‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 15 sur 43 · chapitre: CINQUIEME · texte numérisé non relu

chapitre: CINQUIEME

aUEL EST, DE NOS JOURS, UN DES PLUS GRANDS OBS- TACLES A LA SALNTETÉ.

Dans les premiers âges du christianisme, une vie extraordinaire, héroïque, merveilleuse, était le résultat immédiat de la foi, qui était si vive, et de l'amour, qui ne connaissait pas d'obstacles. Dans le Moyen-Age, la foi et l'amour faisaient entreprendre des choses, qui paraissaient extravagantes et folles

aux yeux des sages du monde; et ce»

choses s'accomplissaient chaque jour, pour confondre la sagesse mondaine.

Aujourd'hui, dans notre siècle protestant et positif, siècle de machines et d'argent, siècle de raison froide et calculatrice; dans notre siècle, la foi est tellement affaiblie, la lumière di-

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vine si obscurcie par les sombres nuages de l'erreur, les passions animales sont tellement déchaînées, que les hommes ne comprennent plus rien aux choses de Dieu ; la vie de la plupart des Saints est regardée comme plus admirable qyxHmitaUe. — Plus admirable qu'imitable ! et pourquoi ? La religion est la même ; la grâce la même ; le bras de Dieu n'est pas raccourci :

qui donc a changé ? — c'est l'homme qui ne veut plus! Si l'homme voulait aujourd'hui comme il a voulu autrefois, il opérerait les mêmes œuvres admirables, les mêmes merveilles de sainteté. L'homme s'est animalisé, il s'est matérialisé : l'argent, voilà son idole !

Nous ne savons plus aimer et souffrir : comment donc pourrions-nous devenir des Saints ? Tout est possible et facile à l'amour : dès que l'on trouve impossible ou difficile une chose, c'est que Von n'aime pas, ou Vo?i aime peu.

Vainqueur de tout, même de la mort, l'amour est lui même invincible : c'est l'amour qui fait les héros! C'est dans le cœur qu'est la volonté ; tout ce que le cœur veut est facile. Le dévouement est une inspiration, un mouvement impétueux de l'âme, un enthousiasme, un acte d'héroïsme : dans tout cela il ne peut y avoir long raisonnement, froid calcul, prévoyance, inquiétude, hésitation. C'est l'égoïsme, c'est la vertu ordinaire qui procède ainsi.

Le dévouement est un élan spontané, un entraînement, une sorte de folie ; car tout ce qui n'est pas vulgaire, commun, parait extravagant ; et voilà pourquoi l'amour de la croix est appelé Mïie folie ; et voilà pourquoi l'amour divin, qui fait les Saints, est appelé aussi une folie. Notre siècle est d'un égoïsme glacial ; il calcule et combine

avec une admirable exactitude : son égoïsme l'a rendu habile onafitmaticien. Autrefois, le Saint disait avec le cœur : je veux, et il agissait. Aujourd'hui, avant d'agir, l'homme calcule avec l'esprit ; il pèse tout, et il agit selon les chances de succès réels, temporels et terrestres. Aussi, il n'y a plus de grands hommes ni de grandes vertus : il n'y a que des hommes et des vertus ordinaires; et tout acte de dévouement sublime paraît une étrange té, une folie : l'on n'y croit plus ! Et celui qui pense avoir le plus échappé à cette influence du siècle y est encore soumis en maintes circonstances.

Comme nous le dit le jeune philosophe Lyonnais, Blanc Saint-Bonnet :

"Les hommes de ce siècle parlent avec complaisance de leur prudence froide, de leurs calculs d'intérêt bien entendu, de leur feu de disposition à céder aux sentiments : il faut les en féliciter ! Nous savons ce quHl leur en coûte pour se réduire à cet état^ de castors civilisés."

De là vient qu'aujourd'hui nous avons tant d'admiration pour les Saints, et si peu l'esprit d'imitation.

De là vient que nous trouvons la plupart de leurs actions plutôt admirables qu'imitables.

Oui, en lisant les vies des Saints, nous avons de la peine à croire qu'ils étaient de la même race que nous :

quels logiciens, quels hommes d'amour, quels héros étaient les Sains ! Bs l'étaient, eh bien! pourquoi ne le serionsnous pas comme eux ?

Le P. Binet nous dit, dans son vieux

"Ce qu'un homme a fait, de vrai, un autre peut le faire, puisque la grâce de Dieu frappe toujours à la porte du cœur humain. C'était cette sainte pensée qui perçait toujours le cœur de St-Augustin : " pourquoi, disait-il, ne pourrais-je pas " bien faire ce que tant d'hommes et " tant de femmes ont fait heureusement ?"

"La transmigration des âmes, c'est

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une frénésie de quelques anciens philosophes ; mais la transmigration des vertus, c'est une chose qui se fait tous les jours dans l'Eglise de Dieu, par ie moyen de la grâce de Dieu, et à''une sainte imitation.'"

Voici maintenant la réflexion d'un

agiographe moderne :

"D'après ce principe "gwe les saints étant des hommes coinm.e nous, nous devons être des saints comme eux,''"' pourquoi n'y aurait-iî pas encore, et ici comme ailleurs, des Antoine, des François d'Assise, des Dominique et des Jean de la Croix ? Pourquoi n'y aurait-il pas des Thècle, des Catherine de Sienne, des Thérèse, des Magdeleine de Pazzi et des Rose de Lima?

"On parle sans cesse d'exemples plutôt admirables qu'imitables ; mais il vJen est point qui ne puissent être imités par ceux qui ont reçu le même attrait... Il y a des exemples extraordinaires qui furent provoqués par un mouvement 'particulier de l'Esprit-Saint : à moins d'un mouvement semblable, il ne faut pas les suivre."

Si nous avions une foi vive, si nous aimions, nous ne trouverions pas si difficile de marcher sur les traces de Jésus-Christ, et de rivaliser d'héroïsme avec les Saints. Nous ne dirions pas, toutes les fois qu'il s'agit de grandes choses : c'est trop parfait pour nous; c'était bon pour les Saints. — Et tout cela vient de notre égoïsme et de notre lâcheté. Oui, l' égoïsme, voilà la maladie du siècle.

"x\utrefois, nous dit Rohrbacher. que de merveilleuses conversions! que de prodigieuses pénitences ! Aujourd'hui, peutêtre, nous n'allons pas si loin dans le mal, mais nous ii'aUons pas non ptus aussi loin dans le bien : nous sommes médiocres en tout; nous ne sommes m froids ni chauds ; nous souimes iièdes. Craignons que le Seigneur ne nous rejette, et qu'il n'appelle quelques nouveaux barbares pour occuper notre place au ciel."

Nous sommes arrivés à l'époque prévue par l'Aigle de Meaux :

"Je prévois, disait-il, que les libertins " et les esprits-forts pourront être dé- " crédités, non par aucune horreur de " leurs sentiments, mais parce qu'on tien-

" dra tout dans V indifférence, excepté les " plaisirs et les affaires."'''

En effet, comme autrefois, l'homme n'aspire plus avec ardeur à devenir un ange; il semble se contenter de ne pas tomber jusqu'au niveau de la brute. Il ne tient pas à monter trïs haut, pourvu qu'il ne tombe pas trop bas :

le médiocre, le juste-milieu, voilà l'assiette ordinaire où il se trouve heureux. Et cependant nous ne cesserons de lui crier, au nom d'une religion divine :

O homme, aspire à ce qu'il y a de plus parfait; aspire à égaler l'ange, à ressembler à Dieu; c'est là ta glorieuse destination ;

To be sublimel}- great, or to be nothing ! (Southern.)

Pascal ie disait déjà aux fidèles de

son temps :

"Ce qui nous trompe, en comparant ce qui s'est passé autrefois dans l'Eglise à ce qui s'y passe maintenant, c'est qu'ordinairement on regarde Saint Athanase, Sainte Thérèse et les autres Saints, comme couronnés de gloire. — Présentement Que le temps a éclairci les choses, cela paraît véritablement ainsi : Mais au temps que Von persécutait ce grand Saint, c'' était un homme qui s'appelait Athanase ; et sainte Thérèse, dans le sien, une religieuse comme les autres. "Elie était un homme comme nous et sujet aux mêmes passions que nous, dit l'apôtre saint Jacques, (Jr^c. 5, 17.) pour désabuser les chrétiens de cette fausse idée qui nous fait rejeter l'exemple des Saints, comme disproportionné k notre état : c'' étaient des SaintSy disons-nous, ce n'est pas co7nme nous.'^

Dans le même siècle, le Cardinal

Bona écrivait la mêmie chose :

"Nous croyons qu^il est très difficile de régler notre vie sur celle des Saints, parce que nous les imaginons comme des esprits dégagés du corps. Mais, si nous voulons les imiter, comme nous y sommes obligés, nous devons les considérer d'une autre manière : ils ont été des hommes comme nous, infectés de la même corruption, exposés aux mêmes tentations, aux mêmes dangers; et cependant, par la foi ils ont conquis les royaumes, ils ont accompli les devoirs de la justice et de

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îa vertu, ils ont fait des choses merveilleuses. Elle, nous dit St-Jacques, était sujet à toutes les misères de la vie. On peut dire la trième chose de tous les autres Saints, dont nous admirons la rare vertu et les actions héroïques : ils ont été semblables à nous, formés du même Hraon, et exposés aux mêmes tentations sur la terre ; et ils nous ont cependant 'presque infiniment surpassés par le courage avec lequel ils se sont élevés au dessus des faiblesses de la chair, de l'orgueil du monde, et de l'envie des démons. Pourquoi donc reculons-nous 1 II nous est J'acile d'imiter les Saints, si nous le voulons, en mettant notre confiance, non dans nos propres forces, mais dans le secours de Dieu : par là, nous monterons au faîte de la perfection, où ils sont heureusement parvenus. Une grande partie de la sainteté consiste à vouloir efficacement l'acquérir.'' (Principes de la Vie Chrétienne.)

Et de nos jours M. Jeancard, le biographe de St-Alphonse Marie de Liguori, nous le rappelle encore :

"L'éloignement des temps produit comme une illusion de perspective dans la manière d'envisager la personne et les actions des Saints. On ne les voit point tels qu'ils furent, comme des hommes semblables à nous, et qui, par les efforts dhine volonté soutenue de la grâce, se sant élevés à ce haut degré d'héroïsme que nous admirons en eux. L'imagination les place en quelque sorte au dessus de l'humanité; environnés qu'ils sont de tous les genres de dons surnaturels et merveilleux, ils paraissent d'une autre espèce que nous, ils n'ont rien de nos vices, et nous les croyons inaccessibles à nos faiblesses ; nous regardons leurs œuvres comme le propre de leur nature, tandis que nous devrions reconnaître la grandeur de leurs sacrifices, et nous trouver encouragés. Au lieu de dire, avec St-Augustin : ce qu'ils ont fait, nous pouvons le faire, nous disons : ils étaient des Saints, et nous ne saurions atteindre si haut ! Comme si les dons de Dieu avaient tari, et que sa grâce ne pût encore faire de nous des vases d'élection ! ! !

"Il n'y aura pas lieu à des erreurs aussi funestes, si vous retracez la vie d'un saint personnage qui, à une époque peu éloignée de celle oà vous vivez, lorsque déjà l'on semblait ne plus croire à la vertu, eût fait éclater, au sein de l'affreuse corruption de son siècle, une sainteté qui rappelle les plus beaux jours du christianisme. Sa conduite dépose de

la sainteté toujours subsistante de l'Eglise elle-même, et elle nous apprend que la perfection évangélique ne doit point nous être étrangère. Nos contemporains ont vécu et conversé avec lui ; à mesure qu'il est plus rapproché de nous, il n'en paraît que mieux homme comme nous ; et en admirant en sa personne les opérations de la grâce, nous trouverons qu'il n'y a pas de présomptioji à aspirer là même où il est^ parvenu. Soutenus de Dieu, nous sentons que nous pourrons parcourir la même voie. C'est là comme un grand fait qui répond, d'une manière péremptoire, à tous les prétextes du temps, des mœurs et de la fragilité de notre nature."

"C'est donc mal à nous, dit M. Collombet, dans sa vie de Ste-Therèse, de nous contenter d'un vague respect et d'une admiration stérile pour ces grands personnages que l'Eglise appelle Saints; de prendre pour prétexte que nous ne nous sentons pas appelés à une si sublime carrière ; de déclarer, avec la fatuité de nos jours, que ces oraisons, ces extases, ces ravissemens nous touchent, nous étonnent, nous paraissent quelque chose de grand, lorsque le bruit en vient à nos oreilles; de dire que tout cela est un idéal qui a eu son temps et qui est aujourd'hui fini; qui convient peutêtre à l'état particulier de quelques âmes, mais qui ne peut plus faire marcher l'humanité vers la perfection promise."

Ce qui manque aujourd'hui, c'est donc un saint enthousiasme, un généreux esprit d'imitation, une noble et glorieuse rivalité ; ce qui manque, c'est une volonté appuyée sur la foi, et qui reçoive de l'amour une impulsion puissante ; c'est une volonté forte, ferme, constante et invincible ; c'est cette volonté qui a fait tous les grands Saints, dans tous les temps,

Ste-Magdeleine de Pazzi disait :

"O mon Jésus, les saints ont fait pour vous de grandes choses ; je veux suivra leurs exemples.

La sœur de St-Thomas d'Aquin lui demanda un jour, comment elle pourrait se sauver ? il lui répondit r en le

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