ALEXIS. B
Pendant que cette réponse à la lettre d’Elie courait sur la route de Paris à Abbeville, les événements se précipitaient dans cette cité.
Petits événements de grosse importance, car les drames se proportionnent aux hommes et quelquefois la chute d’un empire a moins de péripéties émouvantes pour un philosophe que celle d’une famille.
Arthur Planson n’avait pas cessé d’être en travail de projets de toutes sortes, mais il trouvait presque aussitôt à l’entrée de son machiavélisme, la police correctionnelle, ce qui refroidissait à l’instant son imagination. Les trente mille francs étaient bien tentants ! Iis produisaient dans son esprit inventif des miroitements fort attractifs, mais le procureur impérial 1
La tentation ne trouve pas toujours un saint Antoine. Dans l’espèce elle triompha et vous allez voir à quoi elle conduisit le commis voyageur.
Depuis le jour où elle avait quitté les vêtements de pensionnaire, Marie ne les avait plus repris.
Elle jouissait dans le couvent d'une sorte de liberté, et chaque jour une bonne de madame Dambron venait la • chercher et la conduisait chez sa maîtresse jusqu’au couvre-feu. Lorsque dix heures sonnaient, elle rentrait dans sa prison monastique, toujours accompagnée ; de cette servante, une grosse Picarde rouge comme une pomme à cidre.
Arthur Planson fut bientôt au courant de cette sortie quotidienne. On était dans la saison où les nuits commencent à être longues.
Dans ce pays de brumes le brouillard monte de bonne heure et enveloppe la cité comme d’un voile qui invite au sommeil. Sauf quelques rares passants, les interminables rues sont désertes. Les réverbères ont dans la vapeur' de la nuit une sorte de clarté rougeâtre, et un épais tapis d’herbe étouffe le bruit des rondes militaires. On croirait que la vie s’est retirée de ces grandes maisons de briques, dont la plupart n’ont sur le devant qu’une maussade grande porte et les communs.
Le voyageur attardé pourrait se croire dans une nécropole, si quelque toux catharreuse de vieillard, à demi-assoupi, l’appel monotone du jeu de loto, perçant à travers les épais rideaux tirés, la silhouette d’un vieux rentier retour de gaillardises et craignant les rhumatismes qui se glisse en sa demeure avec les mêmes précautions qu’en un mauvais lieu, ne lui révélaient une sorte de vie latente. Mais en vérité, le pouls est bien bas et tout porte à croire que ces anciennes cités manufacturières, endormies dans le repos de leurs renies, de leurs petites fiertés, de leurs vieilles habitudes, cesseront un jour de se réveiller.
Vous verrez qu’Abbeville, sera ce musée rétrospectif d’use bourgeoisie honnête, momifiée tout à coup par le défaut de mouvement, comme Pompéï le fut par le Vésuve. Mais je ne suis pas ici pour faire un calcul de probabilités, mais pour vous raconter une histoire. Pardonnez-moi, mon cher lecteur, cette digression.
Le commis voyageur eut pour premier soin, dès que son plan fut arrêté, de guetter cette Picarde qui faisait ainsi fonction de garde du corps autour de ses trente mille francs.
On lui apprit bientôt que tous les dimanches, à l’issue de la messe, elle se rencontrait avec un autre rougeaud de son village. Celui-ci faisait les trois lieues qui séparent Abbeville de Saint-Ricquier pour parler à sa promise de leurs noces futures.
Je dis futures, parce qu’en vérité rien ne pressait La Jacquotte, ainsi qu’on nommait la paysanne, avait juré qu’elle ne se marierait à l’encontre de Loupiot, son prétendu, que lorsqu’elle aurait amassé dans le bas de laine pendu au chevet du lit de son amoureux, cent écus sonnants.
De son côté, Loupiot, fort épris, avait annoncé qu’il occuperait les loisirs que cette attente lui donnait (la Jacquotte possédait onze francs et sept sous au moment où commence notre récit) à devenir un propre à pattes dans la menuiserie, cela signifie quelque chose comme maître sur maître, ensuite à servir l’Etat pendant sept ans quand le moment serait venu. (Il devait tirer au sort l’an qui vient).
On se voyait donc tous les dimanches, on faisait bravement, lui en blouse neuve, elle en cotte de futaine rayée,
un tour de remparts en causant de toutes sortes de petits intérêts futurs dont les Picards ne sont pas moins friands que ceux de Normandie et on se séparait à l’amiable pour huit jours.
C'est pourtant sur cette réunion d’innocences, sur ces sentiments d’amour et de boursicot que le traître Arthur Planson échafauda toute l’entreprise que vous allez voir.
Dans certaines situations sérieuses interviennent souvent des intérêts grotesques.
Un soir que Marie rentrait au couvent, escortée par la Jacquotte, une honnête fille, oui-dà ! qui n’eût pas permis qu’on regardât de travers le trésor a elle confié, la servante fut tout à coup accostée par un paysan qui lui remit un billet dont voici la teneur :
« Ma chère Jacquotte,
» Je te fais assavoir par la présente un grand malheur, que ton Loupiot a été enlevé par une fille de Canchy, servante chez un M. de X.... Si tu veux en être sûre tu peux courir au cabaret du Chariot d’Or, près la porte Marcadet, tu les trouveras là, vidant ensemble un pichet de cidre.
» Je ne me nomme point pour éviter les cancans. »
Pendant que la paysanne, toute pâle de colère, déchiffrait ce billet sous un réverbère, le porteur avait disparu.
Marie attendait immobile à quelques pas de là.
Mais à la vérité il s’agissait bien de Marie.
— Le gueux, s’écria- 1- elle, le brigand, le voleux 1 l’assassineux de grand chemin. 11 aurait dû tout au moins me rendre ma parole, mon bas et mes onze livres sept sous.
LA TÊTE CODPÉE 243
Mais c’est sans doute mon magot qu’il est en train de croquer avec des horreurs pareilles. »
Vous pensez qu’elle perdit assez vite la tête et elle s’enfuit de toute la vitesse de ses jambes en sens inverse du chemin du couvent sans crier gare, laissant la pauvre Marie plantée au milieu de la rue sur ses deux pieds et l’appelant en vain d’une voix plaintive.
— Qu’est-ce donc, ma pauvre demoiselle ? demanda une vieille femme qui arriva sur le pas de sa porte au même instant, pourquoi donc appelez-vous ainsi?
Mais, si je ne me trompe, c’est la pupille de madame Dambron !
Eh! Sainte-Vierge, que faites-vous à pareille heure seule dans la rue? »
Marie, un peu confuse, mais sans défiance dès qu'elle se vit reconnue, raconta sa mésaventure et l’embarras dans lequel elle se trouvait de rentrer seule au couvent, au milieu de ce dédale de petites rues mal famées.
— Ah! chère demoiselle, qu’à cela te tienne, je vais remplacer cette dévergondée qui vous a laissé là. Veuillez seulement entrer quelques secondes chez t®)i, le temps de prendre un manteau, les nuits sont humides et, à mon âge, il faut quelques précautions.
Marie la suivit en la remerciant. La vieille lui fit monter un mauvais escalier graisseux et l’introduisit dans une pièce sans lumière.
— Àttendez-moi là, mignonne, dit-elle d’une voix changée et railleuse. Je reviens à l’instant.
La jeune fille s’assit. Le réverbère d’en face éclairait confusément les objets qui l’entouraient.
C’était un de ces garnis de sordide apparence qu’on loue aux coureurs de ruelles borgnes pour y mettre leur débauche à l’aise. Quelques chaises dépareillées, des fleurs fausses sous globe sur la cheminée, un lit couvert d’une housse verte passée et plissée, le carreau souvent brisé et usé par la semelle boueuse des hôtes éphémères de ce bouge, une odeur de moisi qui suintait à travers les murs. La jeune GUe se sentit prise de cette sorte de terreur étrange qui nous saisit à l’approche d’un guet-apens.
— C’est absurde, se dit-elle en raidissant sa volonté contre sa frayeur, cette femme va revenir, et je suis bien folle de me mettre en tête de semblables idées. Mon Dieu ! que c’est laid ici ! C’est affreux ! Cette femme tarde bien ! En vérité, il fait si noir que je ne saurais retrouver la porte.
Elle se leva.
— Voilà par où je suis entrée, mais la porte? C’est bien cette porte-ci, mais comment se fait-il qu’elle esl fermée! Cette femme est passée devant moi et n’est point sortie par la même issue. On est donc venu m’en fermer depuis que je suiPlà, et par l’extérieur.
Cette réflexion lui ôta le reste d’assurance qu’elle avait encore.
— Mon Dieu, fit-elle, je suis perdue ! Elie ! Elie !
Elle essaya d’ouvrir la fenêtre. Cette fenêtre donnait sur le mur d’un immense jardin abandonné, dans une ruelle déserte. Encore ne put-elle réussir à faire jouer l’espagnolette. La fenêtre était clouée. Comme elle s’épuisait en vains efforts et en plaintes étouffées, un homme de haute taille était entré sans qu’elle l’entendit.
— Qui donc est là ? dit-il, il me semble qu’il y a quelqu’un chez moi.
— f. Oh ! Monsieur! qui que vous puissiez être, ayez pitié d’une pauvre fille qu’on a introduite ici par trahison et par surprise.
OuTrez-moi cette porte ! au nom du bon Dieu !
— Une trahison ! une surprise ! cela semblerait assez improbable si vous le répétiez dans le monde, mademoiselle. La porte est fermée en dedans et, j’en appelle à mon compère, la clef est dans la serrure, rien ne vous obligeait à rester. • , ,
Bile y était cette clef. Le compère qu’on démasquait ainsi l’y avait glissée sans bruit. Ce compère était un homme de cinquante ans à peu près, taillé en force, et l’aventure lui paraissait assez plaisante pour qu’il en rit de tout son cœur.
La voix de cet homme qui lui parlait sembla connue de la jeune fille.
— Je ne puis me tromper, je vous connais, monsieur, vous êtes M. Arthur Planson que je vis l’autre soir chez madame Dambron ! Oh ! alors je suis sauvée et vous ne voudrez pas, vous un galant homme, abuser un instant de ma situation !
— Abuser ! Mademoiselle, à Dieu ne plaise ! user, je ne dis pas, utiliser, peut-être encore cette situation, j’en suis, ma foi ! bien capable.
— Comment, monsieur, s’écria Marie stupéfaite, vous refusez de m’ouvrir cette porte?
— Refuser 1 Quel mol r avez-vous dit là? Est-ce qu’on refuse rien aux dames ? Est-ce que je ne suis pas le plus
LA TÊTE CODPÉE
humble de vos serviteurs, mademoiselle? Non, certes, je ne refuse rien ; mais, enfin, cela ne m’explique pas comment vous vous trouvez ici. J’en remercie le hasard qui m’adresse une personne aussi accomplie et à la visite de laquelle j’étais, certes, loin de m’attendre, après le refus que vous savez, car vous refusez les gens, vous, mademoiselle.
Après ce petit discours il eût fallu être dénué de sens pour ne pas comprendre que c’était là une comédie et une affaire préparée d’avance dans laquelle la générosité ne devait jouer aucun rôle.
Marie, renonçant à tout espoir, devint extrêmement pâle, et rassembla toutes ses forces pour ne pas s’évanouir
— J’espère encore, pensa la pauvre enfant qu’ils ne se livreront à aucune violence. Une torture morale sans doute! O mon Dieu ! mon Dieu ! Ayez pitié de moi !
Elle tenta de reprendre un peu de sang-froid.
— Si c’est une vengeance, monsieur, fit-elle, elle est basse et méprisable.
— Une vengeance , mademoiselle ! Voici maintenant que vous méconnaissez mon cœur où la rancune n’est jamais entrée.
Mais, en vérité, voici mon ami, un commerçant de cette ville à qui vous voudriez vainement faire croire que vous n’êtes point ici de votre propre volonté.
Il pensera sans doute que vous jouez une comédie, à cause de lui.
Et en vérité les apparences, au moins, lui donneront raison.
Voyons, ma chère Marie...
LA TÈTE CODPÉE
— Monsieur, vous m’insultez ; vous abusez de ma faiblesse, de l’heure, du lieu, du guet-apens ! Vous êtes un misérable !
— Des gros mots, à présent ! Vous n’y songez pas, sans doute! Ecoutez. Vous êtes perdue, quoi que vous fassiez ; je ne réponds pas de la discrétion de mon ami ; nous allons signer mutuellement une promesse de mariage... et je vous laisserai aller. Songez, par exemple, que si vous manquiez à cet engagement, je ne répondrais pas plus de ma propre discrétion que de celle de monsieur... Au contraire.
— Je ne signerai rien... J’aime mieux mourir. Pauvre fille, malheureuse que je suis !
Avec un imperturbable sang-froid, Arthur Planson s’était assis devant une table et écrivait la promesse de mariage mûrement préparée d'avance.
— Qu’est-ce que je risque, après tout? Il y a trop de gens intéressés à ce que je réussisse, pour que je sois bien exposé. On lui forcera la main quand même.
Tout à coup, pendant qu’il écrivait, Marie, qui s’était approchée de la fenêtre, brisa violemment un carreau et, rassemblant toute son âme, toute son énergie et tout son désespoir, poussa un long cri d’alarme qui se prolongea au loin dans la nuit avec un retentissement lugubre. Ce cri surhumain l’épuisa, et, glissant à terre tout d’une pièce comme un cadavre, elle* tomba lourdement. Presque au même moment, l’ombre d’un homme se dressait de toute sa hauteur sur l’appui de la fenêtre, que le nouvel arrivant enfonçait d’un coup de pied.
— Marie ! s’écria celui qui venait d’entrer si singuliè-
rement ea scène, Marie ; oh ! il me semblait bien que c’était sa voix.
11 la releva sans s’inquiéter du commis voyageur, de sod compagnon stupéfaits par cette brusque escalade et prodigieusement étonnés de voir le nom de cette jeune fille connu de celui qui la secourait.
6e survenant, vous l’avez deviné, n’était autre qu’Elie ; ces maisons espagnoles ne sont souvent séparées l’une de l’autre que par un mur de briques minces qui laissent passer le son.
Dans le silence de la nuit, Elie, tout d’abord, avait cru entendre la voix de Marie, appelant au loin. Il avait souri.
— Singulière chose, s’était-il dit, que ces passions absorbantes. Voici maintenant que sa voix jaillit des pavés comme la mémoire des morts, voici qu’elle court à travers les vents du soir et les brumes, et que je l’entends toujours, quand même, dans ma veille et dans mon sommeil. Elle est rentrée depuis longtemps dans son vieux monastère jaloux.
Tout à coup, il lui avait semblé qu’à travers la muraille, la parole irritée de la jeune fille arrivait jusqu’à lui.
— C’est singulier, fit-il, j’entends encore, et cette fois presque distinctement.
J’en veux avoir le cœur net.
Il était sorti. Aucune des fenêtres de la maison voisine n’était éclairée. Seulement, sans qu’on pût distinguer les paroles, on entendait un homme qui parlait.
Elie, poussé par une curiosité violente qu’il ne pouvait maîtriser, tendit l’oreille. Tout à coup la vitre brisée
jaillit en éclats sur sa tête, la figure livide et désespérée de Marie lui apparut.
Vous savez le reste.
Dans le commencement de ce récit nous avons essayé de dire quelle nature puissante et résolue c’était que ce jeune homme, lorsqu’une situation extrême mettait à l’essai les ressorts de sa volonté ou de sa colère et les muscles athlétiques de son corps.
Son émotion fut tout d’abord telle en trouvant la jeune 611e inanimée entre deux hommes inconnus, dans une maison mal famée, qu’il ne pût se rendre compte de rien. 11 releva dans ses bras puissants le corps de Marie, et la posa évanouie sur un fauteuil sordide, l’appelant des n&ns les plus tendres et lui frappant doucement les mains :
— De l’air ! dit-il assez doucement.
Et comme les deux hommes n’obéissaient point assez vite.
— De l’air ! répéta-t-il d’une voix tellement puissante que le compagnon d’Arthur se précipita vers la deuxième fenêtre et la porte, qu’il ouvrit l’une après l’autre.
Le courant d’air, qui s’établit aussitôt, ranima la jeune fille. Alors, seulement, Elie releva la tête.
Le commis voyageur, sombre et rêveur, mais impassible, n’avait rien dit et attendait.
— Qui êtes-vous, d’abord, vous autres? Comment cette jeune personne, dont je m’honore d’être le fiancé, est-elle ainsi dans vos mains? Comment se fait-il qu’elle casse les vitres d’une pareille maison pour m’appeler à son secours ?
— J’allais justement, monsieur, vous qui brisez les
vitres pour eütrer chez moi, vous demander votre nom, dit Arthur avec calme, car, au demeurant, ce jeune homme était très- brave.
— Tu veux savoir mon nom, misérable ? s’écria Elie qui bondit d’un seul élan par-dessus le guéridon auquel s’appuyait le commis, et, le saisissant au collet, il le secoua avec une telle force que l’homme, enlevé de terre à chaque secousse, fût bientôt dépouillé de son vêtement.
Mon nom ! je suis le baron Elie de Boreuil, entends-tu? Ah! c’est ici ta demeure, scélérat! et bien, tu vaux moins qu’elle encore! Oui, j’ai brisé ta fenêtre, et je vais te rompre tout entier !
En vain le témoin de cette scène essayait de s’interposer, n’osant appeler au secours, craignant d’être, si quelle ronde de police arrivait attirée par le tapage, arrêté comme complice d’un attentat à la pudeur.
Elie, fou de rage, n’écoutait rien. Le malheureux Arthur Planson, malgré sa résistance désespérée, tombait à chaque seconde sous le poignet vengeur de son adversaire ou rebondissait contre la muraille, tout ensanglanté et déjà étourdi.
Elie se grisait avec sa propre colère,, et, grâce à sa force prodigieuse, décuplée par une exaltation qui lui faisait voir rouge autour de lui et affluer le sang aux tempes de manière à les rompre, en peu d’instants il eut assommé le commis voyageur, si la jeune fille, revenue tout à fait à elle, et reconnaissant son amant, malgré sa furie, ne se fût jetée à toute étreinte sur lui, pendue à son cou, le couvrant de son corps souple et gracieux comme une fleur, et poussant le cri de joie d’une âme délivrée.
Ce cri, cette suprême caresse, calmèrent comme par enchantement le jeune de Boreuil.
— Tu as raison, mon bon ange, fit-il, je me suis oublié I
Il lâcha le commis voyageur qui, tout chancelant, s’éloigna de lui avec terreur.
— Vous me le paiéfez, murmura-t-il.
Mais lorsque ce nom d’Elie que répétait, dans son ivresse, la jeune fille sauvée, eut frappé son oreille, il retrouva comme par enchantement toutes ses facultés.
— Ah ! vous êtes le voyageur qu’on nomme M. Elie de Boreuil. Vous n’étiez point parti à ce qu’il paraît et cela m’apprend au moins pourquoi mes projets n’ont point abouti.
— Que peuvent vous faire mes voyages et que signifiait cette scène dont vous répondrez tout à l’heure devant la justice. De quels projets parlez-vous?
— Vos voyages ! je suis mêlé à eux plus que vous ne pensez, monsieur le brutal. Votre père ne sait assurément pas votre présence ici. Mais il la saura demain, je vous en réponds.
Essayez donc d’appeler la police à votre aide et de faire quelque scandale. Essayez, je vous en défie ! Est-ce que mademoiselle en sera moins compromise parce que vous direz l’avoir trouvée chez moi ? Est-ce que vous croyez que je ne sais pas maintenant que vous vous cachez ici contre la volonté de votre famille?
Ces raisons ne pouvaient manquer d'agir sur Elie comme une douche d’eau froide. 11 retrouva tout son sang-froid. . -
Il aperçut la promesse de mariage toute rédigée sur la table et s’en empara vivement :
— Une promesse de mariage ! lit-il au comble de l’étonnement.
— Est-ce que vous, qui voulez l’épouser, vous auriez
la prétention d’empêcher la concurrence ? dit Arthur avec un merveilleux cynisme. *
— Et c’est vous ! vous ! qui avez, non cette prétention, mais cette imprudence ! fit le jeune de Boreuil au cerveau duquel la colère remonta tout d’un coup.
— Eh oui! c’est moi. Eh bien! après? Et encore j’ai été patroné par votre père, par madame Dambron, par tout le monde; enfin, j’ai été choyé, fété, caressé par vos parents, plus peut-être que vous ne le fûtes jamais. Seulement j’ai été refusé par mademoiselle qui, si vous aviez été où vous deviez être, à Bucharest, n’aurait pas tant fait la renchérie.
Elie se tourna vers Marie.
— Je rêve, assurément, voilà un effronté menteur.
— Non, mon ami, il dit la vérité; mais que t’importe, je suis à toi, je serai ta femme. Tu vois bien que j’ai refusé.
— Et combien vous donnait-on, demanda Elie au commis voyageur, pour commettre cette infamie?
— On me donnait ce que vous me faites perdre : trente mille francs, outre la dot de mademoiselle.
— Malheureusement, je ne suis pas assez riche pour vous les donner; mais attendez-moi ici.
11 disparut par la fenêtre, comme il était entré, et, quelques secondes après, revint chargé d’un sac plein d’or.
LA TÊTE COOPÉE
— Voici huit mille francs. Ce sont mes frais de voyage, je ne puis vous donner davantage. Ce qui vient de se passer ici, de chenapans à noble fille, n’a pas eu lieu ; vous l’oublierez tous les deux. Partagez.
— Soyez tranquille, monsieur Elie de Boreuil, il faudrait raconter trop de choses de cette soirée. Et puis j’aurais tout perdu sans delà.
Elie et sa compagne descendirent ensuite l’escalier et disparurent au tournant de la rue.
— C’est égal, fit Arthur Planson, nous l’avons échappé belle.
— Et l’on ne m’y reprendra plus, exclama son compagnon.
Quelle dégelée tu as reçue, mon pauvre ami !
— En pluie d’écus, dit le commis voyageur avec son sourire gouailleur et cynique, cela se guérit vite.
Quel emplâtre souverain qu’un billet de banque ! Cela me fait souvenir que je dois partager avec toi. Deux carrés de mille, ça te va-t-il ?
— Ça me va, quoique je croyais venir ici pour une faree et que ça dépassait les plaisirs permis. Je suis un bon vivant, moi, j’aime à rire, mais je n’aime pas à me fourrer dans des mics-macs. Réflexion faite, on ne sait pas ce qui peut arriver, garde tes carrés de mille, j’aime mieux ça.
— A ton aise, mon garçon ; je respecte toutes les opinions et tous les scrupules, quoiqu’à vrai dire les tiens me paraissent un peu... prodigues.
Sur cette parole, ils quittèrent à leur tour la chambre.
A peine furent-ils partis que la vieille reparut.
— J’ai entendu un fameux tapage, murmura-t-elle, la
résistance a été rude. Bah ! c’est toujours ainsi. Plus tard, ces jeunesses, ça s’apprivoise. Et puis, celui-là disait que c’était pour le bon motif. Mais je le connais, et je ne goberai pas ce poisson d’avril-là. D’ailleurs le bon motif, ça m’est égal, comme vous pensez bien, mon garçon. Le bon motif, c’est les écus sonnants, trébuchants, qui font des petites rentes et de gros tas. A propos, voyons s’ils n’ont rien emporté!
Et l’horrible vieille, haussant son lumignon fumeux, passa l’inspection de son bouge comme s’il eût été un musée.
— Allons, tout y est, même un mouchoir aux initiales de la petite, ça peut servir à l’occasion. Ah ! un carreau cassé, c’est M. Planson qui paiera ça à la première occasion. C’est un client. Je vais y mettre du papier parce que c’est le vent de mer qui vient par-là, que c’est humide comme tout, ce vent-là, et que ça gâte mes effets.
Elle ferma les fenêtres et la porte et rentra chez elle avec le rire hideux que Satan donne à ses sorcières.
— Où allons- nous? demanda Elie au sortir de l’abominable maison.
— Mais, fit timidement Marie, il faut me reconduire au couvent. On doit être dans l’inquiétude. 11 est près d’onze heures et la sœur tourière doit avoir envoyé chez madame Dambron. Mais, j’y songe? Vous ne pouvez me reconduire, et il n’est pas convenable qu’après si longtemps je rentre seule chez votre grand’mère ou chez moi. — Vous ne répondez pas?
— Je ne réponds pas, dit Elie après un long silence, parce que de semblables trahisons, ces monstrueux abus
de confiance m’enlèvent et toutes mes amitiés et toute ma foi en Dieu et dans les hommes. Où je vous mènerai ? Mais le sais-je ? Y a-t-il un endroit où d’effroyables intrigues ne s’agiteront pas autour de vous, venant de mes proches, de ceux à qui je dois estime et vénération ?
A qui vous livrerai-je qui ne sera pas un Judas ? Qui ne vous jettera pas en pâture avec l’aide des mensonges et des fourberies au premier scélérat venu qui voudra vous acheter et me perdre? car votre perte, Marie c’est ma mort, je n’y survivrais pas.
Et pourquoi tout cela, si quelque raison colorait ces . crimes ? si quelque tache salissait notre blason en vousmême? Mais vous êtes pure comme une hermine.
Non. On invoque je ne sais quels lointains souvenirs républicains, on parle de 93.
Eh bien ! c’était une grande époque !
Et je ne renierais pas ces gens-là, si j’avais l’honneur de leur appartenir.
Et après tout, en quoi mon bonheur est-il attaché par le pied à ces pauvres fantômes qui depuis cinquante ans* dorment dans leurs tombeaux ?
Puis-je accepter cela comme une excuse et l’admettre comme une barrière?
Non, Marie, non.
On s’est trompé.
Marie, je ne veux vous reconduire nulle part. Je viens vous demander aujourd’hui la plus grande preuve de dévoùment qu’une femme puisse donner à un homme qui n’est pas encore son mari. Je ne puis, hélas! vous confier à personne, et si vous me laissiez seul, c’en serait fait à
l’instant de votre Elie. Je vous supplie de vous abandonner à la destinée qui nous isole ainsi. Dieu fait bien ce qu’il fait. Nous nous aimons, soyons l’un à l’autre. Vous n’avez pas d’asile, voici désormais le vôtre.
Il montra sa poitrine.
Voici votre refuge à jamais.
Vois-tu, Marie, les douleurs ne sauraient t’atteindre là sans m’avoir brisé. Tes ennemis sont violents et forts, ils te haïssent parce que tu m’aimes. Le monde met entre nous les montagnes de ses préjugés et de ses exclusions. Notre foi en l’amour qui nous unit renversera ces montagnes. Je t'aime ; dans la solitude, je t’adorerai. Tu seras forte appuyée sur mon cœur, car il ignore toute duplicité et ne recule pas devant la lutte.
— Oh ! je t’en conjure, Elie, ne parle pas ainsi ! tes paroles me tentent, me brûlent et ma conscience se dresse pour m’empêcher de t’entendre !
C’est la perte de mon honneur que lu me demandes ; sais-tu cela, mon Elie, c’est la réprobation universelle que tu veux faire peser sur ma tête.
Je suis bien malheureuse !
— La perte de ton honneur ! tu m’y Jais songer. Est-ce donc que le mien sans tache ne te rendra pas ce que tu auras un instant sacrifié? Et si tu refuses, n’es-tu pas exposée à de nouvelles, à de prochaines attaques? je ne serai pas toujours assez heureux pour te protéger. Et alors tu seras la proie d’un scélérat. Voilà pourquoi tu m’auras perdu et renié.
— Ecoule, Elie, fit la jeune fille en se rapprochant de lui et posant sur son épaule sa tête charrmante.
Ils étaient assis sur un banc à l'angle de cette place triste et lugubre qu’on nomme la place Lesueur. La nuit profonde et l’intense brouillard absorbaient autour d’eux tous les rayons et tous les bruits.
— Ecoute, lorsque je t’entends, j’oublie Dieu-lui-méme. Pour toi, pour t’éviter une larme, un reproche, une peine, si légère qu’elle fût, j’aurais souffert des mois et des années. J'aurais été la religieuse qui étouffe la voix de son cœur et offre à Dieu le sacrifice de son bonheur périssable. Là, du moins, j’aurais prié pour ta rédemption et supplié que là-haut, par delà les merveilleuses étoiles, dans le paradis de gloire et de lumière, nous allions au-devant l’un de l’autre. •
Etre à un mari, à un homme qui ne serait pas toi, cela me semble une monstruosité invraisemblable. C’est audelà de l’impossible. Mais, te voici, tu me supplies de t’accorder une chose qui est ton bien ; en vérité je ne puis l’entendre sans un trouble inexprimable et charmant.
Mon Elie adoré, quand je le voudrais, pourrais-je refuser? Partons, si tu le veux, allons où tu souhaites. Vivons de la vie qui te plaira. Peu m’importe. Je ne suis qu’une pauvre fille, sans parents, sans amis, sans guide et sans conseil. Tu es mon maître et je te dirai comme la mère du Christ à l’ange : Fais de moi ce qui te conviendra.
Elle dit ces choses amoureuses en phrases entrecoupées et d’une voix frémissante. Elie la soutenait de son bras puissant, le visage ravi, Pâme soulevée. »
Quand elle eut dit, ils se levèrent lentement, appuyés l’un sur l’autre comme des gens que le poids du bonheur alourdit et s’éloignèrent.
C’était l’heure où le coq chantait le matin. Les brumes s'envolaient au-dessus des toits d’ardoise, et déjà vers l’Orient les bandes violettes de l’aurore montaient dans le ciel. Une grande fraîcheur, la vie qui accourait avec le soleil.
— Voilà le jour, fit Elie ! le gai matin. C’est un emblème, n’est-ce pas! Notre vie commence.
— Hélas I fit Marie éclatant en larmes, le ciel m’est témoin que je veux ton bonheur, mon bien-aimé. Mais, en disant cet adieu au passé sans remords et sans reproche, en marchant vers cet avenir où tu m’attires, où je vais de moi-même, où j’irais, oui, j’irais, quand bien même tu ne m’eusses point appelée, j’éprouve là je ne sais quel malaise, une appréhension douloureuse. Est-ce un avertissement divin ? Je marcherais à la mort que j’aurais l’esprit moins lugubre.
Elle se leva.
— Secouons, dit-elle avec énergie, ces langueurs, ces tristesses et ces incertitudes. Je veux être heureuse autant que je suis fière d’être ta compagne. Et puis qu’est-ce après tout, qu’est-ce donc que je crains? La souffrance par toi, la douleur par tes mains, quand bien même ce serait possible, j’aime mieux cela que toutes les félicités et ton indifférence.
Le lendemain, on cherchait par toute la ville la jeune pensionnaire du couvent de la Providence. Madame Dambron, au désespoir, faisait fouiller la rivière et les canaux, mettait un monde sur pied, courait elle-même en tous lieux à la fois. Nul ne pouvait lui donner la moindre nouvelle de Marie.
M. Eugène de Boreuil et toute sa famille avec lui, plus inquiets qu’ils ne le paraissaient de cette disparition, agités de mille craintes dont la plus forte était que la jeune fille n’eût tout quitté pour rejoindre Elie à l’étranger, aidaient à ces recherches infructueuses. Ils coururent tout d’abord aux diligences, aux voitures publiques ; aucune trace. Ils commencèrent à prendre peur.
M. de Boreuil chercha à rencontrer Arthur Planson et n’eut point de peine à le trouver. Le bon sujet était fort blême et paraissait courbaturé. Il accueillit le baron avec son sourire narquois.
— Vous avez sans doute quelque proposition nouvelle à me faire, demanda-t-il ; peut-être un mariage avantageux se présente-t-il encore? Je suis votre homme plus que jamais, car l’ancien projet me semble bien malade.
— Est-ce que vous savez l’aventure, monsieur Planson ?
— Quelle aventure, monsieur le baron ?
— Mademoiselle Marie Cormatin a disparu et depuis deux jours tout le monde est sans nouvelles.
— Peste ! voilà une gaillarde ! je l’ignorais absolument, monsieur. Mais je m’en félicite.
— Vous vous félicitez d’un pareil malheur ? Je ne comprends pas.
— Je vais vous faire toucher la chose du doigt. Mademoiselle Cormatin a disparu, n’est-il pas vrai? C’est son affaire ou la vôtre, et la chose, à la vérité, ne m’inquiète que secondairement ; mais admettez que je l’eusse épousée sur votre conseil... indirect ; ne vous fâchez point, monsieur le baron... indirect; elle n’en serait peut-être
pas moins absente pour cela; mais, alors, quelle différence pour moi ! Vous comprenez que c’eût été par trop mon affaire en ce cas et dans quelle situation désagréable vous m’eussiez... indirectement, oh ! bien indirectement, vous m’eussiez placé. Je suppose que vous venez me féliciter de m’être tiré involontairement de ce mauvais pas, et, vrai, je vous sais le meilleur gré de cette démarche.
Pendant ce petit discours prononcé en plein café d’une voix haute avec un accent très-marqué de persiflage, le malheureux baron rougissait et pâlissait tour à tour, il eût voulu être à mille lieues de là.
— A ce propos, j’allais oublier de vous dire qu’un de mes amis a eu l’honneur, il y a quelque temps, de rencontrer M. Elie de Boreuil dans son voyage et que sa santé est parfaite.
— Ah 1 s’écria le baron, et il était... seul?
— Je ne saurais vous dire, — peut-être avait-il quelque mystérieux compagnon. —
Le barou se retira sur cette parole, furieux d’avoir été le jouet d’un tel personnage.
Quand il fut sorti, Arthur Planson eut un clignement d’yeux significatif et murmura :
— Je te ferai payer les coups de poing de ton fils, mauvais aristocrate, sois tranquille, tu n’es pas au bout.
Le soir du cinquième jour après la disparition de Marie; et comme toute la ville était encore aux champs d’un événement pareil, Alexis Cormatin arriva chez madame Dambron qui n’avait point osé lui faire part de l’événement, conservant encore l’espoir que la-jeune fille reviendrait.
LA TÈTE CODPÊE
La vieille dame ignorait toute la correspondance que nous avons transcrite ici et les résolutions prises par le frère de sa pupille. Quand elle vit entrer le jeune homme, elle se jeta à son cou en pleurant.
— La pauvre fille est perdue ! Nous n’en avons pas de nouvelles et je commence à désespérer. Vous étiez donc prévenu, que vous voici ?
Au lieu de la tristesse et de l’abattement qu’elle s’attendait à voir sur le visage d’Alexis, elle ne put y lire qu’une profonde expression de colère et de dédain.
— J’ignorais, je l’avoue, madame Dambron, que ma sœur eût quitté son couvent et votre maison et j’arrivais muni de mon diplôme de docteur médecin, désireux de vous décharger d’une responsabilité pareille, et prêt à remplir auprès de Marie le rôle de la mère dont nous portons encore le deuil. Mais je puis vous rassurer sur son sort. Je sais où elle est et suis tranquille sur son sort présent. Elle est aujourd’hui la maîtresse, la concubine si vous le préférez, de votre petit-fils Elie de Boreuil.
En prononçant ces pénibles paroles avec une fermeté que démentaient les grosses larmes qui tombaient de ses yeux, Alexis s’écarta de la vieille dame dont*les bras retombèrent le long de son corps avec un découragement profond.
— Vous vous trompez, murmura-t-elle, essayant de se soustraire à cette pensée, Elie est loin d’ici.
— Elie n’a jamais, quitté votre ville, madame, et voici la lettre qui en ferait foi si ma paçole ne suffisait.
Il ajouta après un temps :
— Nous vous devons beaucoup, madame, et à Dieu ne
plaise que vous ayez obligé des ingrats. Mais j’aurais mieux aimé que nous ne quittions jamais, moi pour être un savant, Marie pour devenir, hélas ! ce qu’elle est aujourd’hui, notre pauvre maison d’Ailly.
— Le malheureux, s’écria madame Dambron, il a tout perdu. Jamais à cette heure on ne voudra ce mariage. Il a brisé le lien si fragile auquel peut-être j’eusse pu tout rattacher, la pureté de cette enfant ! Mais peut-être le mal n’est-il pas aussi grand que vous le supposez. Gourons, mon cher Alexis; courons, peut-être se cache-t-elle en quelque lieu de crainte de nous ; c’est affreux à dire. Peutêtre l’attend elle encore.
— Il est trop tard ! Madame, fit Alexis avec une force toujours croissante, je ne la connais plus. Si ce mariage réussit quelque jour à couvrir d’un manteau l’honneur compromis, la vertu oubliée, peut-être pardonnerai-je. Jusque-là, je sors de votre maison pour rentrer dans la mienne, avec une tache que je ne méritais pas plus que vous-même et qui ne permet plus nos relations.
Notre amitié même, notre amitié doit se voiler d’un crêpe et se cacher dans l’ombre. Adieu donc, chère madame, *qui fûtes une mère pour nous deux. Adieu !...
Il s’éloigna en pleurant, et, le soir, les fenêtres si longtemps closes de la petite maison d’Ailly se rouvraient.
Si, ce même jour, à la même heure, vous eusiez suivi le littoral de la Manche, de plage en plage, vous intéressant
à un mince équipage d’osier que traînait un vieux cheval essoufflé, vous vous fussiez arrêté à cinq lieues d’Abbeville dans la verdoyante vallée d’Aulhie, dans un village de quelques feux disséminés çà et là sous de grands bouquets d’arbres. Je ne veux point vous faire ici de paysage.
Ce siècle est celui de la description et la peinture vous a raconté par de merveilleux pinceaux tout ce que la nature cache de mystérieuse poésie et d’attraits sous le grand ciel du bon Dieu.
Mais j’ai là deux amoureux, deux fugitifs, deux parias de ce monde, deux esclaves partis marrons de la société, comme s’ils avaient volé leur liberté et leurs amours et qu’ils fussent allés les manger aux champs.
— Est-ce que vous connaissez quelque âme généreuse qui ne se soit prise à ces filets de la jeunesse, et qui ne soit prête, sinon à pardonner, du moins à comprendre les folies qu’on fait à ce moment ? Si donc vous vous souvenez, prenez pitié des deux enfants que j’amène ici. Ne les grondez ni de leur ivresse qu’ils cachent, ni de l'oubli qu’ils cherchent. — L’avenir est là qui les punira sans vous. La main du monde les ressaisira bientôt et saura se venger qu’on ait pu être heureux sans la consécration de ses lois et la volonté de la famille. Il y a des chaînes que l’on croit rompre, qu’on desserre quelquefois, mais que nul n’a jamais brisées.
On touche toujours de quelque côté à cette société dont on se sépare ; on a besoin d’elle, et alors on paie cher son secours. Elle a des mépris, des refus, des regards qui font rougir, et souvent les caractères les plus fortement trempés, les plus hostiles à toute entrave, les plus misan-
LA TÊTE CODPÉE
thropes qui se puissent trouver, se sont brisés contre cette résistance que la foule offre à ceux qui la dédaignent.
Cette réflexion morale m’a écarté du paysage dont je vous parlais tout d’abord. Ceci est une simple histoire qui n’a guère qn’une grosse péripétie.
C’est ce qui arrive chaque jour et qu’on peut lire dans les mœurs de notre époque à chaque page de ce livre de la vie commune, livre d’une si haute éloquence.
Pourquoi chercher le roman dans l’invraisemblable et dans l’impossible ? Est-ce qu’on peut s’attacher à un personnage absurde aussi fortement qu’on aimera des êtres souffrants et misérables, tels qu’on les voit autour de soi passer en traînant une douleur dont on ignore l’histoire mystérieuse et fatale ?
Pourquoi chercher si loin ce qu’on touche de si près ? Ne voit-on pas, dès qu’un accident arrive qui compromet ou ravit l’existence de quelqu’un, la foule courir, secouée dans toutes les fibres de sa sensibilité, la charité s’organise immédiatement et le blessé grâce à la pitié, à l’amitié de tous qu’il a un instant possédée, se voit pour ainsi dire récompensé d’avoir donné aux autres l’occasion d’être bons. *
Puisqu’il en est ainsi dans l’ordre physique, pourquoi craindre d’appeler la foule autour d’une grande infortune morale? — Pourquoi ne pas lui demander d’aimer un instant et de plaindre ceux qui ne sont point parfaits comme les héros des grands romans du jour, mais bien au contraire plus faibles, plus abandonnés, plus persécutés que d’autres ?
L’intérêt n’est-il point mieux placé sur ceux qui arra-
cheraient des larmes si le vraisemblable devenait tout à coup le vrai et la fable un fait social, que sur ces hommes qui font cent lieues par jour sur le même cheval, et tuent dix guerriers hauts comme l'obélisque d’un seul coup d’épée ?
Si vous avez à faire passer quelqu’un au travers des murs, ne vaut-il pas mieux que ce soit le lecteur que Rocambole, pour ne citer que cet illustre ?
Seulement montrez-lui derrière ces murs quelque chose d’humain qui le fasse sourire ou pleurer. Quand il refermera le livre, rêveur et sorti de lui-même à la suite de ceux qu’il vient de visiter et dont il devient l’ami et le confident, votre procès sera tout aussi bien gagné qu’en le laissant seul dans une cave humide d’où le forçat vient de s’échapper en tirant de sa poche une échelle de corde et une voiture à quatre chevaux.
J’avais dit que je ne vous donnerais pas de paysage. Mais en vérité, c’est un si charmant endroit que celui où la voiture d’osier s’arrêta ! Ce village se nomme Pas d’Authie. Il est là, au pied de la mer, qui le vient trouver six heures par jour et l’abandonne ensuite. Quand la mer arrive, c’est un grand bruit de vagues et de brisants, quelque chose de triste qui vous saisit le cœur pendant la nuit. Le jour, sous les rayons, c’est un étineellement de nappes d’eau frangées d’écumes qui marchent, qui accourent, qui envahissent et dont les yeux sont éblouis.
Cela est devant le village ; en arrière, la belle plaine verdoyante et ses collines qui vont mourir dans les dunes. Les peupliers sont là plus haut qu’ailleurs ; et sous les haies épaisses de sureaux et de mûriers sauvages, dans
les petits bois de frênes et de bouleaux, la solitude est profonde.
Le hasard avait amené un jour en cet endroit Elie de Boreuil qui s’était souvenu de la paix et du charme de cette grève. C’était, en outre, le pays de la vieille bonne Marceline qui possédait encore là sa maison, une maison de pécheur proche de la digue et touchant au sable, d’où l’on dominait toute la baie. La vieille femme avait offert à ses enfants ce qu’elle possédait de ce côté, et Elie avait accepté.
Ils avaient deux mille francs, une fortune ! ! Ils ne pensaient pas, Marie surtout, qui n’avait jamais eu d’argent entre les mains, que cela pût s’épuiser. Aussi étaientils partis joyeux et l’esprit sans nuages vers ce paradis terrestre où leur amour allait s’épanouir à l’aise. — Us avaient l’un et l’autre pleine confiance, et si Dieu n’avait pas encore béni leur union, ils ne pensaient pas que ce fût de leur faute et qu’il pût être irrité contre eux.
Quand il arrivèrent au Pas d’Authie, il y avait en l’air une belle matinée d’automne pleine de chants d’oiseaux et de chaud soleil. Les arbres jetaient de toutes parts à leurs pieds des feuilles rouges et jaunes, pareilles à des fleurs. Us laissèrent le voiturier qui les avait amenés à l’auberge la plus proche et s’en allèrent à pied chez eux.
— Chez nous! fit Marie émerveillée; répète un peu, Elie.
Elie répéta et rit de ce rire d’un enfant de vingt-deux ans au bras duquel s’attache une Jjelle fille de dix huit. Un chez soi, c’est comme une première racine qu’on prend.
C’est si gentil d’avoir une maison, une maison, une maison sérieuse.
Ils eurent quelque peine à ouvrir la porte, car l’eau de mer que chasse deux fois l’année le vent d’équinoxe avait pénétré là et rouillé la serrure. EnGn le pêne céda et ils entrèrent dans une grande salle où l’odeur de moisi les saisit à la gorge.
Un foyer surélevé par quelques assises de briques, une grande cheminée à manteau, un lit dans un renfoncement de la muraille, lit que forment quelques planches, le buffet de noyer poli, deux tables et quelques chaises de paille. Le coucou arrêté laisse pendre ses deux poids, et dans la pénombre une petite corvette d’un pied de long s’accroche à la muraille. Les vieux filets pendent aux solives, tendus par la sécheresse.
Tel que fût ce lieu il plut à l’instant à ceux qui venaient l’habiter. On courut ouvrir les fenêtres et quand on vit devant soi la mer éblouissante et semée çà et là de voiles blanches, tous deux poussèrent un cri de plaisir.
— Allons- nous être heureux ! exclama la jeune fille.
On passa tout le jour à s’installer. Le lit blanc qu’on avait apporté d’Abbeville remplaça la paille du pêcheur, les rideaux s’attachèrent aux fenêtres et tous les menus ustensiles d’un gentil ménage prirent place sur l’étagère. Vous pensez que cela demanda bien du temps, que souvent on s’y reprit à deux fois et que ces grands ouvrages furent entrecoupés de bien des baisers.
11 fallut ensuite allumer le feu pour le repas. Il n’y avait point de bois pour cela, car en vérité, on ne saurait songer à tout.
Elie, comme il eût fait dans une île déserte, descendit sur la grève et trouva bientôt parmi ces débris que traînent les rivières et qui s’amoncèlent aux embouchures de quoi faire une belle flambée.
Il rapporta le tout dans ses bras, tant qu’il en put porter. Il y avait avec cela des varechs bien desséchés qui répandirent en brûlant une bonne odeur marine.
On suspendit alors à la vieille crémaillère une marmite toute neuve et toute petite, comme il en faut à deux êtres qui ont plus de jeunesse et plus d’amour que d’appétit.
C’est, à ce moment-là que force leur fut de s’apercevoir qu’il n’y avait rien à mettre dans celte jolie marmite de cuivre reluisant. Ils se regardèrent et partirent d’un long éclat de rire, un éclat de rire musical et communicatif.
Mais, voyez que la Providence n’abandonne pas ses enfants. La petite maison avait été si longtemps inhabitée que les troupes d’oiseaux sauvages qui hantent la baie ne la redoutaient plus. Des vols de bécassines et de pilets, sortes de canards sauvages, s’abattaient autour d’elle avec une pleine confiance et logeaient leurs nids au pied même de la digue. *
Elie, en quelques coups de fusil, eut bientôt abattu de quoi fournir au souper du ménage.
Et ce fut charmant, quand on eut secoué la nappe par cette porte ouverte sur le vert océan, de s’en aller appuyés l’un sur l’autre, à petits pas, savourant le silence et l’air tiède du soir, nageant dans l’or du soleil couchant, le long des dunes. Ils errèrent jusque fort avant dans la nuit autour des bateaux noirs, s’avançant audacieusement au-
devant du flot de la marée montante qui les poursuivait de ses écumes et les chassait devant lui.
Les grands goélands s’envolaient à leur approche des flaques d’eau, tandis que les brisants du large faisaient entendre au loin leurs tonnerres. Et puis c’était un lapin qui les frôlait dans sa course effarée. A l’horizon les yeux des phares les regardaient mélancoliquement. Les vagues phosphorescentes éteignaient à leurs pieds leurs crêtes d’étincelles.
Efin, Marie déclara que la - fatigue était la plus forte et et qu'il fallait s’arrêter là pour celte première journée.
Le lendemain, ce furent d’autres allégresses. Derrière l’habitation, il y avait un grand terrain où les herbes folles, les lianes des fraisiers, les hautes ciguës s’en donnaient à cœur joie.
Elie, devant cette armée de parasites, jeta bas sa veste de toile, et quelques heures lui suffirent pour transformer ce champ de confusion en un jardin.
— Qui sera délicieux!!! s’écriait Marie du fond de sa capeline en traînant avec un énorme râteau les masses d’orties déracinées. On fit des allées et des Passifs ; sans songer que l’automne amènerait le brutal hiver qui tue les plus robustes des fleurs, on fit à tout hasard des semis de toutes sortes. On créa le jardin potager. Le soir, on allait dans les bois voisins et sans craindre le garde-champêtre, Elie arrachait un jeune frêne ou un hêtre de l’année et les transplantait dans son parc. Marie le suivait avec d’épouvantables et délicieuses frayeurs. L’amour vit de ces choses-là.
Elie se figurait être un héros et Marie le croyait plus encore. Gela dura toute une semaine.
Les pêcheurs commençaient à les connaître. On les nommait Us petits bourgeois du Pas d’ Authie. Chaque soir, plusieurs d’entre eux qui aimaient ce beau jeune homme, fort comme Hercule et doux comme un enfant, venaient apporter à la maison de la côte quelque maquereau couleur de nacre, d’énormes crevettes, et toute cette myriade du menu peuple des poissons qu’on dédaigne en nos halles ou qui ne supportent pas le voyage et dont les matelots des rivages se font des délices inconnus, entre autres les coquillages qu’il font cuire sous la cendre et dont ils apprirent à Marie à faire de savoureux soupers.
Le beau temps cette année-là dura tout le mois d’octobre et se prolongea fort avant en novembre.
Ils avaient coutume d'aller, chaque matin, au loin dans dans la campagne déjeuner de laitage dans une ferme ou dans une de ces auberges en plein champ qui sont la providence des rouliers et des philosophes qui vont à pied sous leur besace.
De tempsln temps d’Abbeville la vieille Marceline envoyait un grand panier de provisions, des perdreaux, des lièvres dont elle avait fait d’énormes pâtés, des gâteaux et des fruits. Au fond quelques bouteilles de vieux vins. Ces jours-là on mettait la table sous un vieil orme tout fruste et tout enlierré qui se dressait sur le pas de la porte comme un ancêtre et comme le Dieu lare de cette maison.
On dînait gaiement devant la mer immense, le vieux flacon ranimait un peu, non la gaieté qui ne chômait
point, mais la fibre que l’habitude eût fini par rendre plus sérieuse.
Quelquefois, dans ces grands cas du panier de Marceline on ne prenait qu’une assiette, qu’un verre et une four.chette.
C’était un festin d’oiseaux, tant cela ressemblait à la becquée. Marie enfonçait ses petites dents blanches à même des belles poires et son ami trouvait meilleur *le mordre à ce même fruit où le cercle de cette bouche mignonne était tracé. C’était des jeux sans fin, un oubli sans limite. Le monde, qui finissait à l’Océan, s’arrêtait avant cette digue où ils s’étaient réfugiés,
Engourdissement de l’âme qui ne lui permettait pas de songer jamais au réveil.
La réalité n'aurait su par où pénétrer dans cette étroite chaumière ! La réalité, n’est-ce pas la négation de la poésie, et la poésie entrait à flots partout dans cette double vie qui s’était unifiée.
La poésie, c’était le soleil qui tombait chaque soir dans les flots verts, c’était la chanson que le vent chante éternellement sur les plages, c’était l’immense gémissement des flots, c’était ces matelots bronzés, rudes et francs comme les lames du large qu’ils affrontent chaque jour, qui parlent simplement de l’inconnu, de l’inouï, des choses lointaines et des hommes qui brûlent en d’autres continents ce qu’on adore en celui-ci. C’était la liberté surtout, la liberté dont ils jouissaient absolument.
— Ecoute, avait coutume de dire Elie, nous sommes libres ici. Dès que nous serons menacés de quelque danger, voici la mer et nos barques, car Jean-Pierre, Alexandre,
Thomassot et les autres sont à nous corps et âme. Je n’ai qu’à faire un signe, quelques coups de rame nous débarrasseront à jamais de tout obstacle.
* On s’habitue facilement à tout, même à l’oubli, surtout quand le cœur est occupé; Marie avait fini par prendre une confiance égale à celle d’Elie et ne croyait pas quelle eût jamais une existence différente dans l’avenir.
Tous le£ personnages de sa vie passée lui apparaissaient comme dans un rêve. Elle-même se croyait le jouet de quelque enchantement, tout absorbée qu’elle était par l’amour, par ce suprême et enivrant bonheur d’une communion parfaite d’idées, de sentiments et d’iustincts.
Elle n’avait pas cessé de croire en cessant d’obéir à Dieu. D’aucuns se figurent que l’un entraîne l’autre. Chaque dimanche ils faisaient une lieue pour aller à l’église de Berck, et là plus que jamais elle priait, absorbée dans une action de grâce infinie.
Les gens du bourg qui la voyaient ainsi chaque semaine contre le pilier, ne levant pas la tête et pleurant quelquefois comme font les jeunes femmes qui sont trop heureuses, parce qu’il y a un trop plein dans celte fontaine des larmes que Dieu nous a donnée, s’étaient habitués à elle, et on lui laissait sa chaise.
Et puis c’était mille projets qui se succédaient les uns aux autres avec la rapidité propre aux imaginations mobiles. Elie avait oublié qu’il était riche d'espérances tout au moins et ces projets s’appliquaient à leur maisonnette qu’il fallait agrandir, embellir et attifer.
— Surtout s’il nous vient des enfants, disait Elie.
La digue est bien proche de ce côté; j’y vais, en at-
tendant, mettre un petit treillage. L'été, ce sera un plaisir pour le regard, parce que je planterai au pied des épines sauvages et des houx qui sont longtemps verts.
Marie examinait cette question d’un visage serein et d’un cœur satisfait. Elle s’était donnée toute entière, sans restriction et sans partage, elle trouvait naturel qu’on prévît cette douce conséquence et que les discours de son ami fussent tout pleins de son espoir.
— Nous en ferons des marins, disait Elie, des gens solides qui ne bouderont point devant la mer et qui n’auront point nos traverses. Quel besoin de richesses? quel besoin de longues études contradictoires dont l’utilité ne se rencontre jamais en pratique? Regarde, je suis avocat, à quoi me sert mon diplôme? Est-ce que cela me donne seulement plus d’éloquence pour te persuader que je t’aime?
— O mon Elie, disait la jeune femme, la cause est entendue ; il y a longtemps que tu as gagné ce procès-là.
Et les dires allaient leur train.
Deux mois s’écoulèrent ainsi. Il semblait que tout le monde eût oublié ces enfants. Madame Dambron elle-même, tou* absorbée en ses prières, pleurait souvent, mais ne cherchait plus.
M. E. de Boreuil avait arrêté de lui-même les efforts de la police pour retrouver les fugitifs. Il avait l’air d’avoir pris son parti.
Alexis tenait bon dans sa résolution de ne plus penser à sa sœur. On eût dit qu’un complot réunissait dans une même pensée de délaissement tous ces proches parents des enfants coupables. Au couvent, on avait dit une mystérieuse neuvaine. L’abbé Clodot ne répondait pas à la supérieure quand elle le questionnait sur ce sujet douloureux.
Mais la vérité était que tous y pensaient. C’était l’éternel souci des uns et des autres.
Mais combien les sentiments étaient différents !
— Où sont-ils, ces malheureux enfants? disait, le soir, la pauvre grand’mère à son fidèle ami, le vicaire de Saint- Wulfrand. Peut-être vivent-ils, misérables et sans argent, dans quelque hôtel d’une ville étrangère. Avoir ainsi perdu le sens et oublié le devoir ! Marie ! Marie surtout, que j’estimais la plus vertueuse et la plus résignée des jeunes filles !
L’abbé, pensif, ne répliquait rien, mais il avait un sourire contraint, quise renouvela plusieurs fois et que madame Darobron, fort au courant des jeux si simples et si honnêtes de physionomie du bonhomme, finit par remarquer.
Un jour elle se redressa tout-à-coup, courut à l’abbé, lui prit les mains, et le regardant bien en face, lui dit de sa voix sévère, qui troublait le pauvre vicaire jusqu'au fond de l’âme :
— L’abbé, vous savez quelque chose et c’est affreux de me faire souffrir! Je vous prie, je vous adjure au nom du Dieu vivant, parlez, instruisez-moi.
L’abbé Clodot rougit excessivement.
LA TÊTE COtJPÉE 275
— Je ne sais rien, raurmura-t-il ; je vous jure que je ne puis rien vous dire !
— Vous savez tout, vous dis-je, vous me direz tout.
— Et que vous sert, ma vieille amie, dit l’abbé tout tremblant, de violenter un pauvre homme qui n’a pas de secret à vous et pour vous.
— Oh 1 je sais bien, s’écria madame Dambron fondant
en larmes, je sais bien, que j’agis mal, que je ne dois pas vous presser ainsi. Mais ayez pitié de mes angoisses ! Ce sont mes enfants, mes deux enfants, et le malheur immense c’est moi qui, sans le vouloir, l’ai préparé ! C’est moi qui souffre d’une telle ruine des plus sages projets, mais qui surtout, meurs d’inquiétude sur mes pauvres chers coupables. — Vous savez, vous dis-je. — Mais je devine pourquoi vous vous taisez. — On vous a tout dit en confession et
— Eh bien ! oui, s’écria résolûment le prêtre, j’ai des nouvelles, et c’est le secret d’autrui que je ne puis vous révéler, fut-ce au prix des souffrances que je vous, vois endurer. Voulez-vous que je manque à ma conscience, je puis vous dire une chose que mon sourire a trahi depuis longtemps.
Est-ce que, s’ils étaient malheureux, j’aurais souri de votre peine, ma chère madame Dambron ? Je ne puis vous en dire davantage; mais rassurez-vous sur eux. Les pauvres enfants, hélas! ne souffrent pas assez pour leur crime !
— Vous me le jurez? mon cher abbé, dit madame Dambron.
— Ils ne souffrent ni le froid, ni la faim?
— Non.
— Le scandale an tour d’eux est-il bien grand?
— Je ne puis rien dire, mais devant Dieu le scandale est immense.
Madame Dambron courut à son secrétaire et revint au bout d’une seconde le visage couvert de larmes.
Elle saisit l’abbé à pleine étreinte et, cachant ses traits dans la poitrine du vieux prêtre, pendant qu’elle lui glissait une bourse pleine d’or dans la main :
— Pour les pauvres, mon ami, dit-elle avec une intention éloquente ; pour les voyageurs et pour les pécheurs misérables.
Elle se redressa alors, effaçant énergiquement ses larmes.
— Mais silence, au moins ; cette faiblesse est une autre confession de mon cœur ; à moi aussi, l’abbé ! vous me devez le secret. C’est un cas.
Vous avez deviné, mon cher lecteur, que la vieille Marceline, qui adorait Elie ets’étaitfait à ce point sa complice, avait eu quelques remords.
C’était un cas, comme disait madame Dambron. Excessivement dévotieuse, elle avait confessé sa faute à l’abbé lui demandant conseil pour l’avenir.
Le pauvre confesseur s’était trouvé fort perpléxe. D’un côté, on connaissait l’entêtement d’Elie, qui était
majeur, et ferait évidemment un scandale en refusant de rompre les liens illicites dans lesquels il était engagé. D*un autre côté, Elie n’avait rien caché à Marceline, ni le don qu’il avait fait de son argent et la faible somme qui lui restait, somme dont il avait confié à la bonne femme la plus grande partie.
Fallait-il conseiller à Marceline de dénoncer le jeune homme et alors le forcer à une résistance publique à la volonté paternelle? Fallait- il enjoindre à la vieille servante d’avoir à cesser les soins qu’elle rendait à son jeune maître, enlever à celui-ci à la fois ce dernier recours, cette amitié, cette ressource suprême?
Fallait-il renoncer enfin à ce moyen si simple d'être toujours à même de secourir l’enfant prodigue en lui tendant la main du chrétien ?
Toutes ces réflexions laissèrent l’abbé très-indécis du parti à prendre, et il demanda du temps à Marceline pour lui faire prendre une résolution définitive, suivant les circonstances.
C’est sur ces entrefaites, qu’il eut avec madame Dambron la conversation que nous avons rapportée plus haut.
L’abbé Clodot et madame Dambron n’étaient malheureusement pas les seuls à savoir la vérité. La famille de Boreuil était éclairée à ce sujet et savait l’endroit précis où il fallait trouver Elie quand le moment serait venu.
On avait suivi les envois fréquents et singuliers que Marceline faisait à Elie sous un nom supposé.
Un colporteur envoyé exprès dans le pays avait trahi ce mystère enfantin. Mais les mêmes craintes d’une rupture
immédiate et de sommations dans un avenir plus ou moins éloigné avaient retenu Eugène de Boreuil.
Il attendait. C’est un proverbe bien observé que celui-ci : « Tout vient à point à qui sait attendre. »
On le croyait abondamment pourvu d’argent, mais le père disait :
— Patience, nous l’aurons quelque jour par la famine. Et s’il nous fait trop attendre, où Si les usuriers sont en jeu, nous avons d’autres moyens.
En attendant, une surveillance admirable était organisée autour des deux pauvres enfants qui vivaient comme des tourterelles; sans se douter qu’il y avait tout près d’eux des oiseleurs tendant d’invisibles filets.
Les parents avaient, cela était vrai, d’autres moyens. La vieille avait parlé. Ces sortes de femmes ne sont discrètes que par un gros intérêt.
Or, il advint que celle-ci connut, par hasard, la disparition de Marie Cormatin dans la nuit du guet-apens dont elle avait été la complice.
Elle fut tout d’abord en éveil parce qu’elle accusa Arthur Planson en son for intérieur de quelque rapt.
— Il est capable de tout, ce brigand d’homme-lù. Il a sa manière avec les lemmes, que c’est irrésistible. Celle-là n’avait pourtant pas l’apparence d’une fille prévenue et amourachée de lui. Eb bien ! il a suffi de deux heures et la voilà partie dans quelque coin avec mon Arthur. Brigand d’homme ! val!!
Elle mettait à la suite de ce petit monologue intérieur un sourire où le malice et l'horrible se le disputaient. Elle apprit à quelques jours de là que les de Boreuil faisaient ao-
tivement rechercher la jeune fille. Ceci lui donna à penser.
— Ce sont des Crésus, pensa-t-elle, et des généreux pour le pauvre monde, et puis bons chrétiens avec cela. Il y a peut-être quelque chose de lourd à gagner par là. Il suffit de savoir parler à propos.
Elle prit donc son air bénin et sa figure candide et s’en fut trouver Eugène de Boreuil, qui la fit tout d’abord, sur son odeur de sainteté bien connue, jeter à la porte sans la vouloir entendre.
Elle ne se découragea pas. Elle petta le baron, et lorsqu’elle le vit, le soir, s’engager sur cette place obscure qui se trouve devant le théâtre, elle l’aborda hardiment.
— Que me voulez-vous ? l’aumône apparemment? interrogea Eugène de Boreuil, qui fit le geste de fouiller à sa poche.
— Non, M. de Boreuil, mais vous donner quelques renseignements sur mademoiselle Marie Cormatin, à laquelle, m’a-t on dit, vous vous intéressez beaucoup, puisque vous la faites chercher partout.
Le brusque mouvement d’attention que lui donna le baron lorsqu’elle eut prononcé le nom de la jeune fille, encouragea la vieille dans ses dispositions.
— Est-ce que vous connaissez celte jeune personne ; avez-vous quelques détails sur ce qu’elle est devenue?
— J’ai beaucoup de choses à dire, mais j’ai quelques risques à courir, une personne à compromettre et il me faut quelques gages pour me rassurer.
— Vous êtes une prudente personne. Allons au fait,
vous voulez vendre vos renseignements ; combien en désirez-vous?
— Diable I mon prince, vous n’y allez pas par quatre chemins. Je désire deux cents francs pour dire tout ce que je sais et la certitude que je ne serai ni inquiétée ni arrêtée.
— Je vous en donne ma parole.
— Eh bien ! j’ai pour client un commis voyageur de rouenneries, qui est au mieux avec cette jeune personne, et j’ai contribué, il y a trois jours, à leur ménager un têteà-tête dans ma maison.
Il faut que le lecteur se souvienne qu’au moment où cet entretien avait lieu, le baron ignorait absolument toutes les révélations que lui fit plus tard la complicité de Marceline. — Cette confidence le fit reculer d’étonnement. 11 perdit tout son sang-froid. — Un fait semblable, si improbable qu’il fût, affirmé de la sorte, était bien fait pour obtenir ce résultat de premier mouvement.
— Elle ment, pensa-t-il presqu’aussitôt.
Dans votre maison? lui demanda le baron. Voyons, vous plaisantez, Madame, Marie Cormatin, la pupille de ma belle-mère chez vous ? C’est un mensonge qui peut vous conduire aux galères, savez-vous cela ?
— Je ne crains rien, je suis couverte par votre parole et je dis la vérité.
Elle raconta ce qui était arrivé, ce qu’elle savait du moins.
Elle diminua la part de supercherie qu’elle avait dans toute cette affaire, et augmenta naturellement en proportion la bonne volonté de la jeune fille à la suivre.
LA TÊTE CODPÉE
— Vons mentez, dit sévèrement Eugène de Boreuil. J’ai accepté pour vous éprouver, d’écouter votre calomnie, mais il est de mon devoir de vous faire arrêter.
— Mais, votre promesse? dit la vieille terrifiée.
— Elle n’était sérieuse que dans le cas où vous m’eussiez apporté quelques preuves, et encore faudrait-il qu’elles fussent bien irréfutables.
La figure de la femme se rasséréna.
— Âh ! vous m’avez fait peur ! fit-elle avec sincérité. Mais, cette preuve, je l’ai.
— Vous l avez? s’écria M. de Boreuil en bondissant de joie, malgré tout son empire sur lui-même, car il savait qu’une preuve d’une telle entrevue c’était la perte éternelle de Marie et l’évanouissement de toutes les appréhensions de sa famille. — Vous l’avez, dites- vous? et laquelle?
— Elle a oublié son mouchoir, ditsimplement la vieille.
— S’il en est ainsi, apportez-moi ce mouchoir demain à sept heures du malin par la petite porte du jardin. Je vous remettrai les deux cents francs promis en échange. Seulement vous y joindrez la déclaration écrite que vous venez de me faire. Cette aventure, si vous tenez à votre liberté, doit être tenue dans le plus grand secret. Vous m’entendez?
— Parfaitement. Et si je garde le secret ?
— Dans un an, vous toucherez une pareille somme.
• Le lendemain le mouchoir aux initiales de Marie Cormatin et à la marque du couvent de la Providence, était aux mains du baron de Boreuil avec la déclaration demandée, en bonne et due forme.
Cependant l’automne s’avançait rapidement vers sa fin. Le vieil orme de la maison du Pas d’Authie laissait tomber ses feuilles que le vent amassait dans les allées du jardin. Ce pauvre jardin 1 l’espoir des deux amants! Il était là comme un contraste dans la nature, comme une anomalie et une souffrance, on pourrait dire comme un enseignement.
Les graines qu’on avait semées en octobre, grâce aux derniers rayons du soleil, avaient germé, elles sortaient de terre toutes frêles, et, comme ces êtres étiolés et chétifs qui sont venus avant l’heure, elles avaient une apparence maladive. Dans ce dépérissement général de ce qu’ils avaient planté au premier jour de leur réunion, Marie trouva comme une superstition douloureuse.
— Tout ce que nous avons semé meurt, disait-elle à Elie. J’en ai le cœur serré comme d’un mauvais présage. Qui me dit que je récolterai des fruits autres que la douleur et la stérilité de ma vie, de mon grand amour pour toi ?
— Ne crains rien, disait Elie, ne crains rien, ma bienaimée, je ne vois l’avenir que sous des couleurs riantes. Jamais je ne me suis senti l’esprit si calme, la conscience si paisible, l’âme si heureuse. Il me semble que je ne tiens pas à la terre.
Que peux-tu craindre, Marie? qu’on te sépare de moi ? Ne sais tu pas que je te préfère pauvre à toutes les opu-
lences de ma famille, à ma famille elle-même, à ma chère, à ma bien chère grand’mère Dambron.
Je prévois le temps où il faudra que je travaille. Mais qu'importe? N’est-ce pas un travail joyeux que celui qui t’aura pour but, qui adoucira ton existence? Et puis, qu’est-ce qu’un riche? Un ennuyé. Je ne m’ennuierai jamais, je n’aurai pas le temps d’être désœuvré, ayant à trouver au dehors notre pain quotidien, au dedans, à te raconter mon amour, à deviner tes désirs, à accomplir jusqu’à tes rêves.
Ce ne sera pas une petite besogne que tout cela. Mais je suis fort et courageux, et il me semble que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. »
C’est ainsi qu’il saluait les appréhensions de la jeune femme et qu’ils continuaient leurs longues promenades sans plus de souci, malgré l’absence du gai soleil, trouvant à ce ciel morne et plombé qui remplaçait l’azur, à cette mer Jourde et gémissante, à ces vents humides du nordouest qui sont les précurseurs de l’hiver et dont la chanson lamentable berçait leurs nuits, une poésie nouvelle. Grâce à ces yeux de l’amour qui sont des prismes, je ne sais s’ils n’en étaient à ce point de préférer celle-ci à l’ancienne.
En effet, les raffoles et les pluies commençaient à les renfermer chez eux. Alors ce fut une existence pleine d’un attrait inconnu. Us se serraient l’un contre l’autre frileusement pour empêcher l’ennui et la bise de pénétrer dans ce réduit.
La petite table était devenue trop large et dans les longues soirées, sous l’abat-jour de leur lampe*, on voyait Elie,
penché sur le métier de Marie, suivre les points de tapisserie, oubliant le livre qu’il lisait tout à l'heure, la fiction pour le réel.
Le froid devenait assez vif pour qu’on fit un grand feu. Quand les matelots arrivaient trempés d’eau de mer, on jetait un fagot dans l’àtre et les récits commençaient.
O flots que vous savez de lugubres histoires !
Flots profonds redoutés des mères à genoux !
Et quand après ces drames que disaient simplement, sans orgueil, en se signant parce qu’ils se sentaient petits devant Dieu, ces humbles acteurs des scènes de la mer, ils se retiraient en serrant la main d’Elie ; bien souvent tous deux couraient d’un même instinct à la fenêtre. Les vagues déferlaient avec fureur sur la digue, hurlant et gémissant, et lançant aux carreaux des paquets d’écume ; les mouettes criardes battaient la vitre de leur aile, attirées par la lueur, tandis qu’au ciel changeant, la lune, échevelée de brumes, apparaissait entre deux bancs de nuages.
Et c’était presque chaque jour la même scène renouvelée, dont ni l’un ni l’autre ne se lassaient.
Les mélancolies les ravissaient. Les tons gris charmaient leurs yeux, plus qu’autrefois les vives couleurs. Un rien les réjouissait.
C’est ainsi que l’hiver vint enfin, l’hiver avec la neige, la tempête, la gelée qui se glisse entre les solives du plafond, le dessous de la porte disjointe, les fenêtres secouées par le vent.
L’humidité devient pénétrante et malsaine, les doigts que la flamme ne réchauffe qu’jmparfaitement sont aussi-
tôt engourdis. Ce n’est plus là le couvent aux murailles épaisses, aux poêles de faïence qui ronflent leur tiède chanson. Le carreau glacial se couvre d'une boue noirâtre qu'il faut laver avec les délicates mains de la femme du monde. La servitude apparaît au coin de cette vie de liberté. Le travail devient pénible.
En vain Elie cherche à multiplier autour d’elle les préservatifs. En vain la couvre-t-il de chaudes étoffes, et jettet-il à brassées les bûches dans Tâtre déjà rouge, les raffales rabattent dans la chambre par la vaste ouverture de la cheminée des flots de fumée qui aveuglent. Et puis à la porte attendent les rhumes, la toux opiniâtre ; les mains vont se gercer, et tout ce corps délicat de la créature aimée va frissonner et souffrir.
— Souffrir î est-ce donc pour cela que je l’ai entraînée ? se dit le jeune homme.
Il fait alors les derniers efforts, il appelle à lui les ouvriers, et, grâce à leurs soins, on pourra peut-être vivre un peu sans mourir d’avance. De doubles portes, d’épais volets de chêne. Le plâtre entre les solives du plafond. Une natte d’aloës. Un grand poêle de fonte.
Mais aussi le doux sourire de Marie est revenu, le sang afflue à ses joues violettes, elle est chaussée d’épais sabots fourrés et trotte même dans la neige.
Elle regrettait un peu la musique.
Un piano est arrivé d’Abbeville tout emmailloté de flanelle. Elie est de nouveau content.
Oui, mais les deux mille francs s’épuisent. Elie n’ose plus compter ce qu’il dépense, il tremble de voir le vide au fond de sa bourse. Il a bien dit qu’il saurait travailler ;
mais un avocat de vingt-deux ans ! qui escompte le mariage ! qui vit en rupture de banc avec sa noble famille !
.En vérité, ce rêve d’une telle vie était plus facile à accepter qu’à accomplir. Et puis, l’eût-il voulu, quelles causes y avait-il à plaider qui le sollicitassent au fond d’un village inconnu, dans une chaumière de matelot?
Il fallait donc s’en aller à la ville. Mais alors les difficultés devenaient immenses. Un plaidoyer est une affaire publique, la famille serait bientôt là prête à l’entraîner. Que deviendrait Marie ?
Pouvait-il l’épouser au moins ?
Mais pour cela il faut le consentement des parents ou les sommations.
Les sommations il n’en pouvait point faire, faute d’âge, et lê consentement lui serait impitoyablement refusé! Ainsi de quelque côté qu’il se tournât, les obstacles se dressaient. Le travail manuel était impossible. 11 n’avait point appris d’état.
C’est alors que les désespoirs le prirent et qu’il commença d’aller seul parles dunes, pleurant à chaudes larmes, poussant des cris de fauve pris au piège et mordant ses poings dans son impuissance.
Il ignorait que sa grand’mère Dambron avait rendu le trésor de Marceline inépuisable, mais le diable est toujours derrière la Providence, prêt à retirer ses dons d’un coup de sa griffe maligne, et, cette fois, il n'avait eu garde d’y manquer.
Nous le verrons tout à l’heure.
Marie, de soit côté, bien qu’elle de se plaignit point et que son inaltérable bonne humeur ne se fut pas démentie
un seul instant ; bien qu’elle n’abordât jamais cette question de l’argent, qui fait aller les ménages ruolzés comme les vraies familles, Marie y réfléchissait souvent. Elle savait le compte exact des petites dépenses de l’intérieur; elle avait mesuré d’un regard le vide du coffre-fort, mais aussitôt du moins sans se lamenter, elle avait pris une résolution.
Un matin, la tapisserie, ouvrage de deux mois de travail assidu, qui étalait ses grandes roses blanches et ses myosotis sur le métier, la tapisserie qui devait faire le grand fauteuil d’Elie, la tapisserie derrière laquelle on s’était si souvent embrassé, la chère tapisserie disparut pendant une absence d’Elie.
Il n’y avait plus que vingt francs dans le trésor commun. Lejeune homme s’en aperçut aussitôt et questionna :
— J’ai donné le fauteuil à monter, dit Marie en rougissant.
Elle n’avait jamais menti, Elie la crut et attendit. Trois jours après il trouva trois louis dans le tiroir.
— J’aurai mal compté, se dit-il, nous étions plus riches que je ne pensais.
Et tout le jour il se réjouit de cette pensée. Il y avait quelque temps déjà que l’on demeurait sans nouvelles de Marceline. Elie lui écrivit, exposant le besoin pressant qu’ils avaient d’argent et demandant qu’on lui envoyât ses dernières ressources.
Marceline resta muette.
Un matin, le boulangerdu bourg voisin apporta sa note. Marie paya, il restait au fond du tiroir une pièce de cinq francs. Elle eut le cœur serré d’une grosse angoisse, et se mil à pleurer sans rien dire. Elie accourut.
— Qu’as-tu dodc? demanda-t-il inquiet, souffres-tu?
— Non, fit-elle, j’ai du chagrin.
Elle rassembla ses forces pour aborder la situation face à face.
— Elie, il faut que nous partions d’ici, il faut que nous quittions ce pauvre nid de nos amours, il faut aller à l’aventure de la vie et travailler enfin.
Oh! tu ne travailleras pas seul, mon bien aimé !
Penses-tu donc au bonheur que j’éprouverai à mettre dans la bourse commune mon humble obole, celle de l’ouvrière? Au couvent, j’étais très-adroite, disait-on, â tous les travaux d’aiguille, et l’on me citait comme la perle de l’ouvroir. A quoi donc me serviraient mes grands talents ?
Elle souriait à travers ses larmes en disant cela ; mais Elie demeurait immobile et sombre.
— Travailler, c’est facile à dire, dit-il. Mais où et à quoi ? Voilà le problème que je me pose depuis longtemps déjà et que je ne puis résoudre. Il faut de l’argent pour être avocat et attendre les causes et je n’en ai pas. Mon père ne m’en donnerait qu’à la condition de te séparer de moi.
Marie se reprit à pleurer à sanglots.
— Mais tu sais bien, se hâta d’ajouter le jeune homme, que je n’v consentirai jamais. '
Marie se mit à genoux devant lui avec un geste d’humilité et de dévoûment si touchant, qu’elle eût ému Eugène de Boreuil lui-même-
— Mon ami, lui dit-elle, je me suis sacrifiée à toi avec l’amour le plus vrai et le plus absolu que jamais créature
ait voué à une autre. Je ne regrette rien, je ne regretterai jamais rien. Tu-ra’as donné, depuis quatre mois que nous sommes ici, la plus grande somme de bonheur qu’une femme puisse goûter. J’ai été heureuse jusqu’à l’ivresse. Eh bien ! si, pour te prouver encore que je te suis reconnaissante et que je t’aime, il ne faut que ce nouveau sacrifice, mille fois plus grand que l’autre, de t’abandonner à ton avenir, à ton bonheur, à ta famille, je le ferai.
— Eh quoi ! Marie, s’écria le jeune homme avec un élan puissant, c’est toi qui parles ainsi ! Tu comprends la possibilité d’une séparation ! Tu l’admets presque ! Cela m’est plus cruel à entendre que toutes les misères du monde à supporter !
— Je ferai plus, Elie, je te supplierai. Vois, la situation est terrible. Les ressources vont te manquer. Il faudra recourir à la bourse de tes amis, cela se saura, et quelque jour le scandale de quelque interdiction tombera sur ta tête.
Je sais bien, je sais mieux que toi que tu ne peux travailler en ce pays, et même y vivre avec moi.
Je sais bien, je sens bien que je suis l’obstacle, et maintenant que le réveil de mon rêve magnifique et doux est arrivé, je suis trop fière de toi et de moi-même pour me soustraire à ma destinée. Quelque jour peut-être nous nous retrouverons, Elie. Jusque là je saurai vivre dignement comme font de pauvres filles, qui n’ont ni mon courage, ni mon instruction, ni surtout mon espoir que tout changera quelque jour et que je serai ta femme devant Dieu.
Mon Elie, il ne faut pas se raidir ainsi contre le monde
et contre la destinée. Si tes parents avait dû consentir à notre union, ils l’eussent fait tout de suite en apprenant notre fuite, et celte heureuse nouvelle nous eût bien vite découverts. On ne nous pardonnera pas de sitôt, à moi de t’avoir suivi, à toi de m’avoir aimée.
— Marie, tais-toi, je l’en conjure ! tais-toi ; ne vois-tu pas que tu me brises le cœur ! Je me ferai marin. J’aurai une barque de pêche, comme tous ces matelots si braves, si bons, si doux et si heureux. Quelque armateur me confiera mon gagne pain.
Nous étions si bien ici, pourquoi songer au départ? J’ai de bons bras. Je commence à connaître la mer et la manœuvre ; je sais déjà la baie par cœur. Je deviendrai pilote. Qu'y a-t-il de déshonorant à cela !
Est ce parce que je suis avocat ? Foin de mes diplômes si ce sont des obstacles à la vie qui me convient 1
D’ailleurs, serai-je le premier avocat qui fera métier manuel ? — Louis XVI était bien serrurier, et Louis-Philippe fut maître d’études! — Marin!... quel merveilleux état entre la mer incertaine et le ciel changeant! quelques dangers pour poésie et pour trésor l’Océan qui ne se lasse jamais de payer son tribut à ceux qui le recueillent ! — Je serai marin ! nous vivrons ici dans l’avenir, comme aujourd’hui, et tout à l’heure je partirai pour Abbeville.
— Laisse, mon pauvre cher insensé, laisse là ces folies. Quand j’ai tout à l’heure parlé de travail et de vie commune je t’éprouvais.
Une telle résolution est insensée. Tu ne peux pas, tu ne dois point te sacrifier ainsi. Je serais indigne de ton affection si je consentais à ta déchéance et je mériterais les
LÀ TÈTE Lût FÉE
anathèmes dont on ne manque pas de m’accabler. Il y a différentes classes d’hommes, tous les sophismes du monde ne pourront rien contre cette vérité. Les hommes se classent d’après leur instruction, leur mérite, la position d’honorabilité que leur donne leut* famille. Je ne fais pas de phrases en te disant cela. Tu le sais aussi bien que moi. Tu n’as pas le droit d’étre marin et de perdre ton rang dans la société pour devenir un ouvrier.
— Qui m'en empêchera !
— Moi d’abord, la raison ensuite. Crois-tu que plaider ainsi contre mon propre cœnr soit chose bien facile, ajoutet-elle en se reprenant à pleurer. Mais si nous vivions ensemble et que cela nous créât une famille, que deviendraient tes enfants ? Ils seraient donc pécheurs comme toi ?
— Pourquoi non !
— En as-tu le droit, Elie? Eux comme toi-môme peuvent prétendre à l’éducatiop, au rang que tu occupes, au nom que tu portes. As-tu donc le droit de les priver de tout cela, [jour qu’un jour ils te jettent le reproche à la face de les avoir laissés ignorants et d’en avoir fait des misérables?
D'ailleurs tu ne le pourrais.
Quoi qu’il arrive, tu seras riche un jour, jour lointain sans doute, puisque ton père touche à peine à quarante-cinq ans. Et tu ne peux vouloir par un désintéressement aussi singulier que déraisonnable que ces enfants dont je parle soient déclassés par l’éducation pour se voir, dans l’avenir, exhaussés par la fortune.
Autour de nous, les impossibilités s’entassent. Nous nous heurtons à la réalité à chaque pas que nous faisons.
Elie, il faut nous séparer. -
— Jamais. Si tu l’exiges, j’aurai cessé de croire en toi, fit le jeune homme avec une énergie et une violence extraordinaires, et je n’aurai plus qu’à mourir. Voilà mon fusil qui me rendra le service de me débarrasser de la vie.
il l’eût fait à l’instant, car il avait saisi l’arme, et à l’égarement de ses traits on voyait facilement celui de son esprit.
Marie s’élança dans ses bras, lui arracha le fusil qu’elle jeta au loin par la chambre et le couvrant de baisers et de larmes.
— J’ai tort, Elie, pardonne-moi ! Non, nous ne devons ni ne pouvons nous quitter. J’étais folle et je perdais le sens à vouloir raisonner ainsi de la vie, quand le premier devoir est d’obéir à cette loi divine que nous sentons en nous et qui est de nous aimer. — C’était ma condamnation aussi que je prononçais, mon bon ami, penses-tu donc que j’aurais vécu loin de toi! J’aurais langui, j’aurais succombé, voilà tout. — Merci, Elie, je vois combien est fort ce lien qui nous unit.
Sous cette pluie de caresses, le jeune homme se calma peu à peu.
Quand il put parler librement.
— Marie, dit-il, il faut m’accompagner à Paris. Là, du moins, je serai mon maître ; j’utiliserai ce que je sais.
— Je te suivrai où tu voudras, je suis ton esclave, ta chose.
— Nous partirons demain.
Le lendemain, en effet, dès l’aube on ferma la petite maison de la digue d’Authie. Les pêcheurs avaient prêté
««in
cent francs à leur ami et l’entouraient à son départ avec des larmes dans les yeux. Une charrette de marayeurs les emmena jusque dans Amiens.
Quelques jours plus tard, ils étaient installés dans une petite chambre de la rue Serpente, chambre garnie de vieux meubles, avec une fenêtre donnant sur les toits ; mais, grâce à l’industrieuse jeune femme, ce logis avait une apparence presque gaie, il ne sentait pas la misère. C’est là le secret des femmes aimantes de transformer ce qu’elles touchent et d’égayer la tristesse.
Sur le vieux lit bariolé elle avait jeté le plaid de voyage d’Eliç; le carreau soigneusement lavé, les draperies sordides enlevées, le jour entrant à pleins bords tamisé par la mousseline dts rideaux blancs, quelques pots de fleurs achetés au marché voisin, il avait suffi de cela pour que le logis prit un air respectable.
Elie cherchait un emploi, faisait de nombreuses visites. Marie travaillait, elle cousait, brodait, taillait, utilisait tout le jour, en chantant, ses doigts de fée. L’aisance n’arrivait pas, mais, grâce à elle, la misère trouvait porte-close et pour le moment cela suffisait.
Marie avait voulu continuer à Paris ses pratiques pieuses. Chaque dimanche ils s’en allaient ensemble à Saint-Séverin, la vieille église voisine. Comme ils étaient fort assidus à cette messe de huit heures et qu’ils fréquentaient la même chapelle, un ecclésiastique les remarqua, certains pauvres surent leur nom, le nom d’Elie, et bientôt ils reçurent toutes sortes d'offres de services dont ils ne voulurent pas profiter. On les croyait mariés.
— ■ Pourquoi ne venez-vous pas avec votre jeune femme
passer la soirée chez moi, lui demandait une dame riche qui le rencontra dans l’escalier, vous devez vous ennuyer beaucoup là haut, ne connaissant personne et venant de province ?
— Je vous remercie, madame, répondit Elie ; mais nous ne voyons âme qui vive, ma femme est d’un caractère un peu sauvage.
La dame insista.
— On m’a dit, monsieur, que vous portiez le nom de Boreuil. Pardonnez-moi de vous questionner ainsi, c’est plus l’intérêt que la curiosité qui me guide. N’êtes-vous point parent aux de Boreuil d’Abbeville ? J’ai connu des dames de ce nom, voici déjà de longues années. Je suis madame de Thorelles.
Elie rougit excessivement, répondit que ce n’était pas sa famille et remonta mécontent d’avoir renié les siens et trouvant qu’il manquait de courage. Mais c’était un dur aveu que celui-là, à faire ainsi à tout venant, et il ne pouvait s’y décider.
— Nous retournerons cet été là-bas, dit-il, d’un ton légèrement altéré à Marie lorsqu’il rentra chez lui.
Marie leva les yeux en haut. C’était peut-être un regret, mais ce n’était point un espoir que contenait ce regard.
Le lecteur a pu s’étonner que, malgré l’abbé Clodot, malgré madame Dambron et Marceline, l’argent ait manqué
LA TèlE COUPÉE 295
à la petite maison du Pas d’Authie. Voici ce qui était advenu à l’encontre de ce charitable trio.
Ainsi que nous l’avons dit, M. Eugène de Boreuil entourait son fils d’une surveillance de tous les instants. Il était au courant des moindres actions d’Elie et rien n’entrait chez ce dernier qui n’eut subi un contrôle mystérieux. Lorsque Marceline eut reçu de l'abbé Clodot ce secours discret, elle devina bien, connaissant la proverbiale pauvreté du vicaire, d’où l’argent arrivait ; elle comprit que madame Dambron, quelqu’indignée qu’elle pût être en public, était indulgente en secret. Elle augmenta donc ses envois, les cacha beaucoup moins.
Quand l’hiver fut venu, elle trouva, un jour, chez elle, un paquet de couvertures bien chaudes. On ne pouvait dire qui l’avait apporté.
' La bonne vieille servante ne se tenait pas de joie. Elle voulut que ses chers enfants fussent instruits qu’ils avaient un allié tacite, mais enfin un allié. Elle écrivit. Mais l’envoi qu’elle expédiait au Pas d’Authie par un voiturier du pays fut porté le soir même chez M. Eugène de Boreuil, qui lut ‘ sans façon la lettre.
— C’est pour le mieux, dit-il au voiturier; désormais, vous m’apporterez ici tout ce qu’adressera Marceline et vous ferez de même de tout ce que lui enverront les... jeunes gens.
Le baron payait bien, il était bien servi, et pendant six grandes semaines les envois de Marceline s’entassèrent dans les mansardes de l’hôtel de Boreuil, et les pauvres se partagèrent les vivres : les pâtés fins, les gâteaux sans
nombre de la vieille servante à qui l’on avait laissé le champ libre, et qui usait royalement de la permission.
Pendant, ce temps l’abbé Glodot et madame Dambron étaient tranquilles. Voilà pourquoi, grâce à la confiance de Marceline, Elie n’eut plus d’argent, et pourquoi tout arriva ainsi que nous l’avons dit.
La famille de Boreuil ne se sentait pas d’aise, et dans les conciliabules qui s’agitaient chaque soir à l’hôtel d’Eugène, on allait jusqu’à calculer le moment précis où, par le manque de subsides, Elie se verrait forcé de s’adresser directement à sa famille.
— Alors nous le tiendrons, disait Eugène, nous le refuserons net et brutalement. Nous feindrons d’avoir tout ignoré, et ainsi notre dignité ne sera point en jeu.
Nous aurons évité tout-esclandre, tout conflit, principalement avec madame Dambron, dont il faut à tout prix éviter de blesser le sentiment. Tout serait perdu si madame Dambron prenait parti contre nous et approuvait le mariage d'Elie avec cette péronelle que Dieu confonde. Elle ferait par avance d’hoirie une somme ronde à son petit-fils et l’avantagerait ensuite par testament.
Alors où serait notre recours ?
J’ai donc cru devoir dissimuler toutes mes démarches, ne rien brusquer et ménager même cette abominable femme, cette entremetteuse qui a mangé notre pain et qui s'appelle Marceline.
Au dernier moment et par la lettre de Marceline, Elie, à Merlimont, possède encore huit cents francs. Il fait faire quelques réparations urgentes à la masure qu’il n’a pas honte d’habiter avec sa concubine.
J'estime qu’en janvier il sera absolument à sec et qu’en février nous l’aurons à notre discrétion. Je lui ferai payer cher son incartade, et pour éviter qu’elle se reproduise j’userai de tous les moyens que l’autorité, paternelle met entre mes mains pour l’unir sans délais avec mademoiselle Amandine-Noélie de Salvazar, dont la famille habitait la cité au temps de la domination espagnole et dont les sentiments nous sont connus.
Mademoiselle de Salvazar a vingt-quatre ans, c’est-àdire un âge où la raison mûre peut dominer les sens chez une femme et surtout l’imagination.
De plus, cette jeune personne est froide, passe pour calculatrice et sera, selon moi, la femme par excellence pour arrêter les penchants d’Elie dans une limite convenable. Je me suis assuré par des ouvertures du consentement de la famille.
On entoura Eugène de Boreuil et on le félicita chaleureusement de ce qu’il avait fait dans l’intérêt de tous, et la douairière de Boreuil l’embrassa ave effusion.
— Tu nous aura tous sauvés du déshonneur, mon enfant. Toi, du moins, ne nous a jamais causé l’ombre (Vun souci, mais ton père, ajouta-t-elle tout bas — a eu la faiblesse de s’en prendre à ces Dambron sous prétexte que c’est de bonne bourgeoisie et richissime. Tu vois où cela mène, les mésalliances ! Encore un peu, la Dambron nous introduisait en plein cénacle de canaille. Une aventurière serait, par le seul fait de sa volonté, devenue votre bru et ma nièce. J’en enrage. *
A mesure qu’on approchait de l’époque fixée, la joie devenait plus vive et l’attente plus impatiente. Et puis les dé-
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tails ne manquaient pas. Chaque jour il en arrivait de nouveaux.
Les lettres d’Elie, remises par lui au voiturier inGdèle, annonçaient un.vif besoin d’argent. Les dernières parlaient des souffrances de Marie.
« Elle a un gros rhume, disait-il. Sur les fonds que tu as encore à moi, ma bonne Marceline, envoie-moi de la pâte de lichen, toutes sortes de plantes pour des tisanes, et surtout n’oublie pas un manchon, un manchon bien chaud pour ses pauvres petites mains que le froid mord dans nos promenades, et qui se gercent. Elle aura des engelures si tu ne viens à mon aide. Joins y un gros tapis de laine, notre carreau est si froid ! J’allais oublier des étoffes de flanelle, bien chaudes et bien moufflues, pour qu’elle s’en fasse des vêtements.
* Si tu savais comme elle est adroite, Marceline, une
fée.
» Elle est enrhumée à présent, elle tousse creux, et quand j’entends cela je souffre plus qu’elle-même. Je l’aime tant.
» Nous n’avons- presque plus d’argent tu dois avoir encore huit cent francs ; mets-moi trois cents francs dans un petit rouleau de papier, au fond du sac.
» Adieu, Marceline, je t'embrasse de bon cœur.
» elie. •
» Je rouvre ma lettre sur la prière de ma chère Marie, qui te souhaite toutes sortes de bonnes choses et te recommande de bien cacher l’argent.
» Elle prétend que le voiturier a l’air trop malin pour
nirjiti?.- by (
être honnête, assure-toi de cela. Moi, je ne peux pas aller à Abbeville, a
Cette lettre qu'Eugène de Boreuil lut en plein cénacle de famille, comme disait la ■ douairière, eut un succès d’enthousiasme. On la commenta sous toutes ses faces, et bien
qu’A la vérité on ne vit pas là de refroidissement dans la passion d’Elie, on en augura que la faim accourait, et c’est elle, chacun le sait, qui chasse le loup du bois.
La chose parut tellement certaine que le vieux comte de Boreuil, gentilhomme avant tout, et qui avait encore des scrupules, crut devoir faire l'observation suivante au baron Eugène :
— Mon fils, lui dit-il, comme en toutes choses les moments sont précieux , et que cette affaire, si sagement menée par vous, touche à son terme, je crois qu’il est convenable de régler ici l’indemnité que vous accorderez à celte petite, car enfin, honorée des bontés de l’héritier de toute la famille, il est peu séant qu’ellepuisse venir quelque jour réclamer son dû de la générosité de son... séducteur.
— Séducteur, fi donc ! s’écria la douairière. Est-ce que vous croyez, mon cher comte, à tous les beaux sentiments de ces espèces? C’est d’Elie qu’il faudrait parler en ce senslà. C’est séduit qu’il faudrait dire. Pauvre garçon d’avoir affaire à une rouée de cette espèce.
— De mon temps nous en agissions quelquefois ainsi, hasarda encore le vieux comte.
— De votre temps, il y avait des prodigues et des débauchés, fit la dame d’une voix aigre.
La discussion allait s’envenimer. Eugène intervint en
Axant une somme raisonnable de dix mille francs que son fils verserait à la personne pour avoir du pain.
Le lendemain, le voiturier arriva le visage consterné.
Il était près de midi.
11 avait abrégé sa route et était accouru à toute bride.
— Eh bien ! mon garçon, lui demanda le baron, que t’est-il arrivé ? As-tu perdu un cheval ou versé dans quelque fondrière ?
— Ah ! que nenni, not’ Monsieur ; c’est pis que tout ça, . v’ià mon gagne-pain perdu ; M. Elie et la petite dame sont partis ce matin pour Paris par les mareyeurs.
<— Pour Paris! s’écria Eugène. Es-tu sûr de cela?
— Sûr comme de moi.
— Mais il n’a pas d’argent.
Le paysan le regarda avec le sourire à la fois niais et incrédule des villageois.
— Pas d’argent, vot’ fils? C’est vous qui dites ça, not’ bourgeois !
— Eh non ! pas d’argent !...
— Eh bien ! mais les autres du Pas d’Authie lui en ont fourni. On lui a donné tout ce qu’il a voulu. Pensez, vot’ gars ! vot’ fils unique ! Je lui aurais donné jusqu’à ma veste, s’il me l’avait demandée.
— Et sais-tu s’il a laissé son adresse ?
— Pour ce qui est de ça, je n’en sais rien.
Le baron se leva et tira de son secrétaire un rouleau de pièces d’argent qu’il donna au voiturier.
— Tiens, lui dit-il, prends cela et bouche close.
— Soyez tranquille, not’ bourgeois.
Binfr-rr! hv ( îonp le.
LA TÊTE COCPÈE
Quelques instants après, le départ du voiturier, la famille, convoquée en grande hâte, accourait tout effarée.
Eugène attendit que tout le monde fût réuni. Pour cette circonstance, il avait arboré une physionomie funèbre.
— Pour Dieu, Eugène, s’écria la douairière, qu’il y a-t-il de nouveau ? Vous me faites trembler avec votre air pâle. Serait-il arrivé malheur à ce pauvre Elie ?
— C’est bien pire, ma tante ; plût au ciel qu’à cette heure une bonne maladie le clouât sur son lit du Pas d’Authie, nous n’en serions pas où nous en sommes.
— Parlez, mon (ils, dit le vieux comte, nous sommes des gens de cœur et prêts à tout entendre.
— Eh bien ! tout est perdu et mes projets sont anéantis, enlevés par tous les vents du ciel.
Elie et la personne que vous savez sont partis pour Paris. Elie est allé y chercher des ressources qu’il ne saurait manquer d’y trouver et nos prévisions sont fausses. Voilà tout.
Je ne sais même pas son domicile nouveau et ce ne sera point une petite affaire que de le découvrir.
— Alors nous n’avons plus aucun moyen d’action sur lui?
— Aucun, mon père.
— Madame Dambron est-elle plus heureuse que nousmêmes ?
— Madame Dambron ignore absolument leur départ qui a eu lieu ce matin.
— Mon fils, il faut que vous partiez à votre tour pour Paris. 11 faut à tout prix mettre un terme à ce scandale. Ce ne sont point là des jeux d’enfants. Elie n’est point un
homme qu’on puisse renier. 11 a toutes sortes de nobles sentiments poussés à l’excès. Il est seulement mille fois plus à craindre avec sa générosité d’âme qu’avec la prodigalité de la bourse et de la jeunesse.
II vaudrait mieux qu’il fut un débauché, un fou qui jette l’or sans compter, nous en serions quittes aujourd’hui pour quelque vingtaine de mille francs, etl’enfant aurait;^ ses gourmes, comme on dit.
C'est bien pis avec ces sentiments exaltés. Il est homme à faire toutes les sottises possibles par magnanimité. Il ne faut point les lui laisser commettre, parce que ce n’est point un cadet de famille dont, à la rigueur, on s’écarte. C’est l’unique héritier de notre maison, et vous savez combien elle est ancienne. Aujourd’hui, surtout, il ne peut à aucun prix épouser la créature qu’il traîne après lui.
Autrefois, il y avait sur elle la tache dont nous flétrissons les familles révolutionnaires;- à présent elle a des souillures personnelles qui augmentent encore l’abîme entre elle et nous.
Tout est dit : il ne peut y avoir de compromis, et si Elie venait à oublier ses devoirs au point de passer outre, je serais le premier à lui donner ma malédiction. Mon bien appartiendrait aux hospices.
— Soyez tranquille, mon père, répondit Eugène, je partirai. Avez-vous donc oublié les révélations delà femme et le mouchoir que nous avons payé si cher? — Le moment est venu d’en user.
A ce moment même, pendant qu’on tramait ainsi la perte de Marie Cormatin, madame Dambron n’y tenant plus.
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LÀ TÊTE COOPÉE 303
obsédée de remords, de peine et d’affliction, faisait venir l’abbé Clodot.
— Mon cher abbé, lui dit-elle sans préambule, allant au cœur de la question avec sa force de décision habituelle, j’ai réfléchi. Je ne suis pas une de Boreuil, moi, j’ai mal agi avec mes deux enfants. On dira ce qu’on voudra, dès ce moment j’entre en guerre avec toute cette famille qui n’a point d’entrailles et ne songe qu’à son ambition.
Qu’ont-ils fait de ma fille ! Une momie. Que veulent-ils faire de mon petit-fils ? Un rouage obéissant de leurs coteries, un mannequin fait à l’image d’eux-mêmes, avec leurs idées, leurs exclusions, leurs haines et leurs vertus chrétiennes, puisque force m’est d’avouer qu’ils en ont, si ces vertus, mitigées de tant de restrictions, peuvent se nommer ainsi. Eh bien! j’ai honte d’avoir trahi la cause de mon petit-fils, de mon enfant, en faveur d’un tel résultat.
On me dit qu’ils sont heureux là bas, si heureux qu’ils oublient même de remercier Marceline des secours qu’elle leur envoie. Eh bien ! puisqu’ils sont contents, puisque la vie leur parait bonne ainsi, je veux qu’ils en jouissent sans remords et sans vergogne.
Je veux les marier. Je suis vieille. Je les avantagerai, je les ferai riches. Ils voyageront. Je sais bien qu’ils seront forcés de sommer les de Boreuil de consentir, mais je suis là, désormais, et il y aura dans cette lutte un adversaire de plus qui prendra leur parti, de telle sorte qu’il faudra bien consentir à leur union.
D’ailleurs le moyen de s’y refuser aujourd’hui. Ils s’y sont pris de façon que nous n’avons qu’à les bénir ou à les chasser de notre maison.
— Moi les chasser lî! Ah ! mon cher abbé, vous qui me connaissez, n’est-ce pas que vous ne m’avez pas crue capable d’une telle dureté de cœur? Je suis mère, moi, jusqu’au fond des entrailles pour ce grand garçon, un peu fou, mais charmant et bon, qui est Elie. Le chasser ! J’irais plutôt le marier envers et contre tous, par vos mains, dans quelque chapelle écartée ! Oui, par vos mains ! Ne vous en défendez pas, il faudrait bien que vous en passiez par là.
Autrefois ces mariages étaient fréquents et valables, que le père y eût ou non prêté les mains. Ils ne sauraient être mauvais aujourd’hui.
L’abbé souriait et pleurait à la fois.
— Je n'osais pas vous le dire, fit-il; mais voici deux mois que je suis obsédé de cette idée. Vingt fois j’ai failli partir, oubliant la loi qui ne reconnaît plus aujourd’hui de telles alliances, pour aller les unir moi-même ces pauvres petits que nous avons élevés pour ainsi dire entre nous deux. Ce ne sont pas là des coupables. Ils se sont connus, appréciés ; ce sont deux bons et vaillants cœurs ; quoi Je plus simple qu'ils se soient aimés ? Vous êtes la meilleure des femmes, mon amie, mais il ne faut pas laisser refroidir ces bons mouvements. Partons à l’instant, faites atteler ; allons les surprendre, les bénir et les séparer jusqu’à ce que la loi les réunisse.
Ils allaient sortir et donner raison à la charité de l’abbé Clodot, lorsque la porte du salon s’ouvrit et Eugène de Boreuil, froid et compassé comme toujours, entra. Cette apparition produisit sur leur enthousiasme l’effet d’une douche d’eau froide.
— Asseyez-vous, mon cher Eugène, dit madame Dambron avec un trouble qu’elle ne put maîtriser ; voici longtemps que je ne vous ai vu.
— Les circonstances sont excessivement sérieuses, dit le baron, j’ai cru devoir vous instruire et vous consulter tout à la fois.
— Parlez, dit la pauvre femme qui pressentit quelque coup douloureux et dont le cœur se serra.
— Elie et... la personne qui l'accompagne ont quitté Pas d’Authie.
— Vous les saviez là ! fit madame Dambron.
— Vous ne l’ignoriez pas, pourquoi voudriez-vous que je n’en aie rien su ?
— Continuez.
— Ont quitté Pas d’Authie hier matin et sont partis pour Paris. En avez-vous quelques nouvelles ? On assure que le manque d’argent a décidé mon fils à cette nouvelle et plus grave incartade.
— C’est impossible, fit madame Dambron, dont l’émotion écarta dès lors toute la prévoyance.
— Pourquoi cela ? dit froidement Eugène.
— C’est impossible, répéta la grand’mère en levant les yeux et les mains au ciel. Où les retrouver maintenant ?
— C’est ce que je comptais vous demander.
— Vous comptiez me le demander? s’écria madame Dambron qui se sentit blessée au vif par l’impertinence cachée sous cette question. Ah ! je voudrais le savoir pour vous le dire !
Elle releva sa haute taille, et s’avançant jusqu’auprès
d’Eugène qu’elle dominait de toute la tête et qu’elle écrasait de sa volonté :
— Si je le savais, savez-vous ce que je ferais, Monsieur le baron de Boreuil, je ferais atteler à l’instant ; je serais partie dans une heure ; j’irais trouver ces pauvres enfants qui n’ont d’autre tort que de s’aimer, et qui se valent, entendez-vous bien, et qui valent mieux que vous et ma fille, car les générations se succèdent et, Dieu merci, ne se ressemblent pas.
Je leur dirais : Je vous bénis et je vous unis; et si quelque sommation se trouvait à faire que leur âge défendit de' formuler, c’est moi, leur aïeule, qui m’en chargerais, et vis-à-vis de vous, Monsieur, entendez-vous. Oui, vis-à-vis de vous et des vôtres, dont la ridicule ambition et l’esprit exclusif iraient, si je vous laissais faire, jusqu’à torturer mon petit-fils et couvrir, sans pitié, de boue et d’infamie une jeune fille qui me fut confiée et dont la loi me reconnaît la tutrice responsable. Croyez-vous donc avoir affaire en moi à une mère de comédie? J’ai bec et ongles, je vous en avertis.
Une rupture ne m’effraie nullement et si vous voulez que je vous le dise, je la désire. Quel besoin Elie a-t-il donc de vous ? quel souci en ai -je ? je suis riche et plus que vous même? S’il est de Boreuil, il est au moins pour moitié Dambron. Ce nom-là, il peut le porter sans honte, je pense ?
Ah ! vous venez pour me reprocher mon affection ! mes entrailles maternelles ! Mais, sans moi, qu’eût-il donc été le pauvret? que fût-il devenu? Un freluquet blasonné, sans vouloir et sans valeur, entiché de lui-même et re-
gardant l’humanité, la fraternité humaine du haut de son coffre à parchemins.
Ah ! j’ai connu les hommes de 89, moi qui vous parle; mais je vous réponds que leur œuvre est à recommencer, et que la <Jiguc mise par eux à toutes les plates vanités est devenu trop faible!
Vous voyez bien que vous n’avez pas de cœur. Monsieur le baron de Boreuil, vous le saviez au Pas-d’Authie, et vous n’alliez pas l’y chercher ; vous le saviez affamé, la bourse creuse et l’âme inquiète, vous l’avez laissé partir. — Vous l’auriez laissé mourir sous ce vain prétexte que la bru qu’il avait choisie ne vous allait point!!! Est-ce là un père, est-ce l’acte d’un homme de bien ?
— Je vous ai laissé dire, Madame, dit Eugène avec un accent ironique, et jusqu’à cette parole que je ne suis pas un homme de bien.
Je vous porte trop de respect, en vérité, pour essayer de combattre ou de contredire les opinions peut-être singulières que je viens d’entendre, dans lesquelles vous m’avez fait successivement l’éloge et des fils qui renient leur père, et de la Révolution qui nous a fait couper le cou. Il est vrai que vous avez piétiné ensuite sur nos parchemins. Je n’ai point à juger votre manière de penser, bien qu’elle me semble un peu nouvelle dans votre bouche.
Je suis un homme de bien. Madame Dambron, croyezle ; et c’est pour cela qu’il m’en coûte de choisir la bru dont vous parlez pour mon fils. Je conviens, d’ailleurs, que vous avez parfaitement élevé Elie, mieux assurément, en cela je suis de votre avis, mieux que nous l’eussions pu
LA TÊTE CODPÉE
faire nous-mêmes. Cependant, je crois que vous exagérez un peu les inconvénients de l’éducation que nous lui eussions donnée.
— En quoi, demanda l’abbé Clodot que ce persi filage indignait, en quoi, s’il vous plaît, Monsieur le {>aron, votre caractère d’homme de bien peut-il être enjeu dans le consentement que vous donneriez au mariage de M. Eliede lloreuil?
— J’éprouve quelque peine à vous le dire à vous, Monsieur le vicaire, qui fûtes si longtemps le directeur spirituel de la jeune personne dont il s’agit, répondit le baron en pirouettant pour se trouver en face de l’abbé Clodot. Mais puisque vous voulez bien m’interroger, je parlerai. Mademoiselle Cormatin est une créature perdue, qui n'en est pas à ses premières fredaines, et, s’il faut préciser, à son premier amant.
Le rouge monta au front de madame Dambron. Elle saisit la main de son beau-fils et lui dit avec une indignation qui faisait trembler sa voix :
— Vous savez bien que vous mentez abominablement !
L’abbé était assurément une nature pusillanime, mais à cette attaque directe à lui et à l’enfant qui lui était chère plus qu’il ne l’avait jamais avoué, il se leva également.
— Monsieur, dit-il avec un calme démenti par l’éclat de son regard et la majesté de son geste, je ne vous dirai pas que vous mentez, — je suis un vieillard qui veut qu’on le respecte et qui sait respecter son prochain, — mais vous nous prouverez cela sur l’heure.
— Ah pardieu ! s’écria Eugène, lâchant le premier et le dernier juron qui lui fut échappé de sa vie, cela ne m’est point difficile. Mademoiselle Cormatin a été la maîtresse de ce grand escogriffe qui hante les cafés delà place d’ Armes et qui se nomme Arthur Planson, un commis voyageur bien connu de tout Abbeville. Vous devez le connaître, chère Madame Dambron, vous aussi, Monsieur l’abbé, puisqu’il vous a demandé la main de cette jeune personne.
Elle avait, à ce qu'il semble, l'ambition bien haute et le succès bien prochain, puisqu’étanl la maîtresse de M. Arthur Planson elle refusait de lui accorder sa main. Tout cela me semble bien prémédité et la rouerie doit être précoce pour tant de prévoyance, autant que l’hypocrisie, puisqu’elle vous a trompé vous-même, mon cher abbé Glodot.
— Vous me contez là de sottes calomnies, Monsieur de Boreuil, dit madame Dambron. Cette jeune fille ne m’a jamais quitté, et les murs du couvent sont, en dehors de moi, des garanties suffisantes contre de tels mensonges. Ne sentez-vous pas que c’est odieux le métier que vous faites, Monsieur le gentilhomme ?
— J’ai mes | retives, Madame.
— Vos preuves ! je vous mets au défi de les produire.
— J’ai mes preuves en poche, vous dis-je... et les voici !
Il tira de sa poche la déclaration que nous connaissons, signée par la femme de la maison borgne et la mit sous les yeux de madame Dambron.
— Et c’est sur ce témoignage apparemment acheté de
cette affreuse mégère, que vous attaquez ma chère enfant ! ! ! s’écria la grand’mère avec force, en jetant le papier loin d’elle.
— Et cela, ma chère belle-mère, ce mouchoir qui fut ramassé par la mégère en question dans la chambre où s’était donné le rendez-vous, après le départ de la jeune personne, pensez-vous que cela lui appartienne? Et enfin quel intérêt peut avoir cette femme, si dégradée qu’elle soit, à souiller une enfant que votre haut patronage honore ! Pensez-vous que, prenant tout naturellement votre parti en cette grave affaire, je ne l’aie menacée de la justice ! Croyez-vous que je n’aie exigé le serment ?
— Vous me demandez l’intérêt qu’elle peut avoir. Monsieur de Boreuil ? Le vôtre ! je ne suis point aveugle.
— Ici, Madame, vous m’insultez gratuitement, dit Eugène, piqué au vif ; je n’ai donné à personne le droit de croire que je prêle la main à de telles machinations. — Vous avez, d’ailleurs, chez vous, un témoin que je n’ai certes point influencé. — Votre servante picarde accompagnait chaque soir la jeune fille au couvent; demandez à celle-ci ce qui advint de mademoiselle Cormatin, dans la soirée du 25 septembre dernier. Jetn’en rapporte à son témoignage et surtout à son serment. — J’estime qu’il est de nature à invalider en tous points celui de la femme en question.
Madame Dambron sonna vivement :
— Faites venir la Picarde, fît-elle.
La Jacquotie se présenta un peu interdite au salon et subit l’interrogatoire suivant :
— Vous avez t accompagné chaque soir au couvent
mademoiselle Cormatm, demanda l'abbé Clodot. Répondezmoi sincèrement. Vous parlez devant Dieu pour un témoignage d’une immense gravité. — Avez-vous jamais quitté mademoiselle Cormatin lorsque vous la rameniez au couvent le soir ou le malin?
— Jamais, iMonsieur le vicaire, jamais.
— Vous êtes-vous aperçue que cette jeune fille fût suivie ou épiée par un jeune homme, et qu’elle répondit aux signes que ce jeune homme aurait pu lui faire 1
— Ah ! pour ça non ! grands dieux ! La pauvre demoiselle ! Un vrai mouton béni 1
— Ainsi, vous ne l’avez pas jamais quittée d’une minute et toujours remise aux mains de la sœur tourière ? demanda Eugène de Boreuil, pas même le 25 septembre dernier?
La Jacquotte rougit jusqu’aux oreilles.
— Ma fine si ! ! Si monsieur le baron, je l’avions oublié.
C’était trois jours avant la ducasse de cheux nous. On m’a remis une lettre dans la rue pendant que je reconduisais notre demoiselle à la Providence.
11 y avait dessus que Loupiot, mon amoureux, se trouvait porte Marcadé avec une jeunesse.
On y tient, à son promis, lorsqu’on n’en a qu’un. Dam ! j’ai perdu l’esprit de jalousie, j’ai planté là not’ demoiselle et je me suis sauvée porte Marcadé comme un chemin de fer. Mais pour de vrai, rien que celte fois-là;
Heureusement que c’était une couleur, comme on dit cheux nous; Loupiot n’était pas là, n'y était point venu, et j’avais mis pour rien mon bonnet de travers. J’aimais
mieux ça. Quand je suis revenu tout chaud pour reprendre mamzelle Marie, ni vu ni connu, plus personne.
Le couvent n’était qu’à deux pas. Je me suis dit qu’elle y serait rentrée toute seule. Voilà. Quoique ça c’est une honnête jeunesse, dont il ne faut pas dire de mauvaises paroles, j’en mettrais ma main au feu. »
— Ne mettez rien au feu, ma fille, dit Eugène de Boreuil avec son sourire plein de sarcasmes muets.
Votre ducasse étant le 28 septembre, il s’en suit que c’est bien un jeudi, que la chose est arrivée d’après votre témoignage.
— Allez, ma fille, dit avec abattement madame Darabron dont la conviction ne chancelait point encore mais qui sentait l’absence d’arguments.
— Et ne voyez-vous pas, continua le baron, lorsque la servante se fut éloignée, que tout cela était prévu d’avance, le billet faux, l’homme aposté ? Pour moi, l’évidence est entrée dans mon esprit.
Je n’ai point à juger mademoiselle Cormatin qui ne disposait que de sa personne, mais je dois, en toute conscience, lui refuser mon fils, puisque je lui refuse mon estime.
Ma visite avait pour but de vous prévenir de mon départ pour Paris et des efforts que je vais faire pour amener la fin de tout ce scandale.
Je vous présente mes adieux. #
11 sortit laissant attérés ses deux interlocuteurs.
— C’est égal, fit au boutd’un instant madame Dambron, voici en vérité, une détestable accusation à laquelle je ne puis ajouter foi.
— A laquelle Dieu fera la part qui lui revient, ajouta l’abbé Clodot.
— Mon cher abbé, allons à Paris, nous aussi, nous saurons d’eux la vérité, car je ne veux point d’enquête sur ce cruel sujet. Le scandale d’un interrogatoire, la justice se mêlant de tout cela, cherchons ailleurs, non une conviction, mais des preuves.
— Parlons, dit le vieux vicaire. La conscience est un miroir où l’honnête homme sait lire, et je connais Marie, je peux bien affirmer cela puisque votre beau-fils le proclame.
Cependant les bons jours du Pas d’Authie avaient repris leur cours dans la chambrette de la rue Serpente.
Elie avait trouvé du travail chez un avoué et gagnait cent cinquante francs par mois.
Ce n’était pas l’aisance, mais ce n’était pas non plus la misère.
Avec cetle petite somme sagement épargnée, on allait dîner chez le traiteur le dimanche, comme on disait encore à cetle époque.
C’était le modeste restaurant à prix Gxe du Palais Royal ; mais la chère y paraissait exquise, au milieu des lumières, de la foule et de ce kaléidoscope parisien qui ne laisse pas le temps de songer aux ennuis.
Marie travaillait tout le jour, inventant pour les maisons en vogue toutes sortes de colifichets gracieux qui lui
établirent une sorte de petite réputation. Elle ne chôma jamais d’ouvrage. Bientôt elle put faire sa bourse. On eut dans un tiroir de commode, à l’insu d’Elie, une réserve de trois cents francs pour parer aux mauvais jours.
Elle s’était à l’instant acclimaté à cette vie calme et oublieuse que lui créait Marie. A cimîj heures précises on entendait dans l’escalier son pas agile et sa chanson. Il entrait comme une tempête et recevait une pluie de baisers. Il avait toujours quelque chatterie dans ses poches, et c’était la joie de la jeune femme de découvrir le mystère du jour présent.
Une fois ce fut un dé de vermeil qu’il avait caché dans son chapeau, le lendemain il retrouva à la place du dé un étui à cigares brodé par les fées.
Le soir, il donnait dans son quartier des consultations à des prix très-modiques qui lui firent bientôt une clientèle de petits commerçants. C’était la source de profits qui grossissaient leurs modestes rentes.
— L’an prochain, pensait Elie, qui, de son côté, faisait des épargnes secrètes, je donnerai à Marie, pour ses étrennes, un petit appartement. Mille francs de meubles ! c’est déjà un petit commencement.
Quand ils étaient là, tous deux, la porte de leur chambre bien close, la bûche de Noël pétillant dans l’âlre, en vérité, à les voir si beaux, si jeunes, si gais, si forts, on les eût enviés. Us le sentaient et s’enfonçaient dans leur bonheur avec une confiance et un égoïsme bien naturels.
Marie avait la pudeur de son travail ; dès que l’heure du retour de son amant approchait, elle rangeait en hâte aiguilles et chiffons, et leur paradis, en un tour de main,
reprenait son apparence d’ordre et de propreté immaculée.
— Je ne veux pas, pensait Marie, qu’il voie jamais en moi une ouvrière.
Un nœud de rubans, une fleur fraîche dans ses beaux cheveux bruns, une forme nouvelle donnée en quelques coups de ciseaux, à quelque robe démodée, suffisaient à en faire sinon une femme différente de la veille, du moins une femme inattendue. Toujours quelque côté piquant et gracieux attirait le regard ravi du jeune homme.
Manège permis d’une coquetterie qui avait ce maître ou plutôt cet esclave pour but, sorte de vertu domestique qui consistait à empêcher la société d’entrer dans le sanctuaire.
Elie n’était jamais rassasié. Il passait souvefnt de longues heures assis à ses pieds sur un escabeau, la contemplant éclairée de bas en haut par la croisée, riant, jouant, parlant, chantant et vivant surtout, car la jeune femme vivait par tous les pores d’une vie communicative.
Un fluide attractif s’épanchait d’elle, et quand, le cœur gonflé, les yeux assouvis de celte beauté, de cette grâce, de cette affection, il se levait de cette place humble et souveraine tout à la fois, il avait oublié le lieu, le monde et la vie.
Il avait aimé. Et elle, avec quelle ivresse elle le voyait ainsi à ses pieds, ce lion si fort, si doux à la fois, qui avait tout quitté pour la suivre.
Avec quelle prestesse cette femme qui savait donner à sa figure tant de variétés, changeait ce que j’appellerai le clavier de son âme, s’il n’y avait quelque prétention à ce mot, qui rend pourtant ma pensée.
LA TÊTE CODPÊE
Tour à tour enjouée ou rêveuse, sérieuse ou taquine, lutinant son ami avec un sophisme qu’elle maniait merveilleusement, passant, presque sans transition, du rire à ces bonnes larmes qui rafraîchissent lorsque les cordes de l’àme sont un peu tendues. C’était, en vérité, une enchanteresse incomparable.
Qui lui avait montré tout cela? qui lui avait appris cet art multiple de se faire adorer?
La nature, qui ne fait rien à demi et ne donne guère aux uns ce qu’elle refuse aux autres, et le grand maître en toutes choses, l’amour profond et dévoué.
Jamais visiteur importun ne passait le seuil de cette chambrette, ils se suffisaient l’un à l’autre; jamais de lettres lointaines. Ils n’avaient point de famille.
Ils avaient un but commun : aux vacances, l’avoué accorderait un mois de congé à Elie ; on faisait déjà ses préparatifs pour cet heureux moment où l’on retrouverait la petite maison du Pas d’Authie.
Pas d’Authie, c’était déjà les souvenirs, et il y avait à peine trois mois qu’ils étaient l’un à l’autre! Cette maison, ils l’avaient laissée tout entière. On n’avait voulu emporter que l’espoir de revenir y être heureux et libres quelques instants chaque année.
Le fusil d’Elie s’accrochait toujours à la muraille, et comme dans ces châteaux princiers où le maître est constamment attendu, les deux oreillers de toile fine demeuraient côte à côte sur un lit qu’ombrageait un Christ d'ivoire.
Ün matelot venait parfois visiter la maison, ouvrir les volets vers la mer. D’autres avaient pris, sans le dire, soin du jardin.
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Les belles pommes rouges du verger, les arbustes, les plates-bandes, tout cela ne souffrait point de l’hiver et de l’abandon. Ce que c’est que d’étre aimé !
« 11 n’est pas besoin d’étre riche pour être populaire, » avait coutume de dire Elie quand il apprenait, à de rares intervalles, les efforts de ses amis pour lui plaire.
ELIE A MADAME DAMBRON.
« Marie veut que je t’écrive, ma bonne maman Dambron, et je n’ose pas parce que j’ai beaucoup à me faire pardonner. Me pardonneras-tu d’avoir été ainsi méchant et ingrat? Mais, hélas! je l'aimais tant et depuis tant d’années ! Pendant que nous étions rue de Vaugirard, je n’ai pas cessé de songer à elle. Elle était le pôle de ma pensée, et le vrai but de ma vie.
» Je t’ai obéi tant que j’ai pu, mais je t’ai toujours chéri.
» Je sais bien que tu ne voudras plus me voir et que tu me renieras pour ton Benjamin.
» Que veux-tu ? c’est la destinée.
» Je me souviendrai, voilà tout.
» Tu avais tant soin de moi, quand j’étais enfant ! Mes caprices étaient des lois pour toi, et, mère grondeuse, tu ne permettais pas qu’on me rendît malheureux longtemps avec tes défenses. Je vois encore ton visage si bon penché sur mon petit lit, tes grands bras qui me prenaient brusquement, ainsi qu’un objet qu’on change de place et ne me
LA TÊTE CODPÉE
faisaient jamais de mal. Je vois encore ton sourire sous tes gros sourcils que tu ne pôuvais parvenir à rendre mauvais, et qui ne m’ont jamais fait assez peur.
» Et mon bon ami l’abbé Clodot ! comme vous avez dû pleurer quand vous avez su que nous étions partis ensemble !
» Ah ! si on pouvait nous pardonner, nous réunir, nous permettre de nous aimer I
• Voilà trois mois que cela dure et toujours la fête continue.
» C’est le premier jour en y ajoutant la confiance, la sérénité, la connaissance intime l’un de l’autre.
« Grand’mère, c’est le paradis. Si tu étais avec nous, avec tes enfants, que nous manquerait-il en ce monde ? — Rien !
* Nous sommes à Paris parce que nous n avions plus d’argent et qu’il fallait trouver le pain quotidien. Grand-père Dambron ne travaillait-il pas ? Et toi-même, bonne grand’mère, n’as-tu pas été ce que je suis moimême aujourd’hui, provisoirement j’espère, un plumitif. Tu tenais les comptes du matin au soir, et les jours d’inventaire du soir au matin. Combien de fois m’as- tu dit, que le travail honore, fut-ce le travail d’un maçon !
» Si tu es riche aujourd’hui, c’est que tu as travaillé ; moi, je ne voulais rien devoir à personne et montrer que je suis un homme. Je demeure donc rue Serpente, n° 15, et je suis deuxième clerc d’avoué. Les de Boreuil seront scandalisés bien davantage quand ils sauront cela, mais je t’assure que je ne suis pas honteux du tout, au contraire, quand, chaque mois, je touche cent cinquante francs en billets, en belles pièces de cent sous.
» Et puis, grand’mère, je ne suis pas seul à travailler ; Marie aussi tire l’aiguille et goûte à la peine, mais qu’importe? nous sommes gais comme les oiseaux du ciel, et si nous n’avions le souci de l’avoir fait tant de chagrin pour établir notre pauvre félicité de contrebande, nous serions parfaitement heureux en ménage. Marie me conte quelquefois que tu lui avais offert quarante mille francs, cela prouve que tu l’aimais beaucoup, que c’était ta fille d’adoption.
» Elle m’a préféré à sa dot.
» Est-ce que tu auras le cœur de lui jeter l’anathème, parce qu’elle n’a rien trouvé de meilleur et de plus aimable que ton Elie?
• Moi, de mon côté, je n’ai rien rencontré d’aussi parfait que cette jeune fille élevée sous ton aile et faite à ton idée... Voilà tout notre crime. Pèse, juge et pardonne...
» Elie. »
« Ma chère et vénérée bienfaitrice, je suis à deux genoux devant vous, rougissante et courbée sous le poids de ma honte et du crime que j’ai commis vis-à-vis de votre souveraine bonté. Nous nous aimions, je l’ai suivi et je m’accuse aujourd'hui d’être heureuse, oh ! bien heureuse ! Mon bonheur est si grand que je n’ai pas la force, en vous demandant pardon, de vous dire que je me séparerai de lui. Je le ferais peut-être, s’il le fallait, pour son bonheur à lui, mais je mourrais aussitôt parce qu’il est ma force, mon courage, mon unique espoir, et qu’en dehors de lui, c’est le néant.
* Assurément, je suis une grande coupable, et je n’ai
rien devant vous que je puisse invoquer. Mais, en vérité, lorsque Dieu vous envoie de telles amitiés pour une créature, n’est-il pas un peu responsable de nos folies ?
» Elie veut que je vous écrive, au-dessous de sa lettre, que je vous aime toujours. Ai-je besoin de vous le dire? Vous aimer ! ce n’est rien, je vous vénère, j’ai pour vous tous les cultes,' parce que tout ce qu’il y a de bon et parfait, tout ce qu’il y a d’adorable .en lui, vient de vous. Il a vos brusqueries et vos caresses, il a les soubresauts du cœur mal à l’aise dans la poitrine, parce que sa grande charité l’y resserre.
» C’est pour cela, n’est-ce pas, madame, que vous me pardonnerez, et qu’au milieu de tant d’ennemis, je pourrai quelque jour vous invoquer comme appui, et dans l’avenir peut-être, si, par mon caractère, ma dignité et mon dévouement, je sais m’en montrer digne, vous me permettrez de me dire, comme autrefois, votre fille.
» Marie. »
Ces deux lettres parvinrent rue de Lancry, n° 12, à madame Dambron, après avoir passé par Abbeville.
Il y avait trois mois que l’abbé Clodot et la vieille dame poursuivaient de vaines recherches. La pauvre grand’mère avait senti croître son affection maternelle et ses inquiétudes à mesure que les jours se succédaient les uns aux autres sans apporter de nouvelles de ses deux fugitifs.
Elle en était arrivée à s’accuser elle-même des malheurs dont elle les jugeait victimes.
On n’eût pas reconnu sa vigoureuse vieillesse tant les soucis avaient ridé son front, les larmes rougi ses yeux. L’abbé Clodot s'épuisait en démarches. On avait d’abord
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songé à la préfecture de police. Mais madame Dambron s’était opposée à ce qu’on fit usage de ses limiers.
— Cela n’est pas digne, en vérité, disait-elle, je ne veux pas qu’on les recherche comme des criminels, qu’on les espionne, qu’on les traque peut-être !
Nous trouverons bien nous-mêmes.
On avait loué au mois quatre ou cinq courtiers, on avait couvert les journaux d’appels et de lettres. Mais Elie, qui ne recevait point de journal et n’allait jamais au café, avait ignoré tout cela.
Lorsque la lettre ci-dessus arriva, madame Dambron et l’abbé déjeunaient.
— Une lettre, fit le domestique, une lettre pour madame.
Les deux vieillards se regardèrent. — Une lettre, c’était un événement.
La bonne femme eut comme un pressentiment. Elle n’osait pas regarder l’adresse, tant elle avait peur de retomber du haut de ce fugitif espoir.
— L’écriture d’Elie ! fit-elle avec un cri d’actions de grâces.
Elle fut prise d’un tremblement nerveux, et de grosses larmes tombaient de ses yeux. Elle tendit la lettre à l’abbé.
— Lisez, mon ami, lisez. — Vous voyez bien que mou. je ne peux pas.
L’abbé la lut tout doucement, s'arrêtant à chaque phrase comme pour donner à cette mère le temps de savourer son enchantement. C’était comme une musique lointaine qui lui serait arrivée.
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Elle écoutait moitié souriant, moitié pleurant, ses deux coudes sur la table et sa tête dans ses mains. Elle buvait les paroles. Quand ce fut fini. — Encore ! dit-elle.
— Mais, c’est tout, dit le bon abbé, il n’y a plus rien.
— Recommencez, alors. Gela nie fait du bien d’écouter tout cela. Recommencez pendant qu’on attèle.
— Vous sortez donc ? s’écria l’abbé.
— Il demande si je sors, s’écria la vieille dame en levant au ciel ses deux grands bras. Mais j’y cours, j’y vole, j’y voudrais être. Mes enfants, mes chers, mes bien-aimés enfants. Est-ce que j’ai jamais eu d’autres enfants que ceux- là ? Voyez, l’abbé, comme ils me comprennent, comme ils me devinent, comme ils m’adorent I Ah ! vrai ! ils ne savent pas combien leur vieille mère le leur rend. Car je suis leur mère à tous deux, je les ai vus grandir auprès de moi et je ne sais en vérité comment je n’ai pas pensé la première à les unir, puisque, sans le savoir, par quelque vœu secret de la Providence, je les faisais ainsi l’un pour l’autre.
Pauvres chers mignons ! Je les ai fait souffrir ! Cent cinquante francs par mois ! un clerc d’avoué !
Comment a-t-il donc fait pour avoir ce grand courage et cette vertu ! Cent cinquante francs !...
Mais comment ne sont-ils pas morts de misère avec cela ? Elie qui est si riche, Marie si délicate !
Oh ! mon cœur est tout serré de l’idée que je vais les embrasser. Je les porterai tous deux à la fois, comme jadis, dans mes vieux bras, contre mon cœur qui est jeune et chaud et tout embrasé de bonheur, lui !
Partons, l’abbé, vite votre chapeau, votre houppelande.
Oh ! que vous êtes lambin, mon pauvre ami ! Vous vous cassez.
Courez donc un peu. Dites à ces gens qu’ils se hâtent.
Mes enfants ! Mes bijoux ! Mes anges du bon Dieu ! »
Elle tomba assise sur un canapé, extravagante dans son ivresse, tandis que le malheureux abbé Clodot, bouleversé par tant de bâte, courait par la chambre tout essoufflé, perdant lui-même la tête, et suffoqué de joie tout comme l’aïeule.
Enfin les chevaux furent attelés ; cela avait semblé un siècle. L’abbé s’en alla en pantoufles, oubliant ses souliers à boucles d’or, et pour un peu il fût parti nu-tête.
On arriva rue Serpente.
— M. Elie de Boreuil ? demanda madame Dambron plus émue de ce qu’elle allait dire et faire qu’un soldat qui voit le feu pour la première fois.
— Au cinquième, la quatrième porte, le nom y est.
— Et, interrogea la grand’mère, il est chez lui.
— Oui, madame, voici deux heures qu’il est rentré, le pauvre jeune homme.
— Le pauvre jeune homme ! exclama l’abbé Clodot.
— Eh oui ! monsieur le curé, il ne cesse de pleurer et voici trois jours qu’il ne mange pas. Tout le monde dans la maison en est apitoyé. On l’entend sangloter jusqu’à une heure avancée de la nuit, et quand il se tait, c'est que la fatigue est la plus forte et qu’il ne peut plus aller. A propos, peut-être apportez-vous des nouvelles?
— Des nouvelles de qui?
— Mais de madame Marie.
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— Est-ce donc qu’elle n’est point avec lui î demanda la grand’mère.
— Hélas! madame, la pauvre chère enfant est partie depuis trois jours. Elle était descendue porter une lettre à la poste, toute joyeuse et gentille, comme un enfant du bon Dieu qu’elle est.
Je suis sortie un instant de ma loge, des voisins disent que pendant ce temps-là il est monté un monsieur poivre et sel, ni bien ni mal, ni gros ni maigre. Moi, je ne l’ai pas vu. Seulement sur le coup de deux ou trois heures, madame Marie est descendue au petit pas l’escalier; elle était blanche comme de la cire. Elle portait un petit paquet de linge sous le bras, comme lorsqu’elle reporte l’ouvrage au magasin. Elle ne pleurait pas, mais elle avait l’air si défaite, si triste, si absorbée, que je n’ai pas osé lui demander ce qu’elle avait. Sur le seuil de la porte, elle s’cst arrêtée une minute. Elle avait comme envie de s’asseoir sur la marche. Elle a levé les yeux en haut et avec un geste de résolution, el!e s’est en allée. — Depuis ce tempslà, elle n’est plus rentrée ; elle n’a laissé ni lettre, ni adieu, ni quoi que ce soit qui puisse renseigner sur son sort.
Monsieur est rentré le soir à son heure ordinaire ; il a été surpris de ne pas trouver cette pauvre femme qui n’avait jamais manqué de l’attendre.
Tout était rangé chez lui, tout était en ordre. Elle avait préparé le linge blanc du dimanche, parce que cela se passait le samedi.
Monsieur est descendu, et, comme je ne savais rien, je n’ai pu rien dire.
— Elle est au magasin, a-t-il grommelé, je suis tranquille.
Il disait cela au moment môme où il était plus inquiet que jamais, parce que l’on approchait de dix heures.
Il est monté et descendu une dizaine de fois en une demi-heure, nous interrogeant et faisant lui-même les réponses. Moi et mon mari nous étions tout retournés de voir les transes dans lesquelles ce malheureux jeune homme était.
Les gouttes de sueur lui tombaient du front comme de la pluie. U parlait tout bas ne demandant secours à personne.
J’ai envoyé mon homme sans rien dire, car j’étais toute navrée, pendant que le magasin, qui ferme à minuit, restait encore ouvert, le propriétaire lui a dit qu’on avait vu effectivement la jeune dame, qu’elle avait rendu l’ouvrage confié et refusé d’en prendre d’autre.
Alors j’ai pensé qu’il y avait quelque cho.se là-dessons et j’ai raconté ce que nous savions’à M. de Boreuil.
Aussitôt il a pris son chapeau et il s’est sauvé Le lendemain matin il n’était point rentré. Ce n'est, qu’aujourd’hui ver*s midi qu’il a consenti à se jeter sur son lit.
On voit bien qu’il n’a plus sa tête à lui, et, si vous êtes de ses parents vous arrivez à propos, car nous eussions fait avertir la famille avant demain.
Madame Dambron avait écouté jusqu'au bout. Quand la concierge eut fini de parler :
— Donnez-moi le bras, l’abbé, fit-elle, je ne peux pas monter seule tant mon cœur bat. Il y a quelque malheur là. Montons.
Ils frappèrent à la porte d’Elie.
— Entrez ! dit la voix du jeune homme.
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Madame Dambron en fut toute remuée. Ils entrèrent. Elie était debout. Il avait eu l’espoir que c’était Marie qui revenait ; quand il vit que ce n’était que sa grand’mère, il retomba assis avec une si profonde expression de découragement et d’amertume, que la mère n’y put tenir et qu’elle courut à lui, saisit sa tête à pleines mains et l’embrassa tant qu’elle put sans rien dire.
— Eh bien ! dit Elie, froid comme un homme abandonné de sa conscience, vous voyez. Je suis seul. Elle n’est pas là. Elle est partie. Etes-vous contents ? Vous devez l’être. Et vous l’êtes, puisque vous voici.
11 s’était dégagé doucement et parlait en regardant dans le vide comme tous les gens dont le cœur est brisé.
— Tu l’as pu croire, Elie! s’écria madame Dambron, le suivant, lui saisissant de force les mains qu’il retirait de ses étreintes.
— Entends-moi, je t’en supplie. — Elie, je vous ordonne de m’entendre ! Je suis venue ici pour vous dire que je consentais à ce mariage, que je le voulais, que je l’avais toujours voulu ; je suis venue pour le dire que nous serions heureux tous ensemble et que votre grand’mère partageait avec vous son saint frusquin, entends-tu, mauvais sujet V
Tu l’épouseras. Elle va revenir. Où veux-tu qu’elle soit allée, qui l’empêche de rentrer ici ?
— Hélas, Gt Elie, c’est trop tard être bonne; elle est partie, et je sais bien à la tristesse sans bornes dont je suis envahi, que je ne la reverrai plus: Le bonheur dont vous parlez, est un hôte qui entre quand il n’est plus personne au logis .. Qui donc l’a fait fuir? Pourquoi m’a-t-elle laissé?
Il se jeta à genoux devant sa grand’mère, passant d’une grande froideur à une excessive expansion et cachant sa figure dans la robe de la vieille femme.
— Où donc est-elle ! fit-il. Elle était heureuse ici. Oh ! que je souffre!... M’avoir laissé seul, tout seul au monde, sans un adieu, sans un regret, sans une larme, seul, au milieu de tant de souvenirs.
Qu’est-ce que je vais devenir en ce monde sans elle ?
A quoi suis-je bon ? A faire un soldat, jusqu’à ce qu’une balle ait pitié de moi.
11 se levait alors et allait par la chambre comme un homme égaré, marchant à grands pas, oubliant madame Dambron et l’abbé, que cette scène épouvantait parce qu’Elie était livide et que ses yeux, cerclés de noir, presque hagards, lançaient des éclairs sinistres.
— Ah ! je le sens, je le comprends, il y a autour de cela quelque machination abominable. On a usé de ruse et on l’a emmenée. On me l’a soustraite, on me l’a volée !
Oh ! les misérables qui m’ont haché le cœur avec de telles tortures. Et je sais qui, grand’mère, je les connais, ces misérables- là ! Je pourrais les nommer. Mais il faudrait dire ensuite que je les hais, que je les exècre et j’y répugne.
— Oh ! s’écria l’abbé Glodot, mon enfant, votre douleur vous égare. Vous blasphémez I
— Eh non ! je ne m’égare pas, je blasphème peut-être, mais puisque vous m’aviez deviné si vite, c’est que vos soupçons se portaient où sont les miens. C’est un mauvais jeu, cela, parce que je la chercherai jusqu’à ce que je l’aie
trouvée. Et si je ne la trouve pas, je ferai de mon côté ce que du sien, sans doute, elle fera, je mourrai.
— Mon fils, dit madame Dambron, nous la chercherons ensemble. Elle est désormais ma fille. Elle est votre femme devant moi et je vous aiderai à rompre tous les obstacles, de quelque part qu’ils viennent. Mais vous ne pouvez rester ici, il vous faut m’accompagner. La vue de cette chambre vous torture. Allons, mon enfant, viens, obéismoi cette fois encore.
Elle cherchait h l’entraîner doucement vers la porte.
Elie résistait.
— Oh ! fit-il avec un sanglot déchirant, quitter cette chambre, laisser tout cela, mes souvenirs, ma vie, mon âme, mon espérance ! Quitter ce calvaire, au pied duquel s’est engloutie ma destinée heureuse! Ne plus voir ces choses qu’elle a touchées ! Ne plus respirer cet air où l’on entend encore sa chanson ; ce foyer où la trace de son pied reste encore dans la cendre ! Oh ! je ne le peux pas. Non, ce sacrifice est au-dessus de toute mon énergie.
Il vit à terre un gant oublié par Marie; ce petit gant froissé gardait la forme des doigts de la jeune femme. Il se jeta sur ce gant, et le couvrit de baisers convulsifs. >
Il était à genoux dans un désordre immense, la figure gonflée par l’insomnie et les sanglots ; sa puissante poitrine se soulevait avec des efforts violents et pénibles à voir ; ses habits étaient couverts de poussière et de boue. Ses souliers fangeux montraient que, durant les jours et les nuits, il avait marché, l’àme perdue, sous la pluie, au travers des cloaques du ruisseau sans avoir conscience de rien.
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Ii se traîna sur les genoux jusqu’au lit, là il demeura la figure cachée dans la couverture.
Le lit était tel que Marie l’avait laissé, prêt pour qu’Elie s’y reposât, le jeune homme avait respecté cette dernière preuve de la sollicitude infinie de son amie.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! fit-il à plusieurs reprises, Marie ! Marie ! ma chère Marie, reviens, reviens ou je meurs !...
On l’entendait parler à mots entrecoupés.
Où est-elle ? Elle est partie sans argent, la pauvre petite ; peut-être a-t-elle froid.
Elle est délicate et fragile comme une fleur. Je veux savoir où elle est, je la veux, rendez-la moi, si vous m’aimez.
Marie, Marie, oh ! mon Dieu !
Il s’évanouit.
Madame Dambron et l’abbé, aidés de quelques voisins charitables, le portèrent dans la voiture. 11 était engourdi et insensible; à peine s'il respirait. Ses lè'res violettes avaient un frémissement nerveux. On eût dit qu’êlles prononçaient un nom ; et peut-être, en effet, murmuraientelles le nom de l’absente dans ce rêve inconnu dont ne se rappellent jamais ceux qui côtoient ainsi l’autre vie.