‹ La tête coupée Ernest BillaudelChapitre 2 sur 9 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Quatre années s’écoulèrent ainsi. Dans leurs courts voyages à Abbeville, madame Dambron veillait à ce que son petit-fils ne put rencontrer Marie Cormatin.

Cesretours au pays avaient lieu surtout en hiver, où l’inexorable couvent fermait ses portes. Marie était parmi les grandes et la pauvre fenêtre des amours ne laissait plus le regard pénétrer dans les avenues du jardin réservé aux demoiselles.

Entre la grand’mère et le frère de la jeune fille Elie s’était tu. D’un côté, les confidences eussent été mal reçues, de l’autre, un certain regret de son propre cœur, de leur mutuel secret, l’incertitude, disons la crainte où il demeurait que cela ne vint à mal tourner, il avait préféré demeurer muet.

Chaque année on le trouvait grandi, embelli et dès qu’il eut dix-sept ans on vit qu’il était absolument un homme,

tant par la soyeuse barbe dont son rnenton s’était précocement couvert, que par l’expression grave et posée de ses traits.

Cette passion secrète, ce mystère intime de son âme qu’il conservait, entre cuir et chair, n’avait pas peu contribué à mûrir vite son caractère. La nature avait fait le reste de bonne heure : à dix-huit ans on lui en eût donné vingt-deux.

Mais c’était à la vérité le plus beau garçon de toute la Picardie.

Figurez-vous un grand jeune homme bien découplé, avec de grands yeux bleus, bons et clairs ; de beaux cheveux châtains bouclés, cette chair transparente et rosée que donne, un sang généreux, des dents admirables, et cette force, cette exubérance de vie qui l’avaient toujours distingué et faisaient de lui un athlète dans toute la signification de ce mot.

Les exemples de sa prodigieuse vigueur étaient connus de tout le pays, et parmiles jeunes gens de son âge, fort comme de Boreuil-Dambron était un terme qui avait valeur de superlatif.

Sous cette merveilleuse enveloppe humaine s’était développée une humeur égale et douce, un peu triste et sans expansion. Mais la joie et la passion en triomphaient facilement et apparaissaient en grands éclairs. Sa volonté aussi se montrait souvent intraitable et on le disait entêté.

Souvent il passait de longues heures, au jardin du Luxembourg, dans celle étroite enceinte qui entourait la statue de Lesueur.

Là, il se perdait volontiers dans ses rêveries, un livre

sur les genoux, les yeux poursuivant au ciel la trame légère des nuages effiloqués par le vent. A ses côtés, madame Dambron en chapeau de crin noir qui recouvrait son bonnet de basin, tricotait vigoureusement, et Alexis étudiait l’anatomie comparée.

La principale pensée d’Elie était celle-ci :

— Comment Marie est-elle aujourd’hui ? Elle doit être devenue grande et belle ? Si je me trompais, si j’allais retrouver son visage méconnaissable, son esprit changé? Si on lui avait démontré que ce sont là des folies !

Alexis et lui avaient passé de brillants examens, depuis 1850 ils faisaient ensemble et sous les yeux de madame Dambron, Elie son cours de droit, Alexis sa médecine.

Un grand événement était survenu dans le courant de l’année 1849, le grand-père Dambron était mort du choléra et, quelques jours après, succombait au même fléau cette mère aussi peu maternelle, qu’elle avait été fille peu filiale, Célestine Dambron.

La nouvelle de ces deux morts apporta, durant une année, un trouble profond dans l’âme de la grand’mère, et en même temps dans les relations qui existaient entre elie et son gendre. Trop de différences les séparaient pour qu’une mutuelle estime eût pu suffire à les réunir.

Seulement cette mort de la mère d’Elie avait décidé la famille de Boreuil à laisser jusqu’au jour où ses études seraient complètes le jeune homme entre les mains de son aïeule.

Ai-je besoin de dire dans ce rapide exposé que cette vieille famille n’avait nullement par cette concession, cru céder ses droits touchant l’avenir de l’héritier du nom des

LA TÈTE CODPÉE

Boreuil, et qu’on se réservait de le pousser dans la magistrature, de le marier et de l’établir d’une façon réglée d’avance et conlorrae :

1° A la situation sociale pour le présent et pour l’avenir de ce jeune homme.

2° A sa fortune tant au comptant qu’en espérances.

3® A ses principes religieux et à toutes les convenances sous tous les rapports.

La douairière de Boreuil avait dit à Eugène confidentiellement.

— Soyez tranquille, j’ai quelqu’un sous la main. Je vous mitonne un petit projet.

Pendant ce temps, Marie Gormatin continuait au couvent ses études commencées. La monotomie de cette existence l’avait peu à peu gagnée et comme endormie. Elle avait pris quelque chose de la vie végétative des plantes et acceptait sa destinée sans trop se plaindre parce qu*elle n’en sentait plus le vide. Peu il peu, avec la transformation rapide de sa nature, le fantôme d’Elie, compagnon de ses rêves ingénus, s’était sinon effacé du moins éloigné.

Les religieuses l’aimaient pour sa douceur, pour son obéissance à la règle, pour sa nature délicate et extraordinairement nerveuse, pour ses façons affectueuses.

On caressait au couvent la pensée de la garder un jour dans la maison, de lui faire prononcer ses vœux, de la sauver des dangers du monde, car on n’ignorait ni son manque de fortune, ni son désintéressement vis-à-vis de son frère.

C’est ainsi que se passèrent les quatre années, après lesquelles nous retrouvons les acteurs de ce drame intime.

Le couvent étendait de plus en plus autour de la jeune fille ces sortes de lianes morales qui finissent par enserrer l’âme comme avec de véritables lacs.

Les petits privilèges qui satisfont l’orgueil et qui attachent ceux qui en sont l’objet à ceux qui les donnent ne lui étaient point épargnés. •

Elle était au couvent la présidente des enfants de Marie et s’asseyait à la première place dans les assemblées des jeunes filles, étrangères ou non à la maison, qui s’y réunissaient comme à un centre. Elle avait une chambre à part ; sa mère, qu’on avait presque acquise à ces projets, venait la voir moins souvent et en abandonnait une part à Dieu.

L’abbé Clodot écrivait à madame Dambron que la cause était désormais gagnée, que c’était une âme sur les voies célestes, que rien ne la ramènerait à la terre.

« Elle est plus belle que je ne puis vous l’exprimer, annonçait-il. Ce renoncement au monde lui éclaire la physionomie de transparences idéales. Son âme s’élance vers Dieu, à travers ses yeux si purs et si limpides. Elle parle peu ; je la crois absorbée dans la pensée de la grâce qui lui est faite. Elle s’informe de son frère avec une sollicitude

inquiète et une curiosité violente que je voudrais combattre, non comme un sentiment mauvais, — il n’est que trop respectable et que trop naturel chez cette chère enfant, — mais comme une attache véritablement sérieuse aux affections périssables, comme un obstacle à l’entier détachement.

» Je sens bien que ce sont là, chère et excellente amie,

des propos un peu casuistes comme vous diriez. Vous ajouteriez qu’il faut être de ce monde avant tout puisque Dieu nous y a mis. Mais je persiste à croire qu’il y a jeté cette enfant pour la conduire à l’éternelle félicité par la sainteté et les vertus les plus singulières.

» Je vous dirai que le couvent est pauvre et qu’il serait à la fois charitable, discret et convenable à nous, car je ne veux point ici me séparer de vous absolument, de faire la dot de Marie. II s’agit d’une somme de quatre mille francs. Ces dames comptent un peu que vous subviendrez au manque de ressources de madame Cormatin, car le réglement s’oppose à ce que les sœurs entrent en cette communauté privées de l’apport dont je vous parle.

» Vous êtes, ma vénérable amie, trop sincère chrétienne, trop croyante, pour vouloir rejeter ma brebis privilégiée au milieu des loups pour une misérable somme d’argent. Ce serait vendre de nouveau Jésus-Christ. Pour moi, je possède en économies une petite somme de mille francs que je consacrerai tout entière à cette œuvre.

» Je vous entends d’ici jeter les hauts cris sur ma folie et mon désintéressement hors de propos. Vous direz pardessus les toits que voilà l’hiver et que ma soutane est usée. Vous visiterez le bûcher à peu près vide et le cellier

qui ne vaut guères mieux et vous ne comprendrez pas que je me dépouille.

Eh ! je suis vieux, bien vieux, j’ai soixante-dix-huit 3ds. Je suis si froid, si glacé que l’hiver ne peut m’atteindre et que le bois nemeréchauffe plus. Monseigneur l’évêque m’enverra, comme chaque année, une pièce de vin de Bordeaux, du moins je l’espère, puisque voici trente ans que ce cadeau-là m’entretient la santé. De plus, je n’ai point d’héritiers et l’Eglise m’enterrera gratis.

» De bon compte, j’étais fort embarrassé de cette somme. J’ai quelque frayeur des voleurs, encore plus des entremetteurs. J’ai décidé de laisser par avance d’hoirie mon héritage au bon Dieu.

# Je lui offre un agneau pascal, un agneau sans tache, un agneau qui effacera tous mes vieux péchés, car je suis un fort grand pécheur, allez. Vous qui me prenez pour un saint, c’est encore là une de vos erreurs dont je vous recommande de vous accuser promptement. Répondez-moi le plus vite que cela vous sera possible. Le chapitre se réunit de jeudi en huit et je serais heureux de pouvoir donnerquelque réponse aux ouvertures qui m’ont été faites.

» Votre fidèle ami et frère en Jésus-Christ.

» Onêsime Glodot. »

Voici la réponse de madame Dambron :

« Mon cher abbé,

» Votre lettre est bien de vous, et en vérité je vous

LA TÈTE CODPÉE

écoutais au lieu de vous lire. Vous êtes bien toujours le même enfant imprévoyant qui a besoin de mes vieilles lunettes pour lire le grimoire de ses affaires.

» Gardez vos mille francs. Je vous défends absolument , entendez-vous, de vous en défaire. Je ferai les quatre mille francs, d’abord parce qu’à ce compte j’ai bien d’autres péchés sur la conscience que vous-même, et d’énormes, je ne me fais pas meilleure que je ne vaux. Par conséquent, vous me passerez votre part à ce gâteau d’indulgences que vous vous serviez ainsi.

» Annoncez de ma part à ma petite Marie que je lui demande de prier pour sa vieille amie, pour sa seconde mère.

» Surtout point de remercîments, cela n’en vaut pas la peine. Ajoutez que j’assisterai à sa prise de voile quand le moment sera venu. Dites-lui que je lèverai toutes les difficultés, quelles qu’elles puissent être, qui se placeraient entre elle et sa vocation.

» Mais, mon cher vicaire, le moment est venu de vous parler de Marie Gormatin et de vous exprimer avant tout les scrupules qui me sont demeurés.

» Vous savez combien peu j’apprécie les vocations religieuses proprement dites. Je ne reviendrai pas sur ma façon de voir en matière de cloître ; vous la connaissez de reste.

» Je désire que vous ayez avec Marie un entretien définitif dans lequel vous vous assurerez, en mon nom, qu’aucune pression morale ne pèse sur cette enfant.

» Je me méfie du zèle autant que vous le recherchez vous-même.

» Telle âme qui brûle du feu sacré veut en voir toute l’humanité embrasée.

« Je me méfie aussi de l’enthousiasme d’une fille de dix-huit ans pour tous les grands sacrifices.

# Lorsqu’on ne sait rien de la vie et qu’on n’en peut mesurer le poids et la durée, il est difficile, selon moi, d’y renoncer d’avance. Mais c’est pourtant l’âge où le sacrifice est le plus prompt et le moins délibéré. Cette enfant, vous avouez qu’elle aime son frère, qu’elle en parle avec une amitié extrême, ce qu’elle a toujours fait. Qui m’assure que cette prise de voile n’est pas un de ces coups de tête folle où les jeunes filles se jettent par le conseil du dévoûment et de la vertu qui chaque jour leur sont prêchés ?

» Peut-être se sacrifie-t elle pour Alexis qui ne s’en doute point et dissèque ici de la meilleure humeur du monde.

» Enfin, il est un point capital sur lequel j’attire toutes vos lumières.

» Ce cœur n’est-il plus troublé? Vous me dites que l’enfant est pâle et amaigrie; n’y a-t-il pas là quelque résolution désespérée, quelque chagrin rongeur, longtemps réfréné ? Je vous supplie de ne toucher cette corde qu’avec une réserve extraordinaire ; un mot de son discours vous peut éclairer et doit vous suffire. Avant d’aimer le Seigneur à ce point, n’a-t-elle point aimé quelque créature ?

» Ah ! dans ce dernier cas, mon cher abbé, ne permettez jamais qu’un tel sacrifice s’accomplisse sans que nous ayons cherché à guérir celte enfant par nous-mêmes. Croyez-moi, la vocation n’est pas là. Le repentir y viendrait avant elle. C’est ici le cas de vous dire que j’ai dis-

posé d’une somme de vingt mille francs en faveur de Marie, dans le cas où elle demeurerait dans le monde, et se trouverait un mari que cette petite dot satisfasse. Combien sont arrivés à de belles fortunes qui n’en possédaient pas autant !

» J’ai tout dit, mon cher abbé, soignez-vous bien, ne dites plus de folies, surtout n’en faites pas avec votre pauvre petit pécule.

. i » Votre vieille amie,

i Veuve Dambron. »

Lorsque ces deux lettres s’échangèrent, en 1853, Elie terminait son droit. Il allait soutenir sa thèse. Alexis en était à sa troisième année de médecine et passait pour un des plus brillants élèves de la Faculté.

Ils vivaient dans leur petit appartement de la rue de Vaugirard sous le contrôle peu sévère, mais attentif, de madame Dambron qui veillait avec sollicitude à leurs besoins. Leur intimité ne s’était pas démentie un instant.

Le soir même où elle écrivit cette réponse à l’abbé Clodot, la vieille dame prit à part le frère de Marie.

r— Mon enfant, lui dit-elle, je viens d’écrire à Abbeville et à votre mère; un événement grave vient de se produire.

Votre sœur «veut prononcer ses vœux dans le couvent qui l’a élevée.

Cette nouvelle frappa au cœur le jeune homme.

— Oh ! madame, fit-il, qui l’y a poussée?

— Vous ne me ferez pas le déplaisir de croire que j’y sois pour quelque chose, répondit madame Dambron.

Elle présenta au jeune homme la lettre de l’abbé Clodot.

Après cette lecture, Alexis demeura quelque temps silencieux, essuyant les larmes qui ruisselaient sur ses traits.

— Puis-je vous demander, madame, ce que vous avez répondu ?

— Et que vouliez-vous que je réponde ? c’est à vous, c’est à votre mère de décider ce qu’il faut accepter ici. Partez, si vous le jugez bon, mon cher Alexis, allez décider Marie à rester parmi nous. Votre mère doit en être désespérée.

Elle laissa l’étudiant.

A ce moment Elie entrait. Il fut frappé de l’altération des traits de son ami. Alexis tenait à la main un portrait que l’abbé avait joint à sa lettre et qui représentait Marie Cormatin dans son costume sévère. Un sourire mélancolique errait sur ses beaux traits. On voyait aisément que l’enfant avait voulu se faire heureuse pour aller en efOgie visiter ses amis lointains.

— Qu’est-ce ? demanda Elie en s’approchant.

Mais, à la vue du portrait que lui tendait Alexis, il devint affreusement pâle. Il le saisit à deux mains et le contempla d’un regard avide.

— Elle est bien changée, fit-il avec effort... bien embellie!

Puis comme Alexis ne parlait pas :

— Est-ce que tu n’es pas de mon avis ? demanda-t-il avec un sourire doux et charmé.

Je ne sais pas, répondit l’étudiant. Et, d’ailleurs, qu’importe aujourd’hui sa beauté?

— Que veux-tu dire? Est-ce qu'elle serait malade? Estce qu’il vous arriverait un malheur ?

En parlant ainsi sa voix tremblait ; il avait saisi le bras de son ami et le secouait furieusement.

— Mais parle donc ! cria-t-il, et se reprenant aussitôt : parle, tu sais combien je vous aime, ajouta-t-il presque bas, comme s’il eût redouté d’être entendu.

— Un grand malheur, Elie ! un malheur inattendu; ma sœur entre en religion.

— En religion, dis-tu? mais c’est impossible, cela! On t’a trompé, ou bien alors on l’a trompée elle-mêmf . On abuse de son inexpérience.

— Et non, mon ami, lis cette lettre.

A mesure qu’il lisait, la figure d’Elie devenait lipide. Quand il eut achevé, il froissa le papier et le jeta au feu.

Toute la soirée il parut absorbé par une idée fixe.

— Est-ce que vous avez parlé de votre sœur à Elie? demanda madame Dambron à Alexis.

— Oui, madame, je lui ai montré la lettre de l’abbé Clodot.

Madame Dambron se décida sur-le-champ à frapper un coup décisif.

Si la passion se reprenait à fleurir dans cette jeune tête !

Elle n’ignorait pas les intentions des de Boreuil et leur horreur de la mésalliance. On n’avait consenti à s’allier aux Dambron qu’à cause de leur belle fortune et de trois cents ans de bonne bourgeoisie prouvée. Quant à ces Cormatin, dont le grand-père fut menuisier à Creil, le père capitaine au long cours et connu naguères pour ses opinions avancées, il n’y fallait pas songer.

Il y avait là de quoi faire crier toute la ville à la confiance trompée! On regarderait la chose comme un manque à la foi jurée, une trahison véritable, puisque l’on avait consenti à laisser Elie à sa grand’mère, à cette condition expresse qu’on se réservait son établissement.

Madame Dambron ne doutait pas qu’au premier mot prononcé elle se verrait retirer Elie. Et devant cette perspective de se retrouver seule et privée de son petit-fils, elle reculait.

Et. d’ailleurs, il faut bien le dire, au fond de cette femme forte et positive, on trouvait une horreur secrète de tout ce qui pouvait ressembler à un mariage d’amour.

Si les convenances de fortune s’y fussent rencontrées, rien de mieux ; mais il y avait là un élément romanesque repoussé par son esprit.

— Cela, disait- elle, a toujours, quoi qu’on fasse, l’air d’une réparation. On ne répare que ce qui est détérioré ; et, dans l’opinion du monde, il en reste toujours quelque chose. Une telle union basée sur ces entraînements de jeunesse, hérite tôt ou tard des inconvénients des gens trop jeunes. La raison n'a pas été consultée ; comme ces fées maussades qu’on oubliait dans les baptêmes de nos vieux contes, elle se venge en n’arrivant jamais.

On se détache quand la jeunesse et l’amour ont disparu, parce que l’on n’a point compté pendant le printemps avec l’automne, parce qu’on a abusé du tête-à-tête et qu’on s’est prodigué les tendresses; La tendresse ! cela tarit comme autre chose.

En vérité, je suis bien empêchée de trouver à ma petite Marie un inconvénient dirimant !

LA TÊTE COOPÉE

Ces enfants seraient peut-être heureux ensemble, sauf cet inconvénient de dévorer leur amour, qui devrait durer toute la vie, en deux ou trois ans ! Mais il n’y faut pas penser. Les de Boreuil m’arracheraient les yeux.

Et puis, à quoi bon m’arrêter à cette idée ? La lettre de l’abbé Clodot est formelle. Elle veut entrer en religion. Allons, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme disait cette horreur de M. de Voltaire. #

Comme elle achevait ce monologue, elle vit entrer son petit-fils.

— Est-ce donc le manque de fortune qui force Marie Cormatin à entrer dans une communauté ? demanda-t-il ex abrupto.

— Je n’en sais rien, mon enfant, dit sèchement madame Dambron. Pourquoi cette question?

— Parce que, dans ce cas, je ne le souffrirais pas.

— Il ne vous appartient pas, fit la grand’mère avec une certaine hauteur, de sonder les intentions de madame et de mademoiselle Cormatin, encore moins de vous y opposer. Vous venez jouer ici un rôle de petit matamore. Quittez ces vouloirs de capitan, cela ne vous regarde point.

— Je vous demande pardon, grand’mère, cela me regarde-.

— En vérité ! Et comment, je vous prie?

— En ce sens que je suis l’ami d’Alexis, presque son frère et que je suis riehe.

— Et que font ici votre amitié et votre richesse, lorsqu’il s’agit de la vocation de Marie Cormatin, quels que soient d’ailleurs ses motifs de retraite ?

— Et ne comprenez-vous pas, grand’raère, s’écria le jeune homme avec une véhémence et une force extraordinaires, que je ne veux pas de ce sacrifice 1 je dois avoir, à l’heure qu’il est, la fortune de ma pauvre mère, j’enrichirai Marie, je la doterai... je...

— Et qui vous dit qu’elle veuille se marier, monsieur le docteur? Mais d’abord, apprenez que vous n’avez nullement la fortune de votre mère. Votre père seul en a la libre disposition jusqu’à sa mort, par contrat de mariage. Vous devez croire qu’il ne prêtera pas les mains à votre générosité...

— Mais alors, dit Elie en se tordant les mains, il n’y a donc pas moyen d’empêcher qu’elle ne prenne le voile ?

Il faut donc qu’elle s’ensevelisse pour jamais !

Ahl grand’mère! ma bonne chère grand’mère, ma

grand’mère adorée, üt-il en se jetant à genoux, vous qui êtes riche, vous qui le pouvez, prêtez-moi, donnez-moi de l’argent, si c’est ce qui' manque à la pauvre enfant pour vivre en ce monde.

Pour le coup, il y avait tant de sanglots dans la voix de son petit-fils, les larmes qui roulaient sur ses joues étaient si grosses, que la bonne dame fût émue.

— Allons, dit-elle, grand fou, comme tu prends feu ! Ne te désole pas, j’ai déjà envoyé l’offre de cette dot. Mais assieds-toi et écoute-moi. J’empêcherai, si je le puis, cette entrée en religion, à une condition, cependant. Tu me jures de l’observer lidèlement? a

— Je le jure d'avance, grand’mère, vous êtes bonne comme les anges.

— Pas tant, mon pauvre ami. Je n’ignore pas qu’autre-

fois tu as eu pour cette jeune tille une amitié... comment dirai-je ? un peu vive.

C’était l’époque où la barbe le poussait au menton, affaire de printemps, n’est-ce pas ? Aujourd’hui tu me semblés ranimer ces velléités éteintes. Tu prêtes à ton discours une chaleur terrible, et force m’est bien de voir que tu n’as point tout à fait oublié Marie Cormatin.

Aujourd’hui c’est beaucoup plus grave, vois-tu ? parce que d’abord tu es un jeune homme de vingt ans, fort riche et fort bien posé ici-bas, et qu’elle est devenue une belle jeune personne de dix-neuf ans, à marier à Dieu ou à quelqu’un. Au fond tu me semblés d ésirer que ce quelqu’un soit toi plutôt que Dieu.

Yoilà, en deux mots, toute la question.

Je dois te dire que toute ta famille et moi-même, nous avons sur ton avenir des vues arrêtées et très-différentes. Tu le trouves placé entre ta fantaisie que je m’obstine à ne pas croire sérieuse, et la certitude de nous déplaire si tu tentes quoi que ce soit qui puisse te trahir ou te compromettre de ce côté. J’ajouterai que tu rencontreras, de tous, une résistance égale à l’opiniâtreté que tu pourras montrer, quelle qu’elle puisse être. Et je te sais têtu, mon Elie.

Tu aimes donc Marie Cormatin, mon cher enfant, cela est assez visible. Si tu l’aimes, tu dois désirer son bonheur.

— Oh! oui, grand’raère, aux dépens du mien, s’il le faut.

— Bien dit, c’est là que je t’attendais.

Si cette jeune fille persiste à rester au couvent, il ne

faut pas que tu viennes lui mettre martel en tête, et la détourner des idées pieuses. Je ne saurais t’approuver. Si, au contraire, elle subissait là un dégoût passager du monde, ou un goût non moins éphémère pour la retraite, lorsqu’elle reprendra sa voie véritable, je lui donnerai la dot promise.

Elle épousera quelque bon commerçant, quelque honnête employé. Elle t’a évidemment oublié, dans le cas peu probable où cette enfant aurait eu l’âme occupée de ton souvenir. Sans cela, je n’aurais pas reçu de si fréquentes nouvelles sur sa sérénité, sur son humeur égale et enjouée. L’abbé Clodot se fût aperçu de quelque chose.

Veux-tu n’y plus penser? Tu as, dès aujourd’hui, la certitude qu’elle sera heureuse, et par toi ; car si ma main donne ici, c’est la tienne qui versera.

— Eh bien l soit, grand’mère, comme vous le demandez. Si j’ai aimé Marie, que ceci demeure à jamais mon secret. D’où que lui vienne le bonheur, cela importe peu, mais il faut qu’elle le trouve ici-bas.

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