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La tête du ponte

Il venait d'avoir vingt-huit ans, lorsque son père en mourant lui laissa le titre de baron, un petit hôtel dans les environs du parc Monceau, et une quarantaine de mille francs de rente en valeurs excellentes, trop excellentes, car elles pouvaient être vendues facilement.

L'existence souriait donc au jeune baron Pierre Vivien, Il lui rendit son sourire et se promit de bien vivre, le plus

longtemps .possible. Cela paraissait facile : il avait de la santé, de la bonne humeur, de l'esprit, un esprit tout parisien, malgré sa jeunesse certaine expérience dans l'art d'aimer, une tête expressive, distinguée, de jolies dents, des dents assez solides pour croquer toutes les pommes dont il aurait envie,, et assez de sagesse pour respecter les fruits verLs et le fruit défendu. Personne ne pouvait gêner, contrarier sa vie, le conseiller, le sermonner ; sa mère était morte depuis longtemps, et il avait oublié l'adresse de quelques parents éloignés. Aucune attache féminine : seulement quelques maîtresses courantes qui n'avaient pas plus de droit sur lui qu'il n'en avait sur elles. Bref, dans les meilleures conditions pour être heureux .

Après avoir voyagé tout le temps de son deuil, il revint à Paris, s'y installa, et prit les habitudes d'un homme oisif, correct, suffisamment riche et d'une demi-vertu. Il allait aux premières, aux courses, un peu dans le monde, quelquefois au club, à Y Union, où son père l'avait fait admettre, un cercle sans danger, c'est-à-dire sans baccarat. Il faisait aussi des visites hebdomadaires, bi-hebdomadaires par exception, à quelques jolies semi-mondaines qui le trouvaient généreux et charmant. Mais, cette existence bien réglée, variée, entretenait son esprit dans une douce gaieté sans troubler son repos ni compromettre sa fortune.

Parfois, il se disait : « Si je dois vivre toujours ainsi, exempt de passions, garanti contre les folies, je ferais peut-

être aussi bien de me marier. » Cependant, il restait garçon par nonchalance, par paresse, parce qu'il ne se donnait pas la peine de chercher, et qu'on n'a pas toujours sous la main la fiancée de ses rêves.

En revanche, lorsqu'on est riche et bon vivant, on a près de soi, sinon des amis, du moins des camarades. Pierre Vivien en avait plusieurs avec lesquels il se rencontrait au Bois, au club, aux courses, et qu'il invitait volontiers à dîner au cabaret ou chez lui. L'un d'eux, M. de Lescare, lui dit certain soir en sortant de chez Bignon :

— Est-ce que vous ne me permettrez pas, une fois par hasard, de vous traiter à mon tour ?

— Mais quand vous voudrez, mon cher.

— Eh bien, dînons ensemble mardi prochain.

— Mardi... Oui, je suis libre... Où nous trouverons-nous?

— Chez moi, avec quelques amis que vous connaissez tous... Un dîner de garçons présidé par ma femme.

— C'est parfait... A mardi.

Ils se quittèrent, et pendant quelques minutes, en se dirigeant vers les boulevards, le baron Vivien revit par la pensée Mme de Lescare, qu'il avait connue l'été précédent à Trouville. C'était une fort jolie femme au teint pâle, d'un pâle chaud, un teint d'Arabe, avec des cheveux d'un noir bleu, les sourcils très arqués qui se rejoignaient presque, des yeux de couleur foncée très ardents, cerclés de brun, un nez bien fait, de moyenne grandeur, un de ces

nez de forme personnelle, qu'on ne peut définir, qu'on ne peut classer, une bouche très fraîche, fort engageante.

Il se rappelait aussi s'être permis de la suivre avec sa lorgnette lorsqu'elle sortait du bain, et avoir admiré sa gorge bien attachée, la plénitude de ses épaules, de ses hanches, tout son corps bien mouvementé d'une grande chaleur de lignes .

Pendant un mois, sur la plage, aux heures du bain et de la promenade, le soir au Casino, il lui témoigna son admiration. Elle l'écoutait avec sympathie et paraissait l'encourager à l'admirer d'unefaçon plus expansive, lorsqu'il fut brusquement rappelé à Paris par la maladie de son père. Depuis, il l'avait un peu oubliée dans ses voyages, dans les arrangements de sa vie nouvelle.

L'invitation qu'il venait de recevoir ravivait tout à coup ses souvenirs et semblait lui dire aussi qu'elle s'était souvenue de son côté : lorsqu'un mari invite un garçon à dîner chez lui, c'est d'ordinaire la femme qui lui en a donné Tidée; elle est au moins de moitié dans l'invitation.

Il fut exact le mardi suivant et reçut de Mme de Lescare le meilleur accueil, accueil en partie double : la maîtresse de la maison se montra pleine de prévenances, et la femme prodigue de chatteries adorables. Après l'avoir placé à table à ses côtés, elle ne s'entretint guère qu'avec lui, évoquant les souvenirs de Trouville, lui rappelant leurs bonnes causeries, et lui reprochant, avec un semblant de tristesse, de n'être pas revenu les reprendre.

Au dessert, pendant le Champagne, son pied rencontra, par hasard, celui du baron, et, au lieu de fuir, de se dérober, resta où il se trouvait, franchement, innocemment, comme un pied qui ne pense pas à mal. Plus tard, dans la soirée, elle vint s'asseoir à diverses reprises sur un canapé près de lui, tout près. Elle lui demandait doucement s'il se plaisait dans son salon, l'enveloppait d'un long regard, le caressait de sa voix chaude, du bout des doigts effleurait sa main, et, comme si elle n'y prenait point garde, laissait son genou près du sien, un genou bien modelé, expressif, innocent comme le pied.

Touché de tant d'attentions délicates, sous le charme de cet accueil si cordial et plein de promesses, il ne vit pas tous les convives partir, peu à peu, l'un

après l'autre. Lorsqu'il s'aperçut qu'il était resté le dernier, il s'excusa et se leva pour prendre congé. Il s'en allait, non sans chagrin, souffrant un peu de laisser le mari et la femme seuls en tête à tête, à l'heure des épanchements conjugaux. Il se disait que Mme de Lescare, en bonne maîtresse de maison, avait fait tant de frais pour plaire, qu'elle devait éprouver une sorte d'énervement dont son mari saurait profiter.

Souvent, les maris bénéficient le soir du trouble jeté dans l'esprit de leur femme pendant le jour. Ils terminent ce qui n'était qu'ébauché. Ils ont le dernier mot, le mot de la fin.

Mais, comme si Mmc de Lescare devinait les craintes , les souffrances du baron, elle dit tout à coup à son mari :

— Mon cher, ne vous gênez donc pas pour sortir... Ne changez rien à vos petites habitudes. Gela vous ferait du mal.

— En effet, s'empressa de répondre M. de Lescare. Je sens que j'ai besoin de prendre l'air, . . Attendez-moi, Vivien. Je passe un pardessus et je suis à vous.

Le baron l'avait calomnié. Il ne voulait bénéficier de rien. Il ne songeait qu'à s'en aller.

— Merci, dit Vivien seul avec Mme de Lescare, en lui serrant la main.

— De quoi me remerciez-vous ? demanda-t-ollo avec un sourire, la main dans sa main.

— De m'avoir donné un compagnon de route.

— Je n'accepte pas vos remercie-

ments ce soir. Il est trop tard... Apportez-les moi un autre jour.

— Quand?

— Le plus tôt possible

Dans la rue, M. de Lescare dit au baron :

— Il ne fait pas bon à se promener.

Le temps s'est mis au froid. Où pourrions-nous bien nous réfugier et nous distraire?

— A onze heures et demie, je ne vois pas trop.

— Allons au cercle.

— Jamais! On y meurt d'ennui, vous le savez bien.

— A Y Union, c'est possible; mais il existe d'autres cercles.

— Je ne fais point partie des autres. . . Gomment y entrerais-je?

™ Vous n'entrerez certainement pas, «comme cela, tout à coup au Jockey, ni à V Impérial, ni au Mirliton, ni au Sporting. Mais je connais certaines maisons d'accès plus facile où présenté par moi...

— Séance tenante? Ce soir même?

— Oui.

— Alors, ce ne sont pas des cercles, ce sont des tripots.

— Soit ! Je ne veux pas vous contrarier. Cependant on y rencontre assez bonne société, et la partie est superbe.

— Je ne joue jamais... C'est un principe.

— Vraiment ! Vous n'avez jamais joué?

— D'une façon sérieuse, non... Gela ne me dit rien.

. — Vous n'avez jamais joué ! répétait M. de Lescare étonné. Alors vous avez. . . - — Ma virginité... sous ce rapport...

Je l'avoue timidement.

— Quelle bonne Mascot te vous feriez!

— Vous croyez aux Mascottes?

— Au jeu, toutes les superstitions !

Ah! si vous étiez gentil...

— Que faut-il faire pour être gentil?

— Entrer avec moi, là, tenez, dans cette maison, très éclairée, en face de nous.

— Le tripot ?

— : L'asile où sur ma présentation et. celle d'un autre ami, on vous donnera une carte provisoire d'étranger.

— Quand je serai là-dedans, que deviendrai-je, puisque je ne joue pas?

— Vous me regarderez jouer en vous tenant à mes côtés, et je suis sûr que je gagnerai... Ah! j'en ai fort besoin... J'ai attrapé hier une de ces « culottes ». Voyons, venez... Que voulezvous faire de mieux? Vous n'allez pas déjà vous coucher ?

— Pourquoi pas? Je suis en retard sur les jours passés.

— Eh bien, faites une exception en ma faveur.

— Est-ce que, sérieusement, vous croyez gagner parce que je serai auprès de vous ?

— J'en suis sûr.

— Quelle folie! Mais, je ne veux pas vous empêcher de faire votre fortune...

Disposez de moi, je vous suis.

Ils traversèrent le boulevard et entrèrent au cercle, comme l'appellent les gagnants , les membres auxquels la maison profite, qui lui veulent du bien et la respectent; au tripot, suivant l'expression des perdants, des décavés, dont la mauvaise humeur est irrévérencieuse.

Après avoir rempli quelques formalités sommaires, le baron Vivien pénétra dans les salons, et bientôt guidé par son ami, se trouva dans la salle de jeu. Le baccarat était déjà fort animé.

— Cinquante louis tombent, dit M. de Lescare ,en s'approchant de la table.

— Cinquante louis au tableau de gauche, répéta le croupier.

Le banquier donna les cartes et te tableau de gauche abattit neuf.

— Vous le voyez, murmura M. de

I^escare à l'oreille du baron, je ne m'étais pas trompé.

Il fît (( paroli », gagna de nouveau, laissa « porter » encore une fois et ramassa sept plaques de mille francs.

, — Vous voilà satisfait^ dit Pierre Vivien. Votre Mascotte a rempli ses devoirs. Elle va se coucher.

— Pas encore. Laissez-moi tailler.

Vous couperez, et j'aurai une de ces « banques-raôoir »...

— Voyons,

/Maintenant que l'efficacité de son concours lui était démontrée, il n'osait plus le refuser au mari d'une femme qui venait de le si bien traiter. Depuis quelques instants, il se trouvait aussi plus à son aise dans ce milieu nouveau pour lui. Il avait, rencontré, là, quelques amis. On venait lui serrer la main. On

lui disait :« Tiens, vous êtes des nôtres ! C'est gentil, cela... On se verra davantage. » Il répondait, il causait, il riait. Enfin la chaleur de cette salle après un bon dîner, une soirée troublante, cette foule, ce bruit de voix, ce mouvement, ce spectacle, les souvenirs énervants dont il était encore imprégné, tout cela le grisait un peu.

M. de Lescare s'était fait adjuger la banque. Tout en battant les cartes, il disait au baron Vivien :

— Vous devriez prendre une part, un tiers, un quart, un dixième... Si vous étiez mon associé, je serais encore plus sûr de gagner.

— Non, non, je ne veux pas... Je vous le répète, le jeu ne me dit rien.

Cependant, il paraissait s'intéresser au jeu du banquier comme s'il était vrai-

ment son associé. Quand il le voyait donner de belles cartes à ses adversaires et tirer une « bûche » pour son compte, il ne pouvait réprimer un mouvement de dépit. Quand, au contraire, M. de Lescare gagnait le tableau le plus fort ou les deux tableaux, il souriait, sa figure s'épanouissait. Il comptait des yeux, avec complaisance, les plaques, les billets, l'or qui peu à peu s'amassaient devant son ami. ((Vous avez doublé votre capital, disait-il joyeusement. » Et, un instant après : « Vous l'avez triplé. » Son regard s'éclairait, son teint s'animait! Pour un homme à qui le jeu ne disait rien, il s'intéressait prodigieusement au jeu d'autrui !

Quelle émotion aurait-ii donc ressentie s'il avait joué pour son propre compte ?

M. de Lescare s'était tourné vers lui et, à voix basse :

— Je me méfie, faisait-il, de ce ponte que vous voyez là-bas. Il a toujours des « mains superbes»... Inutile de lui donner « la passe ». Je vais « brûler » les cartes.

— Vous auriez tort... C'est un coup sûr pour la banque.

— Alors, donnons-le de moitié?

— Non, je ne veux pas... C'est un principe.

— Mettez de côté votre principe. Vous le retrouverez plus tard. Ça ne se perd pas... Voyons, est-ce convenu?

— Non, non.

— Alors, je brûle.

— Ne faites donc pas cela... Je vous dis que vous gagnerez.

— Si vous en étiez certain, vous accepteriez l'association.

— Eh bien, j'accepte pour ce coup, ce coup seulement... Je ne joue pas, oh non !*Je ne joue pas... Je tiens seulement à vous prouver que j'avais raison... Question d'amour-propre.

Son amour-propre fut satisfait. M. de Lescare gagna des deux côtés.

— Continuons-nous? demanda-t-il.

— Encore une fois, pour voir... seulement pour voir.

Il vit, vit encore, revit, et voulut encore revoir.

Il était parti, il ne s'arrêtait plus.

L'ivresse du jeu, ivresse terrible, le tenait là devant cette table, les yeux fixés sur les cartes, enfiévré, frémissant. On étouffait dans cette salle. La fumée des cigares brûlait les yeux. Il ne s'en aper-

cevait pas. Il ne savait plus l'heure. Il n'avait plus conscience de rien. « Vous mentez, se serait-il écrié la veille, si on lui avait dit que pareille chose devait lui arriver... Vous ne me connaissez pas... Je ne suis pas joueur. » Il l'était sans le savoir, ou peut-être l'était— il devenu, comme cela, subitement, à la vue des cartes, à la vue de l'or, au contact de tous ces gens qui l'entouraient, de tous ces fiévreux, de tous ces affolés. On se porte à ravir, le hasard vous conduit dans un pays où règne une fièvre pernicieuse, on la gagne. Un homme sain d'esprit est enfermé par surprise avec des fous, souvent il devient fou comme eux.

Mais cette fièvre, cette folie sont passagères. On se remet, on se guérit quand on est bien constitué. Le lendemain, Pierre Vivien, à son réveil, dul se dire : « C'est stupide ce que j'ai fait là... On ne m'y reprendra plus. » Il se le dit d'abord. Puis, apercevant sur la cheminée une grosse liasse de billets de banque, son gain de la veille, il se surprit à la froisser avec un certain plaisir. C'était doux au toucher, agréable à l'œil. Un instant après, il

comptait les billets. Il y en avait quatre-vingt-cinq, des gros, des billets de mille... et, dans son portefeuille, d'autres plus petits, d'aspect très séduisant aussi... enfin, dans les poches du gilet, de l'or, beaucoup d'or, de vieux louis ressemblant à des médailles, et de jolies pièces toutes neuves, toutes reluisantés, toutes souriantes. Les grands billets, les moyens, les tout petits, les louis représentaient environ cent mille francs.

Cent mille francs! Plus du double de son revenu annuel gagné en quelques heures! Et quelles émotions! Oui, pendant cette nuit, son sang avait coulé plus rapide, son cœur avait battu plus fort. Il s'était senti remué, il s'était senti vivre.

Cent mille francs! Le cinquième de

la somme demandée pour un hôtel plus grand que le sien et dont il avait fort envie. Pour le gagner, cinq jours suffiraient à cent mille francs par jour. Il lui faudrait même moins de temps sans associé : M. de Lescare ne lui avait-il pas enlevé la moitié de son gain ?

Non, réflexions faites, il renonçait à l'hôtel convoité. La soirée de la veille serait dans sa vie un accident, un simple accident. Il ne jouerait plus jamais. On a des principes ou on n'en a pas.

Cependant, comme il avait peu dormi et mal dormi, d'un sommeil agité, fiévreux, où il voyait en rêve d'immenses jeux de cartes sauter, tourbillonner, danser un galop infernal, comme il était encore tout secoué par les émotions passées, il se sentit incapable de rester

tranquillement chez lui, et sortit pour prendre l'air.

L'air ne lui suffit pas. Ce n'élait pas le grand air qu'il lui fallait, l'air qu'on trouve dans la rue, sur le boulevard.

C'était l'air plus chaud, plus délicat, parfumé, troublant, tout saturé d'effluves, qu'on aspire dans la pièce habitée par une jolie femme : son petit salon, son boudoir, son asile de prédilection.

Mais à quel asile frapper? A celui de la blonde Lucie ou de Clarisse la rousse, les dernières inscrites dans ses souvenirs, jeunes, jolies toutes deux, et des plus hospitalières? Hélas ! en raison même de leur hospitalité facile, de la générosité de leur nature, il courait le risque, s'il arrivait à l'improviste, de trouver la place occupée par d'autres pensionnaires. Lorsqu'on veut être admis

dans un bon asile, on prend ses mesures , on prévient, on s'inscrit à l'avance.

a Suis-je bête, se dit-il tout à coup, de songer à Lucie et à Clarisse, lorsque je puis me rendre chez Mme de Lescare. En sa qualité de femme du monde, de femme mariée, elle ne m'offrira pas le même genre d'hospitalité que ces dames. Il y aura des restrictions dans sa façon de m'accueillir. Elle me traitera moins grandement que j'aurais été traité là-bas; mais ces réserves n'ont rien d'effrayant lorsque tout fait espérer qu'elles ne seront pas éternelles, et qu'un jour viendra où l'hospitalité sera complète. »

Poursuivant son idée, il se disait encore : « Le salon de Mme de Lescare est grand ouvert à ses amis. Il n'a pas de verrous. Pour m'y admettre, on ne me demandera pas si je suis attendu, si

Si)

c'est mon jour, mon heure, si j'ai mes inscriptions. »

Un scrupule lui vint : « N'est-il pas trop tôt pour lui faire visite ? C'est hier que j'ai dîné chez elle... Bah! je n'en serai que plus poli... et elle m'a fait tant de politesses. »

Le souvenir de toutes ces politesses charmantes commencées à table, sous la table, continuées au salon, dans les coins, acheva de troubler si fort Pierre Vivien, qu'il n'hésita plus à se rendre chez Mme de Lescare.

On le fit entrer dans un petit salon où la maîtresse du lieu, assise près de la cheminée, coupait les feuillets du dernier roman paru.

— Déjà! fit-elle en le voyant.

— Est-ce un reproche ?

— C'est un cri de surprise.

— Tant de surprise que cela ! Vous doutez donc de vous ?

— Non, de vous.

— Pourquoi?

— Parce que, répondit Adrienne de Lescare en baissant les yeux, la crainte rend timide et amène le doute.

Cela commençait bien. Le baron ne se repentait pas d'être vetiu.

Sur un signe, il s'était assis près d'elle. Ils échangèrent quelques mots, surtout quelques regards. Puis :

— A propos, demanda-t-elle, qu'avezvous donc fait de mon mari, cette nuit? Il est rentré à des heures impossibles.

— Il vous a réveillée?

-— Oui, il a remué une bonne demiheure dans sa chambre avant de se coucher.

— Dans sa chambre?

— Sans doute.., Nous vivons chacun dans notre coin, comme de vieux époux... Eh bien, vous ne répondez pas à ma question? Qu'êtes-vous devenus tous les deux hier, après ni' avoir quittée?

— M. de Lescare ne vous l'a pas dit?

— Je ne l'ai pas vu... Il dort, il dort toujours.

— A son réveil, il vous répondra.

— Il ne dira rien... Je le connais...

Si vous croyez qu'il me raconte ses petites affaires.

— Alors, séparés de corps et d'esprit.

— De tout... Vous êtes complètement renseigné... et, je l'espère, tout à fait content.

En prononçant ces mots, elle lui souriait des lèvres et des yeux, et lui tendait la main, une main potelée, fine cependant, un peu chaude, moite, une de ces mains troublantes qu'on dirait électriques.

Cela marchait de mieux en mieux.

La suite répondait au commencement :

tout, depuis la veille, dans les paroles, dans l'attitude de Mme de Lescare, ne prouvait-il pas à Pierre Vivien que les

m LA TÊTE DU PONTE

souvenirs de Trouviile étaient encore viyaces, qu'il avait plu autrefois, qu'il plaisait encore aujourd'hui, et que rien ne le séparait d'elle... pas même son mari.

D'humeur audacieuse, énervé comme il Tétait, en quête d'émotions vives, il allait peut-être faire quelque lentative hardie, s'approcher davantage de ces lèvres souriantes, humides, provocantes, qui disaient de si bonnes choses et semblaient toutes prêtes à les confirmer par un acte, lorsque la porte du salon s'ouvrit brusquement.

C'était une visite. Pierre Vivien tombait maladroitement sur le jour de réception de Mme de Lescare.

Il dut subir pendant une demi-heure le bavardage de deux vieilles dames.

Dans son coin, silencieux, il les en-

voyait à tous les diables, tandis qu'Adrienne lui jetait de longs regards suppliants pour l'exhorter à la patience.

Enfin, elles partirent. Il allait reprendre ses projets où il les avait laissés, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau.

C'était, cette fois, un colonel d'artillerie en retraite, qui, les salutations échangées, se mit à parler du Tonkin.

Jamais peut-être ce pays n'agaça si fortement le baron. Cependant, comme les yeux de Mme de Lescare le suppliaient toujours, il fît encore assez bonne contenance. Pour se donner du courage, pendant que le Tonkin allait son train, il murmurait entre ses dents : « Je me rattraperai, je me rattraperai tout à l'heure... Elle me doit une revanche. »

Elle ne demandait peut-être pas

mieux que de la lui donner; mais, à partir de ce moment , son salon ne désemplit pas. Ce fut un long défilé, et rien ne faisait présager qu'il dût s'arrêter : on arrivait, on arrivait toujours.

Alors Pierre Vivien, hors de lui, prit la fuite.

Son irritation nerveuse, au lieu de se calmer, s'était augmentée. Aux émotions de la nuit venaient se joindre des émotions nouvelles suivies de déceptions. Oui, de déceptions : être prê à livrer bataille, et se retirer sans combat. Quand reverrait-il Adrienne de Lescare ? Il devait attendre avant de se représenter chez elle. Trop d'empressement, de précipitation pouvaient la gêner et compromettre en même temps l'avenir. Ah ! s'il eût été plus avancé, s'ils ne s'en étaient pas tenus tous les

deux aux regards, aux sourires, aux paroles, à des frôlements furtifs, choses excellentes, mais fugitives, discutables, qui n'engagent pas absolument l'avenir de la femme, et lui permettent de se reprendre, il aurait peut-être demandé, exigé un rendez-vous. Mais les deux vieilles dames, le Tonkin, le défilé des visiteurs, l'avaient arrêté en chemin. Il n'avait pas de droits acquis. L'occasion était manquée. Se représenterait-elle?

Pendant qu'il raisonnait ainsi, de très méchante humeur, les hasards de sa marche rapide le conduisirent sur le boulevard, devant la maison où il avait passé la nuit précédente. S'il montait pour revoir les lieux témoins de sa victoire! Il ne jouerait pas, oh non! Ses principes s'y opposaient de plus en plus, et le jeu ne lui avait jamais moins dit.

Mais, après avoir tant gagné la veille, il devait au moins se montrer le lendemain pour n'être pas accusé de rougir de son succès.

Cette dernière considération le décida.

Quand il entra, la partie était déjà commencée. Dans la plupart des cercles, c'est de cinq à sept heures que le baccarat jette tous ses feux.

Avec indifférence, dédaigneusement, il regarda jouer pendant vingt bonnes minutes, debout, devant la table. Vers cinq heures et demie, il s'assit par lassitude. A six heures, il ponta. A six heures et demie, il prit une petite banque. A sept heures, il taillait à banque ouverte.

Le baron Vivien était devenu un récidiviste.

Il joua le lendemain, le surlendemain, la semaine suivante, le mois suivant, sans répit, sans relâche, avant le dîner, pendant le dîner, après le dîner, toute la soirée, toute la nuit. Il jouait pour toutes les années où il n'avait pas joué, lorsqu'il s'ignorait encore, dans la période d'incubation, lorsqu'il couvait son vice. Ce vice à peine éclos, comme s'il était furieux d'avoir tant attendu l'éclosion, s'était mis à grandir, menaçant, terrible,

prêt à le dévorer. Mais, en ce moment, ce n'était pas lui qu'il dévorait; il dévorait les autres. Lui, il gagnait, il gagnait toujours. Son vice lui souriait, se montrait bienfaisant.

Oui, il gagna longtemps, très longtemps, beaucoup. Son ancienne virginité, maintenant perdue, continuait à opérer. Il avait sans doute conservé comme fétiche, au fond de sa poche, quelque fleur d'oranger.

Et plus il gagnait, plus il voulait gagner, plus il était âpre au gain, plus il y mettait de passion.

Il ne jouait pas seulement... on doit lui rendre cette justice... par amour du lucre, par désir de posséder plus encore. Il jouait aussi et surtout par amour-propre, parce qu'on le regardait, parce qu'on l'admirait, parce qu'on

l'enviait. Il était devenu le membre le plus influent du cercle. Lorsque la partie languissait, quelle se traînait, quelqu'un disait : « Le baron Vivien est en bas, il monte. » Et, alors, le gérant du cercle, les actionnaires, les prêteurs d'argent, les croupiers, les garçons de salle se réjouissaient, prenaient courage. Les pontes eux-mêmes, malgré leur ce nettoyage » quotidien, aspiraient à voir leur terrible banquier, leur tombeur, désiraient son arrivée. Un ponte perd tout, excepté l'espoir.

Il paraissait. Un frémissement parcourait la foule des joueurs. Les prêteurs s'empressaient de lui apporter, sans qu'il les demandât, des jetons, des plaques de toute grandeur, de toute couleur, de toute valeur, pour vingt, trente, cinquante mille francs... et bientôt il

taillait à banque ouverte, entouré de ses associés.

Ses associés!... comme s'il s'agissait d'une grande opération financière . Quelques joueurs, des malins, échaudés d'abord par lui, avaient trouvé prudent de se mettre de son côté et de lui demander une part dans ses banques. Les uns entraient dans la perte et dans le gain pour un cinquième; les autres plus modestes se contentaient d'un pour cent.

Ils tenaient leurs comptes sur des cartes, sur de petits carnets ... un peu plus ils auraient apporté un grand-livre de commerce. Informaient autour de lui un svndicat.

Gomme un souverain, il avait sa cour composée du syndicat d'abord, le conseil des ministres et de la foule des courtisans, des emprunteurs auxquels

il n'osait pas refuser quelques louis, lorsqu'il venait d'en ce lever » plusieurs milliers. Il pouvait, du reste, sans danger, les satisfaire. Quelques instants après, à la banque suivante, les louis prêtés lui revenaient.

C'était une de ces veines incroyables, persistantes, qui finissent par irriter les pontes, les enragent, les rendent soupçonneux, hargneux, insolents parfois.

Mais le soupçon ne pouvait atteindre le baron Vivien. Il jouait si loyalement, d'une façon si correcte, si largement aussi. Quant aux bouderies, aux taquineries de quelques joueurs malheureux qui froissaient, déchiraient les cartes ou les battaient longuement sous le prétexte de changer la veine, il s'en moquait, il en riait, et se vengeait en leur gagnant leur argent.

Que faisait-il de tout cet argent? Il n'en était pas embarrassé. Son genre d'existence, son train de vie avaient changé en même temps que le chiffre de ses revenus grossissait. Il était propriétaire depuis plusieurs mois de rhôtel autrefois désiré. Il y tenait table ouverte, avait une écurie et une galerie de tableaux, des Trouillebert peut-être, mais des Trouillebert vendus pour des Corot. En sortant du cercle, toutes les nuits, vers quatre ou cinq heures du matin, on s'en allait souper, se griser, « faire la vie » dans cet hôtel hospitalier, sous l'œil du maître qui prenait sa part de toutes ces fêtes.

Ah ! le baron Vivien n'était plus l'homme sage d'autrefois, embarrassé de ses vertus et songeant à les placer dans le mariage. Le jeu avait produit

ses effets. Il ruine ceux-ci, le plus grand nombre; il enrichit ceux-là, l'exception. Mais, pendant qu'il les enrichit, il s'attaque à leur santé. Elle est bientôt compromise par l'irrégularité de l'existence qui est une des conséquences du jeu, les veilles prolongées, les insomnies, l'absenced'exercice, l'énervementet surtout les émotions brusques, fréquentes.

Il atrophie en même temps l'esprit qui n'a plus de goût à rien, et se désintéresse peu à peu de tout ce qui le charmait autrefois. Il les corrompt, il les vicie : ils n'aiment plus, ils désirent seulement parce que leurs sens les dominent. Oui, au vieux joueur, au joueur sans tempérament, lymphatique, ramolli, le jeu peut suffire. Il lui tient lieu de toutes les passions qu'il n'a plus, qu'il n'a jamais eues. Mais, par suite de

l'existence irrégulière, tourmentée, fiévreuse qu'ils mènent, les jeunes, les sanguins et les nerveux, lorsqu'ils ne jouent pas, sont toujours en quête de jouissances rapides où le cœur n'est pour rien.

Aussi Pierre Vivien, ce demi-vertueux "d'autrefois, avait-il maintenant plusieurs maîtresses, de jolies filles, mais des filles. Il est rare qu'un joueur soit l'amant d'une femme du monde. Le temps lui manquerait pour s'occuper d'elle et la conquérir. En admettant que d'humeur facile, accommodante , elle lui fasse grâce des préambules, leur liaison ne saurait être de longue durée. A quels moments se verraient-ils? Elle obéit à certaines convenances et ne peut sortir de chez elle que dans le jour. Mais, le jour, il dort et ne se réveille que pour

courir, vers cinq heures, à son cercle. Au joueur, il faut des femmes entièrement indépendantes, toujours libres, des belles-de-nuit.

Aussi Pierre Vivien avait-il depuis longtemps renoncé à Mme de Lescare. Il la tenait toujours pour une des femmes les plus séduisantes, les plus désirables qu'il eût rencontrées, et si le cœur n'avait pas eu le temps de se prendre, la tête, l'imagination s'étaient fort échauffées. Mais, tout entier à sa nouvelle passion, dominé, possédé par elle, il ne trouva jamais le temps, il ne chercha jamais l'occasion, il n'eut jamais la volonté de suivre l'intrigue autrefois ébauchée.

Un scrupule aussi l'arrêta : M. de Lescare n'avait été son associé qu'une seule fois, le premier soir. Le lende-

main, persuadé sans doute que la veine allait tourner , il abandonna Pierre Vivien et se mit à ponter contre lui. Il perdit, s'échauffa et perdit encore.

Le baron se dit qu'il ne pouvait pas, en bonne conscience, enlever à son collègue, non seulement son argent mais encore sa femme, et ce fut un des motifs qui le tinrent éloigné d'Adrienne de Lescare.

Il gagna tout l'hiver, puis, un soir, il fit une perte assez sérieuse.

Il ne voulut pas croire que la fortune le pût abandonner, qu'elle osât passer dans le camp ennemi. Elle l'avait tant gâté, si longtemps comblé de ses faveurs !

Au lieu de diminuer son jeu, il l'augmenta. Il ne permettait plus à personne de prendre une banque. Il poussait les enchères si loin, qu'on était obligé de lui céder.

Mais ce fut, alors, la revanche des

pontes. Ils gagnaient aussi facilement aujourd'hui qu'ils avaient perdu autrefois. Un instant leur suffisait pour ratisser, rafler, faire sauter le banquier. Rien ne lui réussissait : si, par accident, il abattait huit, il rencontrait neuf à droite et à gauche. S'il tirait, il amenait a une bûche » . Il en fit collection pour tout son hiver.

Bref, une déveine noire, endiablée.

Le revers de la médaille, la réaction, le retour des choses d'ici-bas, le système des compensations !

Un jour, au lieu de prendre dans son portefeuille des billets de banque et de les étaler sur la table, il fut obligé d'emprunter de l'argent à la caisse. Il remboursa le lendemain, très largement, avec force intérêts, mais la semaine suivante, il se libéra plus lentement. Il

lui avait fallu le temps de vendre des valeurs .

Son gain s'en allait peu à peu, par petites sommes, ou par grosses, souvent.

Bientôt, il ne fut plus en bénéfice.

Tout lui disait, lui conseillait, lui ordonnait de s'arrêter, de reprendre sa vie d'autrefois, de se contenter de ses quarante mille livres de rente. Mais il lui eût fallu changer ses habitudes, quitter son grand hôtel, retourner dans le petit, vendre ses chevaux, renoncer à ses soupers, renvoyer ses maîtresses...

Une vraie liquidation !

Il n'en eut pas le courage. Il se dit : « J'ai gagné, j'ai perdu, je vais regagner. C'est inévitable. » Et, alors, il entama son capital, il se mit à écorner l'héritage paternel.

Il Técorna si bien, si souvent, par tant de bouts, que bientôt il n'en resta plus grand' chose.

Pendant ce temps, M. de Lescare se refaisait de ses pertes. Le baron aurait pu maintenant lui prendre sa femme sans scrupules, mais il n'y songeait pas ; la déveine avait emporté, balayé ses souvenirs. Puis, il lui fallait toutes ses forces, toute sa présence d'esprit, toute sa liberté pour se défendre et livrer le dernier combat.

Il le livra. Mais ce n'était plus l'adversaire d'autrefois, le fier banquier qui se plaçait bravement en face de ses ennemis sur sa haute chaise, la canne entre les jambes, le lorgnon à l'œil, et disait d'une voix assurée, claire :

« Faites vos jeux, messieurs, tous les coups sont tenus. » S'il prenait la ban-

que, c'était une petite banque modeste d'une centaine de louis. Il n'avait plus ni canne, ni lorgnon ; il les accusait de lui porter malheur.

Le plus souvent, il s'asseyait auprès de ses adversaires d'autrefois, et pontait avec eux comme un simple mortel.

Mais la ponte ne lui réussissait pas plus que la banque. Il se trouvait toujours au tableau perdant, et s'il passait à l'autre, la veine revenait au tableau qu'il venait de quitter.

Tous ses associés l'avaient depuis longtemps abandonné, jouaient contre lui, s'enrichissaient à ses dépens et vivaient de sa malchance après avoir longtemps vécu de sa fortune. Quelques-uns poussaient le cynisme jusqu'à s'éloigner lorsqu'il s'approchait. « C'est un « déveinard », disaient-ils, il nous

portera malheur. » Quant à ses emprunteurs, ils n'empruntaient plus, mais aucun ne songeait à lui rendre l'argent prêté.

Ces restitutions ne l'auraient pas désobligé cependant, car peu à peu il fut obligé de vendre ses deux hôtels, l'ancien et le nouveau, ses valeurs, ses chevaux, ses voitures, jusqu'à sa galerie de tableaux, y compris ses Corot qui, cette fois, redevinrent des Trouillebert.

Tout disparut, même son crédit : il devait maintenant à la caisse.

Il ne lui restait plus que ses maîtresses ; mais, par discrétion sans doute, elles disparurent aussi.

Alors, il devint un joueur de « matérielle », En langage de joueur, on appelle « faire sa matérielle » essayer de gagner tous les jours une somme nécessaire à la vie quotidienne. Dès que le chiffre est atteint, on s'arrête et on cesse de jouer. Ge chiffre est fixé à l'avance, mais il varie suivant les habitudes, les goûts de chacun. Ceux-ci veulent une somme relativement élevée, ceux-là se contentent de cinq à dix

louis ; ces derniers, plus modestes, d'un louis par jour. On connaît de vieux joueurs qui courent dîner dès qu'ils ont gagné leur pièce de cinq francs, et ils la gagnent neuf fois sur dix.

Le baron Vivien ne descendit jamais aussi bas. Sa matérielle fut respectable. Il divisa en dix parts une somme de vingt mille francs sauvée du naufrage, et tous les jours avec cent louis, il essaya d'en gagner vingt-cinq. Grâce à f expérience acquise, à une prudence de serpent, à une volonté inflexible que la nécessité lui imposait et qu'il sut avoir, grâce peut-être aussi à un retour momentané de la veine, ses premiers essais réussirent. Il se disait : « Je suis plus riche que je ne l'ai jamais été.

Vingt-cinq louis de bénéfice par jour me donnent quinze mille francs par mois,

soit : cent quatre-vingt mille francs de rente... C'est superbe! »

Mais la fortune ne s'était pas donnée tout entière. Elle lui avait seulement permis de prendre un baiser. Elle ne se crut pas engagée pour si peu, et courut à de nouvelles amours.

Pour la ramener à lui, il inventa des ruses. Il eut recours à des combinaisons, à des calculs extravagants. Il se fît joueur de système. Il joua tous les systèmes connus, depuis « la montante et la descendante » de d'Alembert, jusqu'à ce l'idiote » qui consiste à se mettre à cheval sur les deux tableaux. Il inventa même des systèmes nouveaux, le matin chez lui, la nuit pendant ses insomnies. Il en arriva^ dans sa folie, à croire aux fétiches.

Il en avait plein ses poches. Il étalait.

sur la table, devant lui, des bouts de ruban, des fleurs fanées, des portebonheur, des cordes de pendu, des sous percés.

Rien n'y faisait : au lieu de gagner sa matérielle, il la perdait.

Bientôt les vingt mille francs allèrent rejoindre le reste.

Gomme un soir, son dernier louis envolé, il en était réduit à regarder les autres jouer et à jouer mentalement, un de ses collègues lui dit :

— Ça ne va donc pas ?

— Hélas non ! Nettoyage complet...

Une de ces guignes !

— Peut-être pour la combattre auriez-vous dû essayer quelque chose qui m'a souvent réussi.

Son regard éteint s'alluma :

— Quoi donc?

— Je ne comprends pas.

— Je vais vous expliquer : Vous choisissez un ponte qui remplit certaines conditions, qui vous inspire de la confiance, et vous jouez seulement lorsqu'il joue, de préférence sur ses mains.

Après un instant de réflexion, Pierre Vivien répondit :

— Gela peut être bon. Mais quel ponte choisirais-je ? Quelles conditions doit-il remplir ?

— Il doit être d'abord ce qu'on appelle un « passeur ».

— Une le sera plus, dès que je jouerai sur lui. Ma déveine l'emportera sur sa veine.

— Non, si vous le choisissez bien...

Certains individus perdent fort rarement.

— Gomment font-ils, mon Dieu?

— C'est d'abord une question de tempérament... Les nerveux, les sanguins sont sûrs de leur affaire. S'ils gagnent, c'est par accident, pour reperdre bientôt... Les autres, au contraire, les lymphatiques que rien n'émeut, que rien

ne distrait, ont de grands avantages

Attachez-vous au ponte qui joue seulement pour se distraire, que la perte ne met pas dans l'embarras et qui ne compte ni pour vivre, ni pour bien vivre sur l'argent gagné... Choisissez surtout parmi les petits joueurs, les joueurs d'un louis ou de cinq francs... La plupart des séries, des passes sont pour eux. Pourquoi? Je n'en sais rien. C'est un fait. La fortune a sans doute des préférences pour les gens modestes... Cherchez autant que possible un imbécile,

une de ces bonnes bêtes de joueurs que leur imagination ne gêne jamais, qui n'obéissent à aucune fantaisie, et jouent parce qu'ils sont incapables de faire autre chose... Un dernier conseil : Celui que vous aurez choisi ne doit pas savoir que vous lui avez confié le soin de vous enrichir. S'il s'en doutait, sa responsabilité l'effrayerait. Il n'aurait plus cette insouciance, cette demi-indifférence qui font sa force. Il tirerait à cinq lorsqu'il aurait fallu s'y tenir, et il s'y tiendrait lorsqu'il eût été bon de tirer. Puis il augmenterait peut-être son jeu, doublerait sa mise, par esprit d'imitation, pour faire comme vous, pour se montrer digne de votre confiance... On m'appelle au deuxième tableau. Je me sauve... Profitez de mes leçons.

Le malheureux qui se noie, s'il se trouve près de la rive, s'accroche, faute de mieux, aux plus petites branches, aux roseaux les plus minces et les plus flexibles. S'il est emporté par le courant au milieu du fleuve, il essaye de saisir toutes les épaves qui roulent avec lui. Dans le plus faible morceau de bois, il voit une planche de salut.

Le baron Pierre Vivien plaça ses dernières espérances, vit son salut dans la tête du ponte.

Aussi ne tarda-t-il pas à se mettre en campagne pour chercher, pour trouver la vraie tête, la bonne tête.

Il fit d'abord le tour de la table de baccarat, s'arrêtant à chaque joueur, examinant sa physionomie, l'étudiant au point de vue physique et moral. De prime abord, personne ne semblait remplir toutes les conditions voulues. Celui-ci convenait physiquement, mais il jouait trop gros jeu. Cet autre, un petit joueur, avait la nervosité d'un grand. Ce troisième, parfait sous beaucoup de rapports, perdait trop souvent.

Ce dernier, au contraire, était trop connu comme e. chançard ». Les banquiers se méfiaient de lui et brûlaient les cartes dès qu'il avait la main.

Enfin, le baron Vivien crut avoir trouvé son homme : Alfred Sergé, âgé

de trente ans, suffisamment riche, tranquille, silencieux, de mœurs calmes, d'humeur douce, d'un esprit très limité. Il ne se mêlait de rien, ne s'occupait de personne; mais les désœuvrés du cercle, ceux qui par raison ne jouaient pas ou qui pour cause ne jouaient plus, avaient pris leurs renseignements, et le donnaient pour un homme à bonnes fortunes, un « homme à femmes ». On était tenté de les croire si on s'en rapportait aux apparences :

Alfred Sergé, grand, fort, bel homme, avait des cheveux touffus, blond clair, un tout petit nez, do gros yeux, de bonnes joues, de jolies dents. Mais, en l'étudiant de près, on lui trouvait le front trop bas, le regard, la bouche sans expression. Restait le corps, un beau corps bien en chair. Cependant cette

chair était flasque, molle; les bras manquaient de muscles ; un sang tiède, appauvri devait couler dans les vaisseaux, lentement, retardé par la lymphe.

Le baron se souvint d'avoir entendu Sergé causer une fois par hasard, et se vanter de ne jamais lire, de n'aimer ni le théâtre, ni la musique, ni la peinture, de se plaire seulement devant une bonne table ou auprès d'une belle femme, de jouer pour passer le temps, parce qu'il ne savait que faire de cinq à sept, après sa promenade et avant son dîner. En effet, on ne le voyait jamais au cercle dans la soirée. Il mangeait ferme sans doute et se couchait tôt.

Ces souvenirs évoqués, ces remarques faites, Pierre Vivien étudia son type au point de vue du baccarat.

Alfred Sergé, assis devant la table, enfoui dans sa chaise, ses grosses mains blanches sur le tapis, l'œil terne, un sourire béat sur les lèvres, attendait silencieux, impassible, que son tour vînt de prendre les cartes, et hasardait alors bravement un jeton de cinq francs ou d'un louis, au maximum. S'il gagnait, il retirait une pièce et jouait l'autre. Une série de huit coups... il en rencontrait... qui aurait enrichi un joueur « à estomac», lui rapportait une somme insignifiante.

Lorsqu'il n'avait pas trouvé de place devant la table, debout, derrière les joueurs assis, il piquait une de ces cartes appelées « conduite », se livrait à de longs calculs, étudiait patiemment a l'esprit de la taille », et, à de rares intervalles, poussait sa modeste mise sur

le tapis. Il gagnait presque toujours.

Allons ! le baron Pierre Vivien tenait sa tête de ponte. Il ne s'agissait plus que de se procurer des fonds pour les placer sur une si bonne tête.

Il trouva difficilement cent louis, très difficilement. Ce fut la caisse du cercle qui les lui prêta sur garantie, après de longs pourparlers. Comme il était loin de l'époque où, dès son arrivée, avant qu'il eût exprimé un désir, on lui apportait cinquante mille francs de jetons sur un plat d'argent ! Mais ces cent louis, à ses yeux, valaient des millions. Ils devaient l'aider à refaire sa fortune, à la doubler, à la centupler peut-être. L'argent du joueur n'a pas la même valeur

que l'argent des autres hommes. Tandis que pour ceux-ci un billet de cent francs vaut cent francs, pour celui-là, grâce à son imagination, à son rêve, à sa folie, cent francs valent. . . l'infini.

Cette fois, la folie du baron Vivien lui réussit. Confiant dans la tête du ponte , il oublia toutes ses combinaisons, tous ses systèmes passés, dédaigna tous ses fétiches, attendit patiemment la main de Sergé, joua bravement sur elle... sur la main de sa tête... et gagna.

Alors, à partir de ce jour, il calqua son existence sur celle de son ponte chéri. Il prit ses habitudes, son genre de vie. Il emboîta son pas. Jamais il ne paraissait au cercle dans la soirée. Pourquoi y serait-il venu? L'autre n'y venait pas. En revanche, il arrivait tous

les jours à cinq heures moins un quart, attendait anxieusement Sergé, le suivait à distance, sans lui parler, dans la salle de baccarat, puis, caché derrière les autres joueurs, il épiait tous ses mouvements, prêt à ponter comme lui.

Souvent, il attendait longtemps, très longtemps. Sergé hésitait, se méfiait du banquier, avait peur. Enfin, croyant les chances favorables « le coup sûr », il hasardait cinq francs, un louis, et aussitôt le baron, aux aguets, jetait sur la table un billet de banque ou une grosse plaque. S'il perdait, il augmentait sa mise aux coups suivants, ou plutôt aux nouvelles tentatives de Sergé, l'expérience lui ayant appris que ce ponte habile était incapable de se tromper et de perdre plusieurs fois de suite.

Bientôt, ses gains répétés, presque quotidiens, représentèrent une assez grosse somme. Le baron ne pouvait plus douter de Sergé. Ce n'était pas un homme, c'était un capital, une poule aux œufs d'or. C'était surtout son sauveur. Aussi fallait-il voir de quels soins filiaux, fraternels, de quelle sollicitude toujours vigilante, il entourait cet être chéri. Quelles attentions délicates mais discrètes il avait pour lui! Il appelait un valet de pied et lui disait : « C'est l'heure à laquelle M. Sergé prend son vin de quinquina. Donnez-le-lui sans retard. Vous lui apporterez en même temps son chapeau, il s'enrhume, il vient d'éternuer... Que diable, vous avez trop de courants d'air dans cette salle! )) Ah! les courants d'air! Comme il les redoutait! Si Sergé allait attraper

une bronchite, être obligé de garder la chambre pendant plusieurs jours et de ne pas venir au cercle !

Il exigeait des bourrelets aux fenêtres. Il faisait mettre des paravents de tous côtés. Lorsque tout le monde se plaignait de la chaleur, que les garçons de salle, entre deuxcc tailles », criaient : « Messieurs, on ouvre », le baron craintif, effrayé, s'élançait vers Sergé, lui faisait un abri de son corps, et lui disait : ce Prenez garde, mon cher monsieur, prenez garde, une fluxion de poitrine est bien vite attrapée. — Ohl je suis solide, disait Sergé, je ne crains rien. — Oui, oui, vous ne craignez rien pour vous, je comprends cela, mais pensez aux autres, à ceux qui vous aiment. » Il aurait pu ajouter :

« A ceux qui vivent de vous », mais il

s'arrêtait de peur d'éveiller les soupçons.

Un jour Sergé ne vint pas au cercle à son heure habituelle.

Pierre Vivien crut d'abord à un simple retard, et pour attendre avec plus de patience, peut-être aussi avec l'idée de faire une expérience, il se mit à jouer seul... sans Sergé.

Il perdit en quelques instants tout ce qu'il voulut ou plutôt tout ce qu'il ne voulait pas. Il était fixé : pour gagner, pour vivre, il lui fallait sa tête.

Mais Sergé n'apparaissait pas. Étaitil malade, malgré la sollicitude du baron, les soins qu'on avait pour lui?

Il fallait qu'il fut malade ou mort.

On ne change pas ainsi ses habitudes sans motif sérieux. Lorsqu'on se livre tous les jours, à la même heure, à la même occupation, lorsqu'on est réglé comme un chronomètre, on ne se détraque pas tout à coup s'il n'est pas survenu un accident.

Le baron consulta l'annuaire du cercle, et inscrivit l'adresse de son collègue afin d'aller prendre de ses nouvelles.

Mais il craignit qu'un tel empressement ne fut maladroit, n'éveillât les soupçons de Sergé, ne lui fit chercher les causes d'un si grand intérêt. Réflexion faite, il eut la patience d'attendre jusqu'au lendemain.

Le lendemain, comme la veille, ce ponte si désiré ne parut pas.

Sérieusement inquiet cette fois, le

baron chercha, parmi ses collègues, quelqu'un qui le pût renseigner sur le compte de Sergé. Il se souvint bientôt que M. de Lescare le connaissait en dehors du cercle, allait aux courses avec lui, le recevait, l'invitait souvent à dîner... Et, justement, dans ce dîner déjà lointain où Mme de Lescare s'était montrée si prévenante pour son voisin de droite Pierre Vivien, elle avait à sa gauche Alfred Sergé, qui, pour se consoler d'être négligé, ne perdait pas une bouchée, goûtait à tous les vins. La maîtresse de la maison s'en était aperçue, et souriant, montrant Sergé du regard, avait dit au baron : « II se rattrape. »

Tous ces souvenirs revenaient à la mémoire du baron très nets, très vivants : ce dîner ne faisait-il pas époque

dans sa vie? A la fin de la soirée, entraîné au cercle par M. de Lescare, il avait joué pour la première fois, il était devenu joueur. Que d'événements depuis cette date! Une fortune rapide, inouïe, puis la ruine, presque la pauvreté, la misère en perspective. Enfin, une nouvelle fortune qui se refaisait peu à peu, lentement. Et une année s'était à peine écoulée !

Pierre Vivien se mit à la recherche de M. de Lescare, le trouva bientôt et lui dit, après quelques paroles échangées : .

— Je n'ai pas vu votre ami Sergé depuis deux jours. Que devient-il donc?

— Je ne sais pas... Est-ce qu'il vous manque ?

— Non. Pourquoi me manquerait-il?

Mais il est si régulier dans ses habi-

tudes, que son absence m'a étonné...

Je me suis demandé s'il n'était pas malade.

— Malade! Je ne crois pas... Cependant j'irai prendre de ses nouvelles; il demeure près de chez moi .

Les vingt-quatre heures qui suivirent furent des plus longues pour le baron. Quelles nouvelles lui apporterait M. de Lescare? S'il allait lui dire que Sergé était parti en voyage, qu'il ne reviendrait pas de longtemps, ou bien qu'il avait renoncé pour tout jamais au baccarat. Quel coup !

Le lendemain, après avoir de nouveau constaté l'absence de son ponte bien-aimé, il essaya de prendre un air indifférent, et abordant M. de Lescare :

— Eh bien?

— Quoi?

— Sergé ! Comment se porte-t-il ?

— Parfaitement.

— Ah tant mieux! J'étais inquiet, Je n'ai pas le plaisir d'être de ses amis; mais, quand on se retrouve tous les jours à la même table, qu'on partage les mêmes émotions. . . Et pourquoi ne vientil plus au cercle?

— Il ne me Ta pas dit... Vous savez, il n'est pas bavard. Il faut lui arracher les paroles... Mais j'ai cru comprendre qu'il avait mieux à faire... Histoire de femme peut-être... De cinq à sept, c'est le bon moment... Le mari sort, pour aller au cercle ; sa femme en profite... Pardon si je vous quitte... Je perds cinquante louis que je voudrais rattraper.

Il allait jouer ! Et Pierre Vivien n'o-

sait pas l'imiter. Il était certain de perdre sans Sergé, sans sa tête.

De quel droit cette tête changeait-elle ses habitudes, manquait-elle à tous ses devoirs?

Oui, de quel droit? Comment! Il lui avait confié ses intérêts, sa fortune, son avenir, et elle osait... Ah, mais non!

Il ne permettrait pas à une tête si solide jusque-là, si bien plantée, si droite et si ferme, de se déplacer tout à coup, de tourner à tous les vents, de se déranger. Il jura de couiir après elle, de la rattraper, de la remettre à sa place et de taper dessus s'il le fallait pour lui donner plus de fixité, l'empêcher de bouger à l'avenir. Mais il fallait d'abord

savoir ce que faisait, au juste, son propriétaire de cinq à sept heures, à quelles nouvelles occupations il se livrait, pour l'en arracher et le ramener dans la bonne voie.

Afin d'obtenir le plus vite possible ces renseignements indispensables, Pierre Vivien songea d'abord à s'adresser à une de ces agences demi-policières qui l'avaient souvent honoré de leurs prospectus, a Surveillance quotidienne dans l'intérêt des particuliers et des familles. Intuition de la chose. » Quelques heures suffiraient à des agents qui auraient « l'intuition de la chose » et qui surtout seraient grassement payés pour l'édifier sur le compte de son collègue. Mais il se dit qu'il ne lui était pas permis de faire pénétrer dans l'existence d'un galant homme des étrangers d'une mora-

lite au moins suspecte, et que s'il descendait jusqu'à l'espionnage, il devait opérer lui-même.

Aussitôt, il se mit en campagne.

Après s'être assuré que Sergé n'était pas sorti, il se plaça, vers trois heures de l'après-midi, en observation devant sa porte. Il attendit plus d'une heure et il commençait à se demander si les nouvelles occupations de son collègue ne le retenaient pas chez lui, lorsqu'il le Vit tout à coup franchir la porte cochère, et se mettre à descendre le boulevard Malesherbes dans la direction de la Madeleine.

Le baron l'imita, se. tenant à quelques pas de distance, sur le trottoir opposé.

En même temps, il l'observait de dos, quelquefois de profil. Il le trouvait tout

guilleret, tout gaillard. Son pas, lourd d'habitude, était devenu léger. Il sautillait plutôt qu'il ne marchait. On aurait dit qu'il avait des ailes.

Puis, sa mise était des plus soignées; un chapeau tout reluisant , un pardessus irréprochable,des bottines d'un pointu...

Comme l'avait soupçonné son ami M. de Lescare, allait-il donc à un rendez-vous amoureux?

A la Madeleine, Sergé consulta sa montre. C'était la troisième fois depuis un quart d'heure. Puis, il prit la rue Royale .

« Où me conduit-il, mon Dieu? se disait le baron. A la Seine? Est-ce qu'il va s'y jeter? Ah! je le sauverais, malgré son poids. Je lui porte tant d'intérêt! »

Tout à coup, comme le jour baissait,

Sergé s'approcha d'un magasin pour consulter encore sa montre... c'était une manie... et, rebroussant chemin, se dirigea de nouveau vers la Madeleine.

a Décidément, où va-t-il ? se demanda le baron. Le sait-il seulement?

Il marche peut-être pour marcher. Son médecin lui a sans doute ordonné une promenade hygiénique de quatre à sept heures- »

Mais, cette fois, Sergé semblait avoir un but. Il s'avançait d'un pas plus rapide, comme une personne qui vient de m dire : « Maintenant, il est temps. . . L'heure est arrivée. Je puis y aller. »

Il traversa le boulevard, la place de la Madeleine, prit à gauche, regarda pour la première fois derrière lui, n'aperçut pas le baron qui, depuis que la foule

des promeneurs était moins compacte, se tenait plus à distance, et entra dans une des nombreuses maisons meublées de la rue de l'Arcade.

Pierre Vivien, qui savait espionner comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie, s'avança et contempla les murs de l'immeuble.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis, à l'entresol, une croisée obscure jusque-là s'éclaira.

Le doute n'était pas permis. Sergé venait d'entrer dans une pièce de l'entresol, et il devait y avoir pénétré le premier, puisque, auparavant, il n'y avait pas de lumière.

Qu'allait-il faire rue de l'Arcade, dans une maison meublée, à la nuit tombante?

Cette question fut bientôt résolue. A

cinq heures et quart, un coupé de louage, anx glaces baissées, s'arrêta devant la maison.

Une femme voilée et la taille cachée par un ample manteau descendit précipitamment, mit une pièce de monnaie dans la main du cocher, s'élança sous le vestibule et disparut.

Dans la pièce de l'entresol, la lumière s'agita, puis les rideaux se baissèrent et l'obscurité se fit.

Le baron était fixé : Sergé avait des rendez-vous amoureux tous les jours de cinq à sept, et c'était le motif qui l' éloignait du cercle et du baccarat. Le jeu de l'amour avait tué le jeu du hasard.

Il restait un point à éclaircir. Quelle était la femme de ces rendez-vous malencontreux? Une femme du monde évidemment puisqu'elle y mettait tant de mystère, et qu'elle donnait ses rendezvous à l'étranger au lieu de les donner chez elle, ou chez lui. Mais était-elle jeune, jolie, bien faite, intelligente, spirituelle? C'était important à savoir : si elle péchait sous le rapport de la beauté et de la jeunesse, Sergé, incapable de voir chez une femme autre

chose que la forme, ne tarderait pas à se lasser d'elle; si elle avait de l'esprit, elle ne tarderait pas de son côté à se lasser de Sergé. On se quitterait vite de part et d'autre et l'amoureux redevenu libre, le ponte renaîtrait.

Mais Pierre Vivien avait-il bien le droit d'essayerde connaître cette femme, de pénétrer dans sa vie, de faire tomber le voile dont elle se couvrait? Il en était persuadé. Pourquoi gênait-elle sa propre existence à lui? Lorsqu'elle pouvait choisir ailleurs, dans le grand tas d'amoureux en disponibilité, pourquoi venait-elle précisément s'emparer de la seule personne qui n'était pas libre, qui avait une autre mission à remplir, beaucoup plus sérieuse que celle d'aimer : la mission d'enrichir le baron? C'était vraiment indélicat ! Lui

prendre son pain, lui prendre sa tête !

Et, voyez le mauvais vouloir de Pinconnue ! Elle choisissait la seule heure à laquelle on avait besoin de cette tête ! Pendant la matinée, une partie de l'après-midi, la soirée, la nuit, elle aurait pu en disposer à sa guise, lui passer les doigts dans les cheveux, la friser, la défriser, lui tirer les moustaches, les oreilles, la teindre de toutes les couleurs, l'aplatir, pourvu qu'elle la rendit à cinq heures du soir en bon état. Eh bien non ! C'était justement l'heure à laquelle elle s'en emparait!

Mais, comment connaître cette femme ?

En la suivant lorsqu'elle sortirait de la rue de l'Arcade! Mauvais système. La femme qui vient d'un rendez-vous clandestin et rentre au domicile conjugal ou familial, se méfie, regarde derrière elle,

qu'elle soit en voiture ou qu'elle ait trouvé plus prudent de revenir à pied.

Si elle s'aperçoit qu'elle est suivie, elle fait mille circuits, mille détours, elle se jette adroitement dans la foule, se perd dans les grands magasins de nouveautés, nommés justement à cause des services qu'ils rendent : « les bonheurs des dames ». Elle pénètre dans les maisons à double issue qu'elle connaît à ravir, disparaît dans les églises, se cache dans les sacristies, les confessionnaux... et le chasseur rentre bredouille. Il ne sait seulement pas où gîte le gibier poursuivi.

Filer la personne en question avait aussi un inconvénient. Elle pouvait connaître Pierre Vivien et le dénoncer, le lendemain, à Sergé, ce qui aurait tout gâté. Sans le connaître, derrière son

voile épais, elle pouvait encore, le dévisager, se rappeler ses traits et dire : « J'ai été suivie par un imbécile fait de telle façon », et Sergé aurait reconnu L'imbécile.

En homme prudent, le baron renonça donc à suivre l'inconnue. Mais, comme il était aussi un homme de résolution, il traversa la rue de l'Arcade et entra dans la maison meublée qui donnait, en ce moment, asile aux deux amoureux.

— Vous reste-t-il quelque chose à louer ? demanda-t-il au gérant qu'il avait fait appeler.

— Oui monsieur, au troisième sur la rue... Deux chambres à coucher avec salon.

— Non, le troisième est trop haut. Je n'aime pas à monter. Vous n'avez rien à un autre étage ?

— A l'entresol ; mais il n'y a que deux pièces : petit salon et chambre à coucher.

— Peut-on voir ?

— Certainement monsieur.

Un instant après, Pierre Vivien visitait l'appartement de l'entresol, et le gérant lui disait :

— Vous le voyez, monsieur, c'est très convenablement meublé.

— Oui, j'en conviens. Je regrette seulement qu'il n'y ait pas deux chambres à coucher. Mon frère qui habite la province vient souvent à Paris et je voudrais pouvoir le loger,

— S'il en est ainsi, monsieur, on s'arrangera. Cet appartement a justement une chambre de plus... Tenez celle-ci à droite .

— Eh bien pourquoi ne me la donnez-vous pas ?

— Elle n'est pas libre ; je l'ai louée depuis trois jours à un monsieur.

Mais il en acceptera peut-être une autre. Je puis le lui demander.

— Inutile de le déranger à l'avance. . . Il sera toujours temps la veille de l'arrivée de mon frère.

— C'est juste.

— - Dites-moi, est-il tranquille votre locataire ?

— Oh ! très tranquille... Tenez, monsieur, il est chez lui, en ce moment et on ne l'entend pas remuer.

— C'est vrai. Bon voisin... Eh bien, nous pouvons nous entendre. Quel prix?

— Deux cent cinquante francs par mois sans l'autre chambre,

— Un peu cher, mais la maison me plaît. C'est convenu, j'arrête cet appartement. Je vais vous payer quinze jours d'avance. Faites-moi le reçu.

— A quel nom, monsieur, pour que je l'inscrive en même temps sur mes registres? La préfecture exige cette formalité.

— Je le sais. . . Eh bien, mettez...

Lerov.

— Je descends au bureau et je reviens dans un instant.

— Ne vous pressez pas. J'ai le temps.

Je suis maintenant chez moi.

Dès qu'il fut seul, Pierre Vivien s'élança vers la porte qui communiquait avec la chambre voisine et eut le plaisir de constater qu'il y avait une clef à la serrure. C'était de son côté, c'est-à-dire du côté du salon, que cette porte se fermait et qu'elle pouvait en même temps s'ouvrir, si toutefois il n'existait pas de verrou dans la pièce voisine.

Sans hésiter, mais sans bruit, avec de grandes précautions, il retira la clef. Il craignait qu'il ne prît fantaisie au gérant ou au garçon de l'emporter, maintenant que l'appartement avait deux locataires distincts.

La clef cachée dans le tiroir d'un bureau, il se baissa, et toujours silencieux, regarda parle trou de la serrure. Elle était sans doute prudemment bouchée, car il ne vit rien.

Lorsque le gérant revint avec son reçu, Pierre Vivien s'empressa de payer. C'était de l'argent placé à gros intérêts, si son plan réussissait.

Le lendemain, dans la matinée, il fit porter une valise rue de l'Arcade, afin de se donner les apparences d'un locataire sérieux, et vers trois heures, il vint prendre possession de son nouveau logement. Il avait deux heures devant lui pour préparer ses batteries, c'est-àdire machiner l'appartement de façon à voir ce qui se passerait chez le voisin.

La porte fermée, le garçon congédié, il tira de sa valise des vrilles de diverses grandeurs, un vilebrequin et du mastic

pour boucher les trous. Il pensait à tout, ce cher baron ! Il ne reculait devant aucun expédient pour en arriver à ses fins. Au besoin, il eût sapé la maison, fait sauter à la mine un pan de mur.

Il ne fut pas obligé d'en arriver à ces extrémités ; son vilebrequin, ses vrilles même furent inutiles. Il lui suffit de fouiller la serrure de la porte de communication, pour s'apercevoir quelle était seulement bouchée par quelques morceaux de papier et beaucoup de poussière. Il la nettoya soigneusement, colla son œil, et cette fois put contempler à son aise le sanctuaire voisin, le temple où le grand-prêtre Sergé officiait •

En ce moment, le temple était vide.

Mais, à la tombée du jour, à l'heure des

mystères, les portes s'ouvriraient certainement pour donner passage à l'adorateur de la Déesse et à la Déesse ellemême.

Prudemment, il reboucha la serrure de son côté, dans la crainte que ses voisins n'eussent l'idée de regarder chez lui comme il regardait chez eux. Il se proposait de la déboucher au bon moment, à l'heure du sacrifice, lorsque les cœurs sont trop recueillis pour se laisser distraire par des pensées profanes.

L'obscurité venait. Il se fit donner des bougies, une lampe, afin que le garçon n'eût pas l'idée de le déranger plus tard, et attendit non sans quelque émotion. Il jouait en somme une grosse partie : sa fortune dépendait du succès de l'entreprise.

Enfin, à cinq heures, il entendit un pas assez pesant dans l'escalier, un pas qui lui aurait fait reconnaître Sergé s'il avait eu le moindre doute. Puis, une porte s'ouvrit sur le palier de l'entresol, se referma, et le parquet de la chambre voisine tressaillit sous de forts talons .

C'était évidemment Sergé, aussi exact aujourd'hui comme amoureux, qu'il l'avait été autrefois comme joueur.

Le baron éteignit sa lampe, vint doucement s'asseoir près de la porte, sur une chaise préparée à l'avance, et ne bougea plus.

Sergé se croyant seul, bien seul, sans voisins, comme il l'avait été jusque-là, s'agitait, fredonnait, sifflotait. Il devait avoir des airs de conquérant, se friser la moustache et se dire : « Elle ne tar-

dera pas... On ne me fait pas attendre, moi. »

Il remuait en même temps des flacons sur le marbre de la table de toilette. Il se parfumait sans doute pour être irrésistible.

Dix minutes environ s'écoulèrent,1 une voiture s'arrêta devant la porte, et, quelques secondes après, le baron entendit chez ses voisins un murmure de voix et comme un bruit de baisers* Les baisers de l'arrivée. On se souhaitait la bienvenue.

Il eut un petit tressaillement. Mais il resta silencieux, immobile, tout entier à son rôle d'auditeur, le seul qu'il se permît en ce moment.

Pendant qu'elle se débarrassait sans doute de son chapeau et de sa pelisse, ils causaient à voix basse, ou plutôt elle parlait et son compagnon l'écoutait, car Sergé n'était pas un grand discoureur. Elle disait d'une voix lente, traînante, presque ennuyée : « Un peu plus, je ne serais pas venue... Il m'est si difficile de sortir de chez moi...

Et puis, j'ai peur... Il me semble que mes domestiques savent où je vais... Et, dans la rue, je crois tou-

jours qu'on me suit... Tout me fait trembler... J'hésite à prendre une voiture, à donner l'adresse... Les cochers m'épouvantent. >;

Elle continua quelque temps à lui dire ses craintes, mais elle s'était sans doute éloignée de la porte, ou bien elle parlait encore plus bas, et le baron n'entendit plus que des lambeaux de phrases insignifiantes. Un instant, il eut peur : il crut saisir ces mots : « Nous n'avons pas de voisin, n'est-ce pas ? » Mais une voix grasse, pleine, sonore, sortit de la robuste poitrine de Sergé. « Non, chère amie, non. Cet appartement est vide. On n'y voit entrer personne. On n'y entend aucun bruit. »

Il s'arrêta. Peut-être était-il déjà fatigué d'avoir tant parlé ; peut-être avait-il mieux à faire qu'à discourir.

Alors, Pierre Vivien, persuadé que ses voisins ne s'occuperaient plus de la serrure, retira doucement le petit tampon de ouate qui la bouchait et qu'il avait placé lui-même. Puis, une seconde après, il appliqua son œil droit à la place où jusqu'alors il n'avait mis que son oreille.

D'abord il n'aperçut que des épaules et un dos, facilement inconnaissables :

les larges épaules et le gros dos de Sergé. Mais, cette vaste construction qui se dressait au milieu de la chambre, cachait un édifice évidemment plus léger, de structure, de forme plus gracieuses.

Il essaya de l'entrevoir. Impossible.

Pourquoi Sergé obstruait-il ainsi la vue, planté là sur ses jambes grasses, le corps,, les bras, la tête penchés en

avant? Pierre Vivien qui s'était trouvé parfois dans cette situation, comprit aisément : son collègue faisait le métier de femme de chambre. Il enlevait les épingles que sa compagne, encore à demi résistante, refusait de retirer elle-même. Il déboutonnait, il dégraffait un corsage, qui par un dernier scrupule, essayait de se défendre. Il murmurait dans une oreille rétive, des paroles destinées à la convaincre. Il essayait peut-être par d'habiles baisers de provoquer le désir encore endormi.

Il crut sans doute y être parvenu, car dédaignant les reconnaissances , les combats d'avant-garde, il s'éloigna tout à coup afin de préparer le terrain où devait se livrer la grande bataille.

Elle, resta seule, près de la cheminée, debout, à moitié défaite, sans cor-

sage, retenant d'une main sa jupe dégraffée.

Comme elle présentait en même temps ses pieds à la flamme du foyer, elle tournait le dos au baron qui ne pouvait encore voir son visage. Mais, de sa cachette, de son observatoire, toujours silencieux, immobile, malgré certaine émotion qui le gagnait, retenant son souffle, il admirait une nuque puissante, un cou bien attaché, des épaules pleines, et sous la transparence d'une chemise de batiste, un dos bien en chair, une chair ferme, musclée. La jupe qui peu à peu glissait le long du corps, la chemise courte, très courte au goût du jour, laissait aussi maintenant deviner une ligne de hanches très sortie et la plénitude de toutes les formes.

Du fond de l'alcôve, Sergé, depuis

trop longtemps contemplatif sans doute, disait : « Viens, je t'en prie. »

Alors, elle se retourna et Pierre Vivien reconnut Mme de Lescare.

Il ne pouvait en douter : c'était bien elle, Adrienne de Lescare.

Comment nel'avait-ilpas devinée plus tôt, même avant de voir son visage?

Ne connaissait-il pas depuis longtemps son corps superbe? Est-ce que, de nos jours, la toilette est destinée à cacher, à voiler, à dissimuler les formes d'une femme bien faite? Au contraire : elle les met en valeur. Une tunique qui se respecte, n'habille pas, elle déshabille.

Oui, il la connaissait pour l'avoir vue

à Dieppe et à Paris, en toilette de bain, de ville et de soirée, moulée dans ses vêtements, coulée dans la laine, le velours ou la soie, presque nue; mais nue comme dans une esquisse, un dessin qui reproduit seulement les contours sans indiquer les teintes, sans donner les couleurs. Maintenant, le tableau était fini, complet. La nudité vivait, en pleine lumière, en pleine chair.

C'était bien elle ! Et il n'avait tenu qu'à lui de posséder cette admirable créature. Oui, jamais femme n'avait indiqué d'une façon plus claire à un homme qu'il pouvait tout espérer. Il s'était montré sourd à ses douces paroles, aveugle devant ses sourires, insensible aux caresses de sa main dans sa main, oublieux de ses promesses de la revoir.

Lasse d'attendre son retour, dépitée de s'être laissée deviner, d'avoir fait des avances inutiles, lasse aussi de son veuvage anticipé, elle avait fini, après une année d'hésitation, trois jours auparavant, par prendre Sergé pour amant.

Oui, trois jours seulement, puisque jusque-là Sergé était toujours venu au cercle de cinq à sept, et qu'elle ne pouvait être libre, dans la journée, qu'à l'heure où son mari se consacrait au jeu.

Mais, pourquoi avait-elle choisi Sergé, Sergé nul intellectuellement, et qui au point de vue physique, manquait d'allures, manquait de galbe, aurait dit un peintre? Jolie, distinguée, intelligente, remarquablement belle, ne lui aurait-il pas été facile de mieux placer ses affections? Sans doute, mais Sergé était

l'ami du mari, le seul intime, de la maison. Elle ne voyait que lui, et à force de le voir, elle s'était laissée prendre aux apparences, car à première vue, Sergé promettait. Tenait-il?

Pierre Vivien en avait toujours douté, Il en doutait plus encore maintenant.

Au lieu de rejoindre celui qui l'appelait, elle restait à la même place, hésr tante, comme ennuyée. A la voir, on aurait pu la croire désillusionnée déjà.

Cependant, comme il l'appelait encore d'une voix plus suppliante, tout à coup, elle prit son parti, quitta la cheminée et disparut dans les profondeurs de la chambre.

Alors Pierre Vivien qui n'avait plus rien à faire et ne tenait pas à rester, doucement, à tâtons, gagna la porte de son appartement et sortit.

Il marcha longtemps, très longtemps, furieux contre elle, contre lui-même.

Furieux, non pas qu'elle eût détourné Sergé de ses devoirs de ponte ; furieux parce qu'elle appartenait à Sergé au lieu de lui appartenir! Oui, depuis qu'il l'avait retrouvée plus belle encore qu'il ne la soupçonnait, depuis qu'elle lui était apparue, à l'improviste, comme une vision, dans toute sa splendeur, un éclair avait lui, son imagination s'était frappée, et son caprice d'autrefois, trop

brusquement étouffé, mal éteint, accru de jalousie, revenait plus vif, plus intense. Il oubliait comment il avait été appelé à la revoir, quel but il poursuivait lorsqu'il voulait connaître la maîtresse de Sergé. Le joueur s'effaçait et l'homme renaissait plus jeune, plus ardent que Tannée précédente. Rien d'étonnant : les rudes émotions de cette année tourmentée, ses victoires, ses défaites, ses rebondissements et ses rechutes, sa vie désordonnée, fiévreuse, avaient échauffé son sang, irrité ses nerfs, vaincu certaine froideur que son tempérament désavouait , mais que son existence régulière d'autrefois entretenait* C'était une poussée nouvelle de jeunesse et de forces, de jeunesse qui n'avait jamais été follement dépensée, de forces longtemps ménagées.

L'esprit était aussi plus alerte, le cœur plus chaud ; ils se reposaient depuis si longtemps devant les tables de jeu!

Il allait, il allait droit devant lui, la tête bouillante, toute pleine d'Adrienne de Lescare. Il la revoyait telle qu'elle venait de lui apparaître et telle que sa mémoire la lui rappelait, avec toutes ses coquetteries d'autrefois.

Coquette! Pourquoi coquette? Sensuelle plutôt. La coquette obéit à un besoin inné parfois, qu'elle se crée souvent, d'être remarquée, de plaire à tous. Elle ne désire pas ; elle veut qu'on la désire. Elle médite froidement ses effets ; elle est maîtresse d'elle-même, et dépasse rarement certaines limites. La sensuelle, au contraire, est sous l'entière dépendance de ses instincts, de son tempérament. Elle ne calcule rien,

elle ne sait pas où elle va, et elle va tête baissée. Quand elle regarde un homme droit dans les yeux, quand elle presse sa main, quand elle l'imprègne de ses voluptés, ce n'est point pour le griser d'elle, c'est pour se griser de lui.

La coquette, repue d'amour, continuera ses coquetteries. La sensuelle apaisée ne sera plus coquette. La première est coupable, la seconde ne saurait l'être. Ce n'est pas sa faute, si elle a trop de forces à dépenser, trop d'ardeurs en réserve, si prête à tout donner on ne lui demande rien, si elle est mal mariée. Mal mariée ! Elle l'est presque toujours. Dès le début, si elle est tombée sur un glaçon, quelques années plus tard si elle a rencontré un tison, parce qu'elle arrivera toujours à

réteindre. Dans les deux cas, que fera une femme jeune, entourée de toutes les excitations de la vie mondaine"?

Absolument honnête, elle souffrira, jusqu'à l'âge où toutes les flammes s'éteignent, même les plus vives, jusqu'à l'heure du couvre-feu. Si elle n'a qu'une honnêteté relative, une honnêteté d'éducation, elle vivra de coquetteries instinctives, inconscientes; elle essayera de tromper sa faim, jusqu'au moment où ces hors-d'œuvre de l'amour, depuis le regard jusqu'au baiser, l'au ront mise en trop grand appétit.

Tout en marchant, Pierre Vivien raisonnait ainsi. Ses souvenirs l'avaient attendri. Sa colère était tombée. Il se sentait maintenant plein d'indulgence, et ne voulait voir dans Mme de Lescare, un peu coquette, un peu légère autre-

fois avec lui, qu'une incomprise d'amour sensuel, peut-être d'amour vrai, qui avait fini par tomber dans les bras de Sergé, avec l'espoir qu'il la pourrait comprendre.

Mais ce Sergé était-il l'homme qui lui convenait? Non. Elle devait avoir été trompée dans son amant comme autrefois dans son mari. S'il en était autrement, se serait-elle montrée, au début d'une liaison, calme, indifférente, presque endormie ? A son attitude, il avait deviné son désenchantement, de même qu'il s'était dit en la voyant demi-nue, superbe dans sa force, faite de muscles et de nerfs : ce Cette femme que j'ai crue légère, obéissait seulement au désir invincible qui la poussait vers moi. J'ai été un sot de dédaigner une telle maîtresse... Mais, est-il trop tard pour re-

tourner à elle, pour la reprendre à l'autre; pour la posséder seul ? »

Il marcha quelque temps encore , réfléchissant, cherchant, puis tout à coup il s'arrêta. Un sourire éclairait son visage. Il avait peut-être trouvé.

Dès le lendemain, à trois heures de l'après-midi, Pierre Vivien se présentait chez Mme de Lescare, et demandait à la voir.

— Madame est sortie, répondit le domestique qui lui avait ouvert.

— Remettez-lui ma carte, et dites-lui que je regrette bien vivement de ne Tavoir pas trouvée.

Puis, il descendit l'escalier, à petits pas, s'arrêtant à toutes les marches.

Comme il faisait une station sur le

palier de l'entresol, une porte s'ouvrit au second étage, et il entendit une voix qui criait :

— Monsieur ! Monsieur !

Il remonta quelque marches et rencontra bientôt le domestique qui venait de réconduire, et qui maintenant courait après lui, en disant :

— Je m'étais trompé. Je croyais madame sortie. Elle est chez elle et recevra monsieur, si monsieur veut bien remonter.

— Je vous suis, répondit le baron qui n'était descendu si doucement que dans l'espérance d'être rappelé.

On le fit entrer dans un petit salon où Mme de Lescare vint bientôt le rejoindre.

— Gomment, c'est vous! Je ne voulais pas en croire mes yeux lorqu'on

m'a remis votre carte, et pour bien m'assurer de votre... identité; j'ai fait ouvrir ma porte que j'avais défendue...

Alors, c'est bien vous?

— C'est bien moi. Je l'espère du moins.

— Qu'est-ce qui vous prend de me revenir au bout d'une année? Vous êtes malade?

— ■ Peut-être.

— Où souffrez-vous?

— Au cœur.

— Vous!

— Pourquoi pas, moi?

— Parce que vous aimez trop le baccarat pour souffrir du cœur. Mon mari m'a depuis longtemps appris à connaître les joueurs. Ils n'aiment rien...

que les cartes.

— Je le confesse. J'avoue' mes fau-

iM LA TÊTE DU PONTE

tes. Mais je n'aime plus les cartes et je ne suis plus joueur.

— Depuis quand? Depuis ce matin?

— Depuis le jour où je vous ai revue.

— Vous m'avez revue? Où ?

— ■ Vendredi dernier à l'Opéra.

— J'y étais en effet. Mais vous, je doute fort que vous y fussiez.

— Cependant, je n'ai pas cessé de vous regarder. Jamais je ne vous ai trouvée si belle, si charmante.

— Tiens, tiens! Alors, vous êtes venu pour me faire la cour.

— Seulement pour cela.

— Désolée. Mais trop tard. . , Autrefois , je vous aurais peut-être écouté. . . Mon Dieu, si mes souvenirs sont fidèles, je vous ai même écoutée, je crois, et je ne le regrette pas. J'avais besoin

de me distraire alors. Mais, aujourd'hui...

— Vous avez d'autres distractions.

— - Non. J'ai appris à m'en passer.

— A votre âge ! . . Vous ne pourrez pas... Un jour viendra...

— C'est possible. Mais ce n'est pas sur vous que je compterai pour me...

désennuyer. Vos visites sont trop rares, vos absences s'éternisent. Vous dites : «A demain. » Demain, c'est l'année suivante. Pour vous, les journées ont douze mois... Enfin, cher monsieur, vous avez le... caprice trop intermittent.

— Vous appelez cela le caprice?

Dites l'amour, et il n'est pas intermittent, il est durable... Seulement, j'ai eu peur et je me suis éloigné.

— Que me contez-vous là ?

— Ce n'est pas un conte... Jamais une femme ne m'a si vivement impressionné que vous. . . Je me suis dit que vous prendriez dans ma vie une trop grande place, que je souffrirais par vous... et, lâchement; je me suis sauvé.

— Au cercle dans la salle de jeu.

— Sans doute... Ne fallait-il pas vous oublier?

— Eh bien, j'ai été oubliée?

— Non. Votre souvenir est devenu moins vif; il ne s'est jamais éteint.

et, je vous le répète, quand je vous ai revue, toutes mes résolutions m'ont abandonné et me voici.

— Vous n'avez plus peur.

— Toujours, seulement j'ai pris mon parti de souffrir.

Il exagérait pour les besoins de la cause, mais il ne mentait qu'à demi.

C'était bien la crainte qui l'avait autrefois éloigné d'elle, la crainte qu'elle ne l'absorbât trop et ne fît tort au jeu, devenu sa passion dominante. Mais il ne mentait plus lorsqu'il affirmait l'avoir revue et s'être pris de nouveau, sinon de cœur, du moins par tous les sens. Il négligeait seulement de dire où il l'avait revue, dans quelle situation, dans quel état, détails qui auraient rendu plus vraisemblables sa nouvelle éclosion d'amour, son coup de folie.

A-t-on besoin du reste d'être vraisemblable, de donner de bonnes raisons à une femme pour lui persuader qu'elle plaît? Ne trouve-t-elle pas, dans sa bonne opinion d'elle-même, dans ses succès, dans ses souvenirs, de meilleures raisons qu'on ne saurait lui en donner? Elle se dit tout haut : ce II me

flatte, il essaye de me tromper, il ment. » Mais une secrète voix murmure en même temps : « Pourquoi ne diraitil pas la vérité? D'autres m'ont aimée, bien aimée. . . Est-ce que je ne mérite pas qu'on m'aime? » Elle se laisse encore plus facilement convaincre lorsqu'elle est éprise de son côté. Pourquoi n'inspirerait-elle pas ce qu'elle ressent? Mme de Lescare se souvenait que, l'année précédente, Pierre Vivien lui avait plu, très vite, trop vite, qu'elle l'avait un peu oublié avec le temps, mais que tout à l'heure, en lisant son nom sur sa carte, malgré Sergé, malgré la rue de l'Arcade, malgré le rendez-vous de la veille et celui auquel elle allait se rendre bientôt, elle s'était senti tout émue.

Elle le regardait et le trouvait plus séduisant peut-être qu'autrefois, avec le

teint plus pâle, le visage amaigri, plus d'expression dans le regard, la parole plus chaude, plus vibrante. Il paraissait sincère, convaincu, et il l'était.

Après avoir admiré la veille la femme physique, pour ainsi dire, plastique, s'être enflammé à sa vue, il se laissait séduire maintenant par la charmeuse aux manières exquises, à l'esprit vif, fin, délié, à la voix persuasive, cette coquette de nature comme il l'avait jugée, cette sensuelle qui peu à peu, troublée par son retour, toute remuée depuis qu'il était là, se rapprochait de lui à son insu, sans le vouloir, le frôlait comme autrefois de la main, du genou, de l'épaule, le caressait de son regard, de son sourire humides, l'enivrait de tous les parfums qui se dégageaient d'elle.

Tout à coup, songeant à Sergé, à Sergé qui lui rappelait qu'elle n'était plus libre de tant s'émouvoir au souvenir du passé, elle s'éloigna de Pierre- Vivien et essaya de changer de conversation.

• — Que faites-vous, demanda-t-elle, en dehors de votre cercle? Allez-vous au théâtre, dans le monde ?

— Très peu... Et vous?

— Moi, pas du tout. Je reste chez

moi, cet hiver. J'ai la vie la plus tranquille du monde.

— Vous sortez du moins dans la journée, vous vous promenez, vous faites des visites.

— Pas davantage. Quelquefois, lorsque le temps est beau, une promenade dans la journée. Il faut bien prendre l'air. Mais je suis rentrée vers cinq heures.

— Alors, on vous trouve de cinq à sept?

— Toujours, répondit-elle sans rougir.

Il reprit, en vue de ses projets :

— Voyez-vous encore les personnes que j'ai autrefois rencontrées chez vous?

— Qui avez-vous rencontré? Je ne me rappelle plus . Il y a si longtemps !

— Ces deux vieilles dames, par

exemple qui sont tombées chez vous, si mal à propos, pendant ma dernière visite. . . Les ai-je assez maudites !

— Les dames Lefort, sans doute, fîtelle. Je les vois toujours.

— Et ce colonel d'artillerie en retraite qui avait enfourché son dada favori, le Tonkin, et ne voulait plus en descendre?

— Quoi! fit-elle, en riant cette fois de toutes ses dents, des dents admirables, vous vous souvenez de tous ces détails?

— Parbleu ! Sans le Tonkin , . .

Elle s'empressa de l'interrompre :

— Le colonel va très bien. . . Je vous remercie pour lui.

— Et le beau Sergé ? demanda-t-il; de sa voix la plus naturelle.

— Pourquoi le beau?.*. Est-ce qu'il est beau?

— Il ne Test pas pour moi, mais on le désigne toujours ainsi, et j'ai l'habitude de donner aux gens leurs titres et qualités... Vous le voyez souvent?

— Mon mari le voit. .. Ils sont fort liés.

— Gela m'étonne. Quel plaisir votre mari, un intelligent, peut-il trouver dans la société de Sergé qui est d'une nullité désespérante?

Sans s'émouvoir, elle laissa tomber ces mots :

— Vous le trouvez si nul que cela?

— Et vous?

— Moi, je n'ai pas remarqué. Que m'importe! Cela regarde mon mari qui vit dans son intimité.

— Cependant, si j'ai bonne mémoire, autrefois il vous faisait la cour.

— Lui ! Que dites-vous là? Jamais, Il savait qu'il perdrait son temps.

— Je le pense bien. . . Ce n'est pas l'homme qui vous plairait. Vous êtes d'une nature trop fine, trop distinguée, pour vous laisser éblouir par ses charmes,

— Est-ce qu'il en a?

— Il passe pour en avoir auprès de certaines femmes au goût vulgaire. Ses gros yeux à fleur de tête, ses bonnes grosses joues, son gros corps, les impressionnent. Elles se disent : Quel bel homme, quelle puissante nature, quelle force !

— Eh bien, se trompent-elles

— Oui. Il n'est pas fort. Il est tout simplement gras. Il n'est même pas gras, il est bouffi.

— Vous l'arrangez bien.

— Je fais son portrait. Je ne dis pas de mal de lui.

— Au contraire. Ah, vous excellez à démolir les gens, vous. Un coup, daux coups, trois coups de pioche... et il ne reste plus rien.

— Bah! Il restera toujours quelque chose de Sergé. Il est solide. Regardez les assises sur lesquelles il repose :

ses pieds, ses jambes.

Il fut interrompu par M. de Lescare qui entrait au salon. Mais Pierre Vivien avait terminé son œuvre de démolition et espérait bien qu'elle porterait ses fruits. Dévoilez devant une femme vraiment éprise les défauts, les vices de l'homme aimé, elle refusera de vous croire, ou bien elle aimera davantage à cause des vices, pour les vices, que vous aurez révélés. Faites-lui, au cou-

traire, toucher du doigt certains ridicules physiques, certaines laideurs que, dans son affolement, elle ne voyait pas, ou qu'elle prenait pour des beautés... le Dieu ne tardera pas à s'écrouler. Si vous voulez perdre un rival, n'essayez jamais de le corrompre, corrompu il n'en serait souvent que plus apprécié.

Ne lui coupez ni le bras, ni la jambe, vous le rendriez intéressant. Les femmes aiment les belles blessures. Mais coupez-lui le nez; il deviendra grotesque et sera perdu.

M. de Lescare ne s'attendait pas à trouver Pierre Vivien au salon. 11 sortait et venait dire adieu à sa femme. Il voulut rester par politesse. Le baron ne le souffrit pas.

— J'allais partir, dit-il, et je descends avec vous.

Comme il prenait congé de Mme do Lescare :

— Quand vous reverrai-je? demanda-t-elle. Dans un an, sans doute ?

— Non, beaucoup plus tôt. . .De cinq à sept, n'est-ce pas?

— ■ De cinq à sept, soit ! Quel jour?

— Un jour de cette semaine.

— Je parie que non.

— Je parie que si.

— Quoi?

— Une indiscrétion.

— Soit! dit-elle. Je ne cours aucun risque. Je suis sûr de gagner.

— Vous perdrez plus vite que vous ne pensez, et plus vite même que je ne l'ai dit.

Il rejoignit M. de Lescare, descendit avec lui, et dans la rue prenant son bras :

— Ma visite était pour vous. J'allais vous demander lorsque vous êtes entré chez votre femme. J'ai à vous parler très sérieusement.

— Alors, voulez-vous que nous remontions?

— ■ Non. Nous causerons aussi bien en nous promenant.

— De quoi s'agit-il donc ?

Tout en marchant aux côtés de son compagnon, le baron lui disait :

— Il y a environ un an, que nous sortions de chez vous, tous les deux, comme aujourd'hui... Je vous donnais le bras et nous marchions dans la direction du boulevard... Chemin faisant, vous m'avez proposé de me conduire dans un cercle où Ton jouait gros jeu et où vous aviez une revanche à prendre... Vous disiez que je serais votre mascotte.

— Je ne me trompais pas. Je me souviens d'avoir beaucoup gagné ce soir-là... Vous aussi.

— Oui, mais j'ai beaucoup perdu depuis... Je me suis ruiné.

— Je croyais que vous aviez regagné ces temps derniers.

— J'ai un peu regagné en effet... Un de nos collègues m'a rendu le service que j'avais été assez heureux de vous rendre autrefois.

— Le service de vous porter bonheur... Bravo... Eh bien, le charme n'opère-t-il plus?

— Toujours.

— Alors, vous ne tarderez pas à refaire entièrement votre fortune.

— J'avais lieu de l'espérer, mais...

— Quoi donc?

— Mon porte-bonheur ne vient plus au cercle.

— Il en préfère un autre ? Suivez-le.

Transplantez-vous. On vous recevra partout les bras ouverts.

— Hélas ! Il ne va plus dans aucun cercle.

— Pourquoi?

— Par lassitude sans doute.

— Et je connais ce collègue bienfaisant mais capricieux?

— Beaucoup, c'est un de vos amis.

— Un de mes amis... Qui donc?

— Me donnez-vous votre parole de ne jamais lui dire quel parti j'ai tiré de lui

— Je vous donne ma parole, si cela vous oblige.

— Eh bien, c'est Sergé.

— Sergé ! Allons donc ! Sergé vous fait gagner ?

— Toujours, depuis trois mois.

— Je ne lui savais pas tant de chance, et vous m'étonnez vraiment...

Jamais je n'ai remarqué...

— Vous ne faites pas attention à lui, . . Il joue trop petit jeu.

— Et vous qui ponlez ferme, vous ramassez de grosses sommes,

— Je l'avoue.

— Savez-vous que vous êtes un fier égoïste.

— Pourquoi ?

— On gagne en jouant sur Sergé et vous ne m'en avez rien dit.

— Je vous le dis aujourd'hui après l'avoir longtemps éprouvé, lorsque je suis sûr de lui.

— Et lorsqu'il ne vient plus au cercle. Vous êtes gentil, vous !.. . Je m'explique maintenant pourquoi vous m'avez envoyé prendre de ses nouvelles,

pourquoi vous vous intéressiez tant à lui.

— Il m'intéresse toujours .

— Je crois bien, un porte-bonheur éprouvé, garanti... Mais je suis vraiment inquiet pour vous. . . Il avait l'air bien décidé à ne plus retourner au cercle.

— Il dépend de vous de le faire changer de résolution... Et c'est là le service que j'étais venu vous demander.

— Ah! c'était le service... Pourraije vous le rendre? Quel motif lui donner pour l'entraîner là-bas.

— Le meilleur de tous ■ que cela vous oblige. . . Il n'a rien à vous refuser. Vous êtes son ami, tandis que moi., .

— Cependant, s'il persiste dans sa résolution.

— Vous emploierez les grands moyens.

Vous lui direz : « Je m'attache à vous. Je ne vous quitte plus d'une seconde .

Tous les jours, de cinq à sept, j'emboite votre pas, et si vous ne voulez pas m'être agréable, je goûterai du moins le plaisir de la vengeance. Vous ne pourrez plus vous rendre. . . chez elle. »

— Chez elle ! En effet. C'est pour une femme qu'il doit négliger le baccarat.

Je vous l'ai dit, l'autre jour. Je m'en étais tout de suite douté... Ce Sergé!

continua M. de Lescare en riant, il a tous les bonheurs. 11 gagne, il aime...

— Et il est aimé, continua Pierre Vivien, qui crut devoir rire avec le mari.

Celui-ci reprenait :

— S'il s'agit pourtant d'une liaison sérieuse, de quelque femme du monde,

une vraie. . . je craindrais d'être indiscret.

— N'avez-vous pas le droit de l'être un peu lorsqu'il s'agit de ma fortune et de la vôtre?

— De la mienne ?

-s- Sans doute. Profitez des confidences que je vous ai faites. Jouez sur lui... comme moi. . . et vous gagnerez... Est-ce que vous n'y avez pas songé, déjà, depuis que je vous parle ?

— Si, je l'avoue. L'idée m'en est venue tout à l'heure. . . Je suis justement depuis quelque jours en pleine déveine.

— Il ne tient qu'à vous qu'elle cesse dans une heure.

— Quoi ! Aujourd'hui même . . .

— Certainement... N'êtes-vous pas pressé de faire votre expérience, de savoir à quoi vous en tenir ?

— En effet, je. ..

— Alors dépêchez-vous si vous voulez le trouver encore chez lui. . . Il n'aurait qu'à sortir, tout serait manqué.

— Vous m'accompagnez?

— Jusqu'à sa porte. Je vous rejoindrai ensuite tous les deux au cercle...

Mais ne m'attendez pas pour jouer.

Sergé suffit. Je vous le répète, vousêtes certain de gagner avec lui.

Il ne se borna pas à l'accompagner.

Il fit le guet devant la porte. D'après ses calculs. Sergé ne pouvait hésiter à suivre M. de Lescare. Étonné qu'on vînt le chercher précisément à l'heure de son rendez-vous, il devait craindre que le mari n'eût des soupçons, et pour les éloigner, il accéderait à ses désirs. Il était évident aussi qu'il se dirait : a A quoi bon résister s'il est décidé à ne pas me quitter? Je serai bien obligé de renoncer à mon rendez-vous . Je n&

puis pas le conduire rue de l'Arcade et le présenter à sa femme. » Le baron ne doutait donc pas du succès; mais pour la réussite complète de rentreprise, et d'un autre projet qui lui tenait au cœur, il voulait une certitude matérielle.

Il l'obtint : à quatre heures et demie, M . de Lescare et Sergé sortirent bras dessus, bras dessous, et prirent la direction du boulevard. Quelques minutes après, Pierre Vivien qui les avait suivis à distance, les vit entrer au cercle.

Alors, il s'élança dans une voiture, et se fit conduire rue de l'Arcade.

A peine entré dans l'appartement loué depuis deux jours et après s'être assuré que la chambre voisine était inoccupée, qu'il lui restait quelques minutes avant l'arrivée de Mme de Lescare, il courut prendre dans le coin où il l'avait cachée, la clef de la porte de communication, la mit à la serrure et tourna deux fois.

Cette porte qui réunissait d'ordinaire deux pièces dépendant du même ap-

partement, n'avait pas de verrou, était fermée seulement à double tour et s'ouvrit sans résistance.

Fixé sur ce point, Pierre Vivien s'empressa de refermer, en ne donnant cette fois qu'un tour, puis il attendit, très ému, mais en même temps très résolu à poursuivre ses projets.

A cinq heures dix minutes, comme la veille, une voiture s'arrêta devant la maison meublée, un pas léger se fit entendre dans l'escalier, et bientôt à côté, dans la chambre voisine.

Adrienne de Lescare était exacte au rendez-vous malgré la visite de Pierre Vivien, et l'émotion qu'elle paraissait avoir ressentie. Le baron était trop intelligent, trop fin pour s'étonner. Il avait, au contraire, prévu l'exactitude de Mme de Lescare. Suivant toutes proba-

bilités, elle voudrait effacer avec Sergé, auprès de lui, les souvenirs qui l'avaient troublée dans la journée. Elle essayerait de calmer son imagination, ses nerfs surexcités, de trouver peut-être l'apaisement de l'esprit dans la fatigue du corps. Elle tenterait de se protéger contre elle-même, contre les défaillances qu'elle redoutait, en se persuadant qu'elle n'aimait que Sergé, qu'elle ne pouvait aimer que lui. Peut-être aussi. . . car une tête échauffée contient plus d'une idée. .. était-elle pressée de l'étudier, de le regarder de près pour savoir s'il avait vraiment tous les défauts, toutes les imperfections énumérés par le baron, si on pouvait l'aimer, sans déchoir et sans rougir.

Pierre Vivien entendait dans la chambre voisine des bruits de pas, des grin-

céments de meubles dérangés, des bruissements de robe.

Que faisait Adrienne de Lescare? Il ne pouvait le savoir : la clef maintenant à la serrure l'empêchait de regarder.

Elle était mécontente, sans doute, d'être arrivée la première, et pour s'occuper, pour tromper son attente, elle marchait, elle s'en prenait aux meubles, aux fauteuils, aux chaises, et les déplaçait.

Tout à coup, il eut une autre idée provoquée du reste par ses réflexions précédentes . « Résolue comme elle doit l'être, se dit-il, à se réfugier dans son amour pour Sergé, à lui appartenir tout entière, afin de sauvegarder l'avenir, à l'aimer quand même pour n'en pas aimer d'autres, certaine qu'il va venir, désireuse de lui apprendre qu'elle ne fera plus de réserves, qu'elle se don-

liera franchement, sans lutte, sans résistance, elle le dispense peut-être en ce moment des préliminaires habituels, et se déshabille pour ne plus hésiter, plus tard, à se déshabiller. Elle brûle, en un mot, ses vaisseaux.

Cette idée, décida Pierre Vivien à patienter encore quelques secondes.

Puis, au moment précis qu'il s'était fixé comme dernier délai, sans hésiter cette fois, il posa la main sur la clef, tourna et ouvrit.

Au bruit, Adrienne de Lescare debout devant la cheminée, tournant le dos à la porte d'entrée, crut que Sergé entrait. Mais, presque aussitôt, elle s'aperçut de son erreur, poussa un cri, et vivement couvrit de ses deux mains sa poitrine nue.

Elle n'avait pas encore reconnu le baron, et c'était sa pudeur qui s'alarmait d'abord. En effet, elle venait de quitter ses vêtements. Comme la veille, elle n'avait plus sur elle que sa chemise

de batiste. Elle donnait ainsi raison à Pierre Vivien ; il ne s'était trompé dans aucun de ses calculs.

Mais elle le reconnut, et la honte, la crainte l'emportant sur tout autre sentiment, ses mains quittèrent tout à coup sa poitrine pour remonter vers le visage. Elle espérait que le baron, dans la demi-obscurité de la chambre, n'avait pu la reconnaître, et maintenant .elle ne songeait /plus qu'à lui cacher ses traits.

Lui, sans parler, très calme en apparence, s'avançait doucement.

Elle n'osait pas lui ordonner de sortir, le supplier de se retirer ; il aurait reconnu sa voix. Elle ne pouvait pas fuir . Fuir de quel côté,? Du côté de l'alcôve? Ce n'était pas un refuge. Du reste, aurait-elle pu marcher? Ses

jambes tremblaient, tout son corps tremblait. Elle ne pouvait davantage appeler au secours, tant l'émotion lui serrait la gorge. Il lui vint à l'idée de sonner. Elle n'osa pas : il lui aurait fallu pour cela déranger ses mains, découvrir son visage. Puis, est-ce qu'une femme dans sa situation fait du bruit, appelle des témoins, rend sa honte publique ?

Elle restait immobile, le dos courbé, la tête penchée, les mains appliquées sur les yeux, les joues, la bouche, charmante dans cette attitude, dans son effarouchement, dans sa terreur.

Par pitié, par habileté peut-être, tout à coup, au lieu de continuer à marcher droit devant lui, il se dirigea vers un canapé où elle avait déposé ses vêtements, chercha, trouva, la rejoignit et

l'enveloppa dans son manteau de fourrures.

Alors, derrière elle, tout près d'elle, lui effleurant le dos de sa poilrine, lui parlant dans le cou, dans les cheveux, il lui dit d'une voix douce, lente, caressante :

— Écartez vos mains, relevez la tête... Je vous connais. . . Vous êtes la charmante femme à qui j'ai fait visite, dans son salon, il n'y a pas deux heures. . . Vous êtes la délicieuse créature que j'aime depuis un an et que j'aime encore aujourd'hui malgré tout...

malgré Sergé. Oui, malgré Sergé...

Ce nom vous apprend que vous n'avez plus rien à me cacher.

Brusquement, elle s'éloigna, découvrit son visage, se pelotonna dans sa fourrure, puis se retournant vers lui

sans le regarder encore, oppressée, brève :

— Vous avez prononcé un nom, vous venez de parler d'une personne. . . Si elle entrait, si elle venait.

— Elle ne peut pas venir, ne craignez rien... Mes dispositions sont prises.

— Quelles dispositions? demandat-elle étonnée.

Il hésita, puis en souriant :

— Je l'ai mis sous la garde de votre mari qui me répond de lui. .

— Mon mari !

Dans une autre circonstance peutêtre, elle aurait souri comme le baron, mais elle n'avait pas en ce moment le cœur au sourire . Elle .se remettait, cependant, peu à peu, depuis qu'elle était enveloppée de la tête aux pieds dans sa

chauds fourrure et que Pierre Vivien se tenait devant elle, respectueux.

— Comment êtes-vous ici? osa-t-elle enfin demander.

— Vous voulez la vérité, la vraie?

— Sans doute.

— Eh bien, la voici... Je ne saurais pas du reste vous mentir... J'avais un intérêt à savoir pourquoi Sergé ne venait plus au cercle de cinq à sept heures... Je l'ai suivi... Il est entré dans cette maison meublée... Quelque temps après, vous y entriez à votre tour. Le hasard me livrait votre secret... J'aurais dû cesser de vous aimer. Au contraire, je vous aimai davantage. La jalousie s'en mêlait... Une idée me vint. Je louai l'appartement Toisin de cette chambre, et après avoir éloigné Sergé/ je suis entré ici à sa

place, . . Oh ! ne me reprochez pas cette action. Je m'en accuse... Mais je n'ai rien raisonné. Je ne voyais, je ne voulais, je ne veux qu'une chose : vous reprendre à lui, vous arracher de lui, parce que je vous aime, et que vous ne pouvez pas l'aimer !

— Je l'aime, fit-elle d'une voix sourde en courbant la tête, puisque je suis ici.

— Non, fît-il. Vous y êtes venue une première fois, dans une heure d'égarement. Vous y revenez pour vous excuser vis-à-vis de vous-même, en vous persuadant que vous l'aimez. . . Mais vous n'y parvenez pas.

— Que vous importe?.. Vous ne m'aimez pas, vous.

— Je t'adore.

— Vous mentez... En tout cas, je ne vous aime pas, moi.

— Tu mens... Vous m'avez aimé...

Vous m'aimez encore.

— Eh bien, après?

— Après ! Ce n'est plus à Sergé que vous appartiendrez. C'est à moi !

Et, renonçant à discuter plus longtemps, tout à coup, avant qu'elle eût pu fuir, il la rejoignit, lui saisit les mains, lui courba la taille, sans mouvements trop brusques, par secousses lentes, puis la tenant dans ses bras à demi renversée, il approcha son visage et colla ses lèvres sur les siennes.

Elle résistait. Elle se défendait. Elle fermait sa bouche, elle serrait ses dents. Il n'essaya pas de les entr'ouvrir. Il se contenta du baiser donné, et renonça pour l'instant au baiser rendu. Mais il la caressait de la voix comme il la caressait des lèvres.

— Sois à moi, je t'en conjure, murmurait-il à son oreille. Il y a si longtemps que tu t'es promise.. . Souvienstoi de Trouville, de cette soirée chez toi et de ma visite le lendemain... Tu m'as rendu fou, calme ma folie... Je t'aimerai comme tu n'as jamais été aimée... Ah ! tu le sais bien, tu le sens bien.

Elle essayait de protester, de se débattre encore. Mais, toujours, sans violences, usant de sa force d'une façon lente, continue, il l'enserrait plus étroitement, il l'enchaînait, il la rivait à lui non plus, comme tout à l'heure avec ses mains, ses bras, mais avec ses genoux, sa poitrine. Puis, il n'interrompait plus ses baisers : il les répandait ardents, pressés, dans les cheveux, sur les yeux, derrière l'oreille, à la naissance du cou.

Dans la lutte, le manteau s'était en-

tr'ouvert, et le corps apparaissait de nouveau, mais animé cette fois, vibrant, tout tressaillant, traversé de frissons, agité de secousses nerveuses. Il avait rougi, pendant sa résistance, au frottement de la fourrure sur la peau, et de même que de la terre qui vient d'être remuée et que le soleil échauffe, s'élèvent d'acres senteurs, il montait d'elle, de sa chair secouée par le désir, des parfums troublants. Ils venaient jusqu'à lui, et alors affolé, brûlé lui-même par ce corps brûlant, il déplaçait ses lèvres et descendait son baiser du cou à l'épaule, de l'épaule à la poitrine, une poitrine merveilleuse, fine de contours, puissante et ferme qu'il sentait tressaillir, se gonfler, vivre sous ses caresses.

Maintenant, les yeux d'Adrienne à moitié fermés, son regard noyé, perdu

dans le vague, ses narines enflées, sa bouche entrouverte, humide, tout son corps qui se pliait plus souple, comme abandonné, disaient qu'elle avait renoncé à la lutte, qu'elle s'avouait vaincue.

Il le comprit. Et, alors, la soutenant de son bras gauche qui enlaçait la taille, lui couchant la tête sur son épaule, sans interrompre ses baisers, mais remplaçant tous ceux qu'il avait répandus, semés jusque-là, par un seul et long baiser sur la bouche, ouverte maintenant, il l'entraîna pas à pas, vers la porte par laquelle il était entré. Il voulait qu'elle fut chez lui, dans son appartement et non plus dans la chambre de Sergé.

C'était une délicatesse dont elle devait se rendre compte malgré le trouble de son esprit, le désordre de ses sens.

Lorsqu'elle l'eut quitté vers sept heures, Pierre Vivien, curieux de savoir ce qu'étaient devenus M. de Lescare et Sergé, se dirigea vers son cercle. Mais, en route, il se disait : « Il est sept heures passées, je ne les trouverai plus. »

Il se trompait : dans le vestibule, il aperçut ses deux collègues prêts à mettre leurs pardessus. Ils avaient tous les deux l'air abattu, funèbre. Pourquoi?

Le baron fut bientôt fixé.

M. de Lescare venait de l'apercevoir, et s'avançant vers lui :

— - Je vous fais mes compliments, mon cher, dit-il d'un ton sec. Vous avez vraiment des idées charmantes, et vous donnez à vos amis de merveilleux conseils.

— Gomment! Mes conseils étaient mauvais !... Vous avez donc perdu?

— Si j'ai perdu !

— Alors vous n'avez pas joué sur Sergé ?

— Au contraire, tout le temps... Rien que sur lui.

— Eh bien?

— Eh bien, il n'a pas gagné une seule fois. . . Vous entendez, pas une seule fois.

— Que me dites-vous là?

— Toutes ses mains ont été déplorables... Il ce claquait» du premier

coup... Alors, il a joué sur les mains des autres, il a changé de tableau, rien ne lui a réussi... Pour son compte, il perd cinquante louis.

— Sergé ! Cinquante louis !

— Demandez-le lui, il vous le dira.

— Je m'en rapporte à vous. . . J'aime mieux ne rien lui demander.

— Et moi, continua M. de Lescare, qui me fiais à vous, moi qui me disais : <( Il finira bien par gagner », je doublais mon enjeu, je martingalais... Aussi j'y suis de trente mille francs.

— Trente mille francs ! Lorsque je croyais vous rendre service... Je vous jure, mon cher, que j'ai toujours gagné sur Sergé.

— C'est qu'alors, vous avez une veine de. . . Je ne veux pas dire le mot. Vous le connaissez»

Il le connaissait parfaitement. Il l'eût trouvé même, en ce moment, original dans la bouche du mari de Mmc de Lescare. C'était un mot de situation. Mais, il répondit simplement :

— Je suis navré. Je ne comprends rien à ce qui vous est arrivé .

Il commençait à comprendre cependant : Sergé désolé d'avoir manqué son rendez-vous, tourmenté de l'idée que Mme de Lescare l'attendait, s'impatientait, lui en voudrait, se brouillerait avec lui peut-être, Sergé avait perdu le calme superbe qui faisait sa force, et remplacé son jeu méthodique, prudent, serré, par un jeu de fantaisie, un jeu de nerfs et de rage. Malheureux au jeu, heureux en amour, est un dicton des plus faux.

Souvent, celui qui souffre du cœur ou de la tête perd aussi son argent parce qu'il

manque du sang-froid nécessaire pour le bien défendre. Il a encore une autre raison pour le perdre. D'ordinaire, dans la vie, tout procède par séries : tous les bonheurs viennent à la fois ; les ennuis, les petites misères, les malheurs vous frappent coup sur coup.

— Adieu, fit M. de Lescare en s'éloignant. Je suis en retard d'une demiheure pour le diner. Non seulement je perds une somme ridicule, mais ma femme va me faire une scène... Je la vois d'ici... Vous devriez au moins venir dîner avec moi... Devant vous, elle se contiendra... Elle ne vous connaît pas assez pour s'épancher.

— En effet... Mais, je ne puis pas.

Sérieusement, je ne puis pas.

— Je sais pourquoi... On vous a dit que la partie durait encore et vous allez...

— Ma foi non... Votre perte m'a refroidi. Je ne jouerai pas.

— Jusqu'à ce soir.

— Je crois que je ne jouerai plus.

— Vous !

— Moi.

— Allons donc !

— Vous verrez.

— C'est tout vu... Adieu.

Il sortit de très méchante humeur, tandis que Pierre Vivien, le sourire aux lèvres et au cœur, se dirigeait vers la salle à manger du cercle pour dîner à une petite table, seul... avec le> souvenir d'Adrienne de Lescare.

Il avait dit vrai : il ne voulait plus jouer. D'abord, elle venait d'exiger de lui, entre deux baisers, le serment qu'il ne toucherait plus une carte. Puis sa foi, sa croyance en Sergé s'étaient

évanouies. Sergé, amoureux et malheureux désormais en amour... le baron y comptait bien... continuerait à perdre.

Il était usé maintenant, fini. Tout s'use dans la vie, tout se casse, tout se brise, même les têtes de ponte.

Mais, si Pierre Vivien n'avait plus à sa disposition tous les jours, de cinq à sept heures, une bonne tête de ponte, il aurait aux mêmes heures, à sa complète dévotion, une tête de jolie femme, une tête charmante, toute jeune, avec des yeux ensorcelants, et une bouche dont les baisers étaient si bons qu'il les savourait encore, même lorsqu'elle ne les donnait plus.

Deux ans se sont écoulés depuis cette aventure qui nous a été mystérieusement racontée, et que nous avons indiscrètement écrite.

Sergé, brusquement abandonné par Mmede Lescare, a gémi une semaine.., ce cœur placide ne pouvait gémir bien longtemps. Puis, consolé, il a repris ses petites habitudes régulières de ponte à perpétuité, son jeu tranquille, prudent, et il s'est remis à gagner.

M. de Lescare, en le voyant faire, a fait comme lui, et s'en trouve bien.

Lorsqu'il rencontre le baron, il lui dit : ce Mon cher, j'avais eu tort de me décourager. On gagne ce qu'on veut sur Sergé. Votre conseil était excellent. Je ne saurais trop vous remercier. »

— Ne me remerciez pas, murmure Pierre Vivien, sans qu'on puisse l'entendre. Je vous devais bien cela.

Il lui doit en effet son bonheur : s'il ne l'avait pas connu, il ne connaîtrait pas Adrienne de Lescare.

Est-il fidèle à son serment de ne plus jouer ? Sauf quelques petites exceptions, il l'a été jusqu'ici. Mais la vie est longue.

Pour l'instant, tout va pour le mieux.

Tout le monde est content : le mari, la femme, l'autre, le ponte... et sa tête.

LE COMTE JACQUES

LE COMTE JACQUES

Les romanciers d'aujourd'hui, la plupart élèves de Balzac, bons et mauvais élèves, ont un goût très vif pour les longues descriptions. C'est un hommage rendu au Maître. Ils se complaisent dans le portrait minutieux de leurs personnages. Ils les peignent sous toutes les formes, tous les aspects, au moral et au physique, en chargeant ou en éteignant les couleurs, suivant leur tempérament ou leur école . Ils révèlent les qualités, les défauts, les beautés, les

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laideurs, sans oublier un trait de caractère, un signe du visage. Ils les habillent de la tête aux pieds et les déshabillent jusqu'à la nudité. Le portrait bien fini, bien léché, ils l'encadrent eux-mêmes, puis ils se tournent vers leur modèle et lui disent : « Maintenant, parle , marche, agis ; mais ne sors jamais du cadre que je t'ai fait, des lignes que j'ai tracées. Que tes paroles, tes actions, ne soient jamais en désaccord avec le cachet que je t'ai imprégné, le caractère que j'ai donné à ta physionomie. Vis comme j'ai indiqué que tu vivrais. »

Alors, où est l'imprévu ? En effet, le portrait était si complet qu'on connaît par cœur l'original. On sait ce qu'il va dire, ce qu'il va faire et comment il finira.

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C'est ainsi qu'on procède d'ordinaire,, que nous avons procédé souvent nousmême, que nous procéderons encore..

Mais nous voulons essayer aujourd'hui de changer nos habitudes et de laisser un plus libre champ à l'imagination du lecteur. Au lieu de lui dire : « Notre héroïne a des cheveux roux et des yeux noirs », nous ne dirons rien, et vous la ferez blonde, brune, ou châtaine suivant votre fantaisie et vos souvenirs les plus chers. Au lieu de l'habiller à notre façon, vous rhabillerez d'après votre inspiration ou celle de votre couturier. Son logis, vous le placerez dans le site que vous préférez, et vous le meublerez d'après vos habitudes de confort et vos goûts artistiques. Nous ne vous dirons pas davantage : « Elle est douce, tendre ou violente. » Nous la ferons parler,

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agir, et elle vous apprendra elle-même à la connaître. Elle sera vôtre, elle sera elle, elle ne sera pas nôtre.

Ce roman sans description, tout en dialogue, risquera fort d'être pris pour une pièce de théâtre. Tant mieux. Il n'en sera que plus vif, plus serré, plus pressé. Vous nous lirez en deux heures au lieu de nous lire en deux jours. Sans longueur, sans fatigue, vous arriverez droit à la situation, au fait. Peut-être que cette forme nouvelle donnée au livre vous plaira pour une fois.

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