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ANCIEN SOUS-SECRÉTAIRE D*ÉTAT

Hommage d'affection et de reconnaissance Gustave Toudouze

Octobre 1887. c/-^

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Galuchot, le pêcheur, restera certainement Tune des plus marquantes figures de la Marne, un personnage typique. Tout le monde le connaît, Testime et l'apprécie : les gourmets l'adorent.

A une époque indéterminée, il avait stratégiquement placé sa maison, une simple cabane de briques et de bois couverte en tuiles, sur la rive droite de la rivière, en contre-bas de la voie ferrée, un endroit où les grandes crues d'hivejr ne pouvaient l'atteindre, en plein milieu d'un bouquet d'arbres solides. 11 se trou-

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vait à égale distance de Joinville-le-Pont et de Nogent-sur-Marne, de manière à pouvoir approvisionner plus facilement les restaurants, guinguettes ou bouchons de ces deux endroits si fréquentés par les mangeurs de matelotes et les gourmands de fine friture.

Sa barque, chargée de poisson, faisait continuellement la navette entre le viaduc de Nogent et le pont de Joinville, filant doucement de son allure pesante et solide entre les yoles de course, où s'entraînaient canotières et canotiers, et les bateaux de promenade.

Clients de passage, habitués de l'île et de la Tête-Noire, bons bourgeois en débauche de campagne, étudiants ou commis, tous juraient par Galuchot. Le, poisson trouvé par l'excellent pêcheur faisait prime et était réclamé à grands cris, avec un tapage des plus flatteurs, par messi'eurs les canotiers.

Les restaurateurs, habiles à flatter la manie de leur clientèle et sachant toujours gratter la bête où ça la démange, s'étaient eipparés (le ce nom redoutable pour en illustrer leurs

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menus, surtout le patron <lo la TOte-Noiro, jaloux de conserver sa fameuse réputation auprès des amateurs.

Il était donc devenu le fournisseur attitré, exclusif de la Tête-Noire.

Les cartes portaient fièrement ces appellations, inconnues des meilleures tables parisiennes :

Matelote Galuchot.

Anguille Galuchot à la tartare.

Goujons Galuchot.

Friture mêlée Galuchot.

Carpe Galuchot à la Chambord.

Eperlans Galuchot î

Quelques maîtres d'hôtel peu délicats spéculaient même sur cette renommée et faisaient avaler à leurs clients du faux Galuchot pour du vrai. C'était le commencement de l'immortalité : on falsifiait Galuchot !

Les rabelaisiens racontaient des histoires qui avaient eu lieu à ce sujet, des disputes homériques, de véhémentes réclamations avec mise en quarantaine des restaurants incrimi-

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nés, et leurs ventres révoltés se ralliaient à ces indignations.

Calme comme un dieu de Tlnde, Galuchot dominait la situation, la ligne ou l'épervier en main, s'isolant de ces débats auxquels il restait étranger, et se contentant de continuer à pêcher avec un bonheur insolent. Les autres pêcheurs, n'osant pas aller jusqu'à la calomnie, car le bonhomme avait la poigne solide et le caractère peu endurant, le jalousaient et se contentaient de Tenvier de loin.

De fait, Galuchot avait un flair inouï pour découvrir les beaux morceaux, pour donner les plus extraordinaires coups de filet; ses poissons même, au dire des gourmets, avaient une chair plus exquise que les autres : pas une cache ne lui était inconnue et il savait poursuivre le poisson dans des retraites où nul autre ne le savait blotti.

Il faut bien avouer aussi que la célébrité ne lui était venue que sur le tard, après une existence entière passée à étudier la Marne et ses bas-fonds, à fouiller patiemment la rivière

mètre par mètre, de telle sorte qu'il eût pu en dresser une carte parfaite, avec description de toutes les sinuosités, sans oublier le moindre trou, le moindre massif d'herbes aquatiques, ni le plus mince banc de sable. Longtemps il vécut ainsi ignoré dans sa cabane, péchant solitairement, passant souvent les nuits, et allant vendre ce qu'il avait récolté, dès que ses réservoirs étaient pleins d'écaillés d'argent et de longs corps souples, noirâtres, à ventre blanc ou tigré. Peu à peu les restaurateurs s'étaient habitués à lui à cause de son exactitude et de sa promptitude ; jamais on ne lui faisait une commande en vain : il était régulier comme si le poisson fût venu à son appel. Ce furent les préludes du succès.

A quarante ans, connu et apprécié, il gagnait largement sa vie, d'autant plus que ses besoins étaient médiocres, ses goûts plus que modestes et qu'il n'avait pas de charges, étant tout seul.

Justement à cette époque la solitude se mit à lui peser d'étrange façon, à le rendre pensif

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et rêveur, lui qui n'avait jamais songé à rien en dehors de ses ustensiles de pêche, de sa rivière et de ses poissons.

Tout cela ne lui suffisait plus. Des désirs vagues l'envahissaient parfois quand, immobile, il guettait sa proie peureuse, et ces préoccupations répétées lui firent manquer plusieurs coups magnifiques. Vainement, dans une colère d'impuissance, il se grattait la têto à deux mains, essayant de chasser ces absurdes obsessions, elles revenaient plus tenaces, plus aiguës, plus lancinantes. Galuchot s'ennuyait de vivre seul, Galuchot n'avait plus assez de son métier pour l'occuper et l'absorber tout entier, Galuchot avait de folles tentations de faire des infidélités à sa vieille et unique maîtresse, la Marne.

Son cerveau obtus, peu accessible aux mirages et à tout ce qui n'était pas d'une réalité palpable, s'ouvrait à des idées excentriques. Plusieurs fois, penché sur son filet dont les mailles se perdaient sous le courant, il avait cru voir dans un rayon de lune des formes

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serpentines, des ondulations humaines. II connaissait les vieilles histoires maritimes et avait entendu parler des sirènes ; il se figura à maintes reprises caresser du regard entre deux eaux un voluptueux corps de femme et le moindre bouton de nénuphar brisant le fil de Teau lui semblait la fleur de chair d'un sein nacré et poli.

Galuchot était mûr pour Tamour, mûr pour le mariage : cela lui venait un peu tard, comme le succès, mais cela lui venait.

Un matin, le lendemain d'une grande fête dans le pays, à quelques mètres du jardinet qui, de sa maison, descendait vers la rivière, où sa barque dansait amarrée à un pieu, il aperçut, mal couverte par quelques haillons,

* une forme humaine étendue au milieu des hautes herbes.

Dans sa disposition d esprit habituelle, alors qu'il ne songeait qu'à son métier, il n'y eût fait aucune attention, se contentant de grommeler contre les mendiants et les coureurs de grands chemins. Mais sous l'influence de la

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griserie poétique qui lui embrumait le cœur, il pensait autrement et quelque chose d'inexpliqué Fattirait vers cette masse informe.

Il marcha d'un pas traînant à travers les glissements de roseaux et d'herbes, luttant contre un vieux reste de gronderie enfoui au fond de lui-même. Quand il fut tout près de l'objet qui avait appelé son attention, il reconnu l, évanouie ou endormie, mais ne paraissant pas avoir plus de vingt ans, une jeune femme.

Elle était si pâle avec ses cheveux noirs répandus autour de sa tête, ses lèvres étaient si décolorées, qu'il se baissa, attendri, le cœur tout secoué d'une houle inaccoutumée, la croyant déjà morte, et posa sa rude main sur l'épaule de la pauvre fille.

Sans faire un mouvement, sans un frisson, à cet attouchement brutal, elle leva lentement ses paupières. Son regard brillant s'enfonça dans les prunelles inquiètes et troublées du pêcheur, puis elle referma les yeux, tandis qu'une navrante expression de souiTrance pas-

sait peu à peu sur tous ses traits, comme le souffle léger qui ride un moment la surface de l'eau. t

— Qu'avez-vous? balbutia-t-il malgré sa rudesse, car une émotion inconnue et douce l'envahissait, ramollissant.

— J'ai faim 1

Il devina plutôt qu'il n'entendit la réponse. Une subite intuition lui venait des choses qui lui étaient les plus étrangères auparavant et des sentiments qu'il avait jusqu'alors ignorés.

Courant à sa cabane et comprenant qu'avant toute autre chose il importait de redonner des forces à cette affamée, il revint avec les restes d'une soupe encore chaude, la fit avaler doucement par petites cuillerées à la jeune femme et resta là à la regarder, oubliant tout dans cette contemplation.

Une flamme rose montait aux joues de l'inconnue. Avec un radieux sourire de reconnaissance, elle remercia son sauveur, lui saisissant les mains pour les embrasser. Galuchot troublé devint très rouge et n'osa plus la re-

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garder en face, la trouvant trop séduisante et trop belle. Un peu remise, elle se mit à raconter comment elle se trouvait là : l'aventure semblait fort simple.

Son nom, le seul qu'elle se connût, était Balaja.

Balaja ! hum 1 hum ! Il y avait de quoi faire froncer les sourcils à un plus vieux routier que Galuchot : quel diable de nom était-ce là, peu chrétien et fleurant damnablement le soufre. Le pêcheur eut une moue grimaçante, puis, du coin de l'œil, il examina de nouveau l'enfant et la trouva si étonnamment séduisante en dépit de sa peau dorée et de son nom rébarbatif, qu'il haussa les épaules, se résignant, prêt à tout et croyant assurément perdre son âme.

Personne ne pouvait à Joinville, non plus qu'à Nogent, dire au J)rave pêcheur qu'iln'avait rien à craindre et que Balaja, en hindoustani, signifiait tout bonnement jo«r/i/m de jasmin; cela n'était nullement effroyable et s'imprégnait, au contraire, d'une délicieuse poésie.

Ce qu'elle conta n'avait rien d'extraordinaire, mais ne remontait pas loin. Faisant partie d'une troupe de bohémiens nomades qui resta campée auprès de Join ville jpendant la durée de la fête, elle avait été abandonnée, comme trop faible pour suivre la tribu.

N'ayant plus ni père ni mère, ses camarades s'étaient débarrassés d'elle. Alors, dans un accès de farouche désespoir, elle s'était dirigée vers la rivière pour s'y jeter ! Sur la berge, le courage de la mort lui avait manqué; en même temps ses forces, épuisées par un long jeûne, la quittaient subitement. Elle était tombée en cet endroit, inerte, attendant cette mort au-devant de laquelle la faiblesse l'empêchait d'aller.

Emu, empoigné aux entrailles, subjugué aussi par Tétrange beauté de cette fille de bohème aux souples mouvements de couleuvre, Galuchot lui offrit de demeurer chez lui autant qu'elle le voudrait.

Cinq mois plus tard, Balaja avait le droit de porter le nom de M""® Galuchot, sinon aux

veux de la loi, du moins de fait et sans crainte de voir le pêcheur lui contester ce titre.

Il se donna à cet amour avec une fureur qui lui rendit une nouvelle jeunesse. Galuchot croyait recommencer la vie ; il n'était plus seul ; maintenant il pouvait travailler pour une autre, pour cette femme qu'il adorait, et il travaillait avec passion. Tout prospérait chez lui, le courage lui était revenu et sa maisonnette lui devenait plus précieuse qu'un palais. Sa femme était bien inhabile aux soins du ménage, mais elle Taidait et savait le lui montrer de tant de manières qu'il n'en demandait pas davantage.

Un fils naquit, énorme, potelé, brun, avec les beaux yeux noirs et le fin nez droit de sa mère. Galuchot délirait, tandis qu'elle le berçait, l'endormant à l'aide de chansons de son pays, un vrai ramage d'oiseau.

Malheureusement cette prospérité dura peu d'années. — Un soir de brouillard, vers la fin de l'automne, Balaja, dont la poitrine n'avait jamais pu s'habituer à l'humidité du pays,

prit un mauvais rhume dont rien ne put entraver la marche sinistre. Bientôt le pêcheur se trouva de nouveau seul, avec un fils de six ans sur les bras.

Dans le premier moment de désespoir, il eut la tentation mauvaise de défoncer sa barque d'un coup de pied, au-dessus d'un endroit plein d'herbes, et de se laisser couler au fond de la Marne. Il connaissait ce trou maudit, où la rivière gardait jalousement sa proie, et il y alla, la nuit, bien décidé.

La vue de son fils qui dormait, souriant et bien portant, à l'arrière sur un tas de filets, l'arrêta. Il avait cet enfant à élever, à nourrir, à aimer ; peut-être la consolation était-elle là, dans ce cher petit être. Il ne céda pas au* lâche et troublant attrait du suicide.

— Hé ! Jean ! mon garçon, à quoi diable rêves-tu là tout éveillé ?

Laissant flotter sa ligne, les yeux perdus au loin à travers les brouillards légers et pleins de fantasmagories de la nuit, le jeune garçon ne répondit pas.

Entre de gros nuages noirs, la lune paraissait glisser doucement au milieu de Ténorme silence de la campagne ; par moments, un coup de vent faisait frissonner le feuillage des arbres, puis tout s'éteignait, tandis que lentement, sans heurt, sans colère, la Marne sanglotait avec un murmure rythmé et contenu, courbant régulièrement les longues herbes retenues au fond de la rivière, et filtrant parmi les roseaux ou les nénuphars de la rive.

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Au plus rude du courant, à ranrrc, la barque de Galuchot oscillait d'un balancement monotone. A intervalles mesurés, d'un geste ample et vigoureux, le pécheur lançait le large épervier aux mailles serrées, laissant à son fils le soin de guetter, ligne en main, le gros poisson. C'était ainsi tous les jours et une partie des nuits ; aucune diversion n'existait à ce labeur quotidien.

Pendant la première heure, l'œil au guet, plein de sa mission, Jean ne quittait pas du regard l'indicateur flottant au fil de l'eau et, comme il était adroit, les poissons se succédaient rapidement dans le réservoir ; puis, peu à peu, lassé, il oubliait de rester attentif. Alors son père l'interpellait.

Des pensées nombreuses envahissaient son cerveau, troublaient ses prunelles, et son imagination travaillait follement. Une étrange

poésie montait pour lui de tous côtés de cette immensité silencieuse, de cette nuit où tout dormait, excepté son père et lui;

C'était une curieuse nature que celle do

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Jean Galuchot, un enfant rêveur, à la fois mélancolique et passionné, avec de longues phases de tristesse, des explosions de gaieté qu'aucune loi ne semblait régler. Physiquement il était impossible de trouver un gaillard plus robuste, plus rude à la fatigue, plus inaccessible aux privations ; ses muscles étaient d'acier. Depuis la mort de sa mère, c'est-àdire depuis l'âge de sept ans, il vivait toujours en plein air, en toute saison, bronzant son corps en acquérant une force de résistance, une santé et une vigueur extraordinaires. Presque toutes les nuits il courait la rivière avec son père, et, à quinze ans, maniait les avirons avec la souplesse et la sûreté de main d'un homme rompu au métier.

Son père, cependant, à part la griserie passagère qui lui avait fait recueillir la jeune femme, n'avait nullement l'esprit porté aux choses poétiques ; mais lui, soit qu'il tint de Balaja, la bohémienne, un sang particulier, soit que cette nourriture presque exclusive de poissons eût communiqué à son cerveau

plus tendre une dose de phosphore qfli le surexcitât, il avait d'inexplicables visions qui le fascinaient et remportaient béant, ébloui, à travers les régions immatérielles, dans des pays ignorés aux végétations énormes.

Chaque fois qu'il lui arrivait de se trouver sur la rivière par quelque belle nuit, découpant le paysage lunaire d'une façon presque fantastique, ses rêves le saisissaient, lui faisant oublier à la fois et sa position d'obscur pêcheur et ce qu'il devait faire. Le temps, l'espace, rien n'existait plus pour lui. Puis, par un rapprochement d'idées invariable, il se mettait à chanter en une langue étrange, dont il ignorait jusqu'au nom, des chansons pleines de feu, des histoires passionnées et troublantes que sa mère lui avait apprises dès qu'il avait pu balbutier.

Souvent tout seul il se causait en cet idiome dont la douceur l'amusait, aimant à se figurer parler encore avec sa mère, qui lui avait enseigné ce langage avant même de lui faire connaître le français. Etait-ce la langue de

Bohmie ? — il l'ignorait et peu lui importait ; — c'était ainsi que causait sa/ mère et jusqu'à six ans elle l'avait imprégné de ce langage de telle sorte que le souvenir ne devait jamais en quitter son cerveau.

Les années succédaient aux années, modifiant sensiblement les idées vagues du jeune homme ; un sang terrible roulait dans ses veines, le consumant jour et nuit de singulières appétences. Ses désirs prenaient corps et ses rôveries se peuplaient de scènes voluptueuses encore indéfinies, mais qui le brûlaient d'une sorte de flamme d'enfer.

Des soifs de baisers le prenaient à la gorge avec une telle violence, une soudaineté si irrésistible, qu'une fois il plongea ses bras nus dans la rivière comme pour la presser contre sa poitrine- et rapprocher de lui cette sirène qui le fuyait sans cesse et qu'il croyait y voir comme autrefois son père. Les filles rougissaient sous l'ardeur de ses yeux qui les fixaient avec une violence farouche mêlée de timidité, mais elles le fuyaient, prises d'une

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pudeur instinctive, car les prunelles de Jean allaient droit à la peau, plus brûlantes que caressantes.

Cependant un jour, à dix-sept ans, il rencontra une blonde fillette, dont la viie fit sur lui une impression profonde, extraordinaire, à laquelle il ne put résister. Celle-ci ne baissa pas ses yeux bleus devant le regard noir et enivré de Jean. De ce jour, ses rêveries prirent une direction plus directe et n'allèrent plus s'égarer sur des fantômes insaisissables ; il n'y eut plus rien de nuageux ni d'indécis dans ses pensées ; tout venait se concentrer sur Marianne, la fille du riche Claude Rabergin, le propriétaire de la Ïéte-Noire.

Pendant longtemps, en dépit des ardentes foulées de sang que son cœur lui jetait à la face et par tout le corps, Jean se contenta des œillades échangées de loin, des longues extases en face l'un de l'autre, de toutes ces délicieuses mièvreries de l'amour qui n'ont pas les acres amertumes ni les satiétés de la possession.

Marianne, très libre d'allures, absolument gâtée par ses parents, encore enfant avec ses quinze ans en pleine fleur, se laissa aller à faire la coquette vis-à-vis de ce rude gars, brun et solide, dont la passion sauvage la flattait, la traitant en vraie femme.

Des rendez-vous se donnèrent sous les grands arbres qui ombragent les rives de la Marne ; les enfants bavardaient, ivres d'amour ignoré, jouant sans s'en douter les Paul et Virginie. Tout semblait aller pour le mieux.

Marianne, cédant peu à peu à la folle ardeur du jeune garçon, s'ouvrait à l'amour comme une fleur s'épanouit au soleil ; elle lui promit d'être sa femme et s'engagea par ces serments éternels, toujours les mêmes, tout flambants d'une belle chaleur qui ne connaît pas les obstacles et ne doute de rien.

Ni l'un ni l'autre n'avaient songé à leurs parents ni à tout ce qui pouvait se dresser entre eux : ils s'aimaient, voilà tout. Galuchot le pêcheur eût donné son consentement des deux mains ; pourvu que ses filets fussent

toujours pleins, pourvu que la pêche allât bien, le reste lui importait peu. Puis il était de la race de ces pères qui disent en parlant de leur fils : « Mon coq est lâché, gardez vos poules ! » Mais M. Claude Rabergin, le grand restaurateur de Joinville-le-Pont, n'entendait pas de cette oreille-là. Sa fille ne devait prendre un mari que de sa main et il entendait depuis longtemps, avec ce machiavélique esprit de calcul qui est le triomphe de la race commerçante, la marier au fils d'un de ses confrères. Celui-ci, tenant un restaurant achalandé non loin du sien, était une concurrence fort sérieuse ; il cesserait d'être dangereux et ferait cause commune avec lui, du moment que le futur propriétaire serait son gendre. Il y avait dans cette combinaison, préparée à loisir, une idée maîtresse, surtout au point de vue de l'entente des prix,, de la ligue des intérêts pour l'exploitation raffinée des clients. Une après-midi, tout en ruminant ce beau projet qui formait l'objet de ses préoccupations habituelles, Claude Rabergin ayant pris

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son café et fu»nio sa pipe, faisait un tour dans l'ile, quand, derrière une haie fleurie, une intonation connue lui fît dresser l'oreille.

Il avait cru reconnaître la voix do Marianne. Avec qui la fillette causait-elle ainsi? Il s'avança doucement, se glissa sans bruit jusqu'à la haie et là, Toreille tendue, écouta.

— Oui, Marianne, je t'aime et tu seras ma femme.

Claude eut la tentation violente de trouer le buisson d'aubépine et de calotter d'importance celui qui tenait un pareil langage à sa fille. Mais déjà la blonde enfant répondait :

— Jean, tu seras mon mari, je n'en veux pas d'autre que toi !

Jean ! Quel était ce Jean ? Le fils du restaurateur rival se nommait Louis.

Doucement avec les doigts il écarta quelques menues branches ; les fleurettes blanches et parfumées se courbèrent sur lui, pleines d'embaumement printanier, lui caressant les yeux et les joues, cherchant à le griser de jeunesse et de sève nouvelle. Brutal, le sang

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au visage, il se pencha et reconnut Jean Galuchot, le fils du pêcheur, le fils de son fournisseur de poissons.

Cette fois l'indignation l'emporta.

Ecrasant de son .poids Fépine fleurie, il fît une trouée de sanglier à travers le fragile rempart et tomba comme une bombe entre les deux amoureux.

— Mon père !

— M. Rabergin !

Ce fut une stupéfaction.

Mais le bonhomme, furieux, cramoisi, leva la main sur Jean ; celui-ci lui arrêta le bras, rudement. Marianne fondit en larmes.

— Misérable ! hurla Claude hors de lui, toi, le mari de ma fille,, un vaurien, un fils de bohémienne ! Toi, posséder un jour la Tête- Noire ! Jamais ! jamais ! jamais I

C'était solennel comme une malédiction antique. Sans en dire plus, il emmena la jeune fille.

Jean, après une révolte qui lui mit des étincelles aux yeux, resta à la même place, écrasé, sentant tout perdu !

Hé ! quoi ! le fils de bohémienne ne valait-il pas la fille du laveur de vaisselle ? que lui importait la Tête-Noire ou pas la Tête-Noire f Il s'agissait bien de cela : c'était Marianne, Marianne seule qu'il voulait 1

Mais rien ne servait de discuter, le malheur était arrivé.

Vainement il essaya de rencontrer Marianne, on l'avait envoyée chez une tante, à Paris : sans doute elle l'oublierait vite. Alors tout sembla désolé au pauvre garçon qui avait fait de cet amour sa vie. Il n'eut plus de goût à rien, assommé par l'inattendu et la rapidité de ce dénouement.

Après quelques mois d'un désespoir sans remède, comprenant bien que jamais il n'en pourrait guérir s'il ne quittait pas le pays, il s'engagea dans un régiment de zouaves, s'expatriant. On l'envoya rejoindre sa compagnie en Afrique. Il partit, maudissant la Tête- Noire, qui la séparait à jamais de celle qu'il aimait.

L'enfance était terminée.

Il fallait surtout le voir les jours Je sortie. Casseur, fendant, tout fier, il n'avait pas son égal.

Le bicorne crânement pose sur Toreille droite, un peu incliné sur le front, avec sa cocarde tricolore et sa torsade de laine rouge, les épaules carrées et larges sous les reluisantes écailles d'or de ses épaulettes astiquées, la tunique pincée à la taille et moulant son torse d'Hercule, les gants blancs, le poing gauche campé sur la poignée du sabre-baïonnette, la jambe nerveuse sous le pantalon bleu à mince filet rouge, et ses plus belles bottes aux pieds, Jean Galuchot donnait un salut souriant au sergent de garde à la porte de la caserne de la rue Blanche, lançait un mot

d'amitié à la sentinelle en casque de cuivre jaune plantée devant la guérite, et partait, ingambe, leste, sa moustache noire bien cirée, pour aller à Joinville embrasser le vieux père et faire parade le long de la rivière de son bel uniforme d sapeur-pompier.

Ah ! le temps était passé, et bien passé des rêves adolescents, des fraîches promenades d'enfant sur la Marne et des amoureuses idylles.

Jean Galuchot s'était cuit la peau et le cerveau durant ses trois années d'Afrique, de vraies années qui comptent double, en lutte presque constante avec les Arabes, en privations de toute sorte.

La philosophie lui était venue, une philosophie raillarde de « je m'en moque pas mal » qui lui faisait tout prendre du bon côté.

Pourtant, la première fois qu'il revint, le lendemain de son incorporation dans les sapeurs-pompiers de Paris, il eut une rude émotion en retrouvant Marianne telle qu'il l'avait laissée, ou du moins plus belle encore et plus

désirable. Il s'attendait à la voir mariée et mère d'un tas de bambins ; elle était toujours fille et continuait à repousser le fils du restaurateur avec une constance qui faisait le désespoir de son père.

Etait-ce lui qu'elle attendait ? Etait-elle fidèle à sa parole d'enfant ? N'osant le croire, Jean Galuchot ne le lui demanda pas. Elle avait rougi en le revoyant ; mais bah I il en avait vu rougir bien d'autres. Du reste Claude Rabergin était toujours là, un peu plus riche seulement, un peu plus entiché encore de sa Tête-Noire, dont la vogue croissait toujours, et le fils de la bohémienne lui tourna le dos, sans voir les regards attristés de Marianne.

Après trois ans de service actif dans l'armée, il avait obtenu son entrée dans le corps des pompiers et y était depuis deux ans.

Très vigoureux, très actif, un vrai risquetout, il avait déjà su se faire remarquer parmi ces soldats d'élite.

A la suite d'un acte d'héroïsme dans un sauvetage jugé impossible, il venait d'être

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nommé caporal avec proposition pour une médaille et mise à Tordre du jour.

Ses camarades eux-mêmes, émerveillés de son audace et des véritables tours de force qu'il accomplissait, le considéraient comme un être à part, capable de vivre dans le feu en vraie salamandre : il s'aventurait toujours dans des endroits où les plus intrépides n'osaient le suivre et il s'en tirait avec un bonheur insolent. Les officiers lui reprochaient ses perpétuelles imprudences sans parvenir à l'en corriger.

Quand il bondissait, la hache au poing ou la lance en main, au milieu des flammes, il semblait se trouver dans son élément ; ses veux noirs reflétaient l'incendie, ses lèvres rouges ressortaient sous sa moustache noire et il avait réellement une beauté infernale.

Il ressemblait étonnamment à sa mère, ayant d'elle le nez droit, l'ovale pur du visage, la petite bouche, les larges yeux bistrés aux magnifiques prunelles ombragées par de longs cils retroussés et la teinte mate de la peau ;

avec cela, des pieds et des mains d'une étonnante finesse, comme toutes ces races qui viennent de l'Orient.

Ses succès féminins ne se comptaient plus ; mais, en dehors de Marianne, cette pure vision de l'adolescence, il n'avait jamais eu de sérieuses amours, malgré toute la fougue qu'il apportait dans ses caprices : c'était une flamme dévorante que son ardeur même empêchait de brûler longtemps.

Tout récemment, un mystère était venu l'intriguer fortement, alors qu'il ne songeait plus qu'à cette charmante Marianne que chaque voyage à Joinville lui montrait plus belle.

Se hâtant de rentrer à 'la caserne, il descendait d'un pas élastique la rue de La Rochefoucauld, lorsqu'une superbe rose tomba à ses pieds.

Intrigué, il leva la tète. Il se trouvait devant un grand mur d'hôtel, percé d'étroites fenêtres grillées, hermétiquement closes, et rien ne lui indiquait d'où avait pu venir cette

fleur. En tout cas, la complète solitude de la rue Fautorisait à croire qu'elle lui était adressée, à moins que cette chute ne fût le résultat d'un accident.

Il ramassa la fleur, qui, d'après sa dimension et son parfum, devait être une rareté, la porta machinalement à ses lèvres et, après quelques tentatives infructueuses pour savoir d'où elle arrivait, regagna la caserne très émotionné.

Son cerveau eut comme une bouffée de ses rêveries d'autrefois, malgré toutes les plaisanteries qu'il se fît à lui-même pour les chasser. Sa fameuse philosophie se trouvait tout à fait en défaut et il ne parvint pas à se moquer avec conviction de cette trouvaille.

Ce qui l'intrigua bien davantage quand il examina plus à loisir la fleur mystérieuse, ce fut de découvrir, enroulée autour de la tige, une mince feuille de parchemin qui se défit au contact machinal de ses doigts.

A mesure qu'il la déroulait, il remarquait des caractères qui s'y trouvaient tracés, les

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mêmes dont sa mémoire avait gardé l'ineffaçable empreinte, ceux que sa mère faisait tracer à sa main d'enfant, ceux de cette langue qu'il savait sans en connaître l'origine.

Il put donc lire avec un formidable étonnement les mots suivants :

« Rati aime le fîls de Balaja. »

Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier?

Depuis près d'un an, Jean Galuchot passait par la rue de La Rochefoucauld sans avoir rien remarqué d'extraordinaire, sans avoir fait aucune rencontre. Cependant il n'y avait aucun doute, ce billet s'adressait à lui et venait de quelqu'un sachant le nom de sa mère.

A force de chercher dans ses souvenirs, il se rappela un incident de sa vie en Afrique qui pouvait avoir quelque rapport avec cet envoi de fleurs.

A la tombée de la nuit, non loin du. port d'Alger, une vieille femme voilée, l'ayant abordé, lui avait adressé une série de questions dont il se souvenait encore.

- — De quel pays es-tu ?

— Mais de France, la belle enfant 1 avait gouailleusement riposté le jeune zouave.

— De quelle partie de la France ?

— Né entre Joinville-le-Pont et Nogentsur-Marne, entre deux fritures de goujons, si cela peut t'intéresser, ma mie.

L'autre, imperturbable, continuait :

— Quel est ton nom ?

— Jean Galuchot, pour te servir, zouave de première classe , actuellement domicilié à Alger.

— Tes parents ?

— Mes parents, fille du diable, ce sont Galuchot, Testimable auteur de mes jours, le meilleur pêcheur de la Marne, mon brave homme de père, et Balaja...

Son interlocutrice avait fait un mouvement marqué à cet instant. Il reprit après une seconde d'interruption :

— Oui, Balaja, un nom pas français, une fille de bohème, comme disait ce damné père Claude Rabergin en me refusant sa Marianne.

— C'était votre mère ?

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— Ma mère, en elîet, une pauvre femme abandonnée par ses compagnons les bohémiens et recueillie par mon père.

— Merci. Yous aurez de nos nouvelles, fils de Balaja.

Elle disparut sur cette promesse.

Le lendemain matin, dès l'aube, les zouaves partaient en expédition. Quand, au bout de trois mois, Jean Galuchot revint à Alger, il n'entendit plus parler de rien.

De nombreuses beautés maures ou juives se chargèrent de lui faire rapidement oublier ce commencement d'intrigue.

Y avait-il quelque corrélation entre cette conversation d'Alger et la rose mystérieuse ?

Désormais son cœur, qui n'avait jamais vraiment battu depuis son amourette avec Marianne, et de ce côté il se croyait bien guéri, se mit à battre violemment pour cette fameuse Rati. D'abord on n'est jamais fâché de savoir qu'il y a quelque part une douce créature se mourant pour vous ; ensuite le galant caporal était fort inflammable et aimait

souvent, si ce n'est longtemps, mais ici la curiosité s'en mêlait.

Plus de repos. Jour et nuit il y songeait, usant ses semelles sur le trottoir de la rue de La Rochefoucauld, passant et repassant devant la muette demeure, qui semblait inhabitée et dont les fenêtres ne s'ouvraient jamais.

Les jours se suivirent sans que rien ne vînt confirmer la déclaration catégorique et brève que la rose lui avait transmise et le malheureux finit par se demander s'il n'avait pas rêvé ou s'il ne devenait pas fou.

Mais non, il conservait précieusement, avec les pétales séchés de la fleur, le parchemin qu'il n'avait osé montrer à personne, et dont les caractères flambaient sans cesse dans son cerveau :

« Rati aime le fils de Balaja. »

C'était bien de lui, du fils de la bohémienne, qu'il s'agissait. Bien plus, il savait, se souvenant des leçons de sa pauvre mère, que le mot Rati signifie volupté, de même que Balaja veut dire parfum de jasmin.

Une nuit, il dormait, rêvant à la bien-aimée Rati ; les appels vibrants du clairon le réveillèrent en sursaut.

Un incendie venait d'éclater dans le quartier et toute la caserne était sur pied. Les propos allaient et venaient, tandis qu'on faisait les préparatifs en toute hâte.

Bien qu'il ne fût pas de garde cette nuit-là,

Jean Galuchot partit au pas de course avec la première pompe ; il avait hâte de secouer la dangereuse torpeur qui Talanguissait depuis plusieurs jours et de lutter corps à corps avec un danger matériel et palpable.

Il courait, les yeux encore brouillés de sommeil, quand brusquement les porteurs de torches s'arrêtèrent : on était arrivé. Il leva la tête et pâlit horriblement.

Une partie du toit du mystérieux hôtel fermé de la rue de La Rochefoucauld était en flammes.

Ton amante t'attend; ses yeux pleins de larmes cherchent V objet de son amour; oit vas-tu, mon jeune roi? Viens, viens donc me donner un baiser !

La phrase mélodieuse égrenait mollement, dans une atmosphère lourde de parfums, ces paroles de passionnant appel, et le chantant mystère de la langue hindous tani ajoutait encore à Texpression de ces syllabes d'amour.

A l'harmonieuse note d'une voix de femme, toute vibrante d'émotion abandonnée, se joignait l'accord métallique des cordes de la vounei, le luth indou, habilement touchée par des doigts de bayadère. Le son se prolongeait, roulant sous d'épais feuillages d'un vert pro-

LA TÊTE-?iOIRE 37

fond ce chant amoureux que nulle oreille profane ne pouvait entendre, que nul étranger impur n'écoutait.

Cependant ceci se passait en plein cœur de Paris, à quelques pas des grands boulevards mondains, non loin de TOpéra ; mais pas un Parisien n'avait connaissance du mystère oriental ainsi caché tout près de lui, chez lui.

Celui qui eût pu pénétrer dans la grande maison muette de la rue de La Rochefoucauld se fût cru transporté tout à coup au milieu de quelque scène des Mille et une Nuits,

Entre le trottoir d'asphalte qui bordait les pavés de grès de la chaussée et Tautre côté du mur massif emprisonnant jalousement l'hôtel, il y avait la différence de la réalité moderne et banale au rêve de TExtrême- Orient, rêve coloré et parfumé, Técart de l'Europe grise à Tétincelante Asie.

Les étroites fenêtres qui donnaient primitivement sur la rue avaient des grilles de fer et des volets de bois plein cadenassés comme les

croisées d^un couvent, de façon à établir la plus infranchissable barrière entre l'intérieur et l'extérieur.

Toute rhabitation se bornait au rez-dechaussée surmonté d'un seul étage divisé en chambres avec larges baies donnant sur une immense serre vitrée, dont l'extrémité opposée se trouvait entièrement masquée par une rangée de gros arbres, commencement d'une sorte de jardin laissé à Fétat sauvage. Ce petit parc impénétrable servait à isoler l'étrange demeure des maisons voisines. Bien que pas un œil indiscret ne pût, même en hiver, percer ce fouillis de branches, de ronces et de taillis, un revêtement en planches garantissait encore le vitrage de la serre sur trois côtés, y compris celui du jardin. On avait ainsi obtenu un entier isolement.

Formant un énorme quadrilatère, la serre* Un véritable parc, renfermait tout ce que l'Inde possède de plus extraordinaire et de plus beau comme végétation. Une fortune de nabab était engloutie là, et pas une des mer-^

veilleuses collec'tioris du Jardin des plantes n'aurait pu lutter avec ce paradis.

Les voyageurs auraient retrouvé dans cette enceinte le manguier, le cocotier, le sandal, le teck, le gommier, le dragonnier et toutes les précieuses essences de bois qui sont la richesse de FHindoustan.

Un large ruisseau, dont le sable était semé de paillettes d'or, coulait en serpentant à travers les nymphéas, les larges feuilles du nénuphar, les fleurs saintes du lotus, entre des rives qui offraient aux regards surpris les curieuses feuilles du bétel, du gingembre, du benjoin, de la cannelle et de Tindigo.

Gravement posés sur une patte, dans une immobilité de fakirs, des hérons roses et des cormorans au goitre hideux surveillaient les poissons rouges aux nageoires jaunes ou vertes qui frétillaient, se jouant entre les jeunes bambous formant par places des bouquets de verdure en plein cours du ruisseau.

Il ne manquait qu'un tigre royal, tapi derrière les massifs de grenadiers, de flamboyants

aux tleurs roujjes, Je lauriers-roses, qu'une cobra-capelle sifflant à travers les cannes à sucre, ou qu'un trigonocéphale coulant son corps diapré sous les feuilles d'un mangoustan ou d'un figuier des banians, pour donner la complète illusion du pays. A leur défaut, le boulboul et le bengali luttaient de roulades, de trilles, et voletaient çà et là en compagnie de pigeons verts.

Trois portes, découpées en ogives persanes,

s'ouvraient de plein pied sur ce paradis d'Indra, où une température asiatique restait toujours entretenue, pour la plus. grande joie des singes sacrés à collier noir qui s'ébattaient un peu partout. Des nattes de vétivert et de rotin, tressées par les plus adroits ouvriers de Ceylan, décoraient les murs et cachaient les planchers, où s'étendaient les merveilleux tapis de laPerse. Le même caractère exotique se retrouvait dans les pièces du premier étage, entièrement meublées comme les habitations de l'Inde, avec un grand luxe de houkah pour fumer le tabac indigène, de pipes à opium, de bijoux

en filigrane, d'armes et de dieux aux forriies fantastiques.

En premier lieu, au centre de la plus vaste pièce du rez-de-chaussée, se dressait la statue de Kamadéva, dieu de Tamour, armé de ses flèches à pointes de fleurs et de son arc ; c'était le protecteur de la maison, celui qui figure sur l'étendard des bayadères.

Rati n'était en effet qu'une de ces belles esclaves attachées aux pagodes pour le service des dieux et la plus grande joie des brahmes.

Tous ses serviteurs, soigneusement choisis, appartenaient à la race du Sud, venant de la côte de Coromandel, et parlaient le tamoul, cet harmonieux dérivé du sanscrit.

Couchée sur des coussins de soie tissés à Mourchîdadab, en Bengale, la jeune femme

chantait, auprès de la petite rivière, en touchant d'une main inattentive les trois cordes de sa vounei, et en regardant devant elle, sans voir les agaceries de son singe favori, qui se balançait sur une liane.

La même pièce de fine toile de coton de Masulipatam s'enroulait gracieusement autour de ses reins souples, remontait par-dessus son épaule gauche, puis, soutenant les seins, ceignait la ceinture et finissait en formant une sorte de gracieux pantalon. Par-dessus, elle avait coquettement jeté une de ces belles pièces de soie brochée d'or qu'on fabrique à Surate.

Le chignon formé par ses cheveux noirs, huilés de benjoin, était retenu à côté de Toreille droite par trois épingles à grosse tète de diamant. Des bracelets d'or ouvragé dansaient à ses bras d une forme pure et délicate, jaunis de safran comme tout ce qui pouvait se voir du grain uni de sa peau, et sous des paupières avivées d'antimoine brillaient ses yeux d'un éclat de pierre précieuse. Elle portait dessiné en rouge, juste entre les deux sourcils, le pottou, ce cercle symbolique de deux centimètres de diamètre que les Hindous se peignent sur le front. Ses anneaux de jambes, entassés au-dessus de la cheville.

mêlaient les étincelles variées des rubis, des saphirs, des topazes et des émeraudes de Ratnapor. Enfin une ceinture d'or encerclait sa taille.

Elle chantait, la petite bayadère, faisant claquer les bagues de ses doigts, avec une douceur si pénétrante, une telle âme, que ses servantes, cessant une seconde de balancer sur sa tête les grands éventails de plume de paon, se demandèrent à qui pouvait songer la mignonne Rati, en accentuant de cette façon énamourée, et en répétant plusieurs fois le début connu du célèbre dialogue du roi Bajaraja et de la bayadère.

Une passion de feu mouillait et desséchait tour à tour ses lèvres, tandis que ces paroles glissaient sur leur épiderme pourpré :

Ton amante t'attend; ses yeux pleins de larmes cherchent V objet de son amour, où vastUy mon jeune roi ? Viens, viens donc me donner un baiser !

Elle soupire plus fort. Semblable à une perle, une larme glisse sur sa joue, tombe et

44 l.A TKTE-NOIHE

va se perdre au milieu de la tendre pâleur d'ambre de ses seins. .

Un pas lourd a écrasé le sable du jardin ; les serviteurs hindous se sont respectueusement écartés, les esclaves ont disparu : un vieillard grave et solennel se tient debout devant la jeune femme.

Il porte le turban et une ample robe de mousseline brodée d'or se noue à sa ceinture.

— Qu'est-ce encore ? De la tristesse, des pleurs, Rati ? Vous savez que je ne le veux pas.

Ses veux noirs restent tristes dans le doux visage qui essaie un sourire.

— Non, vous voyez, Djanaka, je ris.

Mais, tout en caressant d'une main pesante

de bagues sa longue barbe blanche, l'homme secoue lentement la tête :

— Rati, j'ai vu vos larmes et l'oppression serre encore votre gorge.

— Peut-être l'ennui de cette vie renfermée, le regret de mes compagnes laissées là-bas, de nos belles pagodes brûlées du soleil et <le

LA TÈTE-ISOIRE 45

nos grands lacs aux ondes sacrées. Que sais-je 1 Il fronce le sourcil et frappe le sol de sa babouche bordée d'or.

— L'ennui ! N'avez-vous pas ici tout ce qui TOUS plaît, les oiseaux, les fleurs, vos femmes préférées , Lackmy et Radhamonie ? N'ai-je pas su, pour combler vos désirs et effacer vos regrets, apporter en ce pays un coin de la patrie, rinde elle-même en miniature ?

Elle incline affirmativement le front.

Alors Djanaka se rassérène, vient s'asseoir auprès d'elle et l'enveloppe de ses bras :

— N'as-tu pas mon amour, Rati, l'amour des dieux eux-mêmes, l'exclusif amour d'un grand brahme de Vichnou ?

— Oui ! fit de nouveau l'enfant, tressaillant malgré elle sous le baiser du vieillard.

Puis, tout bas, très bas, elle relisait distinctement dans son cœur l'aveu que sa main avait tracé sur la rose :

— Rati aime le fils de Balaja 1

Elle ne voit plus le grand vieillard austère assis à SOS côtés et couvrant de froids baisers

ses mains et ses épaules. Que lui importe ce brahme fameux, dont Tlnde entière célèbre la science et les vertus, mais sur lequel pèsent les mornes hivers. Que lui fait le soleil du cerveau, quand elle demande le soleil du cœur? Comment aimer celui dont elle pourrait facilement être la petite-fille et qu'elle n'a jamais connu que vieux, quand elle rêve de jeunesse et de brûlantes amours ?

Etait-ce donc la peine de Félever avec ce voluptueux et lascif raffinement qui forme la partie la plus importante de l'éducation d'une bayadère, d'éveiller en elle la passion sensuelle et ardente, pour en faire la compagne d'un homme arrivé au déclin de la vie?

Non. Elle a vu le fils du pêcheur et de la.

bohémienne ; avec la ruse de son sexe et la science de sa race, elle s'est informée. C'est lui qu'elle aime, c'est lui qu'elle veut, et elle saura l'avoir par tous les moyens.

Elle s'abandonne, froide et sans volonté, aux caresses du vieil Hindou, qui ne peut lire dans son cœur, tout brahme qu'il est, et qui

essaie vainement de rajeunir son hiver au contact de cette adorable floraison de printemps.

Rati n'a qu'un rêve, rapprocher d'elle celui qu'elle aime, et c'est avec une ténacité développée davantage et irritée par chaque jour d'attente qu'elle travaille à y arriver.

Aussi devient-elle subitement attentive. Le vieux brahme vient de murmurer à son oreille une phrase qui l'a magnétisée ; elle écoute, les yeux pleins d'éclairs, toute frémissante, l'aveu qui tombe des lèvres de Djanaka.

— Je ne voulais pas te le dire encore, je voulais te ménager cette douce surprise. Tes larmes et ta tristesse m'arrachent mon secret. Ecoute donc, ma bien-aimée Rati ; si je suis venu t'embrasser aujourd'hui, c'est que l'époque du retour est proche. Tu reverras tes compagnes, tu re verras ton pays; mais les préparatifs de ce voyage exigent que je me sépare de toi et que je m'éloigne pour tout un mois.

Elle n'a pas fait un geste, pâlissant sous la

couche parfumoo de safran qui lui jaunit le visag-e.

Djanaka ne voit rien, ne comprend rien ; il la croit enivrée par Tidée du retour et continue :

— Ce soir même, dans quelques instants, je pars, je quitte Paris et dans un mois, jour pour jour, nous regagnerons ensemble notre patrie.

Elle ferme les yeux pour ne rien laisser voir des pensées qui Tagitent. Un mois, tout un grand mois de liberté, tout un mois bien à elle ! C'est trop d'ivresse et elle doit étouffer les tumultueux battements de son cœur.

Le brahme n'est pas encore parti, et son plan est déjà échafaudé, mûri dans sa tête :

les plus prompts sont souvent les meilleurs.

C'est avec ravissement qu'elle lui donne ses lèvres à l'heure du départ.

Lui, vieillard aveugle, croit que c'est Tunique joie de revoir bientôt son pays et part, heureux du bonheur de sa petite bavadère.

Comme il ne faisait pas de vent, la flamme s'élevait du toit dans une direction absolument verticale, roulant de gros tourbillons d'une fumée très noire et très acre. Les maisons voisines n'étaient pas menacées.

Malgré la violence avec laquelle l'incendie dévorait toute une portion du toit, un espace de cinq mètres au moins, aucune des fenêtres de la façade ne s'était ouverte et on ne paraissait pas donner signe de vie dans le mystérieux intérieur de l'hôtel de la rue de La Rochefoucauld.

Du reste, nul passant, aucun curieux : cela avait eu lieu avec une rapidité, un inattendu qui tenaient du prodige, et les badauds n'avaient pas eu le temps d'accourir. Cepen-

dant, dans quelques habitations éloignées du danger, une certaine émotion commença à se manifester.

Le capitaine sacrait et jurait, tapant du pied, car il ne lui était pas possible d'entrer dans cette maison hermétiquement close et sans porte. Il grondait tout haut :

— Les mâtins vont se faire enfumer là dedans comme des renards.

Il avait bien essayé d y arriver par un p tit pavillon voisin, qui semblait dépendre de la maison principale et devait servir d'unique communication avec la rue; mais là il s'était heurté à des domestiques anglais, qui n'avaient pu le renseigner, se contentant de montrer le toit comme si c'eût été le seul chemin possible.

On ne pouvait attendre ni chercher davantage, le feu semblait gagner.

En désespoir de cause, l'officier fit poser les échelles. Immédiatement, le caporal Jean Galuchot, dont l'agitation était extrême, s'élança suivi de deux de ses hommes et arriva le premier sur le toit.

Il se jetti bravement, follement, selon sa coutume, en avant, au plus fort de Tincendie ; mais d'habitude il savait suffisamment calculer le danger pour ne pas exposer inutilement et sans profit sa vie. Cette fois, une véritable fièvre semblait paralyser ses moyens.

La première bouffée de fumée, très fétide, l'enveloppa de telle sorte qu'il faillit perdre l'équilibre et tomber en arrière. Un de ses hommes le retint à temps.

— Prenez garde, caporal, vous allez y rester. Cette diable de fumée pue terriblement.

— N'aie pas peur, mon brave, ça me connaît ! riposta Jean plus ému qu'il ne voulait le montrer.

En même temps les pompes envoyaient des torrents d'eau. La flamme commença à diminuer.

Un seul endroit brûlait encore avec fureur sans qu'on pût l'atteindre de la rue. Le caporal, se faisant remettre un des tuyaux de cuir, s'avança en équilibre sur une poutre et dirigea le jet d'eau vers ce point.

52 LA TÉTE-^iOlRE

Mais une fumée si puante sVn éleva brusquement, que le malheureux, étouffé, battit l'air de ses bras et fut précipité, la tête la première, en plein brasier.

Les deux pompiers jetèrent un cri d'épouvante auquel répondit la clameur de la rue- Tout le monde avait vu l'épouvantable accident.

En vain appela-t-on Jean Galuchot, personne ne répondit, pas un cri, pas un mot: le malheureux avait dû tonaber asphyxié et maintenant il ne s'agissait plus que de retrouver son corps.

Presque aussitôt, les poutres, minées par l'incendie, s'écroulaient à l'intérieur, enlevant toute chance de le sauver.

A force d'eau on parvint à noyer le feu, qui, en somme, n'avait fait que dévorer une partie restreinte des combles de l'hôtel, sans même entamer la façade. La fumée finit par disparaître, et les deux camarades de Jean se mirent à sa recherche.

Une torche fut allumée et ils fouillèrent les

LA TKTE- NOIRE 53

tiécombres. Dès les premiers pas, sous un amas de cloisons en charbons, ils découvrirent une masse noirâtre, n'ayant plus forme humaine. Le crâne était entièrement dénudé, les vêtements anéantis et les chairs calcinées jusqu'aux os ; à quelque distance, un casque tordu par l'action du feu était le seul indice qui pût faire reconnaître l'infortunée victime.

A l'aide d'une toile qu'on fit parvenir aux deux pompiers, ils recueillirent ces affreux débris humains, qui purent ainsi être descendus et déposés dans un fourgon.

Un des domestiques anglais, sortant du pavillon attenant à l'hôtel, vint avec les pompiers visiter le lieu du désastre et s'assurer que l'incendie était bien complètement éteint. Il n'y avait que peu de dégâts et la chose eût été de minime importance sans l'affreuse catastrophe qui l'avait terminée.

Les deux témoins de l'accident flrent leur déposition, racontant qu'ils avaient prévenu leur caporal du danger qu'il courait, surtout à cause de l'extraordinaire âcreto do la fumée.

54 LA TÊTE-NOIHE

mais que celui-ci s'était moqué de leur prudence, et avait continué à s'aventurer sans tenir compte de cet avis. Il était tombé en pleine fournaise et n'avait même pas eu le temps de jeter un cri.

Le lugubre cortège regagna la caserne, ramenant les restes méconnaissables de Jean Galuchot.

Le surlendemain, on lui fit des obsèques solennelles, auxquelles assistèrent le préfet de police et des détachements de toutes les casernes de sapeurs-pompiers.

Durant huit jours, la mort du pauvre caporal fut le texte de toutes les conversations ; son portrait figura dans tous les journaux illustrés avec description de l'accident et dessins à l'appui. Des reporters zélés essayèrent inutilement de pénétrer dans l'intérieur de l'hôtel mystérieux et durent se contenter de parler de la façade. Le toit était déjà en réparation sous la surveillance des domestiques anglais.

On s'accordait du reste à reconnaître l'im-

prudence de la victime ; Jean Galuchot n'eût pas dû s'exposer comme un novice, sans prendre ses précautions. Après tout, il avait payé cette faute de sa vie : c'était un brave. Le père Galuchot, à Joinville-le-Pont, pleura toutes les larmes de son corps ; il était de nouveau seul. La belle Marianne elle-même se sentit plus d'une fois les yeux humides en songeant à son amoureux des bords de la Marne et, malgré la fureur de son père, voulut porter une espèce de deuil de celui qu'elle appelait son fiancé.

— M'aimes-tu comme je t'aime, fleur de ma vie, mon sourire doré de soleil, mon étincelant diamant de Golconde ?

Toute la rhétorique de l'amour oriental entassait ses flambantes épithètes et ses scintillantes comparaisons sur ses lèvres que brûlait une soif inapaisée d'inoubliables voluptés.

Renversée dans ses bras, la tête sous la pluie de baisers qui tombait sans s'arrêter sur ses joues, sur son front, sur ses yeux et sur sa bouche, Rati frissonnait d'ivresse sous la vivante étreinte du jeune homme.

Avec le turban de mousseline tissée d'or et d'argent qui se tordait autour de sa tête, la longue tunique nouée à la taille par une ceinture plaquée d'or et de rubis, les babouches

LA TETE-NOIHE 57

Je velours aux pointes relevées, on eût dit un jeune dieu, Kamadéva lui-même, l'Amour pressant sur sa robuste poitrine son épouse Rati.

Sa pâleur mate faisait ressortir Téclat diamanté de ses yeux et la courbe fine de ses soyeuses moustaches. Etait-ce un prince hindou, quelque jeune brahme venant consoler Famoureuse bayàdère de l'absence du vieux Djanaka? Sa désinvolture, la manière mélodieuse dont il parlait le tamoul, la douce langue du pays malabar, eussent fait croire qu'il avait toujours habité l'enivrant pays de la passionnée jeune femme.

A toutes ses questions, à toutes ses demandes, Rati n'avait qu'une réponse, toujours la même :

— Je t'adore, mon beau dieu d'amour, Jean, fils de Balaja !

Quand il avait rouvert les yeux, Jean Galuchot s'était cru mort et transporté dans

fl

quelque paradis inconnu.

î>8 LA TÉTE-NOlRE

Revêtu de vêtements de soie et d'or, il reposait étendu tout de son long sur une peau de tigre royal, au poil épais, aux zébrures régulières.

Au plafond, tout tendu d'une étoffe à personnages bizarres dont raccoutrement ressemblait au sien, se suspendaient trois énormes veilleuses de verre peint imitant des fleurs de lotus épanouies. Autour de la pièce courait un large divan bas garni d'étoffe brochée de Dacca ; les murs se cachaient sous des tentures en soie du Bengalor et des tapis de Kanawer ou de Kachmir masquaient le plancher. Çà et là des sabres à fourreau de velours et d'or formaient trophées avec des armures ciselées. Au centre de la chambre une mince spirale de fumée montait d'une boule de filigrane à jour, placée sur un trépied d'argent.

Il referma les yeux, croyant à un rêve, puis les ouvrit de nouveau et, après quelques instants du même exercice, se dressa sur son séant, tout effaré, balbutiant :

— Où suis-je?

Il se tâtait machinalement la tête et les bras, le corps et les jambes, s'étonnant de ne ressentir aucune douleur. Cependant il avait bien disparu au milieu d'un gouffre de flammes et de fumée ; il lui avait semblé sentir toutes lés horreurs et toutes les angoisses de la mort par l'asphyxie.

Une partie flottante de la tenture glissa sur d'invisibles anneaux et une femme, voilée de la tête aux pieds, s'arrêta à quelques pas de l'endroit où il se trouvait.

D'un seul mouvement, gracieux et ondulant, où l'on sentait la science frémissante de la danseuse, Rati rejeta l'épais voile et apparut dans son merveilleux costume aux yeux éblouis et fascinés du jeune homme.

— Es-tu l'une des danseuses du paradis d'Indra, une de ces Apsaras dont me parlait autrefois ma mère? interrogea Jean, retrouvant comme par intuition l'idiome tamoul qui l'avait bercé durant les six premières années de sa vie.

— Non, je suis Rati, une bayadèro ter-

<>♦* LA TÊTi:->01HE

rostre, une servante des dieux! réjKjndit la jeune femme avec un frissonnement de joie en voyant que celui qu'elle aimait n'était pas un impur étranger et qu'il parlait la môme langue qu'elle.

Jean la dévorait des yeux, ne pouvant se rassasier de l'enivrant et captivant spectacle.

Jamais elle n'avait été plus belle, toute transfigurée par l'amour et la passion.

Ses yeux humides jetaient de véritables flammes sous ses sourcils arqués, luttant d'éclat avec les magnifiques émeraudes accrochées à ses petites oreilles. Elle avait retenu à l'aide dune sorte de bandelette sacrée la masse soyeuse de ses cheveux noirs, simplement semés de fleurs rouges, sans un bijou.

Un étroit corset de soie cerise pailletée d'or contenait difficilement, mais sans la déformer, son opulente poitrine, tandis qu'une curieuse étoffe, si légère et si transparente qu'on la nomme dans l'Inde Basée de la nuit, une étoffe sœur des robes de verre dont parlait Varron • et des vêtements tissés de vent de Pétrone

LA TÈTE-?iOIRE 61

chez les Romains, voilait à peine la rondeur de ses larges hanches et l'exquis dessin de ses jambes. Aux poignets et aux chevilles elle avait roulé d'énormes torsades d'or incrustées de diamants et de rubis.

Tout cela chatoyait et miroitait de telle sorte sous les veilleuses que Jean croyait voir s'avancer vers lui une déesse au milieu d'aveuglants éclairs.

Ne songeant plus même à s'étonner du costume oriental dont il se trouvait vêtu, il allait joindre les mains dans une irrésistible extase, quand, franchissant rapidement la distance qui la séparait du jeune homme, Rati vint se jeter dans ses bras et coller ses lèvres fraîches et parfumées sur les siennes.

Une volupté sans nom coula dans ses veines, l'incendiant de la tête aux pieds. Il lui sembla pour la seconde fois perdre l'exacte notion des endroits et des choses, mais il s'y mêlait une sensation de si profonde ivresse qu'il s'abandonna sans chercher à comprendre davantage.

t)2 LA TÉTE-?i01KE

Pendant ce temps, Paris entier s'occupait de l'infortuné caporal Jean Galuchot pour le plaindre, raconter son héroïsme, lui faire de pompeuses funérailles et inscrire son nom sur les tables d'or du dévouement.

11 faut lui rendre cette justice qu'il ignorait tout cela et qu'il se contentait de se laisser vivre de cette vie qui lui paraissait artificielle et fantastique, sans se préoccuper autrement de ce qu'on pouvait penser de lui à la caserne de la rue Blanche.

Du reste, Rati eut soin de ne pas lui laisser le temps de la réflexion, et s'empara tant et si bien de son être qull ne vécut plus que par elle, pour elle, sans même sembler se souvenir qu'il existât autre chose.

Quand les premiers épanchements furent un peu apaisés, et cela dura longtemps, longtemps ; car les femmes de l'Inde sont en général fort expansives, et les bayadères en particulier, elles qui ne vivent que d'amour, Jean chercha cependant à avoir quelques explications.

Rati, avec cette infernale habileté commune aux femmes de toutes les parties du globe, ne raconta que ce qui ne pouvait pas lui enlever son amoureux, et cacha soifrneusement ce qui aurait pu l'éloigner d'elle.

iVinsi Jean ne sut pas que son évanouissement avait duré toute une journée et toute une nuit, grâce aux vapeurs savantes dans lesquelles on l'avait tenu plongé, autant pour s'assurer de son inertie que pour gagner du temps et engourdir sa mémoire. On l'entretenait même toujours un peu, à son insu, dans cet état de vie factice, poUr annihiler sa volonté. De ce côté, Rati, l'innocente Rati, en aurait remontré aux célèbres magiciennes de la Thessalie, qui effrayaient tant le bon et pacifique Horace.

Il ignora aussi, chose que la bayadère savait, grâce à l'ingénieuse complicité de la plus dévouée de ses servantes, l'aimable Lackmv, qu'un grand enterrement avait été fait au caporal Galuchot, représenté par les ossements calcinés d'un vieil Hindou dont le corps em-

fH LA TKTE-ISOIUE

baiimo était conservé dans le grenier de la maison pour être rapatrié et brûlé sur les bords du Gange.

A demi consumé par Tincendie, sans formes, il avait pu passer pour le malheureux pompier, à cause du casque de Jean trouvé près de lui. En réalité, c'était le chef des domestiques indous, le dobachy Tanapassary, qui reposait au cimetière Montmartre sous la brillante épitaphe du caporal.

Rati crut également inutile de raconter que le véritable maître de la maison, absent pour un mois, était le grand brahme Djanaka, et qu'elle avait profité de cette absence pour mettre, avec une damnable et téméraire ruse de femme, le feu elle-même au grenier de rhôtel.

Elle n'avait pas trouvé de moyen plus commode ni plus sûr de communiquer avec celui qu'elle aimait, sachant la caserne voisine et s'en remettant à son dieu Kamadéva pour la réussite de cette tentative désespérée.

Cela eût pu tourner plus mal, mais la chance

LA TÉTE-NOlRE 65

avait favorisé Tamoureuse bavadère. Jean, ayant eu l'idée de séaventurer le premier sur le toit, avait cru tomber de lui-même, sans se douter que la fidèle Lackmy avait traîtreusement contribué à cette chute et que, postée dans les combles, elle l'avait sauvé avant que les flammes eussent pu l'atteindre.

C'était tout un roman, inconnu du brave garçon et dont le savant imbroglio ' lui eût peut-être donné fort à réfléchir sur les conséquences et les suites d'une pareille liaison, la plus étrange assurément qu'il eût jamais eue.

Pour l'instant, inconscient du danger, grisé de toutes manières par son ardente compagne, il existait au jour le jour, fumant le houkah, plein d'un tabac opiacé à l'essence de rose et au parfum de sandal qui lui engourdissait le cerveau, se promenant à travers la merveilleuse végétation de la serre et faisant succéder les ivresses aux ivresses avec un délire tout oriental.

Parfois il buvait un breuvage étrange que lui présentaient les belles mains de la déli-

cieuse Rati et qui était cet effrayant composé de gingembre, de canthacides et de chanvre dont les brahmes, ces raffinés de la volupté, se servent pour aflfoler les sens des bayadères.

Quant à sa nourriture, elle se bornait à une succession bizarre de mets pimentés au curry et de curieux fruits de llnde.

Sans cesse Fun près de l'autre, ils égrenaient le délirant chapelet de l'amour tel que le comprennent les bayadères et les brahmes.

Jean crut n'avoir pas vécu jusqu'alors et comprit enfin tout le charme de l'existence, de cette vie de l'Inde à laquelle il se donnait tout entier et avec laquelle il s'identifiait d'autant mieux qu'il lui coulait dans les veines du sang de ces brûlants pays.

Lorsque Rati, un jour d'apaisement, sur les bords de la minuscule rivière, lui raconta son histoire, il apprit celle de sa mère, car, pour lui parler d'elle, Rati dut lui parler de Balaja.

Les souvenirs de Rati, relativement à Balaja, remontaient fort loin.

C'était une véritable histoire de croquemitaine que Ton racontait aux petites bayadères de la pagode de Chalambroum pour leur ôter la tentation de s'éloigner trop du temple et leur enlever le goût précoce des aventures.

Les brahmes, sévères gardiens de toutes ces délicieuses fillettes qu'ils destinaient à la garde de la pagode, aux réjouissances des grandes fêtes, et surtout à leurs plaisirs personnels, narraient, avec une autorité qu'ils tenaient de Brahma lui-même, la terrible catastrophe.

Une de leurs plus ravissantes danseuses, celle qu'on avait appelée Parfum de jasmin et qui donnait les plus douces espérances, ayant

eu rimpnidence de quitter un soir la retraite sainte pour errer dans les bois, avait été enlevée par d'épouvantables Rakshasas, ces démons à forme de vampires qui sont sans cesse en guerre avec les dieux et qui poursuivent même les humains.

Longtemps Rati avait cru à ces démons ravisseurs, dont elle connaissait les odieux exploits, détaillés dans le poème de Valmiky, le Râmayana, Puis, à mesure qu'elle avança en âge, par les causeries de compagnes mieux renseignées, par mille indiscrétions qu'on se permettait involontairement devant une enfant, elle avait appris la vérité ; mais cette vérité ne Tépouvantait pas moins que la légende des Rakshasas.

Elle sut donc qu'il existait dans le pays des bandes errantes et nomades de gens sans aveu, diseurs de bonne aventure, escamoteurs, faiseurs de tours de force et danseurs de corde, qui, exploitant tout le Karnatic, commettaient des crimes de toute sorte et ne vivaient que de brigandages.

Le soir où Balaja, âgée de quinze ans, dans toute la fleur de sa beauté, en plein épanouissement de jeunesse, commit la faute de s'aventurer dans les bois et de se diriger du côté où le Kavery roulait ses eaux profondes, une quinzaine de Kall a-Ban trous, de la tribu des Kourou-marous, exploraient les environs.

Une pareille proie, toute couverte de bijoux, les tenta, malgré les terribles représailles que pouvait leur attirer ce rapt; deux d'entre eux s'élancèrent sur la bayadère, lui enveloppèrent la tête d'une écharpe pour étouffer ses cris et l'emportèrent.

Le lendemain, la pagode entière était dans la désolation, et les brahmes faisaient faire les plus actives recherches.

Le parti de pillards Kalla-Ban trous ayant été signalé, ils furent immédiatement soupçonnés et traqués de repaire en repaire comme des bêtes fauves. On les poursuivit vainement jusque dans leur retraite habituelle de la chaîne des Ghattes orientales : ceux qu'on arrêta ne savaient rien. En effet, épouvantés de

leur action, plus condamnable aux yeux des Hindous que les vols ou autres crimes qui leur étaient habituels, il se divisèrent, ne voulant pas tous accepter la responsabilité de ce sacrilège. Quatre des plus forcenés seuls, laissant leurs camarades regagner Tintérieur du pays, emportèrent leur proie jusqu'au Kavery, où ils volèrent une barque. Descendant le fleuve, ils atteignirent Pondichéry, parvinrent à se glisser, sous des déguisements, dans un navire qui partait pour la France et emmenèrent leur victime avec eux.

En France, ils s'engagèrent dans une troupe de bohémiens qui parcouraient le pays, allant de fête en fête. C'est ainsi que Balaja, après les plus dures misères, était arrivée à Joinville-le-Pont, luttant jour et nuit contre ses ravisseurs et ne leur cédant pas.

Là, exténuée, elle était parvenue à déjouer la surveillance de ses maîtres, les avait quittés, et avait eu le bonheur de se voir recueillir par le pêcheur Galuchot.

Les bandits hindous, furieux, mais'craignant

LA TÉTE-NOlRE '1

la police française, n'osèrent la lui disputer. Après mille pérégrinations, ils finirent par se faire rapatrier. Pour se venger de leur insuccès et se moquer des brahmes de la pagode de Chalambroum, ils répandirent adroitement le bruit que leur bayadère, mariée en France, avait un fils et ne regrettait ni son pays, ni sa religion, ni ses premiers maîtres.

Tournant Thistoire en légende, les adorateurs de Vichnou s'étaient consolés en ajoutant une fable à toutes celles qui enrichissaient déjà leur répertoire.

Ce fut donc là, grâce à la bayadère Rati, que Jean Galuchot perça pour la première fois le mystère dont sa mère avait enveloppé ses origines, énigmatique et discrète à un point tel qu'elle n'avait pas même voulu dire à son fils que la langue qu'elle lui apprenait était originaire de l'Inde. Etait-ce par terreur des bandits Kalla-Bantrous, ou des brahmes de Chalambroum ? Etait-ce par une superstition religieuse, pour ne pas attirer sur celui qui l'avait sauvée la vengeance des

terribles dieux dans la crainte desquels elle avait été élevée ? La pauvre bayadère Balaja n'en avait rien dit, portant jusqu'au dernier soupir la peine de la faute légère qu'elle avait commise en enfouissant son secret avec elle dans la tombe.

Absorbé, les yeux pleins de l'image adorée de celle qui avait été sa mère, Jean oubliait l'endroit où il se trouvait et s'engourdissait dans ses souvenirs d'enfance.

Le toucher parfumé de deux bras nus noués autour de son cou, la brûlure de deux lèvres incendiant sa bouche, l'arrachèrent à cet oubli passager.

Déjà Rati, reprenant son récit, continuait de parler et racontait comment elle se trouvait en France, comment elle avait été attirée par quelque mystérieuse influence vers le fils de Balaja.

Certes ce n'était pas elle qui eût pu user de la même liberté que la malheureuse Parfum de jasmin ; on la surveillait trop étroitement pour cela.

Fille d'un riche Hindou de Pondichéry, qui avait fait le pieux sacrifice de la donner en cadeau à la pagode pour le service des dieux, elle avait été mise sous la protection directe du grand brahme Djanaka. Ce vieillard, d'une science merveilleuse, prenant son éducation à cœur, s'était chargé spécialement d'elle, sans permettre à personne autre d'avoir des ■vues sur celle à laquelle il avait, dès son entrée dans la pagode, donné le nom de l'épouse du dieu de l'Amour, Rati, qui signifie volupté.

Avec sa connaissance approfondie de la femme, il avait deviné dans l'enfant un morceau de choix, une compagne digne des dieux, et il l'entourait des soins les plus assidus, les plus jaloux.

Malgré cette surveillance de tous les instants, il se méfiait considérablement de ses confrères en sainteté, et plus Rati avançait en âge, plus il se désespérait, sentant les années peser plus rudement sur lui et voyant les jeunes brahmes jeter des regards d'envie sur la mer-

74 La téte-NoiHe:

veilleuse enfant. Autour d'elle Tincendie gagnait, les flammes d'amour montaient plus chaudes, plus rapprochées.

Ne sachant plus comment la préserver de ces désirs de chaque jour, de chaque heure, et comprenant bien qu'on finirait par lui ravir ce trésor auquel il avait donné l'éducation si complète que les brahmes procurent à celles qu'ils réservent à leurs plaisirs, il eut une soudaine inspiration.

Après des prières extraordinaires, il déclara que Vichnou en personne venait de lui signifier sa volonté, en lui ordonnant la mortification d'un long voyage dans les barbares con* trées de l'Europe. Naturellement il emmenait sa protégée.

Personne, à Chalambroum, ne fut dupe de rinvention, mais nul n'osa accuser le grand brahme d'avoir ainsi arrangé la vérité à son profit, en la mettant sous la sauvegarde des dieux.

Jusqu'au jour du départ, le brahme, remettant ses pouvoirs à son confrère le plus- an-

LA ÏÈTE-NOIHE 75

cien pour la durée illimitée de son absence, enferma soigneusement Rati, prétendant que cette réclusion ou retraite n'avait lieu que sur l'ordre même de Vichnou. Il n'y avait rien à dire à cela, bien que chacun comprit que Djanaka voulait ainsi s'assurer la propriété et l'absolue jouissance de la jeune fîUe, en l'éloignant de tous ceux qui auraient pu chercher à se faire librement aimer d'elle.

En Europe, il ne craignait pas semblable mésaventure, ayant élevé l'enfant dans l'idée que Tamour d'un étranger était un crime attirant les plus grandes calamités et amenant Texclusion du paradis d'Indra. L'impur Européen, tout homme enfin autre qu'un fils de rinde, était donc à jamais écarté de la supers- * titieuse bayadère.

Mais si le vieux brahme avait pensé, en agissant ainsi, posséder absolument celle qu'il emmenait avec lui, il s'était grossièrement et complètement trompé.

En efie.t, Rati après avoir beaucoup pleuré à la pensée de quitter sa pagode et ses chères

compagnes, avait été prise de ce désir étonnant, de cette invraisemblable idée : retrouver en France le fils de Tinfortunée Balaja. Elle trouvait des rapprochements entre son sort et celui de la bayadère légendaire ; au lieu d'être enlevée par d'immondes bandits, elle l'était par un vieillard : ce détail à part, le reste lui paraissait semblable et elle riait parfois, se disant que peut être on raconterait à Chalambroum la légende de Rati, comme on racontait celle de Balaja.

A Suez, une indisposition de Djanaka força d'interrompre momentanément le voyage.

Afin d'établir une transition climatérique entre l'Inde et la France où le vieillard avait la curiosité de voir Paris, il décida qu'on séjournerait quelque temps à Alger. Il n'était pas fâché du reste de montrer à Rati qu'en ce pays les femmes sont renfermées, et il lui assura qu'en France les choses se passaient de la même manière.

Rati, déjà fort rusée, fit semblant de se soumettre, mais elle avait entièrement mis

dans ses projets une de ses servantes, nommée Lackmy, et celle-ci, parfaitement stylée, chercha à contenter sa maîtresse dans la mesure de ses moyens.

Un jour, dans une rue d'Alger, la servante fît la rencontre de Jean Galuchot et resta saisie en face de ce visage de soldat français qui présentait les plus marquants caractères de la race hindoue : elle s'empressa de raconter le fait à la jeune bayadère qui ne douta pas un instant que ce fût celui qu'elle cherchait.

Une vieille négresse fut chargée de trouver le zouave en question et de lui adresser une série de demandes qui lui furent indiquées.

L'opération eût parfaitement réussi sans le départ subit des soldats. C'était à recommencer.

A Paris, absolument enfermée, car le brahme avait, longtemps à l'avance, pris ses précautions pour empêcher toute communication directe avec l'extérieur, Rati se désespérait au milieu de son paradis factice. L'amoureux vieillard avait su, h force d'argent, lui créer

78 i\ TÊTE -N 01 HE

cette merveille ignorée, espérant lui faire oublier la prison en dorant les barreaux et en réunissant autour d'elle tout ce qu'elle aimait, tout ce qu'elle pouvait regretter.

• Mais il lui avait appris à aimer, et les lèvres de la belle fille se desséchaient dans l'attente vaine de celui qu'elle eût voulu aimer : le vieillard lui faisait horreur.

Lackmy étant parvenue, après des efforts surhumains et une patience inouïe, à se créer des intelligences avec le dehors, en déjouant la surveillance des domestiques anglais du pavillon, lui apprit enfin qu'elle avait retrouvé la trace du jeune zouave d'Alger. Il demeurait tout près d'eux et faisait maintenant partie du corps des sapeurs-pompiers. Puis elle sut qu'il passait de temps en temps par la rue de La

Rochefoucauld, et, cachée sous les combles, elle jeta la fameuse rose qui avait tant intrigué Jean Galuchot.

Pâmé sous les ardents baisers de Rati, Jean l'écoutait avec ravissement, s'abandonnant à cette béate extase de tous les jours, oubliant

tout dans une félicité qui lui semblait ne plus devoir finir et n'ayant conscience ni des choses ni du temps.

Il se laissait vivre, annihilé, n'existant plus, croyant habiter un pays inconnu et lointain, où personne ne pouvait venir le chercher et où il aimerait ainsi éternellement.

Jamais la délirante Rati ne l'avait enveloppé d'un cercle plus étroit et plus continu de voluptés que ce jour-là, paraissant s'efforcer de mériter son nom symbolique par une recherche inaccoutumée d'ivresses progressives.

Des breuvages inconnus, au parfum de fleurs, à la saveur ambrée, avaient incendié son corps entier ; ses veines charriant un feu inextinguible surexcitaient sans cesse ses désirs, le faisant haleter d'un bonheur ininterrompu.

Depuis le matin, on aurait dit que la bayadère eût voulu lui faire goûter en ce seul jour tous les plaisirs dont elle l'enivrait avec un art si neuf et si varié depuis le moment où il s'était trouvé transformé en Oriental.

Peut-être eût-il su le secret de cette conduite inaccoutumée s'il avait pu, la veille, entendre la conversation de Rati et de sa servante Lackmy. Il ignorait donc que, pour la première fois depuis vingt-cinq jours, le nom de Djanaka était revenu planer en maître dans la secrète demeure. Djanaka allait bientôt revenir, son retour était annoncé.

Sans forces, n'ayant plus d'autre volonté que celle de la bayadère, ne sachant même pas depuis combien de temps durait cette perpétuelle extase, Jean fondait son intelligence et son corps dans cet amour de feu qui ne paraissait devoir cesser que lorsqu'il serait lui-même entièrement consumé.

La journée passa comme un rêve. Quand la nuit arriva, le front de Rati se couvrit d'un voile inhabituel de tristesse ; puis elle secoua cette mélancolie passagère et, après un long baiser qui n'en finissait plus, annonça à Jean qu'elle allait danser pour lui la fameuse danse de la Sakty-Poudja, qu'elle dansait dans la grande pagode de Chalambroum, mais seule-

82 LA TKTE-NOIRK

ment pour les initiés. Jusqu'alors elle n'avait pas encore donné au jeune homme le spectacle de ses talents chorégraphiques.

Les grandes veilleuses seules restant allumées, et la pièce étant ainsi plongée dans une lueur demi-mystérieuse qui donnait à tous les objets des apparences fantastiques, Jean Galuchot prit place sur un large divan, le corps commodément appuyé à des coussins de soie et d'or. Il tira quelques lentes bouffées du houkah que la bayadère avait préparé ellemême en l'aromatisant, et sentit presque immédiatement une délicieuse torpeur lui couler le long des muscles.

Tandis que de grosses boules de parfum brûlaient dans des trépieds d'argent, ajoutant encore au mystère par la buée bleuâtre qui flottait insaisissable entre les draperies et glissait sur le plafond, une musique bizarre, composée de flûtes, de vounei, de tambourins et de guitares indoues*, commença à bourdonner doucement derrière une tenture cachant les musiciennes.

Puis le brouillard parfumé s'écarta un instant et Rati s'avança, balançant les bras d'une manière rythnlée, en suivant le mouvement plus accéléré de la musique. Jamais le jeune homme ne l'avait trouvée plus tentante.

Quelques mètres de gaze de soie rose se tordaient capricieusement autour de ses hanches et n'étaient retenus à la taille que par une chaîne d'or. Les bras chargés de bracelets, des anneaux d'or et de pierreries aux chevilles, des bagues aux doigts des pieds et des mains, elle évoluait lentement sur elle-même; sa beauté acquérait une séduction plus puissante sous cette demi-clarté, dans ce nuage de gaze tourbillonnant sans rien cacher de ses adorables lignes.

Jean resta immobile, dans une extase d'admiration qui le tenait éperdu, ne pouvant rassasier ses regards de ce spectacle qui augmentait encore l'incendie lui brûlant les artères.

Alors se succédèrent des séries de gestes et de mouvements tous plus sensuels, plus irri-

8i LA TÊTE-NOIRE

tants et plus séducteurs les uns que les autres ; ils augmentaient toujours d'intensité et d'expression, avec une science si raffinée de tous les frissons de la chair, que la vibration voluptueuse se transmettait directe de la jeune femme au jeune homme.

Souple, caressante, les yeux noyés, les seins palpitants, les nerfs fouettés, tous les membres tressaillants, elle se rapprochait de lui.

Lorsqu'elle fut à deux pas du divan, la chaîne d'or tomba et les voiles de gaze, s'abattant régulièrement, découvrant une à une toutes les splendeurs de Rati, s'accumulèrent autour d'elle dans un ordre voulu et formèrent une immense rose dont elle était le cœur.

Jean s'était levé, frémissant, et, quand le dernier voile s'écrasa sur le tapis, quand la griserie sensuelle fut complète, il l'enleva haletante dans ses bras, croyant boire un nouvel amour sur les lèvres avides de sa bienaimée.

Derrière la tenture, les tambourins, les

vounei et les flûtes semblaient s'éloigner, adoucissant leurs éclats, s'unissant dans un ronflement adoucissant et monotone qui s'éteignit insensiblement.

Puis, dans cette pièce embaumée de parfums énervants, toute trépidante encore d'harmonie et de danse, on eût pu entendre les deux amants converser tendrement, en se serv'ant des paroles même d'un hymne célèbre dans toute l'Inde.

C'était Rati qui, durant leurs heures paresseuses, avait appris à Jean cet hymne, intitulé : Yavana et Nourvad^j, le plus beau chant d'amour du Nickâra^ le recueil d'hymnes antiques de la pagode de Chalambroum.

Jean lui disait, scandant bien la musique chantante du poème :

Ta bouche est un nectar dont mes lèvres s'enivrent, comme l'abeille fait d'une fleur. Comme ton beau corps frémit sous mon ét7*einte ! que ton amour est délicieux l

Et Rati répondait enivrée :

Mes oreilles n'entendent plus les bruits de la

terre y V obscurité de mes yeux est complète. Que me fait le jour^ que me fait la vie^ que me font les fleurs, que me font les fî'uits ! Que me fait le soleil, Voiseau qui chante dans les bois, les grands fleuves qui roulent leurs cours vers la mer, que me fait la nature entière ! J'aime et je meurs d'amour dans les bras de mon bien-aimé!

Pendant qu'il buvait ces paroles de volupté, une invincible somnolence s'empara de Jean Galuchot, Tengourdit de la tête aux pieds et le pâma endormi sur le sein parfumé de tlati. Grisé de haschich et d'amour, épuisé d'embrassements, il perdit instantanément la conscience (les êtres et des choses.

— Aux armes ! aux armes !

Le cri lugubre retentit, se prolonge au milieu de la rue déserte, où il ne fait pas encore jour, et roule en une clameur stridente.

Au cliquetis des fusils, saisis à la hâte dans le râtelier par le poste éveillé en sursaut, se mêla bientôt la rumeur confuse et grandissante de la caserne en émoi.

— Etait-ce Fémeute, une révolution soudaine, quelque sauvage attaque?...

Les commentaires allaient leur train, soufflant à travers les chambrées comme un vent d'orage, plein d'inquiétants grondements. Puis, brusquement, sans ordre, un clairon jeta ses notes aiguës au milieu de la grande cour, son-

nant un appel désespéré, faisant vibrer les vitres et battre les cœurs. Décidément cela se gâtait ; de vieux soldats assurèrent qu'ils sentaient la poudre.

Des fenêtres s'ouvraient béantes, tandis que les officiers interpellaient les hommes, demandant ce qui arrivait.

Déjà répouvante gagnait les habitants paisibles de la rue Blanche ; de chaque croisée, à tous les étages, sortaient des têtes effarées, des bonnets de coton branlant lamentablement leur mèche tremblante, des coiffures de femmes en désordre. Les yeux hagards cherchaient dans le ciel quelque formidable lueur d'incendie ; les narines aspiraient l'air, croyant y saisir des puanteurs de fumée, et les doigts erraient, indiquant vaguement le nord, l'est, le sud et l'ouest.

Comme on ne voyait rien, cette terrible incertitude augmentait l'angoisse, exaspérant l'épouvante de tous ces visages effarouchés, arrachés au plein sommeil des derniers instants de la nuit, à l'heure où l'aube va poindre.

Les hommes du poste, les premiers, avaient bondi, fusil au poing, vers la porte et ils regardaient, anxieux, cherchant à comprendre, voyant deux ombres s'agiter dans les demiténèbres. Le sergent, bravement, s'était élancé en avant, sabre en main ; ce fut lui qui se trouva avant tous auprès de la sentinelle.

Celle-ci, le fusil appuyé à la cuisse droite, les mains crispées au canon, croisait la baïonnette contre un être fantastique debout et muet en face de la pointe étincelante.

— Ah çà I qu'y a-t-il, animal ? Pourquoi tout ce tapage ?

L'autre, ahuri, fou de terreur, ouvrait la bouche pour hurler de nouveau son appel aux armes, quand il en fut empêché par une rude bourrade de son supérieur.

Le sous-officier, le poussant de côté, alla droit à l'homme qui était cause de tout ce bruit et lui mit carrément la main au collet; mais il n'eut pas plutôt, à la faveur de l'aube qui commençait à éclaircir les ombres, entrevu le visage de l'inconnu, qu'il recula, tout

brave qu'il était, en jetant un juron étouffé.

Les soldats, arrivant à leur tour, s'arrêtaient également à quelques pas, et Tun d'eux s'écria en pâlissant :

-^ On dirait Jean Galuchot î

— Les morts ressuscitent donc ? balbutia un autre.

Un cercle se formait autour de l'étrange vision, qui, clouée en face de la caserne, devenait plus visible à mesure qu'une lueur plus claire montait, chassant les étoiles et envahissant le ciel.

— Est-il pâle I fît un caporal. C'est un spectre !

— Un vrai revenant I

— Un cadavre qui marche I

La caserne entière s'avançait maintenant, officiers en tête et le capitaine, durement, se faisait faire place.

— Qu'y a-t-il donc ? cria-t-il rouge de colère.

— Capitaine, dit le sergent, regardez I

— C'est impossible I risposta l'officier stupéfait. «

LA ÏÉTE-NOIRK 91

En effet, on disting^uait parfaitement l'inconnu.

Tête nue, les Veux grands ouverts et perdus dans une contemplation extatique, ne voyant aucun de ceux qui Tentouraient, il restait là, faisant face au mur, avec ses vêtements de pompier, son double galon de laine rouge à chaque bras, tout souillé de boue, plein de déchirures, le pantalon noirci par le feu :

Tombre même de Jean Galuchot I

— Hé ! caporal Galuchot î cria le sergent, qui s'était remis de sa première émotion.

-^ Présent I

La réponse semblait sortir de dessous terre, tellement elle était creuse et rauque.

Le fantôme passa les mains sur son front, ouvrit et ferma les yeux comme pour chercher à chasser d'obsédantes visions, et regarda autour de lui, stupéfié, ne comprenant pas.

— Où suis-je? Qu'y a-t-il?

— Mais c'est bien Jean î affirma un jeune caporal de ses amis.

— Bonjour, fit Jean; oui, c'est moi.

92 LA TÊTE-NOIRK

Il frissonnait lentement, comme au sortir d'un cauchemar, se murmurant des mots étranges que personne ne coitiprenait autour de lui, balbutiant une langue inconnue avec une douceur voluptueuse et paraissant chercher quelque chose qui lui manquait.

— Ah çà I que s'est-il encore passé, hein, dites-moi ?

— Tu n es donc pas mort?

— Qui? moi I

Il eut un rire qui se termina douloureusement en crispation, sous une maladive tension

des nerfs.

— Qu'est-ce que tout cela signifie? grommela le capitaine. D'abord, que tout le monde rentre dans la caserne et qu'on m'amène cet homme-là, Galuchot ou pas Galuchot, chez moi. Les badauds n'ont pas besoin de se mêler de nos affaires I

La porte se referma, la sentinelle et le clairon furent mis en prison pour leur appel inconsidéré et la caserne reprit sa vie habituelle,

tandis que le sergent et un caporal suivaient l'inconnu chez le capitaine.

Là on finit par acquérir la conviction qu'on avait réellement affaire au caporal Jean Galuchot, celui-là même qu'on avait cru enterrer un mois auparavant et qui ne semblait nullement prendre goût à la plaisanterie de sa mort et de son enterrement.

Certainement quelque chose d'anormal avait dû se passer, puisqu'on se retrouvait en présence d'une espèce de fantôme, n'ayant plus que les os et la peau, un visage blême et transparent comme une lanterne, les traits tirés, les yeux brillant d'un mauvais éclat, les jambes flageolant dans le pantalon, tout le contraire de ce qu'était le robuste et bien portant Jean Galuchot.

Et puis,.d*où venait le corps à moitié brûlé qu'on avait enterré à sa place ? Sur ce point, le caporal ne pouvait pas répondre ; il apprenait pour la première fois qu'il avait passé pour mort.

Quant à son existence durant ce mois d'ab-

sence, il essaya de la raconter, parlant de Rati, des bayadères et de Tlnde.

Dès les premiers mots , le capitaine secoua doucement la tête, essayant de l'arrêter.

— Allons î allons I mon garçon, ne vous embarquez pas dans les fantaisies ou dans les rêves , reprenez votre assiette et raconteznous exactement la vérité, pas autre chose.

Que vous est-il arrivé à partir du moment où vous êtes tombé ?

Jean Galuchot se rappelait fort bien sa chute et recommençait, sans varier, à parler de bayadères, de dieux hindous et d'un tas de balivernes qui faisaient hausser les épaules à ses interlocuteurs.

L'officier jugea prudent de ne pas continuer cet interrogatoire pour le moment. et de faire prendre, avant tout, un peu de repos à Galuchot pour lui assainir les idées.

En remettant Jean entre les mains du sergent, il dit à l'oreille de celui-ci :

— Le pauvre cliable est fou, j'en ai grand'-

LA TÊTE-NOIKE 05

peur. Il a dû recevoir quelque terrible secousse qui lui aura fait perdre la raison.

En attendant de plus amples explications, le sergent conduisit Jean Galuchot à son lit, le fît déshabiller, coucher et préposa un homme à sa garde.

Une potion ordonnée par le médecin lui fut donnée et le malade dormit vingt-quatre heures, sans bouger, comme assommé.

Pendant ce temps, on avait fait prévenir son père qui le pleurait si amèrement depuis un mois et qui faillit devenir fou de joie, se refusant à admettre une pareille invraisemblance.

Les journaux s'emparèrent de cette nouvelle à sensation, qui eut plus de succès encore que la mort héroïque du brave caporal Galuchot. Cette résurrection fut un événement parisien.

Lorsque Jean Galuchot, complètement remis de ses exorbitantes fatigues, calmé et tout à fait en possession de ses idées, eut été soigneusement visité et examiné par le médecin, celui-ci déclara qu'il ne pouvait constater aucun désordre dans les facultés mentales du caporal.

Il y avait donc lieu d'écouter avec attention la fantastique histoire qu'il racontait avec la même imperturbable assurance, sans varier d'un mot dans son récit, et en affirmant qu'il ne disait que la vérité.

Du reste il y avait plusieurs moyens de s'assurer de sa véracité et il importait de les mettre à exécution,

Un conseil de guerre, composé des officiers

LA TÉTE-r»l01UE 97

supérieurs du corps auiquel il appartenait, se réunit pour l'interroger et agir d'après ses réponses.

Jean, avec une franchise convaincue et une entière bonne foi, raconta ce qu'il savait, son évanouissement, son étonnement en se retrouvant dans un milieu oriental qu'il décrivit sans rien omettre, son existence inconsciente et presque machinale durant un laps de temps dont il lui était impossible de se rendre compte et enfin son réveil au milieu de la rue, tout près de la caserne.

Comment ces événements s'étaient-ils enchaînés et suivis? il ne le comprenait pas.

Mais on pouvait s'assurer du fait en pénétrant dans l'hôtel de la rue de La Rochefoucauld.

Ce fut en effet par là que commencèrent les recherches. Le résultat demeura négatif.

La maison était vide, la serre n'existait pas et nul ne put donner de renseignements sur ceux qui avaient habité cette mystérieuse demeure. Arbres, rivière, tout avait été nivelé,

Ô8 LA TÉTE-NOlRE

de manière à ne laisser qu'un grand terrain vague entre Tappartement démeublé et le jardin sauvage. Aucune trace. Jean, confondu, ne pouvait en croire ses yeux et hésitait même, ne retrouvant plus l'emplacement des salons, l'indication des chambres.

Des voisins assurèrent que, durant plusieurs nuits, ils avaient remarqué un mouvement extraordinaire dans le petit pavillon attenant à l'hôtel. Des voitures fermées s'étaient succédées sans interruption, emportant de grandes caisses clouées. Sans doute les propriétaires de l'hôtel avaient employé ce moyen pour enlever et faire disparaître tout ce que contenait la maison, effaçant jusqu'aux moindres vestiges de leur séjour.

Il fallut donc chercher d'un autre côté. Le caporal ne parvint pas à retrouver la rose ni la feuille de parchemin qu'il avait reçues de la bayadère, mais des savants, consultés, affirmèrent avec étonnement que Jean Galuchot, outre son type très caractérisé d'Hindou, parlait le tamoul. Seulement ceci ne prouvait pas

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grand'chose, puisqu'il disait tenir cette langue de sa mère.

Enfin on procéda à Texhumation des restes humains qui avaient été ensevelis au cimetière Montmartre sous son nom, et des experts essayèrent de reconstituer celui auquel ils avaient dû appartenir. Après de long travaux, on y renonça : le feu avait, non seulement calciné, mais fait éclater les ossements ; quant aux chairs, décomposées ou brûlées, elles n'offraient plus aucune apparence humaine. C'était probablement quelque domestique couché dans une mansarde de l'hôtel, première victime de l'incendie allumé par son imprudence.

Jusqu'à preuve du contraire, en dépit des fort minces indices fournis par les voisins de l'hôtel, le résultat de ces nombreuses investigations fut que Jean Galuchot, atteint d'une commotion cérébrale dans cet incendie, avait pendant un certain temps perdu l'usage de la raison. Ayant échappé à toutes les recherches de ses camarades, cru mort, il avait dû errer à l'aventure ou se tenir tapi dans quel-

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que retraite ignorée, durant tout un mois, en proie à une sorte de continuelle hallucination.

On ne parvenait pas à expliquer autrement cette extraordinaire aventure, dont le côté fantaisiste et coloré ne pouvait être compris ni admis par ceux qui avaient été chargés des recherches. Il était plus commode, plus raisonnable surtout et plus digne de gens sérieux de conclure au délire passager de Jean Galuchot.

Les* jours se suivirent sans qu'aucune rechute vînt corroborer les assertions des médecins, et, l'affaire s'oubliant, le caporal reprit sa vie ordinaire au milieu de ses camarades.

Souvent il lui arrivait, «n songeant solitairement à la séduisante Rati, de se dire que tout cela était pourtant vrai et qu'il n'aurait jamais pu rêver de pareilles choses ; mais c'est en vain qu'il eût cherché à se renseigner : la bayadère avait disparu sans laisser de trace. Quant à Balaja, sa mère, elle n'avait jamais raconté au vieux Galuchot sa vie anté-

rîeure, jamais parlé de son pays : il ne saurait rien de ce côté-là non plus.

Il dut donc se contenter de passer pour un rêveur, presque pour un fou, et ne plus jamais faire allusion à ce mois fantastique, sous peine de se voir moquer de lui.

Pour achever de le remettre et d'assainir son esprit, on lui donna un congé de six mois, qu'il alla passer près de son père.

Il reprit pour un temps sa placide existence d'autrefois, accompagnant le pêcheur dans ses longues courses sur la Marne, reprenant de la force et de la santé dans cette vie monotone et régulière, où rien d'extraordinaire ne venait le relancer.

Un calme profond lui coulait peu à peu dans les veines et dans le cœur, chassant les impures pensées et les brûlures voluptueuses des baisers de la bayadère. Il lui semblait revivre dans une atmosphère nouvelle et les souvenirs sensuels le visitaient moins souvent. Lentement le temps usait la sensibilité exagérée de ses nerfs, à mesure que ses mem-

102 IX TÉTE->'OIRE

bres reprenaient leur saine vigueur d'autre-^ fois.

Puis un dérivatif puissant se joignit à la paix lourde et tranquille de la campagne pour achever sa guérisoh.

Plusieurs fois il rencontra Marianne Rabergin ; la passion de son adolescence lui rentra au cœur, toute neuve, envahissant son cerveau de ses tendres effluves, chassant la sensualité et ramenant Tamour vrai.

Marianne lui était restée fidèle, Marianne Tavait pleuré comme un fiancé, comme un époux, et avait couvert de fleurs la modeste tombe du soldat, alors que tous le croyaient mort. Malgré son père, elle avait porté une sorte de deuil de celui qu'elle n'avait jamais cessé d'aimer.

Alors, pendant que Jean était en congé chez son père, soudainement le fils du restaurateur rival de Claude Rabergin mourut, et, du coup, les espérances du père de Marianne s'évanouirent. En même temps le fils du pêcheur Galuchot était devenu une espèce de celé-

brité ; on ne parlait que de lui, de sa mort d'abord, de sa résurrection ensuite, les journaux donnaient son portrait. Le fils de la bohémienne n'était plus un homme ordinaire.

Claude se radoucit.

C'était avant tout un homme pratique que le restaurateur ; il se dit que la Tête-Noire ne pourrait que bénéficier d'une pareille aventure et que non seulement la clientèle habituelle si nombreuse déjà, mais aussi des masses de curieux voudraient voir le héros de l'événement.

Il donna donc son consentement.

On vit Marianne, plus belle que jamais, faire le tour de l'île en s'appuyant, ravie, au bras de son fiancé, Jean Galuchot, maintenant tout à fait raccommodé avec cette Tête-Noire, qui avait été le cauchemar de sa vie jusqu'à ce jour.

Tout en regardant les galons d'or que le tailleur venait de coudre sur sa tunique neuve, Jean Galuchot, nouvellement promu au grade de sergent, mettait ses plus beaux gants blancs, et, entouré, félicité par ses camarades, se préparait à quitter la caserne de la rue Blanche pour prendre le premier train de Joinville-le-Pont.

Le lendemain il épousait enfin celle qu'il aimait, la douce et ravissante Marianne Rabergin. Aussi ne se souvenait-il même plus de ce qui lui était arrivé un an auparavant et ne songeait-il qu'à se réjouir de son bonheur inespéré.

Au moment où, après une dernière et solide poignée de main, il s'apprêtait à quitter

l.A TÊTK-NOIRE lOô

la chambre des sous-officiers, un homme de service entra, porteur d'un très gros paquet qu'un commissionnaire avait remis pour M. Jean Galuchot.

— Ah ! ah ! un cadeau de noces ! s'écria un des sergents.

— Heureux Galuchot ! répartit un autre, c'est qu'il est de taille, le bibelot !

— Peste ! tu as de belles connaissances I ajouta un troisième.

Très étonné, Jean s'approcha de la table, où Ton avait déposé une sorte de grande corbeille dont le contenu paraissait extrêmement fragile. Une étofîe de mousseline servait d'enveloppe et de couvercle.

L'un des assistants l'ayant fendue avec son couteau, poussa une exclamation stupéfaite :

— Ah ! fichtre !

— Qu'est-ce donc ? demanda Galuchot interloqué.

— Dame ! Regarde toi-même : pour un cadeau de noces, c'est un fichu cadeau !

106 LA TÉTE-NOIKE

— Un enfant ! exclama le nouveau gradé en laissant échapper un cri d'étonnement.

Au fond de la corbeille, doucement couché sur un oreiller de soie, dormait un superbe baby, brun de peau et magnifique.

— Qui diable me fait une pareille farce ?

ajouta le jeune homme.

— Une de tes victimes sans doute ? interrogea un camarade.

Un rouleau jaunâtre, lié d'un fil d'or, était fixé h rintérieur de la corbeille. Jean l'ouvrit et le lut en pâlissant.

Les mots suivants y étaient tracés en tamoul :

A Jean, fils de Balaja, Rati, la hayadère, envoie le fils qui est né de lui.

— Il n'a pas l'air content ! remarqua l'un de ses amis.

— Le fait est que c'est une mauvaise farce la veille d'un nrariage.

— Bah ! mieux vaut la veille que le jour même ; au moins on peut prendre ses précautions.

— Jurons-lui le secret.

Déjà Jean s'était retourné, moitié sérieux, moitié souriant, vers ceux qui l'entouraient :

— On m'a cru fou, dit-il. Eh bien! voici la preuve que je disais la vérité.

Il lut tout haut le billet, à la grande stupéfaction de ses camarades.

— Maintenant, comptez le temps écoulé depuis mon aventure.

— Onze mois !

— L'enfant parait avoir deux mois au moins. Me croirez-vous aujourd'hui?

Malgré la gêne que lui causait un semblable envoi, il était radieux.

Immédiatement, les sapeurs-pompiers déclarèrent d'un commun accord qu'ils adoptaient le bambin : ce serait l'enfant de troupe de la caserne. Quant à la future M™® Galuchot, jamais elle ne connaîtrait ce mystère.

Ce qui fut dit fut fait ; on assure que les autres casernes jalousent les pompiers de la rue Blanche et envient leur jeune et intéressante recrue.

Le lendemain, le sergent Jean Galuchot épousait Marianne Rabergin.

Naturellement la noce eût lieu à la Tête- Noire, et ce fût l'occasion d'une fête sans précédent à Joinville-le-Pont. Le restaurateur puisa à larges mains dans sa cave, cette célèbre cave si connue des gourmets et qui possède les meilleurs crus, des vins que Ton chercherait vainement ailleurs.

Toute la marmitonnerie fût mise en Tair pour cuisiner un de ces repas, comme on en fabrique là-bas, lorsqu'un auteur à succès y donne quelque dîner de centième et qu'il s'agit de traiter les fines gueules parisiennes du monde artiste ou de la jeunesse faisant la fête.

Le pays entier fût en émoi pendant de longues heures, depuis l'arrivée jusqu'au départ des invités , amis de la maison ou habitués, venus en foule pour le mariage.

Jean Galuchot n'a jamais plus entendu parler de la petite Rati, la bayadère de la pagode de Ghalambroum ; il a quitté le service

LA TÈTK-NOIKE 109

et n'a plus qu'un rêve se consacrer tout entier au bonheur de Marianne et à la prospérité de la Tête-Noire. Il veut l'embellir encore et en faire le restaurant le plus parfait des bords de la Marne.

Onze heures sonnèrent au cadran de la salle d attente, déchirant d'une note métallique et vibrante le grand mutisme de la gare : le train , s'éloignant dans la direction de Rennes, cracha par ses soupapes des bouffées de vapeur blanche que le foyer colorait de teintes incendiées. Un long sifflement, qui*alla s'éteignant peu à peu, emporta avec lui la locomotive au plus profond de Tobscurité ; on vit courir pendant un instant la lanterne du dernier wagon, étoile fuyante dont Féclat rouge diminuait de seconde en seconde.

114 * LA TÉTE-ISOIRE

Tout retomba dans un morne et complet silence.

Les murs de la gare se dressaient confusément, pleins de lignes interrompues, d'angles indécis, avec leurs toits noirs qui ne parvenaient pas à se découper sur un ciel brumeux, sans étoiles. Dans les environs, un bruissement continu indiquait le voisinage de grands arbres; à quelques mètres de la façade, un falot planté sur un pieu jetait un étroit cercle de lumière jaune ne servant qu'à épaissir la nuit, qui, à une certaine distance, noyait tout de ses ombres impénétrables.

Cependant, un mouvement se fit dans ces ténèbres ; un groupe d'individus, pressés les uns contre les autres et dessinant de vagues silhouettes disparates, venait de sortir par la porte ouverte tout à coup.

— Hé 1 les Parisiens 1 avancez un peu du côté du jour, que je voie si je n'ai perdu personne en route î

Tout souriant de son esprit, un caporal d'infanterie de ligne se dirigea vers la lanterne

et éclaira le tableau, en mettant sans transi-

tion au centre du rayonnement, au pied même du poteau, la lueur garance de son pantalon, de ses doubles galons et de ses épaulettes.

Il rapprocha un papier crasseux de sa figure, encore bouffie du sommeil de la route et des petits verres bus à chaque station depuis Paris. Les autres s'avancèrent. Riant, se bousculant, délassant leurs jambes engourdies par les dix heures passées en wagon, ils entrèrent successivement dans Torbe lumineux ; avec leurs paquets à la main, leurs sacs en sautoir, leurs musettes de toile bise pendues au côté, ils avaient Tair de recrues. Tous étaient certainement plus âgés que le petit caporal qui les comptait du doigt, la figure toute plissée par ce travail difficile au milieu de cette nuit épaisse, les yeux écarquillés, les lèvres froncées. Il chiffrait à mi-voix :

Un î deux î trois I quatre 1 cinq 1...

Les langues allaient bon train ; on bavardait en tas avec d'éclatantes fusées de rire, des jeux de mots, des intonations comiques.

— Allons ! un peu de silence ! on ne s'entend pas compter 1 grommela le caporal.

— Bah î nous ne réveillerons personne dans ce pays de marmottes ; tout dort même les chouettes, riposta un gouailleur en casquette.

Au même moment, comme une réponse à ce défi moqueur, une plainte lugubre retentit deux fois de suite, non loin de la gare.

— Hou 1 hou 1

— Sacrebleu 1 repartit un voisin, voilà une musique que nos grands-pères n'aimaient pas à entendre dans ces régions-ci.

— Bah 1 et pourquoi, monsieur le savant ?

interrogea le ricaneur.

— Parce que ce signal annonçait toujours la visite des Chouans, des gaillards qui visaient juste, je vous jure.

— C'est ma foi vrai, nous sommes chez eux.

— Le passé est mort 1 ajouta un philosophe.

— Et les Chouans avec le passé ! termina un autre.

— Hou l hou !

, Cette fois, venue de moins loin, la lamen-

tation nocturne filtrait entre les massifs de verdure.

Malgré leur cynisme, les Parisiens eurent un léger frisson. Mais le caporal semblait pressé de rejoindre la caserne et de se débarrasser des quinze jeunes gens qu'il avait été chargé de conduire de Paris à Laval, conformément au décret convoquant les soldats de Tarmée territoriale des deuxièmes bataillons pour une période d'instruction de treize jours, du 20 mai au 3 juin 1878.

Il fît rappel à haute voix, estropiant les noms, mangeant les syllabes avec un fort accent méridional. Au fur et à mesure qu'ils étaient appelés, les jeunes gens venaient se placer derrière lui sur deux rangs, les uns en casquette, en blouse, les autres en chapeau mou, en vareuse, tous ouvriers. Enfin il arriva au terme de sa liste.

Un nom restait, mal écrit, difficile à lire, car il s'y reprit à trois fois ; on l'aida et il déchiffra :

— Martial Vanbois I

— Hou ! hou ! fit récho.

— Présent 1 répondit une voix bien timbrée.

Un jeune homme élégant, d'allures distinguées, vêtu d'un costume gris de touriste, sortit du milieu de Fombre et rejoignit ses camarades :

. — On dirait que la chouette m'en veut personnellement, fit-il remarquer en riant. Cela ne m'étonnerait pas, si le vilain oiseau pouvait reconnaître en moi le descendant d'un ennemi.

— Hou 1 hou 1 Hou 1 hou 1

Du fond des ténèbres on paraissait l'avoir entendu. La plainte du chat-huant résonna avec une vigueur nouvelle, pleine de modulations lamentables.

— Ce sont les âmes des brigands que mon grand-père a envoyés en enfer, reprit le jeune homme, qui ne voulut pas laisser le dernier mot à cet ami des ténèbres.

La nuit absolue, la solitude, cette lueur triste du falot sur son pieu isolé éveillaient sans doute quelques appréhensions indéfinies

parmi les Parisiens ; aucun d'eux ne releva cette plaisanterie, et le rire de Martial Vanbois s'éteignit solitaire.

Le caporal intervint :

— Tas de blagueurs î tâchez moyen d'être silencieux. Sur deux rangs, et en route !

La petite colonne, entrant au milieu de la ville endormie,' s'engagea dans l'avenue de la gare, puis tourna à droite, prenant cette longue rue qui, sous les noms successifs de rue de la Paix et de rue deJoinville, traverse tout Laval de l'est à l'ouest, enjambant la Mayenne sur un beau pont de pierres de taille.

La ville est ainsi coupée en deux par le fleuve ; d'un côté la partie neuve, la civilisation, le chemin de fer, les bâtisses blanches et proprettes, les trottoirs bien alignés, le théâtre, la préfecture ; de l'autre, la vieille féodalité, le donjon noir datant du douzième siècle, le palais de justice monumental, la cathédrale gothique et romane, les rues sombres et tortueuses, les pignons aigus couverts d'ar-

(loises se dressant entre des jardins, le tout développé en amphithéâtre.

La nuit effaçait ces différences sous une même teinte noire, faisant de la ville coupée en deux une ville uniforme plongée dans le lourd sommeil de la province. De distance en distance seulement un réverbère piquait d'une flamme courte le prolongement de la rue comme pour tracer, à Taide de ce jalon lumineux, le chemin à suivre.

Martial Vanbois marchait le dernier, tout préoccupé de cet aspect mort de la ville endormie, où rien ne remuait, où pas une figure ne se mouvait. Il avait la sensation glaciale d'une entrée de sépulcre, une appréhension funèbre.

Il ne pouvait non plus, malgré ses railleries précédentes, s'empêcher d'écouter, croyant encore entendre dans l'éloignement, l'irritant appel de l'oiseau qui avait salué son nom près de la gare. Une illusion sans doute, car la chouette devait habiter quelque creux d'arbre aux environs de la voie ferrée, et la petite

LA CHOTETTE 121

troupe traversait alors le pont de pierre jelé sur la Mayenne*

Le jeune homme se pencha sur le parapet, essayant de percer l'épaisseur opaque, écoutant reau qui grondait avec un bruit sinistre, un chant lugubre et grave, assez effrayant à une pareille heure ; le mugissement plein de heurts secs, de brisements contre les piles du pont, s'enfuyait, roulant au loin dans l'engloutissement bouillonnant d'une écluse. Après la rivière, la rue continuait.

De chaque côté, le long de cett large voie relativement claire, de petites ruelles, étroites s'enfonçaient, grosses de ténèbres, profondes, muettes, et le Parisien y jetait un regard anxieux, se demandant où pouvaient conduire ces boyaux obscurs dans ce pays inconnu.

Puis une vague terreur commençait à grandir dans son cerveau surexcité, car il avait fait une remarque, et l'idée fixe, implacable, d'être suivi ne le quittait plus.

Lorsque le peloton stationnait près de la gare, pendant que ses compagnons riaient

entre eux, Vanbois avait cru distinguer dans les ténèbres une forme indescriptible, semblable à quelque énorme paquet de guenilles se mouvant lentement. Cela se trouvait justement dans la direction d'où s'élançait Tululement funèbre. Il n'en parla pas, pour n'inquiéter personne, pour ne pas faire rire de lui s'il se trompait. Maintenant qu'il marchait seul, en serre-fîle de la colonne, il se retournait de temps en temps, très intrigué par un bruit anormal, l'oreille emplie et agacée d'un choc de sabots sur la chaussée ; mais, dès qu'il s'arrêtait pour regarder, tout cessait et il cherchait vainement à percevoir de nouveau cette cadence au milieu du silence de la ville. Il pensa avoir pris pour une réalité quelque effet d'acoustique.

Quand on arriva à la caserne des Cordeliers ^t que la troupe fît halte ^devant la porte gardée par un factionnaire, quelques-uns des Parisiens, sortant un peu de la torpeur dans laquelle ils s'étaient engourdis pendant le trajet à travers la ville, demandèrent avec de

gros rires si la chouette les avait suivis jusque-là.

Martial tressaillit, car Toiseau de mauvais augure lança une dernière, fois sa plainte traînante et il aperçut distinctement une forme noire glissant avec un léger bruissement entre les arbres touffus bordant le fossé de gauche du terre-plein ombreux qui reliait la caserne à la rue de Join ville. Certainement le cri était poussé par un être humain, un vagabond, un fou errant en liberté à travers les ruesi de Laval.

Quelques instants plus tard, couché tout habillé sur une mince paillasse, enveloppé d'une couverture de laine brune, Vanbois essayait d'oublier à la fois la fatigue du voyage et les petits incidents de l'arrivée. La nuit fut longue ; le sommeil ne vint le trouver que par moments et sans continuité. Il entendit avec envie les ronflements sonores qui emplissaient la chambrée, essayant de s'accoutumer à l'odeur forte de tous ces dormeurs, et rêvassant, à moitié sommeillant, qu'ij était

I2i LA Th'TE NOIRE

torturé par une chouette monstrueuse, cramponnée à sa poitrine, le regardant de ses gros yeux fixes et fouillant du bec la place de son cœur.

Les volets étaient clos, la porte fermée au verrou. Abandonnée sur une chaise de paille, Jeanne dormait, la tête penchée sur Tépaule droite dans une pose naturelle et gracieuse, les mains ouvertes sur les genoux, la paume en dehors avec les grains noirs d'un chapelet roulés autour des doigts.

Une prière courait encore sur ses lèvres en tr 'ou vertes, s'agitant comme le battement doux et éteint d'une aile d'oiseau mourant.

Ses cheveux noirs, dans une ondulation un peu rude, pleine de rébellions harmonieuses, s'échappaient de sa petite coiffe de toile, encadrant une figure fine, ombrée de teintes veloutées, tandis que les cils baissés jetaient une transparence bleuâtre jusqu'au milieu des

126 LA TÉTE-NOlRE

joues. Le nez aquilin se dessinait fièrement, donnant une expression ferme au visage et combattant les contours tendres de Fovale ainsi que les rondeurs enfantines du menton.

Sous la chemise de toile bise à petits plis, sa poitrine se soulevait à intervalles réguliers, sans secousses, avec le grossissement renaissant de la vague venant baiser les grèves bretonnes.

Elle dormait, lasse d'attendre, fatiguée du balbutiement monotone des patev et des ave, les doigts polis au contact assidu du rosaire. La nuit envahissait tous les coins de la petite pièce où elle se trouvait.

Coulant en larmes épaisses qui venaient se figer sur le bois de la table et agrandir d'instant en instant un cercle jaunâtre de graisse fondue, le suif formait des stalactites à travers les spirales d'un antique chandelier de fer ; la mèche charbonnait avec mille brusques pétillements, des élans inattendus suivis d'abaissements rapides, couvrant les murs d'ombres dansantes.

LA CII01:ETTE i27

Au-dessus du trou noir de la vaste cheminée et de la ligne vaguement indiquée d'une marmite de fonte pendue à quelque crémaillère enfumée, un vieux fusil à pierre s'allongeait en compagnie d'une poire à poudre.

A droite, quatre clous appliquaient au mur une Vierge Marie, la poitrine béante, le cœur troué de poignards sanglants, les pieds dans une coquille pleine d'eau bénite, où trempait une branche de buis. Un énorme chapelet à grains gros comme des noisettes, une cocarde de soie blanche autrefois, et un cœur de drap rouge découpé sur un morceau de flanelle accompagnaient, en se. faisant pendant, la sainte image.

A gauche du manteau de la Cheminée, un cadre de bois noir enfermait sous verre un parchemin jauni, crevé d'une étrange déchirure et tout maculé de taches rosàtres. Les lettres les plus saillantes de cet écrit étaient, en tête, les mots ainsi espacés :

De Par Le Roi

surmontés d'une vignette représentant les armes de la France, soutenues de chaque côté par un chat-huant. Cinq mots latins y mettaient les deux devises : <( Dans la sagesse la force », et, au-dessous des fleurs de lis :

« Qu'elles refleurissent ainsi. »

Avec quatre chaises de paille et la table, un bahuf grossier achevait de composer tout le mobilier de cette salle à moitié prise par les derniers degrés d'un escalier de bois montant en vis dans le plafond. Sous la cage de cet escalier, un rouet garni de chanvre s'appuyait à une feuillette de cidre, dont la cannelle égouttait dans une terrine. ,

La respiration douce et régulière de la jeune fille rompait à peine le grand silence de la nuit, pendant que la chandelle, avec des grésillements suprêmes, lançait des lueurs désespérées, se relevant, disparaissant peu à peu, luttant en vain et s'enfonçant dans une mare de graisse noire.

Minuit sonnait à la cathédrale, à coups lents et mesurés : Jeanne ne bougea pas.

Un bruit de sabots traîna dehors, d'abord sourd, puis plus sonore, se rapprochant. Lé volet de bois sembla ployer sous le choc plusieurs fois répété d'un poing robuste.

-^ Est-ce toi, grand-père ?

Jeanne se leva en sursaut, se frottant les yeux, moitié souriante, moitié effrayée ; ses yeux noirs se Axèrent sur le volet encore tremblant des heurts brutaux qui l'avaient secoué.

— C'est moi.

Comme elle courut vite à la porte, la chère belle enfant! En un clin d'oeil, les verroux glissèrent dans leurs anneaux rouilles, le battant de chêne roula sur ses gonds, et le grandpère reçut plus de dix baisers avant de pouvoir franchir le seuil de la maison.

Puis Jeanne, tout en remettant une chandelle neuve sur la table, en apportant un cruchon de grès bleu plein de cidre frais et un verre, eut une moue de reproche :

— Comme tu rentres tard, grand-père î Que peux-tu faire à pareille heure, par un temps aussi noir, dans les tristes rues de Laval ?

130 LA TÉTE-NOlRE

Le vieillard ne répondait pas, englouti sous Tombre de son chapeau à larges bords, le menton perdu dans les poils de sa peau de bique, Tair grave.

Il s'assit lentement, rejeta loin de lui son chapeau et s'accouda, muet et pensif, sur le coin de la table. Sa petite-flUe, qui souriait et paraissait toute radieuse de le voir, redevint subitement sérieuse en remarquant le froncement des sourcils et le flamboiement du regard de l'aïeul,

— Grand-père a sa figure des mauvais jours, pensa-t-elle : qu'est-il arrivé ?

Elle alla s'asseoir dans un angle sombre, un peu inquiète.

Le vieux, cependant, vidait machinalement son verre ; ses lèvres balbutiaienti Jeanne entendit tout à coup ces mots étranges prononcés à mi-voix :

— La chouette a parlé *

— Grand-père, que veux-tu dire?

L'enfant joignit les mains, car ces paroles

énigmatiques avaient une cruelle signification

dans la bouche du vieillard. Elle savait que son esprit, dans ces moments-là, se reportait violemment vers le passé, vers de terribles scènes auxquelles sa jeunesse, tous les commencements de sa vie avaient été mêlés. Ces mots, prononcés par lui, servaient toujours de prélude à quelque action terrible. Elle voyait avec épouvante une lueur sanglante flamber dans les yeux mornes de Taïeul. Il semblait en proie à quelque vertige sinistre ; sa poitrine se gonflait ; ses mains velues, couvertes d'un réseau de veines énormes d'un bleu noir et bosselées par les nœuds des phalanges, se crispaient.

Abîmé dans un rêve profond, dont il suivait lentement les spirales, le grand-père se parlait, et sa voix, caverneuse par moments, avait de rudes sonorités, des syllabes heurtées et farouches.

Eperdue, Jeanne écoutait comme elle eût écouté un voyant, et la pauvre petite se demandait si les gens du pays se trompaient réellement en disant que Mathieu Croisille

avait parfois des absences dues à son grand âge, à ses quatre-vingt-seize ans.

Il leva un doigt :

— L'ombre de mon père est venue sur moi ; mon visage a senti le souffle froid du sépulcre.

— Grand-père 1 j'ai peur.

Il ne faisait pas attention à elle :

— J'ai revu Jérôme Croisille : comme sa blessure saignait, Jésus mon Dieu 1 Comme il était pâle ! Sa bouche ouverte criait des mots de colère, des reproches. Je ne l'ai pas encore vengé, depuis si longtemps, et je vis avec ce remords. — Son meurtrier a fui mes coups ; jamais je n'ai pu le retrouver face à face ; mais la bonne Vierge ne m'a accordé si longue vie que pour me racheter et tenir mon serment, Oui, mon père, tu ne me poursuivras plus de tes plaintes : j'ai juré de découvrir ton assassin et de le frapper. L'heure est proche.

La jeune fille n'osait interroger son grandpère, dont l'exaltation l'épouvantait. Que s'était-il donc passé 1 Qu'allail-il arriver ?

Parfois Mathieu Croisille avait eu de longs et furieux monologues où il racontait à quelqu'un d'invisible sa vie passée ; souvent il rappelait avec des cris de colère ou des enthousiasmes fous, les combats d'autrefois. Jeanne avait donc pu s'y habituer, élevée dans la haine de tout ce que détestait son grandpère. Cependant, cette fois, peut-être influencée par l'heure et la solitude, elle eut une vague sensation de terreur comme à l'approche d'un danger immédiat.

Câlinant le vieillard, redevenu silencieux^ elle voulut l'engager à se reposer :

— Grand-père, il est tard ; ne veux-tu pas monter dans ta chambre ?

Mais il semblait poursuivre une idée; il reprit brusquement :

— Jeanne, que penserais-tu de l'homme qui manquerait à sa parole ?

— Je le mépriserais, répondit avec énergie la jeune fille.

— Et si cet homme avait juré sur sa part de Paradis !

I3i LA TÉTE-NOIKE

— Dieu le punirait.

— Oui, son corps reposerait peut-être en terre sainte, mais son âme errerait sans trêve et il serait brûlé par les flammes éternelles.

— De qui veux-tu donc parler, grand père?

— Ecoute-moi, Jeanne. Jusqu'à ce moment, je ne t'ai jamais fait part du grand secret de ma vie, du malheur qui pèse sur moi depuis mon enfance, parce que je ne conservais/plus d'espoir, parce que je n'avais pas besoin rrépouvanter une enfant. Aujourd'hui, j'espère enfin accomplir mon serment, ce serment terrible qui m'écrase depuis tant d'années.

Tu as souvent lu ce brevet d'officier chouan donné à moi père'par le comte Joseph de Puisaye, notfe.igénéral en chef. Je t'ai appris à lire avec ce^ parchemin et je t'ai embrassée en pleurant de joie, lorsque tu as pu déchiffrer mot par mot ce simple papier qui ennoblit notre famille et atteste notre dévouement.

Mais je ne t'ai jamais appris ce que signifiaient la déchirure qui le traverse, ni les empreintes

qui lo souillent. C'est le sanjï de mon père ! C'est la blessure qui me Tenleva.

' — Jeanne eut un geste d'effroi.

Le vieux Chouan cacha son visage sous sa large main, comme pour mieux rassembler ses souvenirs.

— J'avais onze ans. Nous battions en retraite, poursuivis par un ennemi furieux ; déjà nous avions dépassé les dernières maisons du Mans, sans nous douter que la mère de n( '«î chef venait d'être écrasée par un chariot: que son frère François, criblé de blessures, luttait désespérément, lorsque tout à coup un appel retentit : « A moi les Mainiaux ! » Nous reconnûmes le cri de détresse de Jean Cottereau : les Ble us leicernaient.

Mon f^vej^asmi^^ camarades,

sans remarquer que je le suiv ^^' ^* ^^"^^* au secours ae"<ioaa t,Ax^.c.^xl. A peine celui-ci

il était-il délivré, que les républicains tombèrent

t. tous sur Jérôme Croisille. Mon père ne recula

ili pas : armé seulement de son bâton, cette ter-

psj rible ferte dont on a dit « coup de ferte vaut

coup de fusil, » il attendit bravement le choc.

Trois soldats roulèrent, le crâne fracassé ; mais, au moment où il levait le bras pour assommer un quatrième assaillant, un jeune officier mayençais lui troua la poitrine d'un coup d'épée, traversant en même temps le brevet d'officier qu'il venait de recevoir et portait sous sa veste.

— J'étais là, je vis tomber mon père ; je ne pus que secouer à la figure du bleu mes mains baignées de ce sang précieux, en jurant sur ma part de paradis de venger la mort de Jérôme Croisille. L'officier, riant de ma petite taille, me cria son nom à travers le tumulte de la bataille, et ce nom se grava pour toujours dans mon cerveau* Malheureusement, soit que l'officier républicain ait été tué, soit qu'il fût envoyé ailleurs, jamais nous ne nous retrouvâmes. Désespéré, maudit, sentant peser sur moi le terrible serment que j'avais fait, j'ai vécu dans le désespoir, dans la honte.

Les années ont passé lentement sans pouvoir

ramener la paix dans mon cœur; les miens sont morts, peut-être en châtiment de mon sacrilège, et j'ai pu croire que jamais mon serment ne serait accompli.

— Grand-père ! grand-père ! tu me fais peur.

Ecoute, Jeanne, écoute bien ; j'ai revu l'ennemi.

La voix du vieillard prenait de sinistres intonations ; ses lèvres tremblaient et ses yeux étincelaient :

— J'ai entendu son nom maudit frapper mes oreilles. Alors la chouette a parlé : l'expiation arrive en son temps, je ne mourrai pas sans avoir regagné ma part de paradis t

Il se renferma de nouveau dans un silence farouche s'isolant avec ses pensées et les souvenirs du passé. Jeanne ne parvint pas à lui arracher d'autres explications ; il l'embrassa comme d'habitude quand elle rentra dans sa chambre, en lui souhaitant une bonne nuit.

Mais, avant de s'endormir, elle piit entendre

Taïeul réciter une litanie bizarre qu'il psalmodiait avec une certaine cadence monotone *.

Ton Dieu, ton Roi tu serviras,

Jusqu'à la mort fidèlement.

Docile à tes chefs tu seras

Afin de vaincre sûrement.

Sobre et discret te montreras,

Buvant peu, parlant rarement.

De ton chef jamais n'agiras,

Attendant le commandement.

Violemment rien ne prendras.

Mais en payant exactement.

Age et sexe respecteras,

Etant soldat et non brigand.

Les comités corrigeras,

Et les mouchards chrétiennement.

Né Breton, tu ne l'oublieras

Afin d'agir loyalement.

Dans le succès clément seras.

Dans le malheur ferme et constant. "

Chaque jour ton Dieu tu prieras :

Que peux-tu sans son bras puissant ?

C'étaient les commandements à Fusage du soldat chouan, à Taide desquels ces partisans du roi protestaient contre l'épithète de brigands, lancée contre eux par le gouvernement républicain*

Mathieu Croisille continuait à les réciter comme dans sa jeunesse. Puis le lourd chapelet roula à terre ; le vieillard se coupa la poitrine et le visage de plusieurs grands signes de croix et s'étendit sur sa paillasse avec le calme d'une conscience tranquille.

Maintenant, il. était sûr d'aller au paradis retrouver ses camarades et son père, morts pour la bonne cause.

— Holà 1 rhomnie de chambre, au balai !

et vivement î

Le caporal est debout, à moitié vêtu, se délirant paresseusement, tout baigné d'un beau rayon de soleil crevant les fenêtres poussiéreuses de la chambrée. La diane vient de sonner, la caserne s'éveille.

Le sort a désigné comme homme de chambre Martial Vanbois, le dernier inscrit sur la liste des Parisiens arrivés la veille. Résigné, il se lève lestement de la dure paillasse sur laquelle il n'a pu dormir ; lassé, les membres brisés, il prend en riant le balai que lui tend son supérieur et se met à nettoyer le plancher. Demain, ce sera le tour de son voisin de lit, et ainsi de suite.

Pauvre Martial ! tout en poussant dans un coin les brins de paille, les débris de viande et les croûtes de pain semés entre chaque paillasse, il songe à Paris, aux boulevards, à sa bonne existence oi3ive et tranquille.

Certes, si ses amis du cercle pouvaient le voir en ce moment, manœuvrant le pinceau, en pantalon de treillis, en bras de chemise, aucun n'aurait reconnu Télégant qui passait ses soirées au café Riche, à la terrasse de Tortoni, montrant un vêtement coupé à la dernière mode, étalant ses plastrons et ses mstnchettes de batiste, ganté de frais et parfumé. Un nuage de poussière puante asphyxie aux trois quarts le pauvre garçon, maladroit dans ce nouveau métier.

Orphelin à vingt ans, Martial Vanbois avait hérité d'une trentaine de mille francs de rente qui lui permirent de vivre à sa guise, sans entraves, sans nécessité de gagner son pain ; aussi apprit-il à faire un peu de tout, pour se distraire, occuper ses heures désœuvrées et lourdes. D'un esprit rêveur, mélancolique

142 LA TÊTE-ISOIRE

parfois, il se lia avec des littérateurs et des artistes, se passionnant pour les questions d'art, trouvant là un rapprochement de l'idéal cherché. Un peu peintre, un peu poète, il sut intelligemment employer ses loisirs, ne se sacrifiant pas tout entier, comme beaucoup d'autres, aux plaisirs bêtes et aux jours sans lendemain.

L'appel de l'armée territoriale l'envoya à Laval, ville qu'il ne connaissait nullement ; mais ce pays plein de souvenirs devait être curieux pour un amateur, et il accueillit sans ennui ce changement d'existence. Il se rappela même à cette occasion que l'un de ses grands parents avait dû se trouver mêlé à quelques épisodes de ce que les Bretons appellent la Grande Guerre ; mais cela ne le préoccupait pas. Il se réjouissait surtout à l'idée de visiter les villes curieuses des environs, Vitré, Fougères, Jublain et son camp, de revoir le moyen âge et les époques romaines. Les treize jours passeraient rapidement.

Il n'avait pas songé aux rudesses de la vie militaire et à ses exigences. En attendant mieux, il débutait par une corvée passablement humiliante, et ses longues moustaches noires s'abaissaient tristement, tandis que ses yeux bruns fixaient le plancher et que sa taille mince se courbait, suivant Fimpulsion machinale du balai mis entre ses mains.

Ensuite, enveloppé d'une longue capote bleue qui devait avoir abrité plusieurs classes de troupiers, le képi rouge sur le front et le fusil Gras, nouveau modèle, sur l'épaule, il arrivait avec sa compagnie sur le champ de manœuvre des Ormeaux pour commencer sa période d'instruction militaire.

— Tête droite 1 Tête gauche î Par le flanc droit! Par le flanc gauche î Demi-tour à droite ! Demi-tour à gauche 1 Portez arme î Présentez arme I Reposez arme ! Charge en quatre temps I

Pendant une heure, il se soumit passivement aux commandements nerveux d'un tout jeune sergent de vingt-quatre ans, à la voix timbrée par l'habitude de l'école d'intonation*

Le clairon sonna la pose.

— Formez les faisceaux !

On allait pouvoir prendre quelques minutes de repos. Martial se regardait, regardait ses compagnons, avec un fort reste d'étonnement de se trouver là, les pieds dans la rosée glaciale, la figure coupée par l'air vif du matin, lui le Parisien délicat et paresseux, Thabitué des salons, coude à coude avec les rudes gars de la Mayenne, les laboureurs épais, les cultivateurs rompus aux fatigues, durs aux intempéries. Heureusement, son organisation d'artiste le sauvait, en lui donnant la faculté précieuse de se détacher de lui-même par la contemplation et l'observation»

Les soufflets âpres du vent matinal le secouèrent ; il regarda et admira»

Du haut de ce plateau, la vue est en effet charmante, avec Laval dan» le creux et l'immense paysage s'étendant jusqu'à l'horizon.

Au-dessous de lui, il assistait au réveil de la ville, dominée par le séminaire, et tout

autour, en pivotant sur place, il apercevait le même horizon lointain, noyé de vapeurs bleuâtres. Des plans moutonnants d'arbres se dessinaient les uns derrière les autres, gradués avec des formes arrondies, des dentelures tendres, des taches foncées. Des carrés de prairies étalaient des rectangles d'un vert jaune. A Tentrée du champ de manœuvre, la poudrière écrasait contre terre sa toiture basse surmontée de la longue aiguille d'un paratonnerre.

Martial soupirait en regardant passer au bas du coteau la ligne de chemin de fer sur laquelle glissaient les wagons d'un train venant de Brest : au bout de la voie était Paris, son Paris si loin de lui î

Bientôt son esprit fut distrait par les incessantes variations du paysage.

Des nuages plombés, pareils à des fumées de coups de canon, roulaient çà et là, chassés par un souffle vif parti de l'ouest, de telle sorte que, partout, jusqu'à la dernière limite du rayon visuel, les hauts peupliers, les

146 LA TÊTB-NOIRE

frênes, les minces bouleaux, les ormes s'inclinaient sous le même mouvement ondulatoire, les courbant du côté du soleil, comme en adoration devant Tastre levant.

Le jeune Parisien s'assit pour essayer de reproduire rapidement sur une page d'album la passagère esquisse de ce qu'il admirait, tandis que les autres territoriaux fumaient, buvaient ou bavardaient, chacun employant à sa guise cet instant de repos.

Les nuages se massaient rapidement, les uns par-dessus les autres, se déchirant et traînant sur tout un coin de pays un rideau grisâtre de pluie fine. Puis la brise balayait les nuées chargées d'eau et le soleil s'épandait par de larges ouvertures, où s'étalait l'azur. Au-dessous de ce ciel pittoresque, les verdures prenaient des teintes ravissantes ; les ajoncs fleuris s'irradiaient, la fleur jaune des genêts semait de boutons d'or la crête des haies et enveloppait les échaliers bruns. Toutes les nuances de vert se succédaient en s'éparpillant, tandis qu'à travers les épaisseurs du

feuillage des toits d'ardoise plaquaient d'uniformes teintes gris-bleu.

— C'est beau I murmura à mi-voix le jeune homme.

Une ombre se projetant sur la blancheur de son album le fit brusquement retourner.

Derrière lui, touchant presque ses épaules, se dressait une étrange figure, qui lui parut d'autant plus monstrueuse et formidable qu'il était assis.

Le nouveau venu, planté sur ses jambes robustes, les poings appuyés à un lourd bâton, formant massue à l'extrémité inférieure, se penchait en avant. Superstitieux, Martial eût cru à une apparition ; peintre, il se contenta d'admirer avec plaisir.

De grandes mèches blanches et plates s'échappaient de dessous un chapeau rond à larges bords, balayant la figure restée dans l'ombre. Le costume n'avait plus de forme, n'offrant qu'un amas de haillons déchiquetés, rapiécés, recousus en maint endroit. Les pieds disparaissaient dans la paille de gros sabots

ferrés ; mais on retrouvait au milieu de ces défroques Tun de ces costumes bretons dont on ne voit plus de spécimens que dans quelques foires de Basse-Bretagne, aux environs de Quimper, de Douarnenez, le légendaire bragou-bras, la culotte courte et bouffante laissant le jarret nu et libre, la bielle de drap sombre, le grand gilet et le pen-bas, le terrible assommoir des Chouans. La partie la plus caractéristique de ce vêtement était le surtout en peau de chèvre recouvrant ces haillons, la fameuse peau de bique encore portée dans la Mayenne même par des habitants de la classe aiséCf et qui donnait un aspect si redoutable aux partisans de Jean Chouan. Les poils semblaient avoir grisonné comme pour se mettre au niveau de cette chevelure blanche à laquelle ils se mêlaient. Çà et là des crevasses s'y traînaient, peut-être trouées par le sabre d'un hussard de Westermann ou la baïonnette d'un Mayençais.

Martial, émerveillé, regardait ce terrible bonhomme. Un coup de vent jeta en arrière

les mèches blanches, et lé visage du vieillard apparut en pleine clarté. Le Parisien frissonna, tellement l'expression en était sauvage et bestiale sous l'entassement des rides profondes.

— Hé 1 Face-de-Bœuf ! crièrent des voix, veux-tu boire la goutte avec nous ?

Plusieurs territoriaux, des gars du pays, des voisins sans doute, s'étant approchés, entourèrent l'inconnu..

Face-de-Bœuf! oui, jamais sobriquet ne fut mieux justifié. Le front large et bas, les narines ouvertes, le mufle fendu en deux, la mâchoire lourde avec ses paquets de plis formant des fanons, donnaient au vieillard la physionomie pesante de quelque ruminant au crâne dur. Par l'enfouissement des yeux sous la broussaille des sourcils, il eût plutôt ressemblé à ces bœufs d'Amérique, les bisons au regard sournois et méchant, voilé de longs poils.

Yanbois, arraché à ses réflexions par la brutale apostrophe de ses camarades, vit le vieux reculer de quelques pas en écartant d'un

moulinet vigoureux les rieurs qui s'avançaient :

— Arrière! patauds, arrière! gronda-t-il d'une voix basse et beuglante.

S'aidant de son pen-bas, il descendit, plus lestement qu'on n'eût pu s'y attendre de la part d'un homme de son âge, le fossé auprès duquel il se trouvait, et disparut bientôt dans le sentier creux bordant l'un des côtés du plateau.

— Face-de-Bœuf ? interrogea le Parisien surpris de cette fuite brusque et de l'insulte par laquelle le vieillard avait répondu à l'offre de ses compatriotes. Quel est cet homme?

D'où sort-il?

Les paysans interdits se préparaient à lui répondre : une sonnerie de clairon déchira l'air :

— Aux faisceaux !

On sonnait le rassemblement; l'exercice recommença.

Le jeune homme dut remettre à un autre moment les explications sur cette singulière apparition ; mais son esprit travailla.

N'y avait-il pas quelque corrélation entre cet homme et les sinistres appels de la veille, les plaintes du chat-huant ? Martial se promit declaircir ce mystère, d'autant plus que le mot injurieux de patauds lui rappelait la flétrissante épithète jetée par les Chouans de 1793 à la face de ceux de leurs compatriotes qui faisaient cause commune avec la Révolution, enrôlés volontaires, gardes nationaux, gardes territoriaux de Laval, d'Ernée, de Fougères, tous ceux qui avaient accepté la République et le mouvement libéral.

Pendant de longues années la gendarmerie de Laval surveilla Mathieu Croisille, le brigand comme disaient les bourgeois, le Chouan selon les paysans qui conservaient vif le souvenir de leurs parents, de leurs aïeux, les héros de la grande guerre. Maintenant, le bonhomme approchant de la centaine, l'autorité aurait eu honte de suspecter ce quasi-centenaire, inoffensif depuis longtemps, traînant par les rues et les campagnes son costume, pieusement conservé, et s'appuyant au bras de sa petite-fille, Jeanne.

Depuis 1832, c'est-à-dire depuis une période de quarante-six ans, Mathieu ne s'était plus mêlé d'aucun soulèvement; République, Empire, guerre étrangère, rien n'avait pu le faire

sortir de son mutisme et de sa solitude. On en était arrivé à le considérer peu à peu comme un pauvre d'esprit, quelque idiot inoffensif et bourru, dont Y âge affaiblissait les facultés.

Il ne conservait de son passé qu'une vigueur extraordinaire et une santé de fer. Successivement il vit tomber autour de lui tous les siens, sa femme, sa fille, son gendre, et resta seul avec sa petite-fille, comme un indestructible débris du vieux pays, un souvenir vivant des combats du Bas-Maine, semblable à ces pierres que les Druides ont semées dans les landes de la Sarthe, de la Mayenne et de la Bretagne.

On savait vaguement que son père, un sabotier de la forêt de Misedon, comme les frères Cottereau, avait péri en 1793 dans une des luttes entre les Vendéens et les Républicains.

Mathieu avait onze ans à cette époque, et il assistait déjà à toutes les batailles, ramassant les armes des morts, vidant les cartouchières

des Bleus, en attendant qu'il pût prendre place dans les rangs des combattants.

Le 26 avril 1794, il vit, déguisé en femme grâce à sa figure imberbe, la double exécution de Perrine et de Renée Cottereau, et rapporta à leur frère un mouchoir trempé dans le sang tombé de leur échafaud. Il se trouva également mêlé à ceux qui, le 28 juillet 1794, au milieu du bois de Misedon, à la place dite Royale^ recueillirent le dernier soupir du terrible créateur de la chouannerie. Cela en fit un homme avant Tâge.

Aussi, dès Tannée 1795, compagnon de Jambe d'Argent et de Branche d'Or, il faisait le coup de feu contre les troupes de Kléber et de Hoche : on le surnommait déjà Face-de- Bœuf.

En 1799, il s'enrôla dans la troupe conduite par Mercier, dit la Vendée, à l'attaque de Saint- Brieuc, pour enlever de la prison des royalistes condamnés à mort ; on le revit au Mans avec M. de Bourmont.

Ensuite, les généraux Hédouville et Berna-

dotte, étant parvenus à rétablir Tordre, Mathieu resta tranquille jusqu'en 1815, époque du mouvement dirigé par M. d'Andigné, Grand-Pierre et le farouche Moustache, pendant les Cent-Jours.

Il se maria en 1823, profitant des dix-sept années de calme qui suivirent le dernier soulèvement, apaisé par la deuxième restauration. Sa femme mourut en couches peu de temps après son mariage.

L'année 1832 retrouva l'ancien Chouan dans toute sa vigueur : l'un des premiers il se mit aux ordres de Madame et combattit jusqu'au dernier moment. Blessé grièvement, il passa pour mort et put ainsi échapper aux rigueurs qui frappèrent ses compagnons.

Il ne se consola jamais de ce dernier échec, mais ne fit plus parler de lui, gardant fidèlement le costume de sa jeunesse, n'allant plus aux assemblées ni aux fêtes, et se cloîtrant dans l'espèce de taudis qu'il habitait dans le vieux quartier de Laval. La vue des soldats finit même par lui devenir indifférente, habit

bleu OU pantalon rouge, et personne ne s'occupa plus du terrible Chouan d'autrefois, devenu un vieillard inoCfensif et muet, dont tout le monde s'écartait. Certainement Mathieu devait compter plus de deux cents morts dans son passé ; ses mains, durant une longue période, avaient pu se teindre du sang de deux générations, et frapper en 1832 les fils de ses victimjBS de 1793 ou de 1799-

II sortait tout seul ou en compagnie de Jeanne, recouvert par tous les temps de sa peau de bique, armé de son pen-bas et la figure cachée par les larges bords de son chapeau rond. On le voyait errer à travers les campagnes, passant des journées embusqué derrière les haies. Il semblait rechercher de préférence les endroits où il s'était battu, flairant le sol avec l'allure du chien de chasse suivant une piste.

11 remontait ainsi continuellement dans sa vie ; des lambeaux de phrases, des exclamations, des cris de guerre ou de vengeance, tombaient de sa lèvre, tandis qu'un éclair ren-

dait pour un instant la vie à ses yeux cons' tamment voilés et derrière lesquels il cachait ce qu'il sentait.

Parfois, peut-être comme appel à ses souvenirs, il excitait son cerveau en prfenant une pincée de tabac à priser ; il secouait sur le dos de sa main étendue à plat, entre le pouce et l'index, sa petite gourde de terre rouge à col étranglé et à bouchon vissé, et humait longuement la poudre aromatique. Cela aidait sa rôverie.

Sans se lasser jamais, il cherchait tous les emplacements de l'ancienne guerre, Saint- Ouen-les-Toits et la Closerie-des-Poiriers, berceau de Jean Chouan, ' Port-Brillet, les fameuses landes de la Brossinière et de la Croix-Bataille, la forêt du Pertre, Andouillé, la Brulatte, autant de noms, autant de points de repère pour sa mémoire. Souvent il faisait des lieues, quittant Laval pour plusieurs jours, à certaines dates qui font maintenant partie de l'histoire.

On appelait ces absences les pèlerinages de Face-de-Bœuf.

Il en revenait plus sombre et plus muet, se renfermant chez lui comme pour mieux vivre avec les ombres qu'il avait évoquées de partout, les morts qu'il avait revus.

Un matin d'avril, rôdant aux environs du champ de manœuvre affecté aux exercices des soldats casernes à Laval, Mathieu Croisille crut avoir une hallucination : dans les brouillards assez denses du plateau, il entrevoyait des formes qui lui rappelaient confusément les soldats en capote bleue et en pantalon de toile de Kléber et de Hoche. Il passa une main tremblante sur ses yeux, se demandant si Tâge affaiblissait ses yeux au point de lui donner une pareille illusion.

Quand la brume fut tombée, il reconnut son erreur; mais son esprit avait été frappé.

Qu'étaient-ce que ces nouvelles troupes, que cet uniforme inusité? Il s'informa -et apprit la levée de l'armée territoriale.

L'armée territoriale ! encore un mot qui fît revivre dans son cœur le passé le plus éloigné. Il se souvint des gardes territoriaux de

4793, de 1799, et ces années sanglantes envahirent son cerveau. Il avait même le souvenir précis d'un combat contre des soldats ainsi nommés : avec ses camarades, sous les ordres de Du Boisguy, il aida à détruire un corps de trois cents gardes territoriaux réunis aux deux cents bleus qui défendaient La Gravelle, sur la grandVoute de Rennes à Laval. — 11 n'en fallait pas davantage pour troubler et échauf- , fer sa vieille cervelle chouanne.

A partir de ce moment, le vieux parut affectionner le voisinage des casernes et les abords du champ de manœuvre. On le rencontrait partout où allaient les recrues, sur le trajet de la caserne des Cordeliers, en ville, à celle des Ormeaux, en campagne, de l'autre côté de la ligne du chemin de fer.

Caché derrière les buissons, couché dans les hautes herbes, comme autrefois, Mathieu regardait passer les soldats.

Son œil étrange, plein de rêveries rétrospectives, agrandi par les visions de la guerre vendéenne, subissait des tempêtes ; il se figu-

rait revivre avec les Cottereau. Alors, instinctivement, ses doigts se crispaient sur son pen-bas, ou cherchaient le couteau à manche de corne toujours ouvert dans la poche de sa veste, et qui avait saigné tant de Bleus. Les vieilles haines couvaient de nouveau plus vivaces, plus ardentes, sous sa peau de bique.

Jamais les soldats ne s'occupaient de lui, ^ le croyant tombé en enfance, et ayant pitié de cet innocent. Aucun ne se doutait de la terrible révolution produite par la puissance du souvenir et de l'idée fixe; c'était comme un été de la Saint-Martin de da haine qui venait brûler le sang du vieillard.

Pendant toute la période d'exercices du premier bataillon, Mathieu y assista, matin et soir, très assidu, plus vivant, et s'arrachant h sa monotone existence. On le rencontrait dans les halliers, sur les routes, près des sentiers entourant le champ de manœuvre.

Le 11 mai, les soldats territoriaux rentrant dans leurs foyers, le vieillard redevint invisible pendant toute la semaine qui sépara

leur départ de Tarrivée du deuxième bataillon.

Le 20 mai, dès dix heures du soir, il était près de la gare, guettant le train qui devait amener les territoriaux de la capitale.

Blotti dans un fourré, il écoutait machinalement, se figurant peut-être attendre pour le compte du Roi et de Dieu, quand un des noms prononcés par le caporal, appelant ses hommes, le frappa au cœur aussi rudement qu'eût pu le faire une lame de poignard.

Il se releva, fiévreux, transporté, répétant :

— Lui ! lui ici ! Le ciel a-t-il donc pitié de moi?

Le passé lui revint plus lucide ; du fond de Tabîme sanglant remonta plus violent le souvenir du serment fait sur le cadavre de son père. Ce serment non accompli était pour le superstitieux paysan le châtiment éternel dans l'autre monde, le crime religieux dont il se confessait chaque soir et s'accusait en roulant les grains de son chapelet. Mais, à la longue, ce remords s'était adouci ; il disait

son chapelet par habitude, et les années s'accumulaient sur sa tète comme pour lui donner le temps de se repentir et d'expier. Peut-être Dieu lui pardonnait-il ce parjure involontaire. Brusquement, tout changea; il pouvait encore se venger, il n'était pas pardonné.

Le 20 mai, quand il rentra chez lui, il put s'endormir tranquille, après avoir retrempé son esprit et son cœur dans la contemplation des reliques de son père.

Dès le matin, il se trouva sur le passag-e des nouveaux territoriaux, rusé, quêteur, retrouvant ses facultés de jeunesse, ses jarrets infatigables et ses yeux perçants. Mais il négligea les recrues du pays, les gars de la Mayenne, pour s'attacher spécialement aux Parisiens, pour les chercher dans chaque compagnie, les examiner homme par homme, avec une vindicative ténacité.

Pendant le premier repos, l'un d'eux, qu'il ne voyait que de dos, l'attira immédiatement. Lentement, il l'étudia, comparant avec ses souvenirs, et, retrouvant, au milieu d'une

scène de carnage, à travers Téclair des fusillades et les nuages de poudre, ces yeux noirs et ardents, cette longue moustache brune, cette taille fine et élancée de Tofficier mayençais ; c'était lui, le fidèle portrait du meurtrier de Jérôme Croisille.

Lorsque les camarades de Martial vinrent interrompre la contemplation mutuelle du.

vieillard et du jeune homme, le Chouan s'éloigna, tout frais d'une haine que quatre-vingtcinq années n'avaient pu éteindre, qui se ranimait, à la pensée terrifiante des peines éternelles, menaçant celui qui n'avait pas encore tenu son serment.

Isolé, ne connaissant personne dans Laval-, perdu pour ainsi dire au milieu de sa compagnie, entièrement composée des paysans de Montsurs, de Sillé-le-Guillaume, de la Croix- Avranchine, d'Ernée, d'Astillé et de bien d'autres communes, bourgades ou villes de la Mayenne, Martial aurait trouvé sa position particulièrement maussade et fatigante, s'il n'eût eu la passion de l'archéologie, la maladie des ruines, des reliques de la renaissance, des débris du moyen âge et des vestiges des époques romaines.

Le soir, après son dîner à la table d'hôte de l'hôtel de France, en attendant le signal de la retraite et le moment de retourner à la caserne, le jeune homme se perdait au hasard

dans les environs de la Cathédrale et du donjon. Il suivait la rue du Val-de-Mayenne, s'arrêtant pour admirer au pied de la formidable tour qui sert de prison, et, de là, remontait par les rues de la Trinité, de Chapelle, cherchant la ligne pittoresque des vieux remparts et les ruines de la porte Beucheresse.

La nuit venait ; de grandes ombres rendaient plus mystérieuses ces ruelles bordées de maisons d'une romantique tournure. Peintre et poète, Martial trouvait là de délicates jouissances, un régal des yeux et de Tesprit, qui Tarrachait pour quelques instants aux grossières réalités du métier militaire. De naïves admirations lui venaient devant les tons superbes de ce coin de ville, avec ses pignons surplombant la rue étranglée, ses masures qui se penchaient les unes vers les autres, comme pour causer du temps passé, regretter les chevaliers bardés de fer, les pages effrontés, les nobles dames, et les rudes écuyers d'an tan.

A différentes reprises, il lui sembla être

suivi dans ces promenades solitaires, et il crut parfois apercevoir une ombre informe embusquée au coin des carrefours, sous Tauvent de certaines maisons, dont le toit d'ardoises en capuchon épaississait les ténèbres. Peut-être n'était-ce qu'une hallucination, quelque illusion produite par la tension de son esprit.

Il prêta d'autant moins d'attention à cet incident, qu'à partir du quatrième jour de son arrivée à Laval, une délicieuse vision, très palpable et très réelle celle-là, vint chasser les fantasmagories nocturnes dont l'isolement emplissait son cerveau.

Un soir, vers cinq heures, au moment où, sorti de la caserne, il descendait la rue de Joinville pour aller en ville, il vit, en passant devant l'ancien couvent des Cordeliers, une ravissante figure déjeune fille; un petit bonnet blanc papillonnait sur ses cheveux d'un noir bleu.

Machinalement attiré, Martial entra dans l'église et chercha, parmi les paysannes agenouillées, celle dont la beauté l'avait séduit.

Il la retrouva, courbée en deux sur les dalles, un chapelet entre les mains, en adoration devant la statue de la Vierge.

Debout à quelques pas, caché derrière Tune des colonnes cylindriques soutenant les arcades de la nef, le jeune homme la contemplait avidement, ne se rappelant pas avoir jamais rencontré de visage plus gracieux et plus sauvage à la fois.

Il en oubliait de regarder autour de lui, et de remarquer Tintérieur curieux de Notre- Dame des Cordeliers, cette ancienne chapelle du couvent fondé en 1397 par Guy XII, qui épousa la veuve de Du Guesclin.

En effet, que lui importaient les six autels en marbre, avec retable de la Renaissance, disposés le long du collatéral, le splendide maître-autel du même style occupant toute la largeur du chœur et masquant la dentelle de pierre de Fimmense fenêtre rayonnante, dont le tympan a conservé ses vitraux primitifs !

Il ne voyait plus que ce profil pur, découpé sur l'obscurité douce des arrière-plans de Té-

168 LA TÉTE-NOlRE

glise, et se demandait quelle pouvait être cette fille aux vêtements de paysanne, à la tête d'héroïne.

L'imagination du jeune Parisien travailla follement. Peut-être se trouvait-il en présence de la descendante pauvre d'une de ces familles royalistes dont tous les membres prenaient part à la grande guerre, de la petite-fille d'une de ces amazones indomptables qui, la cocarde blanche au chapeau, conduisaient les chouans à travers les broussailles au cri de : « Vive le roi ! » Et Martial oubliait alors que ses ancêtres avaient combattu les blancs, car son âme cédait à la tendre impulsion du cœur.

Après un grand signe de croix, la paysanne se leva et quitta Notre-Dame des Cordeliers : Martial la suivit.

Il ne s'étonna pas de lui voir prendre le chemin du vieux quartier de Laval, tellement s'était incrustée dans son esprit l'idée de découvrir sous ces humbles vêtements une fîUe de la noblesse. Cependant, lorsque, pénétrant derrière le Donjon dans une ruelle escarpée,

LA CHOUETTE iQ9

immonde, elle disparut tout à coup après avoir ouvert la porte d'une maison délabrée, Vanbois commença à croire que son imagination lui avait fait dépasser la vérité.

Toutefois, paysanne ou non, la charmante fille préoccupa Martial de telle sorte, que, pendant quelques jours, il dirigea spécialement ses promenades du côté de la pauvre maison. Pour un blasé Parisien, habitué aux conquêtes faciles, cette enfant avait une saveur particulière. Il essaya plusieurs fois de lui parler, sans succès, car elle levait sur le jeune homme des yeux noirs à la fois naïfs et méprisants, tout en le dévisageant tranquillement.

. Il arriva à connaître ses habitudes assez pour se trouver souvent sur son passage et la saluer d'un sourire. Une fois, il osa même l'arrêter et lui demander une indication banale ; elle lui répondit sèchement. Mais Martial ne se décourageait pas facilement ; il se montra si poli et si réservé, que la Lavalloise s'habitua à le voir chaque jour. Ce manège

ne pouvait pas compromettre la jolie fille, car le territorial avait Taspect flâneur d'un étranger en quête de curiosités, et personne ne faisait attention à lui.

S'il avait été moins absorbé, il eût cependant remarqué que ses moindres démarches étaient épiées.

Un mercredi, il vint s'installer avec son album sur un coin du rempart d'où il dominait la ruelle habitée par son inconnue, et reproduisit sur une page blanche la maison avec son toit en pointe, ses ardoises et sa structure pittoresque. Au fond, la masse énorme de la Tour montait du fouillis ténébreux de ces antiques masures. Un curieux, s'étant arrêté derrière le jeune homme, eut une exclamation étonnée :

— Tiens 1 la ma^ison de Face-de-Bœuf* Martial se retourna brusquement, intrigué

de nouveau par ce surnom étrange.

— Que voulez-vous dirfe?

— Hé oui ! vous avez parfaitement copié la maison du vieux Chouan ; et, tenez, der^

rière le rideau qui remue, j'aperçois la chevelure noire de sa petite-fille, la Jeanne.

Le passant s'éloigna, laissant l'artiste tout interdit.

Jeanne ! la petite-fille de ce Chouan hideux qu'il apercevait toujours dans quelque coin du champ de manœuvre pendant l'exercice î Quelle bizarre coïncidence jetait sans cesse cet individu devant lui ? Il résolut d en avoir le cœur net et de s'adresser directement à ceux qui le préoccupaient tant depuis son arrivée à Laval.

Serrant ses crayons, il s'assura que la ruelle était déserte et vint frapper à la porte de la vieille maison.

La jeune fille était seule. Une vive rougeur colora son visage pâle quand elle reconnut le jeune homme, mais elle jeta un regard presque farouche sur la capote bleue et le pantalon de toile du soldat.

— Que désirez-vous?

Martial n'avait pas préparé de réponse à cette question. Une idée lui vint subitement :

— Vous demander une permission, mademoiselle.

Jeanne tenait toujours le battant de la porte, ne quittant pas des yeux le visage de son interlocuteur.

— Ce n'est pas à moi qu'il faut vous adresser.

— Alors, mademoiselle Jeanne, j'attendrai votre grand-père et il ne me refusera certainement pas l'autorisation de faire votre portrait, comme j'ai fait celui de sa maison.

En même temps il avait ouvert son album, et, profitant de la surprise de Jeanne, qui fît un pas en arrière, il pénétra hardiment dans la chambre où nous avons vu l'enfant dormir de si bon cœur en attendant le retour du Chouan.

Immédiatement, ses yeux furent attirés par les objets fixés au mur, qu'il distinguait mal à cause de l'obscurité, car la nuit venait.

Se rapprochant du cadre renfermant le parchemin, il lut curieusement les premières lignes, puis, s'adressant à la jeune fille, sans se retourner :

— Qu'est-ce que ce parchemin ? dit-il. Une curieuse pièce l et que j'aimerais assez à posséder.

— Martial Vanbois ! gronda une voix dure et sauvage.

Le jeune homme se retourna d'un bond, stupéfait de s'entendre ainsi appeler par son nom.

Menaçant, terrible, Face-de-Bœuf venait d'entrer et se tenait, tête nue, le front baissé dans la position du taureau qui va fondre sur son ennemi. Ses yeux lançaient de véritables éclairs.

— C'est bien lui ! Même visage, même mine fière. C'est lui î

Et, du pied, brutalement, l'ancien Chouan rejeta la porte massive, qui eut un claquement sec en se refermant.

Huit heures ! La nuit achève de tomber. La chambrée es,t en fête, en attendant Tappel de neuf heures et le sommeil qui doit réparer les fatigues corporelles de la journée.

Une des deux grandes tables de bois brut a été poussée au milieu de la pièce entre les rangées de paillasses, un peu en avant de la planche volante sur laquelle sont alignés les pains, les boîtes de conserve et les débris de nourriture.

Dans une boule de son, le pain de munition si connu, on a planté une chandelle, dont le suif forme des stalactites jusque sur la croûte brune, et, debout sur la table qui lui sert de tréteau, le loustic de la chambre, un ancien soldat amuse ses camarades de la territoriale.

C'est un feu roulant de cocasseries, de plaisanteries au gros sel, quelques-unes même très farces et très naïves, mais non sans finesse.

Les gars de la Mayenne ouvrent des bouches aussi grandes que les fours de leur village ; le rire se communique de l'un à l'autre sans arrêt, sans lassitude.

Est-il assez drôle le failli gars ! A-t-il assez de gueule ! Cré coquin de sort !

Ils sont là une dizaine, se tenant les côtes pour mieux rire, se roulant sur les paillasses qui servent de lits et s'administrant de grands coups de poing pour exprimer leur contentement.

Dame ! il a vu du pays ; il a même tenu garnison à Paris, la grande ville, et il donne là une représentation tout à fait à l'instar des artistes de la capitale.

Insolent, très à Taise sur ce plancher branlant mal calé sur ses pieds de bois, le farceur de régiment tour à tour imitait un chanteur de café-concert, narrait avec force gestes quel-

que vieille rengaine militaire, entreprenait une histoire fantastique où Tadjudant jouait un rôle bouffon.

Comme c'était ça I

Ma foi, on riaiit de bon cœur, et môme les gars qui n'y comprenaient rin de rin s'en démolissaient la rate dans de grands rires bêtes éclatant comme des fusées et n'en finissant plus.

Ils en oubliaient le lieu où ils se trouvaient, la charrue abandonnée au creux du sillon, la femme et les enfants seuls dans la chaumière. Ahl le farceur, qu'il savait bien les distraire I

La chandelle fumeuse dans cette grande salle noire plaquait au plafond blanchi à la chaux la silhouette drolatique du chanteur dans son déshabillé de soldat en manches de chemise, en chaussettes et en pantalon de toile. Celui-ci prenait les plus étranges aspects par suite de cet éclairage en dessous qui mettait des lueurs sous les paupières, noyait d'ombre l'arête du nez et le front, et tachait de

lumière le dessous du menton, la lèvre inférieure.

Il faut bien rire un peu, oublier les rudes exercices de la journée, les marches à travers champs, le monotone maniement du fusil et le commandement rageur du vieux sergent à brisques, qui ne plaisante pas avec les conscrits et les remet vivement au port d'arme, comme il le dit à tout propos dans son langage imagé.

Ils trouvent bon de s'amuser, de se délasser et de ne plus penser aux heures de fatigue en pleine pluie ou en plein soleil. Ils rient de»^i grand cœur, les gars manceaux, les Lavallois et les Mainiaux, qu'ils n'ont pas entendu le tambour rouler dans la cour de la caserne, et neuf heures tinter à l'horloge dé Notre-Dame des Cordeliers. : ,.

Tout à coup, une voix rogue domine les chants et les rires : ; .

— Les caporaux à l'appel !

Lestement, chacun vient se placer debout au pied de son lit, les bras ballants, dans une

attitude militaire. Le sergent de semaine est entré sans qu'on s'en soit aperçu. Les caporaux s'approchent de lui.

Un homme tient la chandelle, qui était plantée dans le pain de munition, et éclaire les listes d'appel. Chaque caporal déchiffre son carnet, nommant l'un après l'autre tous ceux qui font partie de son escouade.

On appelle un dernier nom :

— Vanbois !

Un profond silence règne dans la chambrée.

— Allons ! Vanbois ! répète le sergent avec impatience. Est-il couché, celui-là? Qu'on le fasse lever et qu'il réponde, ou je lui flanque de la consigne.

Personne ne répond. Le groupe des caporaux s'approche de la paillasse de Martial :

elle est vide.

— Absent! dit le caporal.

— Avait-il une permission ?

— Non ! Portez-le manquant.

— Encore un fricoteur, le Parisien ! tant pis pour lui, il sera bloqué.

Et le sergent, grommelant, inscrivit le nom du coupable sur sa liste.

Après l'appel, les territoriaux arrangèrent leurs paillasses, et successivement se roulèrent dans leurs couvertures sans plus se préoccuper de l'absent. Que leur importait le Parisien. Il goûterait de la salle de police comme les camarades. Certains trouvaient presque une satisfaction dans ce rabaissement d'un individu qu'ils savaient supérieur à eux par la position sociale.

A dix heures, le clairon sonna l'extinction des feux : la note plaintive se prolongea pendant quelques secondes à travers le grand silence de la nuit. Les fenêtres de la caserne devinrent sombres : le caporal souffla la chandelle. Tout rentra dans le calme et l'obscurité; des ronflements sonores emplirent les chambrées.

Le lit de Martial resta vide.

Entre trois et quatre heures, une lueur rose commença à miroiter dans les carreaux des fenêtres, venant taquiner les yeux encore

gC)nflés de sommeil, courant sur des faces bouffies, illuminant richement tout cet intérieur à Faspect sale et sordide.

Les couvertures brunes en furent soudainement égayées ; quelques têtes se redressèrent, envoyant un bonjour matinal aux camarades.

Ce fut comme un immense retour à la vie.

Les voisins de lit de Martial virent que sa paillasse n'avait pas été touchée.

— Bigre I fit Tun d'eux avec une moue significative, le Parisien a découché : son compte est bon.

— Il va tàter de la prison, reprit l'autre.

— Il se sera cru à Paris.

— Pour faire ses farces ! coquin de Parisien I Ils eurent tous deux un gros rire.

— Hé I là-bas, gronda une voix maussade, allez-vous bientôt vous taire ! Le réveil n'est pas sonné. Laissez dormir les autres, si vous n'avez plus de sommeil.

Les causeurs se renfoncèrent sous leur couverture respective, reconnaissant la voix du caporal.

A cinq heures et demie, les compagnies se formaient en rang dans la cour de la caserne, Vanbois n'avait pas encore reparu.

L'appel eut lieu, et il fut pour la seconde fois porté absent : cela devenait grave, car la punition augmentant en proportion de la faute, il méritait plusieurs jours de prison, et cette peine ne devait être subie qu'après la période des treize jours d'instruction.

Le capitaine se rendit auprès du commandant pour lui signaler l'absence de Martial Vanbois ; au même moment, une rumeur se produisait à la porte de la caserne.

La sentinelle venait d'appeler précipitamment le sergent du poste ; un groupe de soldats se pressait avec des exclamations de surprise, des cris d'épouvante et de douleur.

Quatre paysans s'avancèrent, portant une sorte de civière sur laquelle s'allongeait une forme raidie, cachée sous une toile grossière, et s'arrêtèrent seulement auprès des officiers qui entouraient le commandant.

Celui-ci se retournait en disant :

182 LA TÉTE-NOlftE

— Ainsi, il ne manque que le nommé Vanbois?

— Présent 1 reprit le sergent, rejetant la toile qui couvrait le brancard.

On aperçut alors une tête pâle, d'un ton de cire, sur lequel tranchait la ligne brune des moustaches, des yeux fernaés à jamais, et une capote bleue devenue noire par places. Une énorme déchirure trouait l'uniforme à l'endroit du cœur ; aux coins des lèvres, quelques gouttes de sang s'étaient séchées.

Le crime avait eu lieu spontanément, presque sans phrases et sans explications, tellement cela paraissait faire partie de l'existence et de la pensée du vieux Chouan.

Martial ne trouva même pas le temps de se reconnaître, de comprendre : la brute farouche se rua sur lui avec l'élan aveugle de Tanimal dont il portait le nom. Ce fut le heurt sauvage du taureau qui voit une étoffe rouge et se jette tête baissée, tout entier au meurtre.

Face-de-Bœuf redevint pour un moment le partisan implacable des landes et des genêts, le tueur de Bleus.

Jeanne, terrifiée, collée au mur, les mains jointes, les lèvres balbutiantes, voyait enfin s'accomplir, sans pouvoir s'y opposer, le san-

i8i LA TÊTE-NOIRE

glant projet qui couvait depuis quelques jours dans le cerveau halluciné de son grand-père.

Quand le vieillard s'écria, avec une violence haineuse :

— Martial Vanbois, je te retrouve donc enfin !

La jeune fille, au courant de la sinistre histoire, lui dit vainement :

— Grand-père ! ce n'est pas lui ; tu te trompes. Celui-ci est un jeune homme.

Le Chouan lui jeta cette réponse folle :

— Le meurtrier de mon père était un jeune homme : c'est lui.

Saisissant Martial à la gorge, avec une force irrésistible, il le traîna sous le cadre renfermant le brevet d'officier de Jérôme Croisille, sans que le jeune homme pût même articuler une plainte.

— Sang pour sang ! hurla le fou, en levant son poing armé d'un couteau.

Ce fut comme un holocauste antique devant un autel consacré. La lame plongea deux fois dans la poitrine du malheureux qui roula sur

la terre battue formant le sol de la chambre, tandis que le vieillard, secouant ses mains trempées de sang, disait :

— Mon père, tu es vengé, et je puis aller te retrouver au ciel : j'ai regagné ma part de paradis !

Il s'agenouilla dans la mare sanglante, marmottant une prière et déroulant dévotement son chapelet, comme il le faisait autrefois, derrière les haies, sur la lande, en pleine campagne, après chaque lutte avec les soldats républicains. Il avait cru tenir un Bleu sous son lourd sabot, et, pour lui, c'était un soldat de Kléber qui gisait là sans vie, abattu à ses pieds. Le Chouan accomplissait une action pieuse en frappant sans pitié un pareil ennemi.

De grand matin, un paysan, s'étonnant de voir déjà entrebâillée la porte de la maison de Mathieu, entra pour lui souhaiter le bonjour. Il poussa un cri de terreur en trouvant

LA TÊTE-NOIHE

la chambre vide avec ce cadavre de soldat, raidi au milieu de la pièce.

Le vieillard et sa fille avaient disparu.

L'ancienne demeure des ducs de Laval et de la Trémouille, dont les assises furent posées dans le huitième siècle pour arrêter les courses des Bretons, est bien déchue de sa noble et haute origine: de nos jours, elle sert à enfermer les voleurs et les assassins, étant devenue la prison de Laval.

De presque tous les points de la ville, on aperçoit le Donjon, cette imposante tour cylindrique, remontant, par son architecture, au douzième siècle, et qui est aussi remarquable par sa hauteur et sa largeur que par sa magnifique charpente recouverte d'un toit conique.

Les souvenirs du moyen âge viennent frapper plus vivement l'esprit, lorsqu'on mesnre

ses murs de cinq mètres d'épaisseur et qu'on regarde par les mâchicoulis troués sous la couverture du toit, d'où les assiégés pouvaient jeter d'énormes projectiles sur les assaillants.

Les restes de ce château féodal sont encore merveilleux. La salle haute, chauffée par rimmense cheminée à manteau et à corbèlets de pierre de l'époque, s'éclaire au moyen de deux fenêtres cintrées, coupées en deux par la colonnette romane. Par ce trou dans le monstrueux mur, on a la vue la plus pittoresque sur la Mayenne, qui coule presque au pied de la tour et qui y coulait tout à fait autrefois, sur Téglise d'Avenières et les environs boisés de la ville.

Des gardiens en uniforme se promènent dans la grande cour intérieure, bordée de deux côtés par les bâtiments adjacents au Donjon ; mais ils oublient d'admirer les magnifiques fenêtres de la Renaissance, attribuées au bon goût de Guy XIV, comte de Laval et gouverneur de Bretagne en 1525, pour surveiller attentivement des hommes, complètement rasés,

cheveux et barbe, en veste et pantalon de lainage gris, en béret brun, qui travaillent aux corbeilles de fleurs, aux carrés de légumes, arrachant les mauvaises herbes, arrangeant les plates-bandes sans se presser.

Ce sont les prisonniers.

Tout seul, sur un escabeau en plein soleil, un vieillard accroupi paraît sommeiller, un chapelet aux doigts, le bonnet de laine sur les yeux. Il fuit la société de ses camarades et se retire toujours à Técart, Taspect farouche, le regard perdu au loin.

Parfois le gardien chef s'approche amicale- . ment de lui et cherche à adoucir par quelques bonnes paroles Tamertume de sa position :

— Eh bien ! Mathieu, comment cela va-t-il aujourd'hui ?

Alors le vieillard relève la tête, et ses lèvres balbutient machinalement, comme s'il parlait d'une autre personne, cette phrase toujours la même, la seule réponse qu'aient pu tirer de lui ses juges :

— Face-de-BfBuf aura sa part de paradis.

Et c'est tout.

Quant à Jeanne, quinze jours après le meurtre de Martial Vanbois, on retrouva son corps dans la Mayenne.

Le greffier en chef du tribunal civil de Laval, rhomme le plus aimable et le plus obligeant, M. Baron, montre, parmi des tronçons de sabres ou d'épées ayant appartenu à des Chouans et à des Vendéens, le couteau à manche de corne dont s'est servi Face-de- Bœuf pour commettre son meurtre.

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