LES ANGES GARDIENS
La nuit n'était pas terminée : au delà de la Corne d'Or vibrait encore dans le Stratégium, la grande caserne des Prétoriens, le signal annonçant la dernière veille. — A cette heure indécise l'opacité des ténèbres se dissout lentement en une pénombre grisâtre, transparente, pleine de douceur ; les étoiles pâlissent sur le fond moins bleu du ciel, cédant d'avance la place au soleil qui dépassera prochainement l'horizon.
194 LÀ TÊTE-NOIRB
A l'extrême limite de la contrée de Sycœna, sur les confins du faubourg et de la rase campagne, après un champ de vignes et quelques figuiers au feuillage sombre, une maisonnette délabrée profilait contre le sol sa misérable silhouette, se confondant presque avec les rochers du village. — Faisant face à la ville de Chrysopolis de Tautre côté du détroit, elle se dissimulait honteusement comme accroupie dans le sable, et rien ne Teût fait remarquer si une troupe de soldats, sortant de la rue noire qui traversait le faubourg, ne fût venue silencieusement investir de tous côtés Tinfime masure. -"
Guidé par un homme au visage voilé d'un pan de son vêtement, le chef, reconnaissable au cimier de plumes rouges dont la teinte tranchait sur le poli de son casque de fer, alla entr'ouvrir la porte mal close et s'entretint pendant quelques instants avec celui qui l'amenait là. — Sans doute les indications de celui-ci étaient exactes, car, après un coup (Tœil hàtif jeté dans l'intérieur, l'officier trara
L ICO^E 195
un signe sur le bois de la porte, sous les fenêtres, puis disposa sa petite troupe sur un rang à une quarantaine de coudées de la maison, risolant complètement du reste de la ville.
Avec le jour naissant la treizième région de Constantinople, ce quartier séparé du reste de la ville par le port et enclavé entre la Corne d'Or et le Bosphore, se réveilla peu à peu.
Sous les grands figuiers, si abondants qu'ils ont donné leur nom à cette contrée, à travers les vignes les habitants se montraient les uns après les autres.
Bientôt la rumeur d'abord faible s'enfla, courut de maison en maison, d'un jardin à l'autre ; des groupes se formèrent et les plus audacieux s'approcTièrent du cordon de troupes qu'ils trouvaient ainsi inopinément déployé au bord de la mer avant l'aube : les premiers étonnements s'apaisèrent quand on reconnut des soldats de la garde particulière de l'Empereur.
Cinquante Icanates, armés à la légère comme des psilètes, du casque, dejavelots, d'épées et
de lances, se tenaient immobiles à trois coudées les uns des autres, le visage tourné vers les arrivants, le dos à la maison gardée.
Les bras croisés sur la poitrine, son sagum de pourpre brodé maintenu sur l'épaule par une agrafe figurant le masque impérial, le chef se promenait, très grave, faisant sonner ses jambières de bronze. Par moments il jetait un coup d'œil à la porte fermée, attiré malgré lui ; mais , immédiatement, un rire muet secouait ses mâchoires et il balançait la' tête d'un mouvement brusque qui mettait en révolte les plumes de son cimier^ chassant une crainte passagère, quelque importune pensée. Il paraissait vouloir provoquer les questions.
Se voyant plus nombreux les curieux se rapprochèrent davantage et un pêcheur, ancien soldat, ayant reconnu l'officier, s'adressa à lui :
— « Ah ça ! qu'est-il donc arrivé à la maison de notre camarade Porphyrius ? A-t-il pu déplaire à notre gracieux César ? »
— « Cette masure est habitée par ton camarade ? » — interrogea le chef d'un ton soupçonneux.
— « Oh ! pas positivement : il Ta louée à une pauvre femme et à son enfant. »
— « Une ennemie de notre auguste maître. »
— « Serait-il possible ? »
« Du reste cela importe peu ! Il fera même sagement de n'y pas remettre les pieds de longtemps. »
— « Et pourquoi ? »
— « As-tu une bonne vue ? »
— « Un pêcheur ! Un ancien militaire ! la bonne plaisanterie ! »
— « Ah ! tu as porté le scutum et la galea :
je t'en félicite. Mais dis-moi ce que tu aperçois sur la porte et sur les fenêtres ? »
— « Par César, des croix rouges ! »
— « Tu devines pourquoi nous en défendons l'approche. L'empereur veille toujours sur son peuple ; il le protège et ne veut plus le voir terrassé par la terrible maladie. »
— « Oui ! Je sais : le mal de Tan 748, le
fléau qui tuait hommes, femmes, enfants par centaines. »
— « La femme qui habite cette maison est morte pendant la nuit. »
— « Elle avait un enfant, » — interrompit une femme qui pressait dans ses bras un nourrisson de quelques mois.
L'officier fit un geste d'impuissance, une réponse fataliste :
— « Une proie de plus pour la mort ! »
La mère recula, jetant un regard de terreur
vers la maison condamnée et courut propager partout la terrible nouvelle. Comme il n'y avait pas encore d'autres victimes on se rassura promptement; ce pouvait être un cas isolé, un accident. Personne ne connaissait la morte.
Les jeunes gens ne se montraient pas très effrayés : ils ignoraient la gravité de la maladie. Mais tous ceux qui en 748 avaient l'âge de raison, se souvenaient encore de l'épouvantable épidémie qui, durant trois années, de 748 à 751, transforma Constantinople en
L lCO?iE 199
un immense sépulcre, ravageant de telle sorte la cité Byzantine, que les vivants ne suffisaient plus à enterrer les morts, et que tout, vignobles, jardins, citernes, réservoirs, fut converti en charniers. — Ils rappelaient les marques étranges de ce mal mystérieux, ces croix tracées sur les maisons, sur les individus, ces visions effrayantes, tt tous crurent retrouver sur la maison de Porphyrius les mortels indices.
Tandis que les habitants du faubourg des Syques s'éloignaient à la hâte, n'osant plus môme rester dans le voisinage des soldats, deux jeunes hommes de taille élevée, de gracieuse allure, entièrement enveloppés de manteaux d'une étoffe grossière, se présentaient pour franchir le cercle sanitaire.
Leur costume semblait celui des cénobites ou des solitaires.
— « Que veulent ces hommes ? » cria l'officier d'une voix rude et il porta la main à son sabre, dont le fourreau d'argent brillait sous son sa^um roupe.
200 LA TÊTE-WOIBE
— « Prier pour les morts et les mourants ! »
répondit le plus rapproché.
— « Si vous traversez le rang de mes soldats, vous ne sortirez plus vivants, c'est Tordre du divin Empereur. »
— « Nous sommes ici par Tordre de son maître, le seul Dieu ! » ajouta son compagnon. Et les soldats, cédant à une invincible puissance s'écartèrent tremblants devant eux, malgré les regards furieux de leur chef.
D'un pas ferme, sans même se retourner, les deux inconnus franchirent la distance laissée entre le cordon de troupes et la maison, poussèrent la porte marquée de rouge et disparurent.
— « Achillès et toi, Cnémidès, ramenezmoi une dizaine d'ouvriers et que cette porte soit murée. »
Quelques moments plus tard la porte et les fenêtres disparaissaient sous un mur de pierres unies par un indestructible ciment : la masure devenait un tombeau.
Au même moment, à la quatrième heure
l'icône 201
du jour, la ville entière était mise en émoi par Téclat des grandes trompettes militaires sonnant sur Tuçie des sept collines de Constantinople. Ce signal annonçant un événement important, quelque ordre de l'Empereur, les habitants de la Sycœna eux-mêmes ne songèrent plus ni à la maison murée, ni à la contagion qui les menaçait, ni aux deux victimes volontaires dont chacun commentait le dévouement et la témérité.
D'aspect misérable et abandonné, l'intérieur . de la cabane était nu. Depuis longtemps Porphyrius le pêcheur n'habitait plus ce logis, dont le plancher effondré, les murs suintant l'humidité et la toiture à jour ne lui offraient pas un abri suffisant : les rafales du Pont- Euxin et les bourrasques venues des Palus Méotides avaient achevé de la rendre inhabitable.
Un soir cependant une femme traînant un enfant dans une sorte de voiture, moitié petit chariot, moitié berceau, lui ayant demandé l'hospitalité, le pêcheur lui avait abandonné ce
202 LA TÉTE-NOlRE
tiisie asile où il n'y avait qu'un lit commun : avec le berceau apporté par la malheureuse ce fut tout le mobilier.
Elle vécut là isolée, secourue par la charité des voisins. — Nul ne soupçonnait en elle une fugitive, la femme d'un proscrit, d'un condamné, du peintre Methodius, enfermé depuis de longs mois dans les cachots souterrains du Cyclobium ; les peintures de celui-ci, les figures de Saints et de Saûites qu'il faisait en dépit des édits avaient fini par attirer sur lui la colère de Constantin V et le prince hérésiarque fit jeter dans une prison ce courageux ennemi des Iconoclastes. — Etait-il mort ou vivant, personne ne le savait.
Les mois s'écoulèrent, la maladie s'abattit sur la pauvre femme, déjà écrasée par les angoisses de l'incertitude et de l'attente désespérée. Soudain la veille une faiblesse l'avait jetée sur son misérable lit : ses soufirances allaient cesser. Pendant la nuit elle mourait enfin, tandis que sou enfant dormait inconscient, à l'heure même où sa retraite ayant été décou-
verte par les espions de Tempereur, les soldats se préparaient à venir l'arrêter. — La mort avait été plus prompte et la lampe que la défunte allumait près de sa couche, changeant tout à coup de destination durant cette nuit lugubre devint le flambeau funèbre, veillant au chevet de la morte.
Trouvant un cadavre au lieu d'une vivante Toffîcier s'était conformé à certaines instructions secrètes de son guide.
Le matin arriva.
Tombant par une ouverture du toit une nappe de lumière allait s'élargissant sur le sol, inondant le plancher défoncé qu'envahissaient les mousses, les végétations parasites et les moisissures de la terre ; elle gagna insensiblement le berceau où l'enfant dormait renversé sur une peau de chèvre, à peine défendu des intempéries par la voile de bateau accrochée au-dessus de son front.
Le reste de la pièce garda son ombre, son mystère et sa silhouette lugubrement éclairée.
204 LX ÏÉTE-NOIRE
Les premières teintes pâles de Taube coururent frissonnantes sur les nudités roses de l'endormi, fouillant délicatement les plis de cette chair adorable où se creusaient des fossettes nacrées : une goutte de lait, la dernière puisée au sein de la mère, perlait aux lèvres de pourpre qu'entr*ouvrait un souffle régulier. La lueur grandissante du jour caressait les membres satinés et vigoureux que le sommeil avait jetés dans une pose charmante sur la douceur de Tépaisse toison blanche.
Tout à coup Tenfant ouvrit les yeux, riant au soleil qui venait le visiter; il resta quelques instants ébloui, les paupières encore lourdes, refermant le rideau soyeux de ses cils, jouant pour ainsi dire avec cette clarté qui le baignait de tous côtés et plongeait dans ses prunelles claires.
Puis le profond silence de la chambre Finquiéta; il étira longuement ses bras et ses jambes, un peu ému, et se retourna, cherchant de chaque côté de son berceau avec une angoisse inaccoutumée, une anxiété qui abais
l ICO > K *20:»
sait les coins de sa bouche et faisait battre son cœur : il ne trouvait plus penché sur lui , guettant son réveil, le visage si connu.
Alors une plainte enfla sa petite poitrine, déchira sa gorge étranglée par une terreur croissante et jaillit désolée à travers le mutisme de la maison. Il avait peur, ne comprenant rien à cet abandon, à ce grand silence et appelait sa mère.
Sourde à toutes choses terrestres, farouche dans son immobilité de spectre, la morte fixait toujours d'une prunelle éteinte Tinfini.
Au-dessus du lit la lampe funéraire tordait sa flamme fumeuse, laissant tomber une lueur d'incendie sur le visage glacé, sur l'arête du nez, sur les lèvres et sur le cou : puis cette pourpre ondoyante glissait d'un seul jet le long de la ligne rigide formée par le corps étendu. — Rien ne pouvait plus la réveiller, ni l'aurore naissante, ni les appels désespérés de son fils : la maison était sourde, l'ordre de l'empereur en faisait une même tombe pour la mère et pour l'enfant.
206 LA TKTE-NOIRE
La porte céda livrant passage aux deux inconnus.
Ils s'arrêtèrent contemplant la triste scène, échangèrent un regard brillant d'une flamme surnaturelle et se rapprochèrent.
Les vêtements grossiers qui les enveloppaient glissant alors à leurs pieds, ils apparurent tels qu'ils devaient être auprès du trône de Dieu, dans leur gloire et leur beauté célestes. Leurs ailes déployées, le rayonnement jailli de leurs chairs immortelles ne se cachaient plus sous l'étoffe de bure ; si les Icanates brutaux avaient pu les voir en ce moment, ils auraient compris d'où venait la force irrésistible qui avait rompu leurs rangs.
Dieu prenait pitié du fils de celui qui souffrait pour la gloire de son nom et allait mourir, martyr de sa foi, par ordre d'un prince fanatique et féroce. — La mère n'avait plus de secours à attendre sur la terre, les anges s'approchèrent du berceau.
Sur la planche unie fixée au pied, le peintre Methodius avait représenté la Mère de Dieu
l'icône 207
entre deux anges ; sa pensée avait été de mettre ainsi son enfant sous les auspices du ciel, et sa femme, respectant Tœuvre pieuse de son mari, avait trouvé moyen de cacher à tous les yeux cette Icône, qui eut attiré sur elle les délations et les colères des Iconoclaste$ Byzantins.
A peine les deux messagers divins eurentils touché de leurs doigts les planches grossières de ce berceau, sur lequel se trouvait peinte la protectrice image de la Vierge, que Tenfant cessant de crier s'endormit.
Assis, Tun à sa tête, Tautre à ses pieds, leurs ailes d'azur repliées, ils le berçaient doucement, anges gardiens de son sommeil.
Dehors les ouvriers, muraient la porte et les fenêtres, tandis que la félicité céleste entrait dans la misérable habitation . et que Dieu luimême prenait sous sa protection Torphelin condamné par les hommes et lui donnait deux de ses anges pour le défendre et le conduire à travers la vie.