’il n’analysait point, qu’il demeura muet à cet égard ; plus tard, ayant rougi de son manque de confiance, ce fut pour n’avoir pas à s’expliquer sur celte discrétion singulière.
C’était en 1848 que s’agitaient ces petits événements. La grande effervescence de cette époque avait gagné jusqu’à ces jeunes têtes qui chantaient comme les gardes nationaux, comme les vieillards et les mères patriotiques, leur couplet de la Marseillaise :
Nous entrerons dans la carrière
Quand nos aînés n’y seront plus ! .
. Quand je dis qu’ils le chantaient, ils le criaient à tue-tête
LA TÊTE CODPÉE 113
avec une fureur merveilleuse, au grand déplaisir de bien des parents effrayés de la tranquille province, qui se voyaient avoir enfanté des enthousiastes, des énergumènes, des Marats au petit pied. Ces parents-là prenaient au sérieux la chose, tremblant d’avance que cela ne durât, et avaient les attitudes désolées de poules ayant couvé des canards et les regardant se mettre à l’eau.
On sortait des journées de juin, et toutes les idées de mondes nouveaux, de rénovation Sociale étaient encore à l’ordre du jour.
Nos deux rhétoriciens profitant de leur liberté même, de la confiance de madame Dambron, qui avait bien autre chose en tête que d’écouter leurs propos, lisaient tous les livres d’économie sociale qui leur tombaient sous la main. . ,
Le phalanstère les avait séduits, l’Icarie leur avait convenu. Il n’y a pas de générosité folle pour la jeunesse, point de renoncement assez absolu. Tous les efforts, elle est capable de les faire, toutes les sottises un peu nobles, elle ne demande qu’à les accomplir.
Les mots qu’à cette époque on lisait sur tous les murs : Liberté, Égalité, Fraternité, leur semblaient les plus beaux de la langue, et la chose qu’ils exprimaient la plus juste et la plus souhaitable, la plus exigible, disons-le comme eux-mêmes.
Ils venaient de dévorer en cachette, comme si c’eût été un mauvais livre (et, en effet, quel livre plus épouvantable aux yeux d’Eugène de Boreuil) les Girondins, de Lamartine, qu’un cabinet de lecture leur avait loués.
Alexis avait apporté volume à volume cette merveilleuse et enivrante pâture dans la chambrette d’Elie.
Et là, les yeux brillants, les joues enflammées, l’un après l’autre, ils en avaient fait la lecture à haute voix. Tous ces caractères, grandis encore, si c’est possible, par la plume de l’illustre poète et parés de tout l’éclat de sa propre imagination, leur apparurent comme une incarnation des demi-dieux antiques.
Quelque chose de laf flamme immortelle leur sembla avoir éclairé ces âmes qui voulaient régénérer l’univers. Seulement ils n’étaient pas d’accord sur les héros qu’il leur fallait choisir.
Elie prenait les siens parmi les Girondins, humains, doux et éloquents ; Alexis les cherchait parmi les Montagnards, âpres, inflexibles et convaincus, se croyant infaillibles et mourant pour leurs convictions.
Pendant qu’ils agitaient entre eux ces grandes questions d’immortalité# madame Dambron courait la ville avec son fidèle abbé Clodot, réveillant les dévouements à la foi qui lui semblaient tièclcs et les opposant aux débordements des passions politiques.
Son gendre la secondait de son mieux, se demandant comment, dans une femme si convaincue, il pouvait y avoir de si grandes divergences de conduite. On la citait comme un modèle de piété et d’idées sages.
Les vacances arrivaient rapidement dans des jours si fort occupés. Le 15 août ouvrit les portes du couvent et madame Dambron ramena chez elle Marie Cormalin grandie, maigrie encore, mais surtout pâlie par la réclusion. Son teint hâlé avait fait place à des teintes de peau plus
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fraîches, ses mains noires et ses doigts noueux s’étaient allongés dans l’oisiveté. Son corsage commençait lui-même à changer ses formes osseuses et plates contre des contours plus arrondis.
Ses yeux hardis et toujours clairs n’avaient plus la même expression : pour peu qu’on les regardât en face, ils se voilaient de leurs paupières. Elle ne riait plus bruyamment et rougissait souvent.
Lorsqu’elle se retrouva en présence d’Elie dans le salon de sa grand’mère, elle devint d’abord aussi pâle qu’il l’était lui-même, le considérant pour y chercher des changements qui s’étaient opérés en lui comme en elle-même, oubliant de lui tendre la main comme autrefois.
Elle le regarda le premier, oubliant son frère qui se trouvait là et qui attendait impatiemment qu’il lui fût permis d’embrasser sa petite Marie. Ce ne fut que quelques secondes plus tard qu’elle s’aperçut de sa méprise et qu’elle s’élança rouge et confuse dans les bras d’Alexis.
Elie était demeuré à sa place, ayant d’un seul regard observé comme son amie avait changé, et ce mot, plein d’innocence dans sa pensée, voulait dire tant de choses ! Il semblait qu’elle eût les ailes d’un ange pendues à ses épaules tant il eut les yeux ravis de plaisir.
Lorsque Marie vint enfin à lui souriante et le visage encore rougissant pour lui donner ce bonjour que tant de fois depuis trois mois ils s’étaient tacitement envoyé, sa main tendue tremblait tellement que, sans la révolution de 48, qui était une bête noire fort occupante, madame Dambron n’eût pas manqué d° s’en apercevoir.
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il 6 LA TÈTE COUPÉE
— Bonjour, Monsieur Elie, dit-elle, je vous trouve grandi encore depuis que je ne vous ai vu.
Ce mot était un délicieux mensonge dans celte bouche qui dissimulait la pensée pour la première lois ; Elie baissa les yeux pour ne point laisser sa joie rayonner.
— Embrasse-le donc, Marie ! dit Alexis en la poussant vers son ami ; il n’est pas fier, va !
Ce mot les fit rire tous les trois ; mais il fallut bien avancer, et Elie embrassa la pensionnaire sur les cheveux.
L’âme, comme la terre, a son printemps. Comme une clé magique et mystérieuse, ce baiser ouvrit les portes de l’idéal à ce grand jeune homme un peu dégingandé qui tenait entre ses bras une petite pensionnaire vêtue de bure et enrubannée du cordon de sagesse.
Cela seul suffirait à démontrer l’immatérialité de cette âme, une affection ainsi dégagée de tout désir et apportant les plus fraîches, les plus pures de toutes les sensations.
Ce baiser ne dura qu’une seconde, et pourtant Elie y pensa longtemps comme de la plus délicieuse impression qu’il eût jamais ressentie.
L’air lui sembla un moment plein de parfums inconnus, la vie lui sourit et il lui sembla qu’il aimait à ce moment avec toutes ses facultés, sa grand’mère et son ami euxmêmes. Aussi, demeura-t-il pendant tout le repas comme effarouché et tout absorbé dans sa pensée.
Pendant qu’on apprêtait la grande calèche de madame Dambron pour reconduire Marie à sa mère, Alexis entraîna son ami et sa sœur dans le fameux retiro d’Elie.
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— Tiens, dit-il à Marie, voilà où nous perchons. C’est affreux, c’est haut comme les tours de Saint Vulfrand. On ne voit que les toits. C’estégal, Elie a choisi cette chambre parmi toutes les autres pour que son travail y soit moins troublé. Le collège n’avait pas de pareils ermitages ; au moins nous voyons les champs là-bas, la verdure, que sais-je !
— Mais, dit la jeune fille en s’approchant de la fenêtre, il me semble que la verdure ne manque pas ici et que voilà un véritable jardin
— C’est ma foi vrai, que c’est gentil ; je ne l’avais jamais si bien vu. Nous avons bien autre chose à faire qu’à regarder par les croisées.
Cela fit rougir à la fois Elie et Marie; mais la nuit allait venir, et Alexis ne s’en aperçut point.
La jeune fille se pencha hors de la fenêtre à l’instant où elle ne se crut pas observée et cueillit une touffe de clématites et de volubilis avec tant de précipitation, qu’elle arracha les lianes légères qui les retenaient à leur filet de cordes.
Elie accourut.
— Oh ! Monsieur Elie! dit Marie d’une voix émue, j’ai arraché vos fleurs.
— Elles n’ont plus de raison d’exister, répondit-il avec
un sourire. ,
Il se penchait pour détruire ce fameux jardin suspendu lorsque la jeune fille l’arrêta avec deux larmes dans les yeux.
Ils ne s’en dirent pas davantage ce soir-là. •
N’était-ce pas un gros poème?
Lorsque Marie habita la petite maison d’Ailly-sur- Somme, le courageux Elie, l’infatigable piocheur de la mansarde, fut pris d’une fièvre d’agitation singulière. On le rencontrait à tout instant dans les longs corridors de l’ancienne fabrique, courant après l’ineonnu, l’air alïairé, l’esprit au dehors et assez semblable, dans ses dispositions morales, sauf l’irrespectueuse comparaison, à ces chiens qui aboient à la lune.
Alexis continua ses visites hebdomadaires. La première fois, il trouva son ami qui avait transporté ses pénates au rez-de-chaussée, du côté opposé.
— Eh bien ! lui dit-il, tu as déménagé. Je croyais que tu te plaisais tant là-haut?
— Il y fait humide...
— Humide ! au cinquième étage, dans une mansarde, où l’on étoufferait sans la fenêtre ouverte.
— Et puis, c’est si triste !
— Triste ! î Mais tu disais souvent que l’on voit de là le ciel entier et la cime des arbres, que le vent de mer y passe au moment de la marée. Tu ajoutais que là nous ne
serions jamais dérangés dans nos lectures secrètes. Quel capricieux jeune homme ! !
Elie, sentant sa cause mauvaise, gardait le silence.
Le soir, il accompagna son ami jusqu’en vue d’Aillysur-Somme.
Il avait animé la conversation au point de tromper Alexis sur les distances.
— Viens donc coucher à Ailly, lui dit celui-ci lorsqu’il s’aperçut de la proximité de sa demeure.
— Non, dit Elie, ma grand-mère serait inquiète.
Il n’osa point s’avancer davantage ce jour-là.
Le voyage suivant, il dit à sa grand-mère :
— Si je ne reviens pas ce soir, ne t’inquiète point, j’ai envie de pêcher des écrevisses dans la rivière, au pont d’Ailly, demain matin. C’est chose convenue avec Alexis.
A dîner, madame Dambrom leur souhaita une bonne pêche.
— Quelle pêche ? demanda Alexis.
— Mais, la pêche aux écrevisses ! celle de demain, au pont d’Ailly.
Elie était cramoisi de honte et d’impatience ; son ami s’en aperçut à temps et crut que c’était là un caprice dont on ne l’avait pas prévenu.
— Ah oui ! fit-il, nous vous enverrons les plus belles, Madame.
Chemin faisant il dit à Elie.
— Ah çà ! pourquoi ne m’avais-tu pas dit que tu venais pêcher des écrevisses avec moi, au pont d’Ailly? D’où vient ce goût subit et mystérieux pour la pèche que tu m’as dit ne pouvoir sentir? Pourquoi surtout choisir celle des éere-
visses, une promenade dans l’eau jusqu’aux genoux avec la distraction de soulever de grosses pierres, et l’agrément de se faire pincer les doigts par d’horribles bêtes. Tu sais que c’est ton opinion que j’exprime ici parce que pour moi j’aime beaucoup cet exercice-là.
— Ma foi ! dit Elie, j’ai voulu savoir si c’est aussi amusant que tu le dis, et je t’en aurais fait la surprise chemin faisant.
Ce jour-là donc les étudiants allèrent jusqu’au village.
Ce fut une grande fête pour madame Gormatin que l’arrivée d’Elie. Le soir on fit des crêpes, on joua aux cartes, et le lendemain, à six heures du matin, tout le monde était sur pied, disposé à la pêche, même les dames qui avaient tenu à être de la partie.
Elie avait recouvré toute sa sérénité, son esprit, sa bonne humeur. Il se chargea du panier aux provisions, car on avait décidé que la promenade durerait toute la journée.
Cette journée promettait d’être magnifique. Le soleil de septembre se levait au milieu de brouillards roses et les chassait devant lui. La rosée inondait les chemins renvoyant au ciel la lumière qu’elle en recevait. C’était une fête complète de tous les êtres tant on entendait dans les buissons et dans les herbes de bruits.de chansons, de murmures.
On arriva en suivant les bords d’une petite rivière qui vient se perdre dans la Somme à un moulin pittoresquement à cheval sur le cours d’eau.
11 était situé dans un îlot et régissait le courant de ses deux barrages. C’était, à la vérité, le plus charmant
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endroit qu’on pût rêver. A droite et à gauche s’étendaient deux vastes prairies littéralement couvertes de fleurs et de hautes herbes. L’eau tombait des barrages en mince cascade et filtrait à travers les planches disjointes et moisies en un filet capricieux.
Elle formait au pied de ces barrages une sorte de cirque de vingt pieds de diamètre environ dont le fond était de gravier, de sable et de grosses pierres recouverts de dix pouces par le flot, mais un flot si clair qu’on l’entendait pour ainsi dire sans le voir.
Au-dessous la rivière prenait en revanche de la profondeur. Les berges étaient hautes et revêtues de buissons d’épines et d’osiers difficiles, dont les loutres faisaient volontiers leurs retraites.
Sur les bords, des myosotis en quantités prodigieuses et tout autour de l’ile du moulin, dans les eaux dormantes que retenait l’écluse, des fleurs d’eau dormant sur leurs larges feuilles plates.
— Jamais nous ne serons mieux qu’à cette place ! s’écria madame Cormatin, déjeunons.
On déjeuna gaîment, à demi-ensevelis dans l’herbe.
Elie regardait Marie, oubliant de manger et de boire, l'écoutant rire et parler et ne se souciant d’autre chose.
Quand on eut dévoré le pâté et la volaille froide avec le pain frais du moulin, Alexis s’écria que le moment était venu de commencer la pêche, et il donna le premier l’exemple en ôtant sa chaussure et en entrant dans l’eau jusqu’aux cuisses. Elie eût bien voulu demeurer auprès des dames qui brodaient sur la rive, mais son ami fut impitoyable.
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— Tu as voulu pécher, lui cria-t-il, pêche donc!
Et il soulevait en parlant ainsi de grosses pierres au milieu du courant d’où le crustacé s’échappait en nageant de son mieux et se fourrant dans le sable lorsqu’il le pouvait. Au bout d’un instant le jeune homme poussait des cris de plaisir et avait oublié Elie qui, planté dans le milieu de la rivière, regardait tantôt l’eau couler, tantôt Marie qui lui souriait, et ne songeait pas plus aux écrevisses qu’aux baleines de la baie d’Hudson.
Il parait qu’il s’ennuyait même assez, et que ses regards étaient suppliants, puisque la jeune fille jugea à propos de lui venir en aide.
— Maman, dit-elle, j’ai assez brodé, je veux pêcher aussi.
En un moment elle eut retiré bas et souliers, et s’avança,
timide et incertaine, vers Elie, marchant dans le sable mouvant et relevant sa jupe noire jusqu’aux genoux.
— Eh bienl dit-elle, est-ce ainsi que vous prenez du poisson? Je vais tenir votre sac, soulevez un peu cette grosse roche ; je suis sûre qu’il y a là quelque monstre d’eau douce.
Elie, à cette douce voix, eût en vérité soulevé le mont Ossa et l’eût placé sur le mont Pélion, ni plus ni moins qu’un morceau de sucre.
Il obéit et fut récompensé par une énorme écrevisse, qui le pinça jusqu’au sang. Gela lui était en vérité bien égal.
La partie continua dès lors. Marie poussait des cris perçants et sautait de peur dans l’eau, quand les crustacés lui frôlaient une jambe, mais c’étaient alors des courses et des joies effrénées après les fuyards.
Cependant quand il n’y eut plus de pierres à soulever, Alexis qui, décidément, était le moins heureux des trois, probablement parce qu’il n’ébranlait pas les plus grosses pierres et qu’il était tout seul à sa besogne, Alexis s’était dirigé vers l’écluse et cherchait quelques victimes au pied des vieilles vannes. — A l’instant où, loin de là, Elie fouillait le dessous des berges il souleva sans le vouloir la barre qui retenait la grosse vanne. L’eau se précipita sur lui avec une force irrésistible, il eut à peine le temps de se cramponner au barrage et de laisser le premier flot s’écouler.
Ce flot glissa comme une flèche jusqu'aux pieds de Marie Cormatin qu’il jeta à terre et poussa en quelques secondes jusque dans les eaux profondes où elle disparut. Elie qui se trouvait du côté opposé à la vanne ainsi ouverte, sentit seulement le reflux et se retourna.
Madame Cormatin s’était écartée pour cueillir des herbes médicinales dans la prairie. Le jeune homme aperçut pendant la durée d’un éclair le pan de la robe de Marie au moment même où elle disparaissait, et poussa un cri terrible.
Elie ne savait pas nager, mais nous avons dit quelle nature énergique et violente était la sienne. Il s’élança vers l’endroit où la jeune fille avait disparu et, sans calculer, en aveugle qui ne voit pas l’abîme, en avare qui voit sombrer sa cassette, il se précipita.
La rivière pouvait avoir en cet endroit dix pieds de profondeur. 11 disparut entièrement et l’eau reforma sur la tête de ces deux malheureux ses grands cercles tranquilles.
Au bout d’une minute on vit Elie reparaître à demi-suffoqué, s’accrochant où il pouvait et s’aidant des assises de la terre, des racines qui .cédaient sous ses efforts ; par un prodige de force et d’énergie, il était remonté. 11 tenait Marie par le bras. Marie évanouie et aussi pâle que les nénuphars de la rive. Lorsqu’il sentit son bras trouver une résistanee et qu’il comprit que le danger était enfin passé, il poussa un cri rauque, un appel au secours, le premier.
Tout cela s’était fait en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, et quand madame Cormatin, attirée par le bruit des eaux mugissantes, accourut sur le bord, elle put le voir suspendu à la racine d’un saule, sans voix, et ne pouvant plus appeler que du geste.
Les meuniers étaient sortis en toute hâte au bruit de l’eau qui s’échappait croyant à une rupture du barrage. Ils aidèrent à remonter Marie et attirèrent à eux son sauveur dont le saisissement était encore assez puissant pour
le priver de ses sens. H regardait la jeune fille fixement, comme agité d’un mauvais rêve.
Alexis en avait été quitte ponr un bain prolongé et rafraîchissant. Les couvertures de la meunière, un grand fagot qu’on fit brûler dans l’âtre, un peu de vinaigre qu’on lui fit respirer, suffirent pour tirer Marie de son évanouissement. ,
Il fallut demeurer couché jusqu’à ce que les habits de coutil fussent secs, et bientôt la gaîté revint. Le soir on partagea la soupe aux choux et le petit salé du moulin ; on but à la ^anté des hôtes le vin qu’on avait apporté et le cidre qu’ou trouva là. La fête ne fut qu’un instant interrompue par cet accident, mais les regards qu’échangèrent tout ce jour Marie et Elie, furent si profonds et si expressifs qu’on eût facilement deviné qu’ils s’étaient compris.
Pour madame Cormatin, elle n’avait pas soupçonné le danger dans toute son étendue, ne sachant pas la rivière aussi profonde. Elle avait embrassé maternellement Elie, en lui disant :
— Merci, mon cher enfant, de t’étre ainsi jeté à l’eau pour ma fille. C’est pourtant la faute à cet étourdi d’Alexis ! Heureusement, tu n’as pas perdu pied, je pense, et puis tu sais nager, n’est-il pas vrai?
Elie ne répondit point.
La nuit suivante, par suite de sa peur et du refroidissement subit, Marie eut une fièvre violente, accompagnée d’un peu de délire ; elle appelait Elie à grands cris. Le médecin conseilla le repos et quelque tisanes.
On dut la veiller quelques nuits. Alexis écrivit à son ami qu’il ne pouvait aller à Abbeville à cause de la mala-
die de sa sœur. Il exagéra sans doute un peu comme on est en général porté à le faire ; toujours est-il qu’au reçu de cette lettre, Elie, tout pâle et tout tremblant, s’en vint trouver madame Dambron.
— Marie Cormatin est malade, dit-il, très-malade même ; je vais partir à l’instant pour Ailly.
11 montra les quelques lignes écrites à la hâte par Alexis.
— Allons, dit la vieille dame, je ne vois pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter ; pourtant, dis qu’on allèle la calèche, je vais aller à Ailly. Tu me feras le plaisir de rester ici ; la présence d’un garçon de quinze ans au pied du lit d’une jeune fille n’est pas nécessaire ; tu serais plutôt gênant, mon garçon.
Quand madame Dambron avait parlé, les objections n’étaient qu’inutiles. Cinq minutes après, elle montait en voiture, laissant Elie livré au plus profond désespoir qu’il eût encore éprouvé. Il n’osait pas désobéir à sa grand’mère en allant malgré ses ordres à Ailly.
D’un autre côté, demeurer à Abbeville lui parut impossible dans la situation d’esprit où il se trouvait.
11 prit donc sa course à travers champs. Cette fièvre dont souffrait Marie Cormatin semblait avoir envahi ses propres veines.
Ses tempes battaient fort et vite ; toutes sortes de laids fantômes, d’idées de cimetière, de chants de mort lui traversaient l’esprit. Il s’en allait au travers des grandes prairies marécageuses, traversant les rares villages à toute course, en homme qui va chercher le médecin ou le prêtre, mordu au cœur par le chagrin, l’anxiété. A neuf heures du
LA TÊTE CODPÉE 127 ^
soir, il se trouva à l’endroit même où l’enfant était tombée à l’eau.
Il était souillé de boue de la tête aux pieds, il était haletant ; il le reconnut, cet endroit, il le reconnut comme s’il l’eût vu dans un songe, le moulin tournant doucement dans l’ombre sa grosse rou'e noire où des goutelettes d’eau scintillaient comme des diamants. L’endroit où il avait plongé pour ressaisir Marie demeurait à celte heure sous les branches pendantes des saules exposé aux rayons obliques de la lune qui couraient bleuâtres sur les flots.
Le profond silence de la nature, ses dispositions d’esprit, amenèrent devant ses yeux une singulière hallucination.
Il crut voir émerger de la rivière comme une forme d’abord indécise et vaporeuse, vêtue d’une longue robe • blanche et glissant plutôt que marchant ; elle venait à lui, le contemplant avec de grands yeux noirs, tristes comme la nuit elle-même, beaux comme doivent l’être les yeux des créatures immatérielles qui voient à travers l’espace et l’éternité. Elle avait les mains croisées, diaphanes et presque lumineuses. Il reconnut Marie et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Elle est morte, bien sûr, se disait-il, sans quoi Dieu ne m’enverrait point un tel avertissement. Pauvre Marie !
Oh ! que j’ai de peine, mon Dieu ! Que j’ai de douleur !...
Pauvre Marie 1
Il descendit machinalement la petite rivière qui conduisait proche de la maisonnette de madame Cormalin.
Une lumière brillait à la fenêtre de la chambre à coucher.
128 LA TÊTE COOPÊE
Marie occcupait le lit de sa mère. 11 entendit la voix un peu rude de madame Dambron,sans, toutefois, distinguer les paroles ; mais il lui parut que la voix était gaie. Madame Gormatin allait et venait par la chambre. Il se cacha de peur d’être aperçu.
— Allons, se dit- il, Dieu soit loué! elle n’est pas
morte. - . . .
Malheureusement pour lui, Alexis qui revenait du village, le prit au milieu de ses précautions.
— Que diable fais-tu là? lui dit-il, et pourquoi n’entrestu pas ?
Elie ne sut que répondre. Il était fait comme un voleur. La défense à avouer et surtout la défense enfreinte étaient deux choses difficiles à dire. Il balbutia quelques prétextes et se laissa entraîner par Alexis, ne pouvant guère faire autrement.
Comme il entrait dans la maison, il rencontra madame Dambron qui allait remonter en voiture.
— Tenez, dit-elle avec bonne humeur à madame Cormalin, voilà mon Antilope, qui galope les grands chemins, je lui avais défendu de venir, et le voilà néanmoins. Je vous demande un peu pourquoi. Je t’aurais grondé, mauvais sujet, mais j’ai appris que tu t’étais jeté comme un étourdi à corps perdu dans trois pieds d’eau pour retirer Marie. C’est du dévouement cela, du luxe même dans le
dévouement ; car, avec une perche ou la main tendue
enfin, l’intention était bonne, car tu ne sais pas nager... Deux exclamations partirent à la fois.
— Comment, trois pieds d’eau ! s’écria Alexis. — Mais
il y a plus de dix pieds d’eau, c’est le plus profond endroit de la rivière !
— Vous ne saviez pas nager ! malheureux enfant ! et dix pieds d’eau ! s’écria madame Cormatin qui comprit seulement alors les faits accomplis, et en eut une telle frayeur qu’elle faillit s’évanouir. — Ma pauvre Marie l’a échappé belle !
De son côté madame Darabron avait blêmi. — Elle eut une belle peur rétrospective comme elle le dit le soir à l'abbé Clodot. • \
La grand’mère attira son petit fils à elle.
— C’est superbe, Elie, ce que lu as fait là. Mais, ajoutat-elle tout bas en le serrant contre elle, ne recommence pas, je t’en prie !
C’est ainsi que fut révélé l’héroïsme du jeune homme, et, pendant de longs mois, ce fut le sujet de toutes les conversations On s’émerveilla de ce courage et de ce prodige de force, et, franchement, on n’eut pas tort.
Madame Dambron emmena son petit-fils. Il était dit qu’il ne verrait point Marie ce jour-là. Les jours suivants elle fut bien vite hors de danger. Mais on put remarquer que dès cet instant elle vécut beaucoup plus dans ses rêves; elle devint un peu triste et chercha les coins écartés du jardin. De son côté, les visites d’Elie devinrent aussi fréquentes que possible.
Les jours où il venait à Ailly, Marie était aussi gaie qu’elle le fut jamais. On vit qu’elle soigna mieux ses simples toilettes, elle qui, là, s’en souciait mé-
diocrement. Elle laissa de côté la robe de bure pour de légères robes de toile, qui lui allaient mieux. Une fleur,
un ruban se rencontraient comme par hasard dans ses cheveux.
Il eût fallu en vérité être aveugle pour ne point s’apercevoir que ces deux enfants s’adoraient. Dès qu’Elie entrait dans la maison, quelque chose d’inconnu transfigurait Marie.
Elle devenait rose, elle éfait joyeuse, un rien la faisait rire aux éclats, et quand, relevant ses longs cils, elle le regardait avec ses yeux sincères, elle semblait si heureuse de le voir, de l’entendre, d’aller courir les champs et les bois avec sa mère, son frère et lui, que madame Cormatin malgré qu’elle voulût, fut bien forcée de s’avouer qu’il y avait là un commencement d’amour.
Longtemps elle se refusa à l’évidence.
— Ce sont des enfants, disait-elle, rien de plus. Ils s’aiment. Eh bien ! quoi de plus naturel puisqu’ils sont aimables tous les deux 1
Pourtant, elle ne put s’empêcher d’observer de plus près et bientôt, au milieu de tant de marques d’affection passionnée qu’ils se donnaient sous ses yeux, oubliant le reste du monde, elle n’eut qu’à choisir parmi ses preuves.
— Allons, se dit-elle, quand le malheur s’abat sur une maison, il est complet. Me voici obligée de me séparer de madame Dambron, d’éloigner Alexis de ce jeune homme et de rompre nos rapports avec lui.
Et pourtant cet enfant n’a fait aucun mal, ir ne sait même point lui-même le nom qu’il faut donner à son affection. J’aurais l’air d’avoir préparé cette affection dans un but d’intérêt parce que le jeune homme est riche. On
dirait que je l’ai exploité ! Ah ! fi ! Il est trop riche pour être jamais mon gendre.
Et, d’ailleurs, je suis folle, dois-je donc ignorer que ces enfantillages dangereux n’ont pas de durée, et qu’à vingt ans, Elie, dans les entraînements de l’existence, ou pour seconder les vues de sa famille, aura complètement oublié ce qui l’occupe aujourd’hui?
N’importe, mon devoir actuel est de trancher dans le vif et d’empêcher cette intimité qui croît et qui, si elle n’est pas sérieuse d’un côté, peut le devenir étrangement de l’autre. Je n’ai pas le droit de jouer ainsi avec les sentiments d’une enfant sensible et nerveuse qui, demain, sera une jeune fille, qu’il faudra peut-être établir dans deux ou trois ans au centre d’une maison de commerce, et qui sait? d’ouvriers.
— Allons, mon parti est pris, je vais avertir madame Dambron.
Elle prit donc le lendemain la diligence d’Abbeville et arriva chez la grand’mère sous le prétexte de la remercier de sa visite. Gomme Elie était présent, elle l’écarta sous un prétexte et, lorsqu’il fut dehors, elle saisit le bras de la vieille dame.
— J’ai à vous parler en secret, dit-elle ; surtout qu’Elie n’entende pas.
— Qu’à cela ne tienne, dit madame Dambron fort intriguée. — Soyez tranquille, il ne reviendra pas, et elle fit transmettre un ordre à son petit-fils, qui l’éloignât.
— Parlez, maintenant, chère madame, voyons ce gros secret.
Madame Cormalin qui sentit alors la délicatesse de la tâche entreprise, la vit au-dessus de ses forces et la crut au-dessus de son esprit. — Elle fut saisie d’une grande terreur d'offenser cette bonne personne qui lui était si généreusement venue en aide.
Elle se répéta que peut-être elle avait mal vu, qu’il n’y avait point péril en la demeure, qu'une telle démarche, si
elle n’était pas comprise, serait odieusement ridicule, puisqu’en somme, il s’agissait de deux enfants.
Toutes ces perplexités parurent sur son visage pendant les quelques minutes que dura ce silence. Madame Dambron attendait, à mille lieues de l’objet du débat ; et, voyant la pauvre femme pleurer, elle cherchait un moyen discret de la consoler.
— Ma chère, mon excellente amie, fit madame Cormatin à travers ses larmes, il faut que nous séparions momentanément nos enfants
— Séparer nos enfants ! Est-ce qu’il y aurait eu une discussion sérieuse entre Elie et Alexis ? s’écria madame Dambron.
— Ce n’est point d’Alexis que je veux parler.
— Et de qui donc? Est-ce que vous auriez à vous plaindre des rapports entre Marie et mon petit-lils ? Jusqu’ici, pourtant, ils m’ont toujours semblé parfaitement d’accord.
— Je vous en prie, chère madame Dambron, ne me prenez ni pour une visionnaire ni pour une alarmiste ; mais si singulier que le fait puisse sembler, il est vrai, Elie et Marie s’aiment d’amour.
Madame Dambron, à ces paroles, partit d’un éclat de rire formidable. ' • ' :
— Et voilà, dit-elle à son amie, le motif qui tout à l’heure faisait couler vos larmes ? Voilà donc ce que vous redoutez si fort ! Je réponds de ces deux enfants, qui sont honnêtes, sains d’esprit, sages comme des images et timides comme de véritables lièvres.
Je ne veux pas dire que vous ayez mhl vu ; mais vous
LA TÊTE CODPÉE
avez exagéré les conséquences. Elie, qui n’a que quinze ans tout juste pour l’âge et le moral, en a vingt pour la barbeau menton ; je suis sûr qu’il fait les yeux doux à votre petite sans s’en apercevoir. Il n’aurait personne sous la main à qui les adresser, qu’il les ferait au besoin à la douairière, cousine des de Boreuil.
— Je ne demanderais pas mieux, répondit madame Cormatin, que, pour Elie, il en fût comme vous dites. Malheureusement Marie est dans la même situation d’esprit, elle aime passionnément votre petit-fils.
Ecoutez, madame Dambron, voici les vacances qui vont finir. Faites faire à Elie quelque petit voyage. Une fois ma fille au couvent, les travaux, le milieu calme de la pension apaiseront ces sentiments un peu vifs. Elle ne verra plus celui qui les a fait naître et dont les visites les excitent. Il est à croire que, dans le cours de l’année prochaine, Alexis et lui auront terminé leurs études et leurs examens. Il sera facile de mettre entre Marie et Elie des obstacles, puisqu’Alexis ne sera pas là pour les lever, et qu’il commencera de suite ses études médicales à Paris.
Madame Dambron était devenue très grave en entendant ces dernières paroles.
— Au fait, dit-elle, c’est un cas ; je crois que vous avez raison ; si nous laissions ce feu de Saint- Jean brûler à l’aise nous pourrions bien voir quelque jour un grand incendie. Soyez tranquille, nos rapports n’en seront point altérés.. Je ne puis que vous remercier de m’avoir prévenue si délicatement d’une chose dont j’aurais dû m’apercevoir moi-même.
Bouche close ! au moins. J’aurais les de Boreuil dé-
chaînés derrière moi pour mon imprudence s’ils étaient prévenus Le grand conseil viendrait se mêler malgré moi à ces amours de printemps, et je ne connais pas de meilleurs fagots à mettre dans un brasier que ces remontrances de cérémonie. Nous serions, avec un garçon aussi décidé, aussi énergique, aussi volontaire qu’Elie ; avec une enfant nerveuse comme Marie, vous et moi, dans de beaux draps, — passez-moi le mot — sans compter que les années dangereuses arrivent à tire-d’ailes.
— Elles sont venues, madame, interrompit madame Cormalin.
— Soyez tranquille, reposez-vous sur moi du soin de s’opposer à tout cela. J’en parlerai à l’abbé Clodot. Chut ! j’entends la voix d’Elie.
Le jeune homme rentrait effectivement. Il avait hâté sa course pour revenir avant le départ de madame Cormatin. Cette dame était pour lui comme le reflet de Marie. Il lui semblait qu’elle portait avec el!e quelque chose de sa fille, il l’aimait pour cela, il voyait Marie à travers les vagues ressemblances d’habitudes ; les inflexions de voix, les gestes qui leur étaient communs.
Madame Cormatin embrassa maternellement le jeune homme sur le front et prit congé. Dès qu’elle fut sortie du salon, madame Dambron prit la parole avec son meilleur sourire.
— Nous voici au 15 septembre, mon cher Elie, je t’ai réservé pour la fin de ces vacances un grand plaisir. Nous allons à Paris, que tu n’as jamais vu.
Elie pâlit affreusement. Quelque chose comme un pressentiment de cette séparation lui avait traversé l’esprit.
— A Paris, balbutia-t-il, pourquoi faire !
— Mais pour nous distraire un peu, mon cher enfant, nous emmènerons Alexis, nous courrons les spectacles. Moi, d’abord, je suis décidée à faire les plus grosses folies.
Elle huma une prise, se renversa en arrière et couvrant l’étudiant de son regard clair, elle continua après une pose :
— Figure-toi, mon cher Elie, que je suis une vieille fée.
Elie se mit à rire. L’accent était doux et bien tendre.
— Je le sais bien, grand’mère, dit-il.
— J’ar un vieux sac plein de grosses pièces jaunes avec lequel trois jeunes gens comme nous pourront se payer des avant-goûts du paradis, si les bavards de retour de Paris ne m’en ont point imposé. ».
— Combien de temps y passerons-nous,' grand’mère ?
— Voyez-vous, le petit scélérat qui se pourléche déjà. Tu as peur de n’y pas demeurer assez longtemps !
— Ce n’est pas cela ; mais j’allais vous demander , puisque vous emmenez Alexis, de rester moins longtemps et de prendre aussi Marie et sa mère.
— Des demoiselles ! Des mères de famille ! Ah ! ça, mais tu perds la raison. Et quels plaisirs veux-tu que prennent de grands garçons comme vous, qui vont faire leur droit l’année prochaine, en compagnie de pensionnaires et de mamans inquiètes ? Tu jettes un froid dans nos projets. Non, non, non, pas de Marie et point de madame Cormatin puisque la petite ne peut demeurer seule au logis.
Le front d’Elie était revenu sombre et triste. Cependant
il connaissait les volontés sérieuses de sa grand’mère au ton avec lequel ces volontés étaient exprimées. Il n’insista point.
— Veux-tu me permettre, ma bonne mère grand, de courir annoncer à Alexis cette bonne nouvelle?
— Point, point, mon cher ami, je vais l’envoyer prendre en voiture, j’ai besoin de toi ce soir.
L’enfant eut comme une bouffée de révolte dans les traits. Il sentait une résistance cachée. Madame Dambron vit ce mouvement réprimé par l’habitude du respect.
— Je t’ai déjà dit que j’étais fée ! dit la vieille dame avec un singulier accent de volonté.
llie avait compris, il tomba dans un fauteuil et se prit à pleurer à chaudes larmes. On voyait qu’une puissante douleur l’étreignait. La pitié reprit madame Dambron. Elle fut sur le point de le consoler. Mais se ravisant :
— Bah ! fit-elle. Plus la secousse sera dure, mieux la chaîne cassera.
Et elle se retira.
Le lendemain on partait pour Paris.
Marie Cormatin demeura seule à Ailly avec sa mère. Elle avait pris l’habitude de voir son ami deux fois la semaine. Lorsque les jours s’écoulèrent sans qu’il revint et les quelques semaines qui la séparaient de }£ rentrée au couvent se passer, elle devint pâle, et commença, au moment même où les feuilles tombaient, à tousser et son embonpoint disparut. Pourtant, comme c'était une nature concentrée et maîtresse d’elle-même, elle ne laissa pas son chagrin déborder à l’extérieur.
Elle savait que son frère et Elie passeraient environ six semaines à Paris, elle espéra quelque temps voir revenir plus tôt madame Dambron. La veille du jour de la rentrée en pension, cet espoir même étant dissipé, elle pleura un peu, attribuant son chagrin le plus grand à sa séparation nouvelle avec sa mère.
Madame Cormatin, qui étudiait soigneusement et secrètement tous les symptômesdece qu’elle appelait la maladie de son enfant, vit arriver ce jour avec joie.
La jeune fille aimait le souvenir d’Elie ; faute de le voir
lui-même et presque toujours, aypc une persistance que sa mère n’eut pas la force de combattre, leurs promenades se dirigèrent vers le moulin, témoin de l’accident que nous avons raconté. Là elle s’asseyait à côté de madame Cormatin, et demeurait des heures brodant silencieusement ou regardant l’eau miroitante et profonde avec ses grands yeux fixes.
Quand elle fut rentrée au couvent, son premier regard fut pour la fenêtre d’Elie, Les dernières chaleurs de l’été avaient eu raison de ce petit jardin suspendu. Les longues lianes desséchées pendaient dans le vide, les fils qui les soutenaient, distendus et brisés par l’humidité du vent d’ouest, retombaient avec elles. Cela avait l’air d’un débris honteux et sordide, une guenille d’arbre.
A travers ce réseau détruit, Marie évoquait l’ombre d’Elie souriante.
Mais, hélas ! Elie ne revint pas. La fenêtre demeura impitoyablement fermée.
Madame Dambron avait eu son plan qu’elle suivit de point en point.
Elle s’était installée à Paris, rue de Vaugirard, en face des Carmes, avec ses deux étudiants. Là elle leur avait, après quelques jours, déclaré que l’on resterait à Paris jusqu’aux examens. A part cette petite tyrannie qu’elle n’ignorait pas ne point être du goût de son petit-fils, elle les accabla de promenades, de spectacles, de parties de campagne; Alexis, qui n’était point amoureux, trouvait ce régime délicieux et gourmandait son ami de s’y livrer avec tant de froideur.
LA TÊTE CODPÉE
J’en ai dit assez, cher jeteur, pour vous avoir peut-être intéressé à cette idylle, qui commence comme un conte de bergeries, comme une pastorale. — Il n’v a point là de grosse péripétie, et j’ai menti comme un charlatan, direzvous, au titre que j’ai choisi au début. — Il nous faut maintenant quitter ces eaux dormantes du premier âge et voyager à travers les passions humaines, telles que les a quelquefois entravées notre âge de fer.
Nous allons soulever des voilés derrière lesquels il y a de douloureux spectacles. Je n’ai souhaité qu’une chose, je tiens à le dire, à demeurer en deçà de la vérité. Je ne veux point charger de couleurs lugubres un tableau déjà trop triste. Les souffrances que je vais désormais vous dire, on les aura souffertes, les luttes que vous allez lire, on les aura subies.
Si cela vous paraît quelquefois impitoyable et peut-être impossible, regardez autour de vous. Cherchez parmi ceux que vous avez connus, de tels exemples de malheurs intimes qui confondent la raison ne sont pas rares. Alors vous ne m’accuserez pas, vous vous en prendrez à tant de préjugés et d’ostracismes dont nous sommes entourés, avec lesquels le cœur humain ne saurait compter comme le monde.
Le cœur et le monde, ce sont là deux ennemis de toutes les heures. L’un veut être libre, il est l’esclave ; il veut aller où sa fantaisie, — appelons-la par son nom cette fantaisie, — où sa sympathie l’appelle.
L’autre lui trace sa route, le prend à son épanouissement et le dirige comme certains continuateurs de Lenôtre
conduisent les malheureux ifs de nos jardins. On veut lui donner une forme, l’emprisonner dans les convenances, dans les intérêts, que sais-je ?... Le cœur alors résiste, et, de deux choses l’une : ou il se brise ou il rompt les obstacles.
Et alors tant de malheurs l’accablent, ce pauvre cœur, qu’il eût mieux valu pour lui qu’il n’eût jamais battu !