‹ La tête du ponteChapitre 2 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

En Bretagne, dans les Côtes -du-Nord, un château de construction moderne appuyé sur les ruines d'un vieux donjon tapissé de lierre. — Autour, sans murs, sans clôtures, un parc, des bois, des prairies. — C'est le domaine de Kernol habité encore aujourd'hui par le comte Jacques de Kernol, sa femme et sa fille. — Par une belle après-midi d'été, deux jeunes gens sont assis côte à côte sur la

LE COMTE JACQUES

terrasse du château : Maurice de Savièse et Marie de Kernol. — Maurice peut avoir trente ans. Sa physionomie est des plus sympathiques, sa distinction extrême. — Marie vient d'atteindre sa vingtième année. Elle passe pour jolie, elle est surtout charmante. — Après avoir écouté un instant Maurice de Savièse, elle lui répond d'une voix un peu troublée :

— En attendant, vous voilà parti encore pour deux années!... Et où vous exile-t-on cette fois?... Là-bas, au bout du monde, à l'extrémité de l'Orient, en Perse. Un pays à moitié sauvage..* Ah ! si vous étiez raisonnable, vous resteriez près de nous, avec nous, dans notre chère Bretagne !

— Et je vivrais, comme votre cousin, M. Théodule Ghandolard, inutile à tout

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et à tous!... Non, non, ma chère Marie, passer son temps sur les hippodromes de province, dans ces sociétés bourgeoisement élégantes de sportmen départementaux, ne serait pas du tout mon affaire... et puis, je ne suis pas riche, moi. Je n'ai pas comme Théodule deux millions en perspective. D'ailleurs, comment supporterais-je l'oisiveté ! Elle pèse à tout le monde. Voyez votre père. Toujours, rêveur, toujours triste.

— Vous en savez la cause.

— Oui, ses souvenirs... Mais le présent devrait lui faire oublier le passé... Je n'ai pas connu sa première femme, la comtesse Claire... A l'époque de sa mort, j'étais encore bien jeune... De cette horrible histoire, il n'est resté dans ma mémoire qu'un grand bruit, des

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visages effarés, et les mots de meurtre et d'assassin, qu'on répétait de toutes parts... La comtesse Claire ne se présente à moi que dans cette mise en scène lugubre ; mais bien des fois, mon père m'a parlé d'elle. C'était un caractère dur et dominateur, une nature antipathique à celle du comte. Lui, bon, simple, les aspirations les plus nobles, les sentiments les plus délicats ; elle au contraire, égoïste, violente...

— Maurice !

— Oh ! Théodule lui-même l'abandonne quoique son héritier... Aujourd'hui, quel contraste ! Une femme aimée, la plus charmante des femmes, votre mère; une fille qui va encore m'imposer silence...

— Ah ! bien certainement.

— Joignez à tous ces biens ceux de

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la santé, de la richesse, de la considération, en un mot tous les bonheurs qui font la vie calme, toutes les joies qui la font charmante... et cependant rien ne peut vaincre sa tristesse.

— C'est vrai.

— • . Savez-vous pourquoi? Il n'est rien et ne veut rien être. Il se sent inutile et il en souffre... Laissez-moi donc prendre mes précautions contre moi-même, et dans ma sphère modeste accomplir ma petite part de travail.

D'ailleurs cette carrière que j'ai embrassée, la diplomatie, je l'aime et elle mérite qu'on l'aime. Elle a sa fierté, elle a ses jours de gloire. Que suis-je ici en France? Un passant quelconque, le premier venu, le collègue obscur de trente-six millions d'êtres qui me coudoient dans la rue, sans me regarder.

Là-bas, en Amérique, en Asie, je ne suis plus un homme, je suis un drapeau. Je ne suis plus un individu, je suis une nation.

— Quel enthousiasme !

— Malheureusement, nousne sommes pas des héros en permanence. Les heures de gloire et de fièvre sont rares; il faut les attendre longtemps, toujours peut-être. Alors on est seul. On ne voit autour de soi que des visages inconnus, indifférents, parfois hostiles. On songe à tous ceux qu'on a laissés si loin, qui pensent à vous, qui vous regrettent... hélas! qui vous oublient sans cloute.

— Vous êtes injuste, Maurice. Mon père est le vôtre; ma mère ne vous aime-fc-elle pas comme son fils ? Vous avez grandi près de nous, et vous avez

LE COMTE JACQUES

été tout de suite mon ami et mon frère. Avec quelle émotion je vous ai suivi dans toutes les aventures de votre carrière lointaine! Vous ai- je oublié un seul jour? Je ne le crois pas. Vous pouvez partir encore... s'il y en a qui oublient, ce n'est pas moi.

— Merci, merci, Marie! C'est vrai, j'étais un ingrat... Tenez... Il y a deux ans, je résidais à Calcutta, et depuis trois mois je n'avais reçu aucune nouvelle de mes amis de France... Une invincible tristesse s'était emparée de moi... Je me trouvais dans une de ces dispositions de l'esprit et de l'âme que les Anglais nomment le spleen et qui les conduisent tout droit au fond de la Tamise. On n'a pas toujours la Tamise sous la main, mais on a des pistolets partout, ce qui revient au même.

LE COMTE JACQUES

— Oh, Maurice!

— Les miens étaient là, à deux pas, dans leur boîte, et déjà, machinalement, j'avais tourné la clef, lorsqu'en levant le couvercle, mes veux tombent sur un bouquet de violettes desséchées qu'un... hasard avait glissé dans la boîte, à mon départ de France. Ce bouquet, Marie, vous me l'aviez donné, un jour de mai, quand nous courions dans la campagne... J'étais sauvé : le talisman avait fait son œuvre, le mauvais rêve avait disparu. Je n'étais plus seul, j'étais avec vous, je revoyais le buisson où vous aviez cueilli ces fleurs, et au-delà le ciel de France et le soleil de mai... Ce bouquet Marie, le voici.

— Mon bouquet !

— Oh, laissez-le moi, ce souvenir des jours qui ne viendront plus! Dans

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deux ans quand je rentrerai en France, qu'y retrouverai-je du passé? Vous êtes riche et moi je suis pauvre... Dans deux ans, vous serez mariée sans doute.

— Mariée pendant votre absence!

— Laissez-moi ce bouquet, laissezmoi ce compagnon de l'exil et de la solitude .

— Vous le laisser! Il faudrait d'abord que ma mère y consentît.

— Votre mère?

— N'est-ce pas juste ?

— Si elle allait refuser?

— Au fait, à quel titre vous donnerais-je mon bouquet? Ah ! si vous étiez mon frère ou mon cousin, ou bien encore...

— Ou bien? Achevez.

— Achevez? vous.

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— Marie !

— Eh bien?

— Votre fiancé?

— Alors, ce serait tout simple.

— De sorte que si j'allais trouver votre mère, si j'allais lui dire...

— Voulez-vous que nous lui parlions ensemble ?

— Marie!... Oh! cher petit bouquet!... Comme j'ai bien fait de Remporter !

— Tiens ! Vous m'aviez dit que c'était le hasard.

— Oui, le hasard... Seulement, je l'avais un peu guidé.

— Je m'en doutais.

Un bruit de pas se fait entendre derrière eux dans le salon qui ouvre sur la terrasse. Marie se retourne et aperçoit son cousin, Théodule Chandolard. Théo-

LE COMTE JACQUES

dule porte un veston court, des bottes à l'écuyère armées d'éperons formidables.

Il tient d'une main une botte de fleurs, de l'autre une grosse cravache. Il marche les genoux en dehors, les pieds très écartés. On dirait qu'il a un cheval dans les jambes.

— Chère cousine, fait Chandolard, en arrondissant le bras, et en présentant ses fleurs, voulez-vous me permettre?

— Oh! cousin Théodule, ce n'est pas un bouquet; c'est un parterre, et je ne puis vraiment...

— Acceptez, acceptez. C'est votre jardin que j'ai mis au pillage.

— Oh, alors!

— Je n'ai eu que la peine de cueillir.

— On n'est pas plus aimable, fait

LE COMTE JACQUES

observer Maurice de Savièse avec un sourire.

— Trop bon, mon cher, trop bon, reprend Théodule, sans s'apercevoir qu'on se moque de lui, et continuant : ah ça, et ce départ?

— Dans un mois.

— Toujours la Perse?

— Toujours.

— Magnifique pays, à ce que Ton raconte... Et vous êtes déjà impatient, je suis sûr, de vous mettre en route, enragé voyageur que vous êtes. C'est si beau les voyages... pour ceux qui les aiment. Quant à moi, je les exècre.

— Vraiment ?

— Que voulez-vous? Ce n'est pas ma faute. Il y a pour moi une question d'organisation physique. La mer, n'en parlons pas... Je suis malade, rien que

LE COMTE JACQUES

d'y penser. Sur terre !... Oh ! sur terre, c'est bien autre chose. D'abord, nous avons le voyage à pied avec trente livres au dos et des courroies qui vous coupent aux entournures... La Suisse.

Oh oui, la Suisse ! On m'y a pris une fois, on ne m'y prendra plus... Monter, descendre, redescendre, remonter et allez donc ! Et la soif! Et les ampoules! Et des lits! Bonté divine! Des cartes en relief à une grande échelle. Merci bien... Nous avons aussi les chemins de fer, on déraille, ou on saute; les voitures, on verse; les chevaux, on tombe.

— Gomment ! vous un écuyer de premier ordre, une sorte d'homme centaure, membre de la société départementale pour l'amélioration de la race chevaline.

LE COMTE JACQUES

— Certainement, sarpejeu, que j'en suis membre ! L'amélioration de la race chevaline! Tel que vous me voyez, je ne fais pas autre chose. J'améliore les chevaux, je les améliore... seulement je ne les monte plus.

— Comment! Et vos éperons, cousin ?

— Pour la forme, cousine. Cela fait bien, au bout d'un talon. Mais plus de cheval depuis que j'ai eu maille à partir avec certaine bête entêtée... C'était au mois de décembre, tenez! Dans le parc du baron d'Elvénec... Elle voulait absolument me faire prendre un bain dans la grande pièce d'eau. Je refusai avec d'autant plus d'énergie que toute la société s'était mise aux fenêtres... Enfin, de guerre lasse...

— Elle a cédé?

LE COMTE JACQUES

— Non, c'est moi. Oh ! pour finir, elle y mettait tant d'insistance ! Vlan ! La tête la première dans le bassin...

au cœur de décembre. Je vous avoue que cela m'a beaucoup refroidi.

— Pauvre cousin!

— Je me borne maintenant à regarder tomber les autres... Je suis comme qui dirait dans l'équitation assise... Je parie régulièrement, je perds de même...

et cela me suffit... Que voulez-vous?

Il faut bien faire une fin, et quand on songe à se marier...

— Ah ! Vous songez à. . .

— ■ Pourquoi pas? Rien ne presse, c'est vrai, car je ne suis pas encore d'un âge... N'est-ce pas, cousine?

— Sans doute !

— Il ne m'appartient pas de faire mon éloge. Cependant, à l'époque où je

LE COMTE JACQUES

montais à cheval, je passais pour avoir une certaine désinvolture... Ma famille est honorablement connue depuis fort longtemps. On trouve des Chandolard dans les plus anciennes assemblées provinciales de la Bretagne... Pour ma fortune, elle est modeste, aujourd'hui, une dizaine de mille livres de rente. Mais, le jour, le jour prochain où mon cousin, où votre père, me remettra la fortune de sa première femme, qui me revient tout entière, puisqu'il n'a pas voulu la garder pour lui, comme il en avait le droit par son contrat de mariage, ce jour-là, je serai un parti de cent mille francs de rente, ce qui me paraît assez coquet...

— Effectivement. Et cette fortune doit bientôt vous appartenir ?

— Elle m'appartiendrait depuis longtemps déjà, n'étaient les scrupules exa-

LE COMTE JACQUES

gérés du comte. Gomment lui prouver que M. Paul de Gontais, parent de la défunte à un degré plus rapproché que moi, est mort, bien mort, et que d'ailleurs, fût-il vivant, il ne viendrait pas se replacer maladroitement sous la griffe de la justice qui t'a condamné par contumace? Le comte veut des preuves ; mais il n'y a pas de preuves, il y a des convictions, des certitudes morales...

Je sais bien qu'entre les mains de votre père, rien ne périclite; n'importe, j'aimerais à palper. Au reste, je vous le répète, cela ne peut plus tarder longtemps. Il faut que je réalise ma dot.

— Est-ce que vous auriez déjà jeté votre dévolu sur la jeune personne?

— Peut-être bien.

— Ah! Et peut-on savoir... s'il n'y a pas d'indiscrétion?

LE COMTE JACQUES

— Il y en a, cousine.

— Laissez donc. Je serai muette.

Voyons, parlez bien vite. Gela m'amuserait tant de savoir.

— Cousine, vous êtes justement la seulepersonneàquijene veux rien dire.

— Moi!... Eh bien soit, monsieur!

Gardez votre secret, je garderai le mien.

— Vous avez un secret?

— Oui, nous avons un secret, n'est-ce pas, Maurice?

— A vous deux !

— A nous deux. Mais vous ne le saurez pas.

— Cousine !

— Oh! Vous aurez beau faire... A mystère, mystère et demi... A bientôt, monsieur le ténébreux, et sans rancune ! Venez-vous, Maurice ? Je vais retrouver ma mère.

(( Un secret à eux deux ! murmure Chandolard, dès qu'il est seul. Saperjeu! qu'est-ce que cela veut dire?

Est-ce que ce petit Maurice de Savièse... Allons donc!... C'est égal, soyons prudent. Il ne s'agit pas de me laisser distancer comme à cette fameuse course de Paimbœuf où je montais en gentleman-rider, casaque cerise et toque bleue. Les autres chevaux finissaient le second tour d'hippodrome que j'étais encore au milieu de mon premier tour.

LE COMTE JACQUES

Attention, Théodule L.. Bah! Qu'ai-je à craindre après tout? Le comte est un homme de sens, et quand je lui aurai fait ma demande appuyée sur deux millions... Mais il tarde bien... Ah! le voici. ))

Le comte de Kernol s'avance lentement, les yeux baissés, le front pensif. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, grand, mince, au sourire doux et triste. Quelques rides sillonnent son front et ses tempes. Ses cheveux, sa moustache grisonnent. Mais, à voir ce qu'il est encore, on devine ce qu'il a été, au temps de sa jeunesse : un cavalier accompli des plus séduisants.

— Bonjour, cher comte.

— Ah! pardon, bonjour.

— Je me suis permis de vous faire, demander un moment d'entretien... Je ne vous dérange pas au moins?

— Nullement. Je causais avec M. de Sorel. Nous reprendrons l'entretien. Il reste avec nous une partie de la journée.

— Tiens ! tiens ! Il paraît que les criminels ne donnent pas en ce moment dans la contrée. Un procureur de la République qui prend un jour de congé.

LE COMTE JACQUES

— Il n'en abuse pas.

— Oh, c'est vrai,.. A cheval sur ses devoirs... Aussi parfait comme magistrat qu'il est correct comme homme du monde... Et, avec cela, pas un grain d'ambition... Il reste à Saint-Brieuc lorsqu'il pourrait être depuis longtemps à Paris.

— Il aime notre Bretagne, il s'y est marié et il a préféré vivre ici, entouré de l'estime générale,..

— Et de l'amour, dit-on, des malfaiteurs... Il a su réaliser ce tour de force incrovable de mettre des formes dans la justice, de la bienveillance dans les interrogatoires.

— Je vous demande pardon, mon cher cousin, mais vous aviez quelque chose à me dire, et si vous vouliez bien.,.

LE COMTE JACQUES

— Parfaitement. Voici : il s'agit pour moi d'une question pécuniaire.

— Ah!

— Depuis que je ne cours plus, je parie, et c'est étonnant comme j'ai eu, cette année, la main malheureuse...

Bref, je dois quelque chose comme mille louis.

— Voulez-vous un bon sur mon banquier ?

— Merci, cousin; mais, s'il vous plaît, réfléchissons un peu. L'année dernière, j'avais besoin de vingt mille francs.

Vous me les avez obligeamment prêtés.

Je vous les dois encore. Cette année, vous m'en offrez autant, et je les prendrais, si je n'avais pas une fortune à moi, sarpejeu !

— Théodule !

— Mille pardons si cette conversa-

LE COMTE JACQUES

tion vous est pénible, mais il faut bien que je vous parle de mes affaires...

Vous avez mis une exquise délicatesse de gentilhomme à refuser la fortune qui vous appartenait très légitimement par la mort de votre femme. Alors, pourquoi tant hésiter à me la remettre, à moi, cette fortune; à moi, unique héritier de la comtesse?

— Mon cher Théodule, vous n'aurez qu'à vous présenter demain chez mon banquier de Saint-Brieuc. Je lui donnerai, dès aujourd'hui, des instructions et il vous comptera immédiatement les vingt mille francs qui vous sont nécessaires.

— Mais, cousin. . .

— N'insistez pas, je vous prie. Tant que la loi n'aura pas prononcé sur le sort de M. Paul de Gontais...

•206 . LE COMTE JACQUES

— Disparu depuis des siècles !

— Il peut reparaître, et je n'ai pas le droit de disposer à son détriment d'une fortune qui, du moment que je ne l'accepte pas, lui revient.

— Qui lui revenait, cousin. M. de Oontaisne compte plus comme héritier.

On n'hérite pas de ceux qu'on assassine. Il v a un vers là-dessus... C'est un assassin, que diable !

— Qu'en savez-vous ?

— C'estjugé. Demandez à M. de Sorel.

— Rien n'est jugé, s'il reparaît.

— Mais c'est un supplice qui n'a pas de nom ! Je porte envie à Tantale ; il était moins à plaindre que moi... La belle chose que l'eau bourbeuse dont il avait soif dans son marais, à côté de ces deux millions que je touche sans pouvoir les saisir.

LE COMTE JACQUES

toi

— Eh ! Croyez-vous qu'ils ne me brûlent pas les mains, à moi, ces deux millions?Ils sont pour moi comme une trace sanglante du rêve affreux que j'ai fait, ily a vingt ans. Croyez- vous, si je les garde, que je cède à un caprice ou que j'accomplisse un devoir?... Nul n'attend avec plus d'impatience que moi, le jour où je serai libre, de rejeter au loin ce dernier lambeau du passé.

— Saperjeu, cousin ! Voilà un lambeau qui n'est pas à dédaigner.

Il regarde le comte qui s'est assis, et qui, plongé dans ses pensées, ne fait plus attention à lui.

— Quelle émotion ! Par exemple, si je m'y attendais! Je n'ose plus lui faire ma demande de mariage... Bah ! J'ai le temps. Il n'y a pas de péril en la demeure... Désolé, cher comte, je ne

LE COMTE JACQUES

croyais pas... Quelle émotion! Je ne vous en remercie pas moins, mais j'aurais préféré les millions.

Pendant qu'il s'éloigne dans la direction du parc, la comtesse Berthe de Kernol sort du salon et s'avance sur la terrasse. Elle ressemble à s'y méprendre à sa fille Marie, mais on la prendrait plutôt pour sa sœur aînée que pour sa mère. Ce sont les mêmes traits, c'est le même charme, avec quelque chose de plus fini, de plus complet, de plus femme.

Elle s'avance doucement vers son mari qui ne la voit pas .

— Jacques !

— Berthe ! C'est toi ?

— Je te cherchais. . . J'ai à te parler. . . Mais que s'est-il passé? On dirait que tu souffres.

— Rien. . . J'étais triste, voilà tout. . . Tu sais, j'ai des accès qui me prennent ainsi, tout à coup, sans motifs, lorsque tu n'es pas là. Il ne faut pas m'en vouloir.

— Je ne t'en veux pas, Jacques, car ce qui te tourmente, je vais te le dire, moi. Je l'ai deviné.

LE COMTE JACQUES

— Toi !

— Le secret de tes tristesses, il est dans la bonté de ton cœur, dans la sympathique générosité de ta nature.

— Ah !

— Autour de ton bonheur que tu oublies, tu vois des malheureux qui souffrent et qui pleurent... C'est là ce qui t'attriste.

— Oui, peut-être... Je pensais, en effet, à...

— A cette pauvre femme que nous avons vue hier.

— Oui, c'est cela.

— Tu vois, j'ai deviné juste. Son mari venait d'être condamné pour vol.,.

Elle était sans pain, sans asile, et tout le monde la repoussait avec ses deux petits enfants. « C'est bien mal », disais-tu.

LE COMTE JACQUES

— N'avais-je pas raison? Ces pauvres enfants, cette femme, pourquoi les punir de la faute du père, de la faute du mari? Le monde est cruel, injuste.., Que l'expiation frappe les coupables, soit! Mais qu'elle épargne les innocents.

— Tu oublies, mon ami, que la pauvre femme est partie plus tranquille et presque heureuse... Nous lui avons donné de quoi vivre, et M. Sorel lui promet du travail, si bien que le jour où le père sera libre, il y aura du bienêtre et de la joie dans la pauvre famille.. . Écartez donc ces tristes pensées, mon cher Jacques, et faites un gai visage à la bonne nouvelle que je vous apporte.

— Une bonne nouvelle !

— Je venais tout exprès pour te

LE COMTE JACQUES

l'apprendre. Ta tristesse m'a fait tout oublier... Pourtant, c'est un rêve longtemps caressé qui se réalise.

— Un rêve! Quelle est cette énigme?

— Maurice t'en donnera le mot.

Elle montre Maurice de Savièse et

Marie qui se tenaient dans le salon et qui s'avancent tous les deux sur un signe qu'elle leur fait.

— Monsieur le comte, dit Maurice d'une voix émue, nos deux familles sont unies depuis longtemps, par l'estime et par l'affection. Mon père était votre ami. J'ai grandi sous vos yeux. Ce que je suis, ce que je puis valoir, vous le savez mieux que personne. J'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille.

— Vous!

— Vous me pardonnerez si, dans l'émotion d'une séparation prochaine,

LE COMTE JACQUES

je n'ai pas eu la force de lui cacher le sentiment quelle m'inspire. Elle m'a pardonné et madame la comtesse n'a pas été moins indulgente.

M. de Kernol ne répond pas. Maurice reprend :

— Je ne vous parle pas de ma fortune... Mon père m'a laissé peu de chose. Mais je connais trop bien l'élévation de votre cœur pour m'arrêter à cette considération... Dites donc un seul mot, monsieur le comte, et songez qu'à ce mot, d'où dépend ma vie tout entière, le bonheur... d'une autre est peut-être attaché.

Le comte reste toujours silencieux.

Tous le regardent avec inquiétude. Tout à coup cependant, il se retourne vers Maurice, lui prend les mains, les serre avec effusion et s'écrie :

LE COMTE JACQUES

— Maurice ! Maurice ! Vous êtes un noble cœur, le seul peut-être à qui je confierais sans crainte le bonheur de mon enfant... Car moi aussi, je -l'ai souvent fait, ce beau rêve, de voir dans cette main loyale, la main de notre fille.

— Eh bien, Jacques?

— Monsieur le comte?

M. de Kernol qui s'est tourné vers Marie :

— Et... tu r aimes?

— Cher père !

— Elle l'aime!

La comtesse pressante :

— Jacques, mon ami, parle! Tu m'effrayes.

Le comte, en se levant :

— Parler ! Eh, que veux-tu que je dise, si ce n'est qu'il y a des fatalités sous lesquelles on se débat en vain !

LE COMTE JACQUES

— Des fatalités!

— Expliquez-vous, mon père.

— A quoi bon lutter? A quoi bon se défendre. Faites comme moi... Résignez-vous. Attendez.

— Attendre !

— Attendre quoi ?

— Eh, quesais-je? Que savons-nous de l'avenir? Savons-nous ce que demain va nous apporter ? Je vous le répète, il faut attendre. Il y a des obstacles que je ne puis vaincre,.. Un jour ces obstacles tomberont d'eux-mêmes. Alors c'est moi, Maurice, c'est moi qui viendrai à vous, mais plus tard... un peu plus tard... bientôt peut-être... Ne me pressez pas, Attendez, je vous le demande, je vous en prie.

— Soit! J'attendrai, monsieur le comte... Ma vie ne m'appartient plus...

LE COMTE JACQUES

Elle appartient à celle à qui je l'ai donnée.

— Merci, mon cher Maurice, merci.

Marie qui rejoint Maurice et s'éloigne

avec lui :

— Moi aussi j'attendrai... Je vous jure d'attendre.

La comtesse reste seule avec son mari.

Or iNïiv/ 10.

— Et moi, Jacques, je veux tout savoir... Quel est le secret que tu me caches ?

— Berthe !

— C'est le premier que tu aies pour moi. Je veux le connaître... Toutes ces hésitations, ces réticences, cette douleur, ces refus obstinés, tout cela doit avoir une cause étrange et terrible... Je te supplie de me la dire... Quelle que soit la vérité, je l'aime mieux que cette incertitude.

LE COMTE JACQUES

— Calme-toi, Berthe. Rien n'est si effrayant, je t'assure... Qu'ai-je donc pu dire qui te trouble si fort ?

— Tu as parlé de fatalité.

— Moi!

— Oui.

— Eh bien, n'est-ce pas une fatalité étrange et terrible que celle qui sépare les enfants des pères et quoi d'étonnant, si, me prenant à l'improviste, elle m'a trouvé sans force.

— Jacques, ce n'est pas possible...

Tu veux me tromper... Ces sentimentslà ne sont pas les tiens.

— Pourquoi pas? Je n'ai qu'une fille et je la perds... Je ne suis peut-être pas une vigoureuse nature, moi, et je ne sais pas perdre mon enfant sans pleurer.

— C'est pour moi que tu dis cela !

LE COMTE JACQUES

Oh Jacques ! C'est mal, et tu ne m'as jamais parlé ainsi.

— Eh bien non, Berthe ! Pardonnemoi.., T'ai-je fait du mal? Pardonnemoi... C'est vrai, le premier choc est rude, mais je m'y ferai, je réfléchirai.

— Tu consentirais?

— Oui, oui... Plus tard.

— Ah ! Ne reviens pas sur cette bonne parole ... Ils ne sont pas loin. Veux-tu que je les rappelle ?

— Pas maintenant... Tout à l'heure.

— Tout de suite.

— Non... Tout à l'heure!... Plus tard.

La comtesse est sur le point de s'éloigner, lorsque Théodule Chandolard apparaît triomphant un papier à la main.

— Victoire, cousin, victoire!... Ah, pardon, cousine. . . Un petit chiffon de papier de deux millions, cher comte !

— Deux millions?

— Voyez plutôt. Je le reçois à l'instant même... Jugement qui déclare définitivement l'absence de M. Paul de Gontais.

Le comte, après avoir parcouru le papier que lui remet Théodule.

— C'est vrai.

— Hein! Que vous disais-je ? Tan-

LE COMTE JACQUES

dis que nous discutions, mon avoué agissait, lui, l'excellent avoué!... Doutez-vous maintenant?... Vous êtes pris, mon cher comte : « Tant que la loi n'aura pas prononcé », me disiez-vous.

Elle a prononcé, saperjeu ! Donnant, donnant... Deux millions, je vous prie.

M. de Kernol réfléchit un instant, puis, après s'être tourné vers sa femme :

— Écoute, Berthe. Tu m'as dit tout à l'heure : « Veux-tu que j'appelle nos enfants? » Eh bien, va les chercher.

— Jacques!... Mais que renfermait donc ce papier?

— Rien d'important. Une déclaration relative à M. de Gontais... Seulement, cela m'a fait réfléchir.

— A quoi ?

— A la mort. Elle frappe à l'impro-

LE COMTE JACQUES

viste. Il faut se hâter de faire des heureux. Va chercher nos enfants.

— J'y cours ! J'y cours !

Elle sort et laisse Théodule avec le comte.

— Mon cher comte, deux mots, s'il vous plaît... J'ai trente ans, quelque figure dans le monde, un nom sur le turf. Ma fortune, vous le savez mieux que personne, était tout à l'heure de dix mille francs de rente ; elle est maintenant de cent dix mille francs... J'ai l'honneur de vous demander la main de M110 de Kernol, votre fille et ma cousine.

— Hein! Vous dites? Gomment vous!

Théodule !

LE COMTE JACQUES

— Moi-même! Oh, je sais ce que vous allez me répondre : « La surprise, l'émotion, l'honneur imprévu... »Neme répondez rien, je ne suis pas pressé... J'aime ma cousine, mais je ne suis pas pressé... D'ailleurs, vous avez à consulter la comtesse... Seulement, j'assimile le mariage à une course de chevaux...

et particulièrement à cette malheureuse course de Paimbœuf où j'étais encore au milieu du premier tour, lorsque déjà... Bref, ma cousine est très jolie, jeune, riche; les prétendants ne manqueront pas, et comme je ne veux pas être distancé, je prends la corde.

— Mais je vous avoue. . .

— N'avouez pas, et prenez votre temps pour me répondre. . . Tout votre temps. . . Je reviendrai dans une demi-heure.

— Mais...

LE COMTE JACQUES

— Entendu... Dans une demi-heure.

Il se croise en s'éloignant avec M. de Sorel et lui serre la main. M. de Sorel a quelques années de plus que le comte de Kernol. Sa tenue, ses manières n'ont rien d'officiel. Auprès de lui, on oublie le magistrat, pour ne voir que l'homme du monde d'une courtoisie parfaite.

Le comte, dès qu'il aperçoit M. de Sorel, le rejoint et lui présentant le papier laissé par Théodole :

— Connaissez- vous cette pièce?

— J'étais lày quand on l'a remise à M. Ghandolard.

— Est-ce que les déclarations d'absence s'obtiennent facilement?

— Très difficilement, au contraire...

Avant de prononcer sur le sort de la personne disparue, la loi veut acquérir

LE COMTE JACQUES

la conviction morale que cette personne ne peut plus reparaître, et les probabilités dont elle s'entoure, équivalent, on peut le dire, à la certitude.

— Bien, merci! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Vous connaissez nos projets?

— Oui. La comtesse vient de me les apprendre, et je les approuve de tout mon cœur.

Après s'être promené un instant sur la terrasse, le comte revient vers M. de Sorel :

— A propos, cher monsieur, vous avez bien voulu accepter autrefois le dépôt de mon testament. Le mariage de ma fille modifie un peu les dispositions que ce testament renferme, auriez-vous l'obligeance de me le rapporter?

— lime sera difficile de quitter Saint-

LE COMTE JACQUES

Brieuc ces jours-ci. Mais je puis vous envoyer ce testament.

— Me l'envoyer ! Non, non ! J'irai plutôt moi-même à Saint-Brieuc vous le demander... Du reste, il faut que je voie mon notaire au sujet du contrat.

Théodule qui, en arrivant, a entendu ces derniers mots :

' — Le contrat! Déjà! Ah! Je n'osais pas espérer tant de promptitude. . . Vous me voyez ravi, mon cher comte.

— Mon cher Théodule . . .

— Ravi, tout à fait ravi... Épouser ma cousine !

— Mais ce n'est pas vous qu'elle épouse.

— Ce n'est pas moi! Ce n'est pas moi ! Que dites-vous là? Qui donc?

— Maurice de Savièse.

LE COMTE JACQUES

— Gomment Maurice ! Elle lui était donc promise ?

— Il vient de demander sa main.

— Je l'avais demandée avant... J'avais pris la corde.

— Vous vous trompez. Vous êtes venu après lui et vous ne m'avez pas donné le temps de vous expliquer...

Théodule, avec un profond soupir :

— Distancé comme à Paimbœuf !

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