‹ La tête coupée Ernest BillaudelChapitre 9 sur 9 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Le lecteur se souvient que le baron de Boreuil, quittant Abbeville pour Paris, était venu chercher le domicile de son fils afin de mettre ordre à une situation compromet-

LA TÊTF. COUPÉE

tante. 11 avait à cet égard carte blanche et tous les membres de la famille avaient voulu contribuer au succès de l’entreprise s’il avait fallu avoir recours à eux.

Leur courroux contre madame Dambron n’avait désormais pas connu de bornes et la rupture ouverte avait suivi l’entrevue que nous avons racontée entre madame Dambron, l’abbé Clodot et Eugène de Boreuil.

Le baron résolut de hâter ses recherches et de réussir le premier. L’affaire était capitale et c’était désormais une lutte de vitesse entre lui et la grand’mère.

Il s’agissait de savoir qui parviendrait avant l’autre auprès d’Elie ou de la grand’mère, — prête au sacrifice, complaisante et dévouée quand même, désireuse de consentir au mariage et d’enrichir les enfants, — ou du père, résolu à tout obtenir par la persuasion, par la ruse ou par la force.

— Si madame Dambron, disait Eugène, réussit à dénicher avant moi les amoureux, elle leur fera une position sociale à force d’argent, et surtout par sa notoriété, par son caractère, par sa vertu même. Son influence gagnera peu à peu dans notre monde et nous aurons la main forcée par tous ceux qui nous viendront dire : Mais pourquoi tenir rigueur à ces enfants que couvre le patronage de votre belle-mère ?

Il nous faudrait alors diffamer la jeune personne, porter à la connaissance publique le petit scandale que j’ai en portefeuille. En vérité, cela a de grands inconvénients, parce que je déconsidère absolument et à tout jamais le mariage d’Elie et de mademoiselle Cormatin, cela est certain ;

mais rien ne me prouve que le déconsidérer et l’empêcher soient une seule et même chose.

En outre, c’est là affaire fort grave et peut-être matière à procès entre père et fils. Tous nos témoignages, en somme, peuvent en imposer un moment surtout à la foule qui n’a pas les moyens d’aller au fond des faits, mais ils proviennent de gens tarés dont le témoignage public est à bon droit suspect.

Je ne suis pas du tout convaincu qu’il n’y a pas là quelque machination ténébreuse de mon bel Arthur Planson. Je l’avais mis au défi de réussir, si je puis m’exprimer ainsi, avec trente mille francs.

Au contraire, si j’arrive le premier, j’ai d’autres moyens coercitifs, l’intimidation entre autres, et j’en userai. »

M. le baron de Boreuil n’avait pas les mêmes scrupules que madame Dambron. Dès le lendemain il mit la police sur pied ; mais il n’y avait point là de piste criminelle, et les agents furent quelque temps avant de mettre le nez sur la trace. Enfin, un beau matin, on vint annoncer au baron que l’on avait l’adresse de son fils.

Il fallut ensuite observer ses habitudes, car Eugène de Boreuil avait son plan.

Enfin, un matin, comme midi sonnait, il se présenta chez Elie qui était à son bureau depuis neuf heures. Ce fut Marie qui vint lui ouvrir et recula de deux pas en le reconnaissant.

Le baron avait pour cette visite arboré le costume noir et la mine sévère.

Il entra sans plus de cérémonie pendant que la pauvre enfant restait pétrifiée sur le seuil.

Il salua légèrement comme un homme dont la respectabilité est au-dessus du lieu où il se trouve.

— Je suis ici, demanda-t-il, chez monsieur Elie de Boreùil, clerc d’avoué.

— Oui, monsieur, répondit humblement Marie, mais

avec une certaine manière délicate et pour faire comprendre au visiteur qu’elle voulait être respectée, elle avança un siège qu’Eugène de Boreuil refusa tandis qu’elle s’asseyait elle-même. #

— Elle sait son monde, pensa le baron, du tact et de la mesure. C’est encore pis que je n’aurais cru. Pensez-vous, dit-il tout haut, que mon fils tarde beaucoup à rentrer?

— Monsieur, je pense qu’Elie reviendra comme chaque jour à six heures au plus tard !...

— Je vous ferai observer que vous semblez connaître parfaitement les habitudes de mon fils et que devant moi vous avez dit Elie tout court, observa le baron avec une raideur glaciale.

— Je vous parle de lui, monsieur, comme je lui parle à lui-même. Lorsqu’il m’arrive de pçier pour lui et que je parle à Dieu qui m’entend, je dis Elie.. Pourquoi userai-je vis-à-vis de vous d’une hypocrisie inutile?

Marie dit cela avec un grand calme, le front haut, l’âme sereine, ses yeux sincères fixés sur ceux du baron qui baissa son regard.

— Vous priez donc quelquefois, madame ? demanda-t-il avec ironie.

— Souvent, monsieur, pour lui surtout, pour sa famille et pour moi.

— Sa famille vous dispense aisément de votre pieuse

sollicitude. Elle pourvoit facilement elle-même à ses devoirs sociaux et à ses devoirs religieux. Mais elle est unanime à vous conseiller de prier pour vous-méme qui, dans une situation fausse et criminelle, en avez tout d’abord besoin.

— Je vous supplierai, monsieur, de considérer que je suis seule et chez moi, que vous avez un caractère doublement sacré pour moi, que vous avez pour vous la loi, le monde et le devoir, que je n’ai rien de tout cela et que je suis femme et faible. Alors vous daignerez sans doute me respecter comme tout le monde l’a fait jusqu’aujourd’hui.

— Vous respecter ! on vous respecte ? vous !

— Vous êtes le premier, monsieur, qui ayez oublié que je suis une femme.

— Et une habile intrigante, je suis payé pour savoir ces deux choses-là, je vous demande pardon.

— Monsieur, dit Marie le rouge au front et des sanglots plein la voix, je vous jure que je ne suis point une intrigante et que vous m’insultez!

— De quel nom voulez-vous que je désigne une personne élevée par les bontés de ma famille, qui oublie assez ce qu'elle doit à ses bienfaiteurs pour les fuir, surtout pour entraîner dans sa faute le fils de la maison, un jeune homme riche, doué de principes honnêtes et de mœurs pures, jusqu’à vous, pour devenir sa concubine, le tout apparemment parce que, d’une famille connue par sa misère et ses excès, vous tenez à vous réhabiliter de ces deux renommées. — Oh ! c’est bien joué, vous avez réussi, et vous êtes, je le répète, aussi effrontée qu’intrigante !

— Monsieur, s'écria Marie en se tordant les mains, je

ne puis pourtant arracher mon cœur de ma poitrine pour vous faire lire mes vrais sentiments, vous vous trompez, vous me calomniez, vous mentez.

— Prouvez-moi que je mens ; cela vaudra mieux que nier à l’aventure.

Qui me dit que votre frère n’a pas été le complice dans tout ceci? Comment, sans cela, ne vous eût-il pas reprise, au nom de la vertu, à celte existence que vous menez, honteuse à tous les chefs.

Combien lui donnerez-vous ?

— Oh ! fit la jeune femme en se voilant le visage.

— Cela vous trouble peut-être que je vienne vous jeter ainsi à la figure l’opinion du monde et le scandale que vous excitez. Mais je n’ai que cette vengeance en mon pouvoir, moi, père trahi, dont le fils unique, perdu par vous, est l’héritier d’une vieille famille honorée et chaste jusqu’à ce jour. Jusqu’à vous.

Est-ce que vous croyez que lorsqu’on assure ainsi sa satisfaction pour un temps, que le plaisir est mis en coupe réglée et que l’avenir lointain n’effraie pas, tout est dit?... Croyez-vous qu’il n’existe pas d’autres devoirs, et pensezvous qu’en n’offensant pas le Code pénal, on soit à l’abri de tous les crimes et de toutes les censures ?

Non, n’est-ce pas? vous saviez depuis longtemps qu’il faut respecter le souvenir des aïeux et qu’il est certaines existences déclassées qu’on doit rejeter même au seuil de la jeunesse?

Vous êtes instruite, madame, vous n’avez pas dû ignorer ces sortes de choses.

Pendant que le baron parlait ainsi d’une voix incisive et

froide, incrustant ses dures paroles dans cette âme fière, sans souci de la douleur qu’il causait, Marie s’était relevée ; elle était très-pâle et son coeur battait avec violence. *

— Je suis venu ici pour vous maudire, vous qui avez troublé le repos des miens et jeté une tache sur mon nom.

Grâce à vous, ce nom s’éteindra peut-être, car on affirme que mon malheureux enfant est aujourd’hui votre esclave, que sa chaîne est solide, et que vos enchantements sont puissants.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, malheureusement, que nous savons ce que peut une courtisane.

Madame, vous pouvez accomplir votre œuvre, je serai le dernier de ceux de ma race. Elie n’est plus rien pour nous.

Transmettez-lui cela de ma part, et puisque vous avez l’art des belles paroles et des philtres, faites de telle sorte que cette malédiction paternelle que je lui jette à lui aussi, fils indigne, ne le trouble pas plus dans son bonheur que ma présence désormais.

Il se leva et se dirigea vers la porte.

Marie le laissa s’éloigner quelques pas. Tout à coup elle s’élança. Son âme saignait de mille blessures.

— Monsieur, dit-elle avec un calme surhumain, écoutez-moi un peu et regardez-moi en face. Vous le pouvez sans rougir. Je ne suis qu’une pauvre fille, j’aimais votre Elie, je le dis tout haut et le dirais à la face de l’univers entier. Je lui ai tout sacrifié, la fortune que m’offrait madame Dambron , ma réputa-

tion, mon pauvre honneur de jeune fille , sans valeur pour vous puisque je ne suis point de noblesse et que je n’ai rien, mais qui du moins, en d’autres temps, m’eût permis de chasser de chez moi qui m’aurait insultée. Aujourd’hui, je Dépossédé plus que cet éphémère bonheur contrarié par tous, à la merci de 1 avenir et des mille obstacles que vous pourrez jeter entre nous .

Je tenais à préciser.

11 faut que vous sachiez tout. Eh bien ! tout à l’heure, quand vous serez sorti, je vous en donne ma parole d’honnête femme, si je tiens cette parole, au moins tenez-moi pour honnête, vous, je m’en irai d’ici. Elie n’entendra jamais parler de moi, j’ignorerai qu’il existe. Vons serez tous satisfaits. J’en mourrai, moi, cela est certain ; mais, s’il en meurt, lui, ne m’accusez jamais, c’est vous qui l’au. rez condamné.

J’ai dit. Maintenant, monsieur, vous n’avez plus rien à me dire, je pense, et je vous ordonne de sortir.

Elle lui dit cela avec un geste de reine superbe, absolu, irrésistible.

Jamais sa triomphante beauté n’éclata plus que dans cette seconde.

Eugène de Boreuil en fut fasciné.

Il comprit tout d’un coup ce que valait cette femme ; qu’une telle grandeur d’âme touchait au sublime, et en levant son chapeau il la salua en gentilhomme , les yeux émus, le rouge au front.

Quand il fut sorti, Marie tomba renversée dans un fauteuil.

— Oh ! fit-^Ile, tout mon bonheur envolé ! Pauvre Elie ! c’est ainsi que cela devait finir.

O mon Dieu ! sainte Providence des misérables de ce monde! écartez au moins de mon ami de trop grandes souffrances et pardonnez-moi d’avoir péché en faveur du sacrifice que je viens de faire !

C’est alors que, baisant l’un après l’autre, tous les objets connus et charmants qui leur étaient communs, rangeant "une dernière fois leur petit paradis, mettant sa main minutieuse et délicate à tous les soins habituels, laissant les lambeaux de son cœur déchiré à tous les meubles de cette chambre, elle fit les courts apprêts de son départ.

Elle ne pleurait plus, elle était résignée et froide, comme le martyr qui va au bûcher et qui n’entend plus déjà le murmure de ce monde.

Mais qui donc eût pu mesurer ce qu’elle souffrait !

Avant de franchir le seuil de cet asile où elle abandonnait Elie, elle s’agenouilla et pria quelques minutes avec ferveur. Quand elle eut fermé la porte et qu’elle se trouva dans l’obscurité du palier, il lui sembla qu’elle mettait un pied dans la tombe. Elle eut froid, elle eut peur, elle ébaucha comme un cri :

— Pauvre folle que je suisl murmura-t-elle, et elle descendit.

Le lecteur sait le reste.

Marie s’en alla dans le quartier du Marais, où les maisons sont plus calmes qu’ailleurs. Elle loua, au sixième

étage, une chambre qu’elle meubla de son mieux avec une centaine de francs qu’elle avait soustraits à son petit pécule. Cela donnait sur une cour assez gaie pourtant et saine.

Le premier jour, elle se donna beaucoup de peine pour trouver et faire monter si haut le peu qu’il lui fallait.

Quand tout fut en ordre, un marchand lui fit remarquer qu’elle n’avait point de glace ni de miroir d’aucune sorte.

— C’est inutile, fit-elle, cela n’aurait qu’à me rendre vaine. Les courtisanes ont toutes des glaces, n’est-ce pas ?

Le marchand ne comprit pas et répondit oui à tout hasard.

Elle avait une figure de marbre. Le sang avait abandonné ses joues et ses lèvres. Ses yeux seuls avaient une flamme.

Elle travailla ensuite à quelque ouvrage. Le soir elle alla sur une grande place où il y avait des arbres.

— Cela doit être beau en été et gai, dit-elle, les enfants doivent aimer ces ombrages, et puis cela est tranquille, c’est presque la plage de Pas d’Authie. Les enfants ! On fait des projets, on espère quelquefois des enfants, et puis, au bout du rêve, il y a le réveil ! C’est quelque chose de bien terrible, le réveil !...

Cette grande place avait de hautes maisons rouges et un air de tristesse qui conquit le cœur de la pauvre enfant. C’était la place Royale.

Elle demeura assise sur un des bancs qui avoisinent la statue, plongée dans le souvenir de ce qui existait tout à l’heure et qui était tombé dans le passé, dans le gouffre, tout d’un coup, au moment où elle n'était préparée qu’à vivre heureuse.

L’obscurité était descendue depuis longtemps, quand le froid, la gagnant jusqu’aux os, la força de se lever et de rentrer chez elle.

Jusqu’à ce moment, elle avait vécu sans comprendre ce qui lui arrivait. Ces résolutions héroïques qui saisissent l’âme et la livrent aux grands dévoûments ne se raisonnent pas. On les prend ou on les rejette. Il faut, plus tard, des caractères fortement trempés pour accomplir ce qu’elles ont demandé.

Cette pauvre fille avait plus de cœur que de caractère. Elle se dévoua, mais elle souffrit.

Quand elle fut rentrée dans cette chambre nouvelle, seule, seule à jamais, au milieu de ce grand Paris indifférent, séparée d’Elie comme par la mort elle fut prise d’un accès de désespoir. Ses cris, ses sanglots et ses plaintes, étaient navrants, f

Cela dura toute la nuit'

C’était comme i’agonie d’une âme.

Heureusement la religion veillait Au petit jour, elle essaya de prier et y parvint.

Alors comme tout dans cette maison étrangère blessait ses yeux et offensait son cœur, elle se rendit à une église voisine, et là, dans l’ombre d’un pilier, elle confessa quatre longues heures sa souffrance à celui qui console les désespérés.

Elle demanda la force, mais elle n’eut point le courage de réclamer l’oubli.

Oh ! la saveur des souvenirs ! Oh ! la vie du passé ! les détails sans nombre qui rendent un instant le bonheur effacé !

340 LA TÈrE COUPÉE

Elle partagea désormais son temps entre le travail et l’église.

Se levant avec le soleil, à une heure avancée on la retrouvait encore tirant l’aiguille.

Seulement, vers le milieu du jour, elle allait s’asseoir dans une chapelle latérale de Saint-Louis et demeurait là des heures entières, absorbée dans des pensées sombres et cherchant contre eux le refuge de la maison divine.

L’eau de ia rivière l’attirait singulièrement.

Elle restait quelquefois plusieurs minutes contemplant les rides moirées du (lot, regardant disparaitre le caillou lancé par un enfant et toute à des réflexions lugubres.

Elle était uniformément vêtue d’une robe noire en mérinos, d’un châle pareil et d’un chapeau, dit alors capote, en tulle de même couleur. On la croyait orpheline, et, pour sa piété, pour sa douceur, on l’entourait de considération et de pitié.

Elle était effectivement orpheline, et, bien plus encore, — plus que veuve, veuve volontaire.

En effet, elle avait fidèlement, loyalement, tenu sa parole. Sa seule crainte était sa faiblesse même. Elle tremblait qu’Elie ne la retrouvât et qu’il n’exigeât son retour.

— Alors, disait-elle, si je lui cédais, qui donc aurait le monde de son côté, de cette famille ou de moi qui promets sans tenir? .

Cette éternelle tension de l’esprit amena dans le corps des perturbations profondes. L’hiver était cette année-li exceptionnellement rigoureux. Ces longues stations dans les églises et surtout ce régime auquel elle s’astreignait inconsciemment de ne manger que lorsque la faim, une cer-

laine langueur, et la fatigue excessive l’y obligeaient, tout cela avec les veilles du travail quotidien dérangea sa santé.

Elle toussa violemment vers la fin de janvier, et comme elle ne prit pour combattre celte irritation aucune espèce de remèdes, pas même le repos, le 5 févfier elle s’alita.

Elle tremblait de fièvre.

Une voisine, ne la voyant pas sortir comme à l’ordinaire, entra chez elle.

Marie avait la figure pourpre, les yeux brillants et la parole embarrassée.

La voisine courut chercher un médecin.

Au premier coup d’œil, celui-ci reconnut une fluxion de poitrine.

Après l’auscultation.

— C’est bien plus grave, fit-il en hochant la tête. 11 y avait déjà des tubercules. Cela est très dangereux et je vous engage à faire venir les plus proches parents de la malade.

— Mais monsieur, dit la voisine, nous ne les connaissons pas.

— Alors, reprit le médecin, ce sera peut-être le curé. Je reviendrai ce soir.

Dès qu’il fut sorti, l’ouvrière s’approcha de Marie.

— Vous êtes seule, lui dit-elle, il vous faut un ami pour vous soigner, qui donc voulez-vous que j’appelle, car vous êtes très souffrante ce matin ?

Marie fit signe que oui, — et qu’elle parlait difficilement.

— Je vais bientôt mourir, fit-elle avec un sourire qu’une douleur aiguë déchira.

— Mais non, vous ne mourrez pas, mademoiselle, fit l’ouvrière ; on en revient de plus loin.

— On ne revient pas d’où j’arrive, on ne revient pas d’où je vais, souffla- t-elle d’une voix à peine intelligible, et si triste que l’ouvrière eut les yeux mouillés de larmes.

— Qui voulez-vous que j’appelle ? demanda t-elle de nouveau.

— Elie ! Gt avec une céleste expression la malade.

— Elie? dit l’ouvrière, c’est un prénom, je ne saurais trouver.

Une quinte de toux épouvantable empêcha Marie de répondre. Elle eut un vomissement de sang qui faillit l’emporter.

Quand elle revint à elle, les sœurs de Saint-Vincent de Paule étaient assises à son chevet.

L’ouvrière était partie.

Elle sembla s’éveiller d’un rêve qu’elle aurait fait et chercha autour d’elle avec une sorte d’extase.

— Elie ! dit-elle de nouveau, d’une voix distincte et inquiète.

Elle passa sa main sur son front couvert d’une rosée froide et mortelle.

La raison commençait à chasser les fantômes.

— Je suis folle ! murmura-t-elle.

— On va vous conduire à l’hospice de la Pitié, lui dit une sœur ; il faut être sage, mon enfant, et nous dire qui vous êtes, le nom de votre famille ou celui de quelqu’un qui vous appartienne. Nous avons cherché cela ici, et nous n’avons rien trouvé.

LA TÊTF, CODPÊF. 343

— Je m’appelle Marie, dit la malade de sa voix si faible qu’elle semblait un souffle.

— Marie, c’est un nom de baptême, dit la sœur, répétant à son insu le mot de l’ouvrière. Votre nom de famille, ma chère fille. Cela est indispensable.

— Marie Elie, fit-elle avec un nouveau sourire.

On eût dit qu’une sorte de séraphique gaité s’emparait de ses traits à mesure que la maladie imprimait sur eux sa grille funèbre. Singulier contraste de la liberté de l’âme et de la servitude du corps.

On la porta à l’hôpital de la Pitié d’où les sœurs étaient. Elle n’avait plus que le souffle.

Lorsque l’interne de service la vit entrer, il l’observa.

— Voilà, dit-il, un cas de phthisie galopante. C’est assez rare chez un sujet aussi bien constitué. Une belle fille, c’est dommage.

On l'inscrivit sous le nom de Marie Elie.

Quand elle fut couchée dans le petit lit blanc d’hôpital, les vives douleurs qui l’avaient assiégée semblèrent s’adoucir.

Elle reprit sa connaissance et regarda curieusement autour d’elle les figures nouvelles et les grandes coiffes blanches des sœurs qui s’agitaient.

Le bruit des chapelets battant contre les croix d’ivoire qu’ils supportent semblait surtout l’amuser.

Sa figure d’une blancheur de cire avait le candide étonnement d’un enfant.

— C’est donc cela l’hôpital ? murmura-t-elle. J’en avais toujours eu peur, mais je vois bien aujourd’hui que je me trompais.

— Voulez-vous voir quelqu’un? demanda encore une sœur que sa bonté angélique et sa résignation lui avaient attachée.

Marie réfléchit quelques instants, puis on vit comme une nuance rose s’étendre sur ses joues blémies.

— Oui, fit-elle, Elie de Boreuil, rue Serpente.

On y courut. Il y avait juste six semaines que madame Dambron avait emmené Elie sans laisser son adresse.

En entendant revenir le messager, la malade s’était soulevée.

— 11 vient, n’est-ce pas? il vient, fit-elle d’une voix forte et comme galvanisée.

On lui répondit qu’on n’avait trouvé personne à l’adresse indiquée ; alors elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller avec découragement et ne parla plus. Elle regardait dans le vide des scènes qu'elle seule, avec des yeux de l’âme, pouvait apercevoir. Elle remuait les lèvres sans parler.

Cette belle tête émaciée par la maladie et la douleur ressortait sur l’oreiller d’une merveilleuse façon.

Ses opulents cheveux bruns se répandaient autour d’elle. Ses yeux agrandis par la fièvre avaient l’éclat singulier que prend le regard aux approches db la mort. 11 semble que l’âme prête à s’enfuir jaillisse par rayons comme la lumière dont elle émane. Une sorte de masque énergique contractait son visage. On voyait que la pauvre agonisante, qui tenait à la terre par toutes ces puissantes racines de la jeunesse, de la beauté, de l’amour surtout, avait peine à maintenir son cœur à la hauteur du détachement et de l’abnégation personnelle.

, la té ri: coupée 345

Elle se sentait mourir et avait peur que sa faiblesse ne la trahit aux derniers instants.

Elle redoutait ces dernières larmes, ces appels suprêmes, cette terreur de la mort dont ceux qui sont mal préparés accueillent la Faucheuse.

Elle savait que la première larme ouvrirait la porte au torreu t de regTets qui se cachait derrière elle.

Une fois elle songea à son frère.

Elle voulut lui laisser un souvenir.

Comme la force lui manquait, elle regarda la sœur et ses cheveux l’un après l’autre, à plusieurs reprises.

La religieuse comprit, et coupa une mèche de cette chevelure parfumée dont Elie était si fier, et dont elle portait le poids avec quelque peine aux jours de sa 9anté.

— Qu’en faut-il faire ? demanda la sœur.

Elle ne put le dire.

Ce fut encore un sacrifice.

La sœur interrogea longtemps, elle put faire signe qu’il s’agissait de son frère, mais le nom demeura clos sur ces lèvres à jamais éteintes.

Pouriant elle conservait comme un mystérieux espoir que la Providence avertirait Elie, et que celui qu’elle avait tant aimé lui fermerait les yeux.

Ses regards, qui vivaient seuls d’une vie centuplée, cherchaient souvent la porte d’entrée, et l’on ne pouvait se méprendi e sur l’espérance dont ils étaient animés.

Le soir, l’interne vint et fit signe à la sœur de donner à » la malade tout ce qu'elle souhaiterait.

— Elle est perdue, lit-il à voix basse ; mais Marie l’avait entendu. Elle le remercia avec ce sourire plein d’efforts

qui apparaissait sur sa douce figure à de rares intervalles et demeurait comme la dernière expression de sa pensée.

La respiration était devenue courte et sifflante. Sa fin s’approchait.

La salle était étroite et blanchie à la chaux ; quelques lits vides attendaient, les rideaux ouverts, leurs malheureux. Un profond silence régnait et la sœur lisait à la malade, pour l’édifier et s’édifier elle-même, quelque passage de la Vie des Saints.

— Avez-vous confiance en la miséricorde divine ? demanda la religieuse en s’interrompant lorsqu’elle la vit plus calme.

Marie fit signe que oui.

— Vous avez donc beaucoup souffert, que vous semblez aussi saintement résignée?

Cette fois, le oui qu’elle prononça par les yeux, avait une telle éloquence, que la religieuse, émue jusqu’au fond du cœur, s’agenouilla auprès du lit et pria pour la mourante.

— Seigneur, ayez pitié des martyrs de ce monde ! ditelle.

En ce moment le prêtre entra. On donna à la pauvre fille les derniers sacrements.

Son regard, jusqu’à la fin de cette cérémonie, espéra voir encore Elie. Quand ce fut terminé et qu’elle comprit, à sa faiblesse croissante, à cette pluie glacée qui précède le trépas et tombe du front des agonisants, que tout allait finir loin de la chère présencè du bien-aimé, elle réunit

toutes ses forces, croisa ses mains sur sa poitrine, ferma les yeux et s’enfonça dans ses souvenirs.

Ces souvenirs, ainsi qu’il arrive lorsque l’homme est au bord de la tombe, arrivaient à tire d’ailes comme un vol d’oiseaux délicieux. Elle revoyait la rivière d’où son ami l’avait retirée, elle entendait de nouveau et distinctement le bruit du moulin voisin, elle sentait le froid mortel de l’eau.

Elle respirait toujours avec violence ; le corps jeune a des attaches si résistantes, que, pour les trancher, la mort a souvent de puissants efforts à faire.

Cette belle tête séraphique toucha le jeune interne qui était demeuré afin de suivre jusqu’à la fin les progrès du mal.

On criait dans la rue les premières violettes. Par un sentiment de pitié affectueuse, auquel il obéit sans s’en rendre compte, il descendit et en rapporta un gros bouquet dont il éparpilla les fleurs sur le lit.

Marie aimait beaucoup les violettes. Dans ces maladies de poitrine les sens ont une extrême délicatesse : cette odorante vapeur la saisit comme un charme ; elle ouvrit les yeux. Mais déjà l’esprit était environné d’ombres, et le réel ne se distinguait plus du rêve.

Elle crut qu’Elie était arrivé et que ces fleurs c’était son adieu. Un frémissement convulsif agita quelques instants ses mains. On eût dit qu’elles échangeaient de mystérieuses pressions.

— Elie, murmura-t-elle cette fois distinctement, Elie, viens !

Sa respiration s’était arrêtée tout à coup. On le vit à ce

LA TÊTE CODPÊE

que la sœur ferma les rideaux, jeta quelques gouttes d’eau bénite sur le lit et s’éloigna suivie de l’interne, que cette fin d’une belle fille avait laissé tout ému.

Lorsque M. le baron Eugène de Boreuil se retrouva seul dans la rue, chassé de chez son fils, comme nous l’avons dit plus haut, il regagna rapidement son hôtel. — Chemin faisant le monologue était vif. *

— J’ai été mis à la porte comme un laquais !... Quels éclairs ses yeux lançaient !... On m’avait bien dit qu’elle était fière et résolue, mais je ne la croyais pas aussi digne. — Je dois avouer que parmi nos demoiselles il n’en est guère qui soient capables, le cas échéant, de montrer un pareil caractère. — Je ne m’étonne point qu’Elie s’en soit entiché. Us ne manquent pas de points de contact. — Enfin, elle a promis de le quitter. — Tiendra-t-elle sa promesse, maintenant ? — Assurément non ; maintenant que je considère la chose de sang-froid, j’ai été joué une fois de plus avec toute mon expérience. Elie empêchera le départ, et tout sera dit. — J’aurais dû assister à cette rupture. — Devant moi. c’était facile et simple et la chose était faite. — J’y retournerai sous un prétexte dans quelques jours, et je ferai entendre que nous reconnaîtrons généreusement le service qu’elle nous aura rendu.

Mais, je ne sais pourquoi j’ai été si ému, elle avait un accent de vérité. — Au fond, nous avons bien quelques torts vis-à-vis d’elle. Et si vraiment elle était femme à

s’exécuter, je regretterais d'avoir été si vif. Pourvu qu’elle accepte ce que nous lui offrirons ! 11 faudra la somme ronde. Ce ne serait pas gentilhomme de lésiner en un cas pareil. Mais, si elle refuse nos dons, le .beau rôle est presque de son côté, le désintéressement, le sacrifice, la vertu ! Que n’invoquera-t-on pas contre nous en ces temps révolutionnaires. Ah! Elie, tu paieras cher cette incartade et les ennuis que tu nous as causés !

En tout cas, j’irai demain encore m’informer du jour de départ de cette jeune femme et lui faire remettre un bon pour mon banquier.

Le lendemain, lorsqu’il se présenta rue Serpente, la rumeur publique lui apprit aussitôt ce départ qu’il désirait tant.

Toute la maison ne parlait que de cela, et il n’eut qu'à écouter sans interroger personne. 11 sut à la fois le désespoir de son fils et que l’on ignorait l’adresse nouvelle de mademoiselle Cormatin.

— Lorsqu’il me sera bien prouvé que toute réunion est impossible, lorsque j’aurai bien et dûment marié Elie, j’enverrai le bon en question à la jeune personne par l'entremise de la police, qui saura cette fois encore la découvrir.

Mais voilà néanmoins un événement heureux et qu’à la vérité je n’espérais point obtenir avec une telle facilité.

Il écrivit de suite à Abbeville :

« Victoire 1 nous triomphons sur toute la ligne ! la personne a quitté la place et j’espère bientôt ramener l’enfant. Je ne veux pas brusquer notre réconciliation. Lorsqieje le verrai bien repentant d’avoir fui les siens pour une

femme aussi détachée de lui, je parlerai, je pardonnerai. Je crois que nous ferons réunis, l’enfant prodigue et moi, notre rentrée à Abbeville. Pourtant, je suis d’avis qu’il nous faut payer les frais de la guerre, d’abord parce que la femme n’est point vulgaire, ni sotte, ni, quoi qu’on ait pu dire, de mauvaise fréquentation. Elle a du maintien et de la dignité. A tout prendre, si la chose devait arriver avec un garçon aussi inflammable qu’Elie, il vaut mille fois mieux que ce soit elle que tout autre.

» J’ai calculé qu’à cause de madame Dambron, pour éviter qu’Éiie, quand il saura la part que j’ai prise à leur séparation, n’en vienne plus tard à quelque générosité insensée, il faut tarifer la chose à cinquante mille francs, que nous tiendrons prêts le lendemain du mariage de mon fils. A ce propos, c’est là une affaire dont il taut, je pense, à l’instant s’occuper. »

Suivaient quelques détails sur l’entrevue avec Marie dont nous avons parlé plus haut.

Cette lettre jetée à la poste, le baron s’en fut faire quelques visites indispensables.

— Yoici l’instant, s’était-il dit, de pousser Elie dans quelque carrière ; la diplomatie ne me paraît pas son fort, il est trop sincère, — la magistrature non plus, il est trop léger. — Je vais tâcher de le faire provisoirement attacher au ministère. Plus tard, de sens rassis, on pourra peut-être en faire un procureur général. — Après tout, ce n’est là qu’une échauffourée de jeune homme, un peu trop longue.

Ces visites faites le quatrième jour, il alla quérir des nouvelles de son fils. ^

La concierge lui répondit que le congé définitif avait été

donné par une grande dame, accompagnée d'un curé, laquelle, se disant son aïeule, avait emmené le jeune homme.

— Il est bien malade, ce pauvre Monsieur ! dit la bonne femme en terminanl.

Cette nouvelle inattendue plongea M. de Boreuil dans une colère épouvantable.

— Vous verrez, s’écria-t-il lorsqu'il se retrouva dans la me, que cette vieille femme dont la tête est assurément fort à l’envers, va tout gâter. L’enfant va pleurnicher, vouloir à tout prix retrouver l’objet perdu. Avec madame Dambron et les grosses sommes, rien n’est plus simple qu’un tel résultat. On aura la pécore, madame Dambron les bénira, l’abbé Clodot les mariera, et nous...

Ah 1 nous autres, nous serons... pardieu! nous serons refaits, joués, battus, mais assurément peu contents.

Et maintenant quel moyen employer pour l’arracher des griffes bourgeoises de ma belle-mère ? Ah ! c’est à se vouer à toutes les puissances diaboliques.

Il se décida pourtant à visiter madame Dambron, ne fut-ce que pour savoir comment marchaient les choses.

Elie était au lit, le visage empourpré, en proie à un commencement de fièvre cérébrale qu’un médecin combattait à grand’peine.

Il avait un délire affreux, dans lequel le nom de Marie arrivait à tout instant sur scs lèvres.

Madame Dambron tenait une de ses mains dans les siennes.

C’était la troisième nuit que cette femme passait au chevet de son petit-fils, sans le quitter d’une seconde, le dis-

pu tant à la maladie, oubliant le besoin de sommeil et conservant un calme de raison parfait dans une grande agitation de cœur.

L’abbé dormait dans un fauteuil.

Lorsque madame Dambron vit entrer le père d’Elie, elle lui recommanda le silence d’un geste. — Le baron aimait, dans le fond, son fils à sa manière. Il faisait partie de son avenir, de sa personnalité. — Il était nécessaire à la famille. — A tous ces titres il était précieux, et lorsqu’il vit le jeune homme dans ce dangereux état, il mesura d'un coup d’œil la partie qu’il avait jouée.

— Hum ! fit-il, je n’aurais jamais pensé cela. — Enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il en guérira, sans doute.

Le médecin le rassura bientôt tout à fait.

' — Je suis maître de l’accident, fit-il. Soyez désormais,

à moins de rechute, hors d’inquiétude, grâce à madame, dont l’énergie est au-dessus de tout éloge. C’est elle dont l’ascendant a maintenu le patient dans son lit alors qu’il eût fallu dix hommes vigoureux pour le tenir en respect, si j’eusse dû employer la force. C’est elle qui m’a montré ce miracle d’une personne de son âge accomplissant des veilles devant lesquelles la jeunesse aurait succombé.

A ce moment Elie, qui sommeillait lors de l’entrée du baron, se réveilla.

Ce sommeil l’avait rafraîchi et mis de l’ordre dans ses idées.

La première personne qu’il vit au chevet de son lit fut son père.

— Oh ! fit-il, avec un geste de haine, c’est vous ! Que

venez-vous faire ici ! Ne savez-vous pas que j’ai deviné ce crime que vous avez commis ?

Tout est rompu entre vous et moi.

• Ma mère, la voici. Remerciez-là, car sans elle vous seriez aujourd’hui mon as-assin. Je n’ai rien de plus à vous dire. Je ne veux pas m’exposer à perdre davantage le respect que le fils doitaupère, mais jusqu’au jourou j’aurai retrouvé Marie, où elle sera ma femme, ma volonté est que nous soyons étrangers l’un à l’autre. »

En vain le baron essaya-t-il de se rouvrir cette âme ulcérée.

Le jeune homme demeura muet et sombre, écoutant les discours où sa famille, son avenir et son nom étaient

constamment invoqués. Seulement, lorsqu'il vit son père se lever pour s’éloigner, il lui dit :

— Ma famille, c’est Marie : mon avenir, je n’en ai pas jusqu’au jour où vous me l’aurez rendue. Vous dites que vous avez de hautes influences. Je n’ai pas d’autre ambition que Marie, usez de vos influences pour qu’elle soit à l’instant retrouvée et rendue à moi, qui suis son époux.

xxvn

Quand la convalescence arriva, comme Elie était encore très-faible, on le décida à retourner à Abbeville.

— C’est la santé que je veux y retrouver, dit-il ; n’espérez pas me retenir lorsque je serai redevenu fort. Je reviendrai ici, je serai plus habile que tous vos limiers, ma chère grand’raère, je retrouverai sa trace.

Madame Dambron ne voulut pas le contrarier. Elle lui promit tout ce qu’il voulut, heureuse de le soustraire à cette sombre inquiétude qui se lisait sur son visage, et qu’il puisait dans cet air de Paris que respirait la jeune fille.

— Au moins, disait-elle, là-bas, il sera plus calme et je la ferai chercher tout aussi bien de loin.

Cette convalescence d’Elie, ne fut pas longue. Il avait la volonté de guérir et quelques jours lui suffirent pour retrouver sa vigueur.

C’est alors que commencèrent toutes les ruses que son aïeule mit en œuvre pour le retenir auprès d’elle. Tantôt elle lui promettait de l’accompagner de nouveau, tantôt elle disait avoir quelques indices. Alors elle suppliait qu’il attendit de nouveaux détails.

Un matin, il arriva chez Elie deux jeunes gens qui demandèrent à l’entretenir en particulier.

Elie les reçut avec le visage sérieux et froid qui, depuis le départ de Marie, ne le quittait jamais.

— Qui me procure l’honneur de votre visite, Messieurs, demanda-t-il.

— Voici, dit l’un d’eux. Nous sommes, monsieur et moi, deux amis de M. Alexis Cormatin. Il n’ignore aucunement ce qui s’est passé entre sa sœur et vous ; le scandale, afùrme-t-il, n’a été que trop public. Mais il est des fautes qui s’effacent et que certaines difficultés font excuser. M. le docteur Alexis Cormatin avait pour vous, il nous a chargé de vous le transmettre, une amitié sans égale, en vous une confiance sans bornes.

N’ayant rien pu empêcher, il était homme à pardonner

son offense dès vous auriez trouvé possible de réparer le mal commis.

Le dommage a pourtant été grand, et vous le savez Monsieur de Boreuil.

— Continuez, dit Elie toujours aussi calme, mais redevenu effroyablement pâle.

— C’est, hélas ! le plus pénible qui me reste à vous dire. M. Alexis Cormatin nous a chargé de vous demander réparation de deux lâchetés. Celle qui vous a fait enlever la sœur de votre ami, confiée à votre foyer, sous la sauvegarde de votre honneur, pour en faire votre concubine, et celle qui vous a permis, après l’avoir abandonnée sans vergogne à quelque sort misérable et honteux, de revenir dans votre famille et dans votre pays, oubliant la malheureuse et ne vous souciant plus du malheur par vous causé.

En raison de ces deux causes, par lui qualifiées de lâchetés, il vous demande de régler avec nous les conditions d’une rencontre, où l’un des deux demeurera. »

Elie retrouva pour répondre un sourire, qui depuis longtemps avait disparu de ses lèvres. '

— C’est facile, Messieurs, dit-il, je serai sur la plage du Pas d’Authie, après-demain, 2 février, à dix heures du matin. — Qu’il choisisse ses armes, j’apporterai les miennes.

— Je vous salue.

Les jeunes gens, stupéfaits de ce sang-froid, s’en allèrent raconter à celui qui les avait envoyés ce qui leur avait été dit.

Le troisième jour Alexis et ses assistants se promenaient à l’heure dite sur la plage de la baie d’Authie, à quelques

pas de cette petite maison de la digue dont nous avons si longtemps parlé. Elie n’arrivait point, et aucun messager ne venait de sa part.

— Ah ! s’écria Alexis, si ce misérable manque découragé après toutes ses turpitudes, qui donc pourra m’empêcher de lui cracher au visage ?

En ce moment Elie apparut au loin, il venait seul à pied, longeant la mer avec une figure si pâle et si défaite que l’un des témoins d’Alexis ne put s’empêcher de dire :

— Il a peur !!!

Elie vint droit à ceux qui l’attendaient. Lorsqu’il aperçut Alexis, il courut à lui tout d’un élan, et, sans rien dire, comme s’il ne s’était rien passé entre eux, comme si cette rencontre mortelle était un rêve, il s’élança à son cou, le serrant dans ses bras, pleurant avec des sanglots qui ressemblaient à des cris.

— Ils me l’ont prise, ils me l’ont volée! s’écria-t-il. J’ai failli mourir en retrouvant ma demeure vide. C’est comme si on m’avait ënlevé mon âme. O mon ami, Dieu t’épargne de telles épreuves. On m’a dit, je crois, que tu voulais me tuer.

Eh bien ! c’est en vérité ce que tu peux faire de meilleur pour moi. Je ne demande que la mort. Qu’est ce que la vie désormais ? Si c’est ta fantaisie, fais de moi ce que tu voudras.

Je l’aimais, je l’adorais, je l’aime de toutes mes forces, et dans trois jours je serai à Paris. Je la chercherai, dusséje fouiller les maisons une à une.

Nous avons été des égoïstes, je le sais bien. Nous avons caché notre bonheur, c’est vrai. Nous t’avons offensé, toi

notre premier ami à tous deux, notre frère ; c'est vrai. Venge-toi si lu veux, mais le destin qui nous a séparés ainsi t’a servi déjà dans ta vengeance. Il a bien fait les choses, Alexis, si j’en juge d’elle par moi-même. »

Il lui prit la main, l’entraîna pour ainsi dire de force vers la maison de la digue, dont il ouvrit la porte.

— C’est ici, dit-il, que nous nous sommes aimés, que nous avons juré d’étre ici-bas l’un à l’autre dans la vie comme dans la mort. Je tiendrai mon serment. On l’a éloignée, peut-être expatriée; c’était facile d’avoir raison d’elle, si fière et toute pétrie de grands sentiments. Qu’en a-t-on fait? je l’ignore et donnerais mon sang pour le savoir. Mais ce que je sais à n’en pouvoir douter, c’est qu’elle souffre, c’est qu’elle m’aime, et qu’elle gardera quand même la foi jurée.

J’avais comme un espoir de la retrouver ici. Nos amis les pêcheurs en eussent jvris soin, car c’était un véritable enfant par la douceur, la grâce et la faiblesse.

Elle était délicate, quoique grande, et sa poitrine m’inquiétait souvent.

Regarde, Alexis, voilà comme je lui avais arrangé sa maison pour cet hiver.

Voilà la place quelle occupait au coin du feu quand je voulais être un paysan, un marin, un homme du peuple t pour l’aimer à mon aise.

Ah ! si j’avais écouté cette voix qui me parlait alors!!! elle serait ma femme aujourd’hui. On ne pourrait plus rien contre nous.

Ce n’( tait que ta sœur, Alexis ; pour moi, c’était tout ; famille, amis, elle remplaçait tout cela, et je ne me suis

LA TÊTF, COUPÉE

jamais aperçu que nous étions seuls, si ce n’est pour souhaiter que nul ne vînt entre nous.

Nous avions oublié les autres, tant nous étions heureux. J’en suis cruellement puni ! ®

Cependant Alexis restait froid et glacé.

Au fond, il était ému et attendri. Cette voix du compagnon de sa jeunesse lui allait au coeur. Mais, ainsi qu’il l’avait dit à ses amis, l’offense avait été publique.

Il fallait du sang, une réparation sérieuse et solennelle, telle qu’on se la donne entre gens de cœur.

Les deux jeunes gens qui l’accompagnaient, interdits de cette scène inattendue, se regardaient, prêts à se retirer et craignant d’être indiscrets plutôt qu’utiles.

C’est à cet instant, pendant qu’Elie, la figure dans ses mains, songeaitaux jours trop peu nombreux de Pas d’Autliie que l’abbé Clodot essoufflé entra.

— Ah ! s’écria-t-il, en tombant sur une chaise, en vérité je n’en peux plus, et je vous le déclare, Elie, vous m’avez fait une terreur épouvantable. Votre grand’mère et moi, en apprenant que vous étiez parti tout à coup, avons pensé à quelque coup de tête folle et malade. J’ai couru aux renseignements, j’ai loué une voiture pour vous rejoindre, j’ai versé avec elle à une lieue d’ici. Alors j’ai pris mes vieilles jambes à mon cou et me voici, mais je suis rendu.

L'abbé ne disait pas que l’on surveillait Elie et qu’aucun de ses pas n’était laissé libre.

On avait écouté la conversation qu’il avait eue avec deux jeunes gens qui n’étaient point de ses connaissances ordinaires. Le rendez-vous, le duel probable, on savait tout

chez madame Dambron, et l’àbbé Clodot avait promis d’apaiser toute cette querelle. Mais Elie avait un instant échappé, et l’abbé avait versé derrière lui. De là le retard.

— Bonjour, Alexis, fit le vieux prêtre en s’approchant du jeune docteur. Vous le voyez, votre ami nous donne du fil à retordre. A ce propos, vous savez la nouvelle?

— De quelle nouvelle voulez-vous parler, Monsieur le vicaire ?

— En ce cas, permettez que je vous entretienne quelques instants en particulier. Madame Dambron a dû vous écrire à ce sujet à votre maison d’Ailly.

Il entraîna le jeune homme à l’écart.

— A tout péché miséricorde, fitavec son angélique sourire le bon abbé Clodot. Madame Dambron marie votre sœur avec son petit-fils. On leur donne*quinze mille livres de rente par contrat de mariage. La famille ne consent pas, il est vrai ; mais à ce que m’a dit le vieux comte deBoreuil, ils ne s’opposeront pas absolument à la noce. Ils ne recevront pas la nouvelle épousée, voilà tout ; mais comme vous le savez, bien que vous n’ayez pas mon âge, le temps est un grand maître et je ne donne pas deux ans à cette charmante enfant pour être adorée de tous à partir du vieux comte et de la douairière de Boreuil.

— Je suis bien forcé d’accepter ce qu’offre ici madame Dambron, dit Alexis. D’ailleurs, en présence de la douleur d’EIie, j’ai perdu la conviction qu’il pouvait être coupable dans cette question de l’abandon de ma sœur. Et sait-on au moins où la pauvre fille s’est réfugiée?

— On assure qu’elle n’a pas quitté Paris. Une personne du pays affirmait, il y a quelques jours, l’avoir rencontrée

rue Saint -Victor. Elle était fort triste, paraissait-il, mais assez bien portante. La volonté de madame Dambron est celle-ci : elle souhaite que vous accompagniez sou petit fils, v qui veut à tout prix retourner là-bas chercher Marie. Nous l’eussions assisté nous-mêmes dans celte recherche, si les derniers événements n’avaient autant fatigué ma vieille amie. A son âge les ressorts sont encore capables de vigueur, mais on n'échappe plus à la lassitude. Moi je suis vieux, cassé, cacochyme, je ne vaux rien pour toutes ces courses. De plus Elie est malade, il est souvent dévoré par la fièvre ; cette fièvre, c’est peut-être l’impatience. Vous déciderez cela, vous qui êtes médecin. Soyez donc le mentor d’Elie, puisque vous êtes son frère. Une telle recherche doit avoir de prompts résultats et vous ne manquerez pas d’argent pour réussir.

— Cela suffit, monsieur le vicaire, dit Alexis en l’embrassant. J’ai tout oublié et madame Dambron peut compter sur moi. Je serai l’ami, le frère et le médecin.

Et, se tournant vers ceux qui l’avaient accompagné :

— Messieurs, leur dit-il, je vous présente mon ami Elie de Boreuil, mon frère bientôt ; nous partons pour Paris ce soir même, et à bientôt les épousailles auxquelles vous voudrez bien assister.

Us partirent donc le soir pour Paris. A mesure qu’on approcha de la grande ville, cette impatience d’Elie dont avait parlé l’abbé Clodot se manifesta davantage.

LA TÈTE COUPÉE 36 i

— Alexis, dit-il, je vais la voir, je le sens, je vais la retrouver bientôt. Pourtant, je ne sais pourquoi à la place de la joie dont je devrais être plein, j’ai le cœur serré, une amertume profonde m’envahif. Je ne sais ce qui se passe ni ce qu’elle a ; mais elle souffre, elle souffre assurément, car je ressens comme le contre-coup de cette souffrance.

— La joie la guérira, dit Alexis.

Mais il ne faut pas, croire aux pressentiments. On croit trop souvent ce qu’on redoute.

Ils s’installèrent dans le quartier latin, rue de la Harpe, dans un de ces hôtels où les étudiants habitent, poussés qu’ils étaient à ce choix non par le contact de cette jeunesse • de leur âge, mais à cause de la rue Serpente qui est proche.

Elie avait l’espoir que Marie ne se serait point éloignée.

— Elle aura d’ailleurs beau faire, disait-il, elle reviendra voir nos fenêtres.

Ils ne firent part à personne de leurs soucis. Alexis sortait le plus souvent seul pour ne point fatiguer Elie, à peine remis de sa maladie.

Les étudiants, qui voyaient en eux des jeunes gens naguère encon leurs condisciples et leurs confrères de bazoche, les entouraient de prévenance et d’amitié.

Mais cette existence évaporée, ces cris de filles errant par les corridors, ces chants, cette joie bruyante blessaient Elie plutôt qu’ils ne l’attiraient. Le 6 février, il eut une forte fièvre et demeura couché une partie de la journée.

Le soir, Alexis rentra.

— J’ai eu, dit-il, une singulière émotion : Figure-toi que j’ai retrouvé un de mes compagnons du cours de médecine, de deux ans plus jeune que moi, et qui est aujour-

d’hui interne à la Pitié. Je suis allé déjeuner avec lui. J’avais, d’ailleurs, une raison pour cela. Je me suis, comme tu sais, adressé au bureau des renseignements, à la Préfecture, parce que, désormais, tous les moyens sont bons pour mener à bien notre affaire. J’ai dit que Marie avait disparu en décembre dernier, le 18 du mois.

On a, avant-hier, fouillé les registres des garnis, à la date de ce jour-là, on n’a rien trouvé. Mais on a recueilli une indication qui m’a paru précieuse. Une jeune femme dont le signalement se rapporte à ma sœur, a acheté le 18 décembre chez un brocanteur pour une centaine de francs de meubles, et a emménagé dans une petite chambre de la rue Saint-Louis au Marais. Par une coïncidence toute particulière, cette jeune personne portait le nom de Marie.

A mesure qu’ Alexis parlait, Elie se soulevait et prêtait avidement l’oreille.

— Parle, dit-il, parle, hâte-toi, tu me fais mourir.

— Je suis allé rue Saint-Louis.

« La jeune personne est à la Pitié, m’a-t-on dit. Elle est très souffrante. »

J’ai pris mes jambes à mon cou, j’ai couru à la Pitié. On m’a dit que la personne entrée ainsi était morte avanthier. J’ai eu le cœur serré d’une forte angoisse, je t’assure. J’ai donné mon nom en demandant si elle était inscrite sous celui de Marie Cormatin.

Mon ami l’interne, qui se souvenait fort bien de cette malade, m’a aussitôt affirmé que je me trompais.

Ce n’est pas ce nom-là, m’a-t-il dit ; je suis sûr de la chose. Au surplus, si tu y tiens, demain, j’irai à ton hôtel te dire le nom exact de la défunte. On l’a enlevée hier, sans

doute ; mais je cousulterai les registres. En tous cas, tu peux être entièrement rassuré. Ce n’est pas le nom que tu dis. Ce nom qui est le tien m'aurait frappé.

— Je voudrais être à demain, murmura Elie d’une voix sombre.

Il s’habilla et les deux amis descendirent ensemble en ville.

— Retournons au Marais, je veux voir moi-méme cette chambre, dit Elie.

— La chambre de cette personne qui est morte ?

— Oui, répondit le jeune homme ; cette pensée ne m’a point quitté, je crois que c’est Marie. Ecoute, j’ai fait un rêve, un rêve affreux.

Dans mon sommeil j’ai entendu ma porte s’ouvrir doucement et un pas léger, mais si léger qu’on eût dit. un frôlement, s’est fait entendre derrière moi. Quand je sommeillais, au temps de mon bonheur, Marie marchait ainsi dans ma chambre. J’ai tourné la tête de son côté.

Mon ami, j’ai vuunechose que je n’oublierai jamais. Comment l’imagination peut-elle enfanter de tels cauchemars?

Marie était là vêtue d'habits diaphanes, diaphane ellemême et comme phosphorescente. Seulement sa chère tête, ses grands yeux, ses cheveux magnifiques, ses lèvres d’où tant de douces paroles sont tombées pour moi, par un phénomène inexplicable, je les voyais distinctement. Je les voyais palpables, vivants, je sentais son regard fixé sur moi. Je comprenais les mots que sa bouche jetait dans le vide, et qui ne rompaient point le silence de la nuit.

Cettetête expressive dechair et desang, surmontant le corps qui flottait ainsi qu’une nuée, formait un si terrible spectacle que je me suis éveillé, trempé de sueur et poussant un cri.

A l’heure qu’il est, je la vois, cette tête pâle, elle me poursuit, et si le jour ne nous éclairait point, si je n’étais à ton bras, dans la rue, dans la foule, j’aurais peur encore, je tremblerais.

Et le jeune homme ne mentait point, on le voyait à l’agitation de ses traits, à ses yeux un peu égarés, à sa démarche saccadée.

— Il a de la fièvre, pensa Alexis, j’ai eu tort de lui conter mon aventure, il faut à tout prix le calmer.

— Tu vois, lui dit-il tout haut, comme ton esprit travaille et si tu es plus sage un jour que l’autre. Je te raconte une de mes erreurs et tu prends l’alarme, comme si j’avais sonné le tocsin. Du reste, attends à demain matin, mon ami l’interne nous renseignera mieux.

— Allons au Marais, je t’en supplie. Je veux voir ce soir par moi-même.

Marie ! est-il besoin, pour la deviner, de beaucoup d’indices, de registres et de noms 1 Je la reconnaîtrai rien qu’à l’air respiré par elle, à cette légère essence humaine qui demeure de nous dans les lieux que nous avons traversés.

Je la reconnaîtrai aux plis de la robe qu’elle aura portée.

Je la devinerai à tout et à rien, à ce qu’on m’en dira, à ce qu’on en aura pensé.

Je la reconnaîtrai à cette affection que lui portent ceux qui l’ont un seul jour connue.

Viens Alexis. »

Ils allèrent donc au Marais.

Chemin faisant l’idée fixed’Elienelui sortit pasdu cerveau.

— Quel singulier songe ! s'écria-l-il, je rêve souvent d’elle, toutes les nuits je la vois et, le reste du temps, elle

occupe ma pensée. Mais jamais pareille vision ne m’avait ainsi frappé. Tous mes rêves étaient doux. Ils se rapportaient à notre vie commune; c’étaient autant de souvenirs, autant de projets élevés entre nous au coin du feu, dans nos promenades sur la grève du Pas d’Authie.

Je ne puis échapper à cette impression. Il me semble que cette apparition a un sens. C’est un avertissement. Ma pauvre chère Marie est morte.

Alexis, j’en suis sûr.

— Calme-toi, lui répondait le jeune docteur, sans cela je croirais que nous sommes partis trop tôt d’Abbeville et je t’y ramènerais comme un enfant auquel on ne peut faire entendre la raison. »

Rue Saint-Louis au Marais on leur dit que la personne de la Pitié avait emporté la clé de sa chambre et qu’on ne pouvait permettre d’entrer chez elle sans l’autorisation spéciale du commissaire.

Ainsi on se heurtait de tous côtés à la réalité et il fallait bien céder devant les obstacles,

Elie et Alexis rentrèrent fort tard à l’hôtel. Elie, surexcité, inquiet, malade ; Alexis, troublé malgré lui de quelque chose et fort désireux d’être au lendemain pour interroger de nouveau l’interne.

— Bonsoir, Alexis, dit le jeune de Boreuil à son ami.

— Bonsoir, frère, répondit le docteur ; calme-toi, repousse toutes ces visions malsaines qui hantent ton cerveau, dors comme nous dormions à Beaumctz, les poings fermés.

Demain tu auras un bon réveil et nous retrouverons Marie.

Dors, Elie.

Et il l’embrassa.

LA TÈTE COOPÈE

Ëlie avait une chambre au deuxième étage donnant sur la cour et située en plein quartier d’étudiants.

C’était une pièce assez sombre, isolée au haut d’un escalier particulier. Alexis entendit son ami monter lourdement les marches de cet escalier, il tenait à la main sa bougie. On l’entendit ouvrir sa porte et pénétrer chez lui.

Il y eut un instant de profond silence, la porte était demeurée ouverte. Puis tout à coup un cri, un seul cri, une sorte de clameur oppressée, douloureuse, l’appel d’un homme qui se brise, retentirent.

Une ombre arriva à reculons les cheveux droits sur la tête, tenant à la main la bougie éteinte. Le corps decette ombre, * éclairé vivement par des lumières intérieures, tomba à la ren-

verse, roulant de marche en marche avec un bruit sourd et, arrivé au prochain palier, demeura pareil à une masse inerte.

On entendait seulement comme un râle.

11 y avait plusieurs carabins réunis dans la chambre de l’un d’eux ; une vaste chambre démeublée, dont le centre était occupé par une grande table couverte d’une toile cirée. Il était environ huit heures du soir et ces jeunes gens, assis les uns sur le lit de fer, les autres sur des chaises renversées, semblaient, à la lueur d’une chandelle fumeuse, attendre quelque chose.

C’était, en général, des étudiants de septième ou de huitième année qui font durer l’étude et le plaisir plus longtemps, redoutant les ennuis de la province et ayant encore un vieux regain de jeunesse à faucher.

Nous donnerons, au hasard, quelques-unes des interjections qui s’échangeaient entre deux bouffées de pipe ou deux gorgées de bière.

Ces mœurs, aujourd’hui bien changées, avaient leur pittoresque en ce temps-là, si elles manquaient de cette importation anglaise qu’on nomme le cant.

— Es-tu sûr qu'ils auront pu l’amener jusqu’ici?

— Sans doute. La nuit dernière, ils l’ont conduit jusque chez Alfred, au-dessus du marchand de vin de la rue Saint-Victor.

— Ah bah ! Mais il leur a fallu des précautions pour cela, des déguisements ?

— Le gros Courniolles avait sa blouse, et puis le soir l’objet dans un sac, il faudrait des yeux bien fins pour découvrir t ce]que c’est.

— Mais, si nous étions pincés ?

— Eh bien ! nous en serions quittes pour de l’amende et de la prison ; qui ne risque rien n’a rien.

— Mais, comment avez-vous fait pour la sortir de l’amphithéâtre ?

— Ah! voilà. Courniolles s’est caché sous la grande table de marbre. Après le départ de l’infirmier, il a fourré dans le sac le cadavre d’une phthisique qui était là, une petite qui n’était guère lourde, par parenthèse. Il a passé par une fenêtre, lesac à Alfred et aux autres, qui l’ont emporté. Puis il a sauté lui-même dehors, et le tour a été joué.

— De sorte que nous allons travailler le cadavre chez nous, en pantoufles, à notre aise. C’est André Vesale qui serait content, s’il apprenait une ardeur semblable!

— Moi, ce n’est pas précisément pour le travail du

scalpel, dont je me moque un peu ; c’est parce que c’est défendu, c’est surtout parce que cela se passe la nuit, aux lumières, comme une œuvre sans nom. On ressemble aux assassins de Fualdès, à des bouchers de chair humaine.

C’est dramatique, o’est palpitant. C’est plutôt l’imagination qui est en jeu chez moi que la pathologie. »

En ce moment, le bruit des pas de gens qui montaient l’escalier en portant un objet d'assez grandes dimensions se fit entendre.

— Chut! fit-on. — Ouvrez la porte.

Courniolles entra portant le sac et le corps de la phthisique.

— Personne ne nous a vus, souffla-t-il ; le portier est allé au bout de la rue pour voir brûler la tour Saint-Jacques. C’est une blague d’Alfred.

Les verrous, et à nos postes. On professera chacun son tour.

On tira du sac de grosse toile grise ce que les carabins appelaient le corps de la phthisique.

C’était une jeune femme de vingt ans merveilleusement belle.

Lorsqu’elle fût étendue sur cette table, couverte, comme par une pudeur de hasard, de cette toile grossière qui lui avait servi de linceul, la tête renversée en arrière, les yeux demi-clos, ses magnifiques cheveux répandus comme un oreiller sous ses épaules et comme un voile sur son sein, elle eut tenté quelque peintre amoureux de ce réel qui touche à l’idéal.

Et, de fait, c’était un tableau saisissant que ce cadavre, éclairé d’un seul côté par une chandelle à la lueur rougeâtre, entouré de têtes penchées sur lui, de mains agitant de toutes parts les clairs aciers des scalpels.

Ce pauvre corps tranquille et cette tête insouciante des misères de la vie avait, au milieu de ces menaces, dans cette lumière étrange où il nageait, comme un air de sérénité qui parlait d’une autre vie.

Et pourtant, c’était une belle jeune femme, faite pour les mystérieuses caresses de l'alcôve, dont le tront blanc et sans rides avait connu toutes les pudeurs, que ces mains brutales avaient ainsi apportée depuis le charnier jusqu’à ce bouge. Ob ! mère, qui verrais ainsi ton enfant disparue et morte, livrée à ces débauches de la science, à ces barbaries de l’étude, dequelle angoisse serais- tu navrée!...

Nul ne se souciait donc ici-bas de cette guenille, sainte après tout, puisqu'une âme l’avait habitée, qu’on la livrait à ces insulteurs de tombeaux ! Cette œuvre divine, d’une blancheur immaculée, qui donc oserait y attenter le premier? Le sang allait jaillir, la chair allait crier, les os allaient se rompre et ces hommes, vain espoir, recherche vaine, allaient interroger le mystère de la vie dans ce repos de la mort que toute créature, quelle qu’elle soit a toujours mérité.

O profanation ! n’y a-t-il pas des êtres impurs, des animaux immondes sur lesquels l’œil s’exerce et la main s’habitue ? Qu’est-il besoin de souiller ainsi ce que la vie a animé, ce que la religion a consacré? Pourquoi, surtout, prendre une jeune fille dont peut-être, en la voyant passer, les uns disaient : C’est un cygne I les autres : C’est un ange !

Cette profanation s’accomplit pourtant.

Mais, avant qu’on touchât au cadavre, une voix s’éleva qui dit avec un éclat de rire :

— Barthot, le nouveau, n’est point venu.

— Ah ! répondit un autre, l’amphithéâtre lui a donné, la première fois, de telles nausées, qu'il a juré de n’y remettre jamais les pieds.

— Le blondin !

— La femmelette l

— Il faut lui faire une farce.

— Oui, cria-t-on, c’est cela, une farce !

— Mais, laquelle ?

— Je m’en charge, dit Courniolles.

— Chut, dit Alfred, on pourrait écouter du dehors si nous ne parions plus bas

Quand le plan de la farce fût arrêté, quand on eût décidé tous les détails de l’exécution, on passa à l’exécution elle-même.

— Où demeure-t-il, ceBarthot? demanda Courniolles.

— Au numéro 38 de l’hôtel, au deuxième, un petit escalier, une porte seule.

— En êtes-vous sûrs, vous autres de la maison ?

— Sûrs autant qu’on peut l’être dans une maison meublée où chacun déménage à sa guise et change de pénates comme de chemise, en trois minutes.

Mais ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne peut pas le demander au garçon et qu’il faut*aller de confiance.

— Mais, si on se trompe?

— Eh bien ! ce sera une farce tout de même. C’est pour nous, je pense, que nous faisons des farces, pour notre plaisir, et il importe secondairement que celui à qui nos plaisanteries s’adresseront en soit satisfait.

Ils allèrent reconnaître la chambre.

— Il n’y a personne, dit l’un d’eux, pas de lumière.

LA TÊTE CODPÉE

— Il ne rentre jamais avant dix heures, dit un second.

— En ce cas, Gt Courniolles, nous avons tout le temps.

— Ce serait bien singulier qu’aucune des clefs que nous possédons n’ouvrit cette porte, le merveilleux sera plutôt qu’elles ne s’adaptent pas toutes à la serrure.

Courniolles avait raison, caria porte fut bientôt ouverte. Ils se précipitèrent dans la chambre.

— Alfred, dit Courniolles, va mechercher du papier noir et du papier blancen rouleaux. Et vous tous, chacun sa contribution de deux bougies trempées dans l’encre jusqu’à mi-corps.

En quelques minutes, avec des pains à cacheter, de la colle-forte, de l’amidon, tout enûn ce qui leur tomba sous la main, les étudiants eurent transformé la chambre du numéro 38 en une sorte de chapelle ardente tendue de noir semé de larmes et de croix blanches.

Au centre de la chambre, sur une table couverte d’un drap noir, on échelonna les bougies, et on Gt avec des livres une sorte de petite plate-forme à plis rigides d’étoffe rouge.

Vers dix heures, ils allumèrent les bougies, autour du catafalque et attendirent Barthot.

Ainsi que nous l’avons dit, Elie revint vers minuit. Lorsqu’il entra dans sa chambre, il eut les yeux éblouis d’une illumination inattendue. Dans le premier moment, il n’aperçut rien distinctement et ne comprit pas ce dont il s’agissait. Peu à peu, cependant, le papillottement de tant de Gambeaux cessa.

11 vit sur une sorte de tumulus, de tabernacle, entouré de lumières, un spectacle étrange.

LA TÊTE COUl’ÊE

Il y avait une tête coupée qui tournait vers lui ses yeux morts et son visage exsangue, un visage pâli, autour duquel tombait une profusion de cheveux bruns.

Quelques gouttes de sang vermeil, arrêtées à l’endroit oü la tête touchait le drap rouge, tranchaient avec lui par leur vermillon.

Ces feux, dont elle était entourée, donnaient à cette tête une sorte d’éclat. L’expression sereine que la mort avait trouvé sur ce visage, elle l'y avait laissé. On eut dit que la phthisique allait parler.

Les yeux d’Elie s’attachèrent à ces yeux, à ces lèvres, à ce front, et les embrassèrent d’un regard épouvanté. Il se crut le jouet d’une vision, et, reconnaissant cette tête adorable de sa maîtresse, il sentit à la fois la terre et la raison lui manquer.

— Marie ! cria-t-il d’une voix rauque, Marie ! que me veux-tu ?

Et il recula jusqu'à la porte, ainsi que nous l’avons raconté plus haut.

Sa chute fut celle d’un corps inerte.

Les étudiants, reconnaissant trop tard, qu’ils s’étaient trompés de chambre et qu’ils venaient peut-être de tuer un homme, se précipitèrent pour le relever.

On le coucha dans le lit d’Alexis qui n’avait rien compris à cette scène.

Elie demeura privé de sens toute la nuit et une partie du jour suivant. Vers midi son visage se colora extraordinairement, et à une heure il rendait le dernier soupir, succombant à une affection du cœur.

Au même moment, l’interne de la Pitié arrivait à l’hôtel de la rue de la Harpe.

Le jeune homme avait pris ses renseignements.

Il commençait à croire que la pauvre fille qu’il avait désignée pourrait bien être la sœur d’Alexis.

Il alla trouver Courniolles et lui demanda de l’assister dans cette difficile circonstance d’arracher le jeune docteur du chevet de son ami»

— Le difficile est moins encore de lui dire que cette Marie Elie est mademoiselle Cormatin, au moins d’après tous les renseignements qu’il m’a donnés et le nom de Boreuil, que de lui apprendre une chose affreuse, c’est que le corps n’ayant point été réclamé on en a disposé pour Clamart. Je m’y suis transporté ce matin pour réclamer moimême cette morte, mais on m’a répondu qu’elle avait été volée. C’est terrible.

— Volée, dites-vous, fit Courniolles, qui pâlit tout à coup. Alors, j’ai tué un homme.

Le pauvre garçon raconta en pleurant la farce qu’ils avaient voulu faire.

Il conduisit l’interne à la chambre de dissection, où la tête, accolée au tronc, attendait toujours le scalpel, car l’affaire d’Elie avait ralenti l'ardeur de chacun en leur faisant craindre d’être surpris.

L’interne descendit aussitôt commander une bière de chêne garnie de satin blanc, dans laquelle on déposa Marie enveloppée d’un drap de batiste immaculée.

C’est à peine si on apercevait avec des yeux prévenus, une sorte de fil rougeâtre à l’endroit où le cou s’attache aux épaules.

Quand ces soins furent accomplis, il alla chercher Alexis.

— Voilà, lui dit-il, la phthisique de la Pitié.

Alexis tomba à genoux, suffoqué par les larmes et pria. A son tour il avait tout perdu.

Le lendemain, deux cercueils prenaient place sur le même fourgon. Elieet Marie s’étaient enfin retrouvés. On n’avait rien écrit à madame Darabron. La famille de Boreuil n’avait point été prévenue.

Ils arrivèrent à Abbeville escortés d’Alexis, qui fit transporter les restes mortels des deux jeunes gens chez, le vieil abbé Clodot.

Celui-ci, tout à la joie de revoir bientôt ses protégés, se promenait au soleil dans le petit jardin que nous avons dépeint plus haut. Sa tête vénérable avait le sourire des jours de fête et ce fut les bras ouverts qu’il vint au-devant d’Alexis lorsqu’il l’aperçut.

— Déjà, lui dit-il, vous avez été bien vite en besogne.

Mes chers enfants, où sont-ils donc? pourquoi ne vous

accompagnent-ils pas ?

Et remarquant tout à coup le costume noir, les yeux rougis de larmes du jeune docteur.

— Il y a un malheur, fit-il vivement.

En ce moment, les hommes de peine achevaient de poser à terre le deuxième cercueil, plus long que le premier. Celui d’Elie.

Alexis les montra au prêtre qui chancela un moment sous le coup qui frappait son coeur.

Mais ces âmes, vraiment religieuses, ont des relèvements inconnus à toutes les autres. Il ne versa qu'une seule larme, qui descendit sur sa joue ridée, et s’agenouillant devant les enveloppes de plomb qui renfermaient tant d’avenir, tant de promesses, tant de sourires et tant de

beauté, il récita tout haut d’une voix forte, où i’émotion vibrait, le psaume du Miserere ■

— C’est Dieu qui les a repris, fit-il, que son saint nom soit béni. Vous avez bien fait de les amener ici. Ma maison est une maison de prière où la douleur n’entre qu’après la résignation à toutes les volontés d’en haut. Mais il me reste à prévenir madame Dambron, et je ne sais si les forces d’un pauvre vieillard suffiront au poids d’une telle mission.

11 alla chez l’aïeule de son pas alourdi, le front plus courbé que jamais. 11 était accablé- Lorsqu'il entra, madame Dambron courut à lui et lui prit les mains.

— Vous soutirez ce matin, mon cher abbé, lui dit-elle. Qu’y a-t-il donc ?

— Venez, lui dit l’abbé, venez près de moi et prions un peu ensemble.

II s’agenouilla à côté du prie-dieu et la vieille dame, agitée d’un pressentiment terrible, vint se prosterner devant le crucifix.

L’abbé ne parlait point, il priait.

Quelque chose comme une lumière traversa l’esprit de la pauvre grand’mère.

Elle ne fit pas de question, mais elle se prit à pleurer.

— Marie est morte ! fit-elle, j’en suis sûre. O mon pauvre Elie ! murmura-t-elle.

— Quand la droite du Seigneur frappe sur les hommes, elle ne frappe point à demi, répondit l’abbé de sa voix grave.

— Elie aussi ! s’écria madame Dambron en se levant avec un visage décomposé.

L’abbé ne répondit pas. L’aïeule se jeta sur son épaule et pleura tandis qu’ils parlaient du ciel.

— Heureusement je suis vieille, dit la pauvre femme, et queleschoses de ce monde me sont désormais indifférentes.

» La tombe est un lieu de réunion, et je n’attendrai pas longtemps l’appel de mon nom. »

Il n’y eut point de funérailles. On les enterra tous deux dans la petite église du Pas d’Authie que madame Dambron fit bâtir en mémoire de cet événement. L’église s’élève sur l’emplacement même de la maisonnette où ils se sont aimés en ce monde, devant la grande mer, dont le bruit berce leur éternel sommeil et dont les lames viennent fouetter les vitraux.

11 y a comme une sorte de mystérieux charme autour de cette église-là, et les pêcheurs de la côte y accrochent de préférence leurs ex-voto. On vient s’y marier de plusieurs lieues à la ronde, comme si on trouvait là ce philtre divin qui rend l’amour immuable jusque dans la mort. Il y a autour des plaques de marbre noir sur lesquelles on lit le nom des deux fondateurs de l’église unis par le trépas une telle quantité de couronnes que l’été, l’édifice est tout embaumé de l’odeur des roses.

Ce n’est point une église comme une autre, car elle n’est point voisine d’un cimetière, elle est au milieu du jardin d’Elie, et aujourd’hui les arbustes qu’il a plantés sont de grands arbres amis du vent qui jouent avec les orages.

Il y a, pendant les belles soirées, de grands conciliabules de marins devant la porte, et l’histoire que je viens de dire est bien souvent contée.

Il n’y a plus de Boreuil à Abbeville.

La famille s’est éteinte par le choléra de 1855, et toute cette ambition s’est terminée dans le noble caveau des ancêtres, qu’on a muré à perpétuité. .

Elie, seul, paria volonlaire, n’a point mêlé ses os à cette poussière humaine qui remonte à plusieurs siècles.

Madame Dambron, ainsi que nous l’avons dit au commencement de ce récit, vit toujours. Elle ne quitte plus son fauteuil depuis la mort de l’abbé Clodot. Seulement toutes les semaines elle se fait conduire, en voiture, au Pas d’Authie et elle prie, tricote, pleure et arrange des fleurs, des semences et des souvenirs pendant toute la journée.

Elle est bien vieille et cela est passé en habitude. Elle attend son tour et sa plaque est prête, l’inscription même s’y trouve, la date seule manque.

On l’y mettra bientôt 1

Et maintenant, lecteur, pardonnez-moi cette trop simple histoire où il n’y a point de héros. On me la raconta durant une veillée de chasse, à quelques pas du lieu que je viens de décrire, au bord même de la baie d’Authie.

Le conteur était un vieux marin qu’interrompaient à tout instant les belles pêcheuses de la côte par mille commentaires, pendant qu’elles tissaient leurs filets de pêche. C’était l’hiver, le vent chassait des tourbillons de sable et de grésil contre les vitres, le feu flambait dans Pâtre, mon chien grelottait dans la cendre à mes pieds. A travers la fenêtre on apercevait la mer phosphorescente qui accourait.

Quand le vieillard eut achevé son récit, il y eut un long silence. Chacun songeait à ces infortunes humaines embusquées à tous les coins du monde, à tous les âges de la vie, et moi, je cherchais l’enseignement qui sort, lui aussi, de toutes choses, n’osant produire les réflexions amères dont

JS.

j’avajs-Pârae inondée.

/\ > ■ a flr.

Tv/m •.

Tout à coup, uu grand bruit se fit entendre sur la grève, et tous se précipitèrent vers la porte en se heurtant les uns aux autres.

— Le retour! criait-on, le retour!

Les grandes femmes que le vent de mer a beau hâler, mais dont il ne peut pas altérer la fraîcheur, couraient comme des fantômes ailés. À travers les ombres de la nuit, les enfants se culbutaient à leur suite et les vieux matelots, retenus en arrière par l’âge, se bâtaient avec des cris de joie.

Je restai seul étonné, curieux. Au même instant, la bande essoufflée rentra poussant, portant, entourant de toutes parts un groupe de marins chargés de poissons et de grandes rames.

C’était le retour des pêcheurs qui vont recueillir les harengs sur les côtes de l’Ecosse.

Leurs femmes se pendaient à leur cou sans vergogne, avec une passion joyeuse et égoïste. Les marmots, pieds nus, couleur de sable, leur montaient aux jambes, et eux, souriants, émus, satisfaits, laissaient tomber au hasard les grands paniers pleins jusqu'au bord de la moisson argentée de la mer.

Le vieux marin qui m’avait raconté la vie d’Elie de Boreuil me montra du doigt cette scène et me dit à mi-voix, résumant ainsi d’un mot la morale et l’enseignement de son histoire :

— Ah! monsieur! que ne s’est-il fait marin.!

Page 1