AUTREMENT IL NE SERAIT PAS LE MONDE
Son plus haut point de mire, c'est le bonheur d^ ici-bas. Il le cherche partout, SANS LE TROUVER ", le vrai moine le trouve partout, sans le chercher."
(ROHRBACHER.)
-Dieu, qui a fait le cœur humain,, leconnaît bien ; et les Saints, qui avaient l'esprit de Dieu, le connaissaient aussi: voilà pourquoi ils ont exercé un si merveilleux ascendant sur le plus grand nombre de leurs semblables, sur les meilleurs, comme sur les plus coupables et les plus endurcis. Leurs doigts habiles savaient toucher ce clavier divin, et en éveiller les plus graves harmonies ; ils savaient lui faire rendre de ravissants accords de plaintes, de soupirs et de gémissements ; ils savaient en tirer, dans la solitude, une céleste symphonie de prière et d'amour !
Tous ceux qui ont étudié le cœur humain, et qui en ont une connaissance x^i'ofonde, n'ignorent pas, que ce ne sont pas les plaisirs, les honneurs, les biens de la terre et les jcnes du monde qui peuvent le captiver et le satisfaire : il est fait pour autre chose que TOUT CELA ! L'amour même, l'amour le plus chaste et le plus fidèle, l'amitié la plus sainte et la plus héroïque, et tout le bonheur qui en découle
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
à flots, tout ce que peut donner enfin la créature la plus parfaite, laisse le cœur vide et inquiet : il lui faut I'idéal invisible, l'iNFiNi insaisissable ! L'homme est consumé par une soif ardente, et il marche sans trouver sur la terre la source qui peut le désaltérer ; tout ce qu'il a atteint, tout ce c\Viï\ possède, il le dédaigne, il n'en veut plus, il le repousse avec froideur ou dégoût ; rien de ce qui est borné, changeable et passager, rien de la nature, rien de l'homme et de la société, rien enfin de créé, ne peut réaliser son espérance, son rêve, son idéal céleste de bonheur : et cependant, il est fait pour être heureux, il veut l'être, il faut qu'il le soit, dût-il bouleverser l'univers et la société : le bonheur est l'aimant mystérieux de son cœur agité ! Non, l'homme n'a pas été fait pour la terre, et la terre n'a rien à lui donner qui puisse y arrêter sa pensée et y fixer son cœur ; on ne peut l'enchaîner dans ce cachot étroit et sombre ; on ne peut le distraire de la pensée de l'infini, et l'arracher aux rêves exaltés d'un bonheur inaltérable et sans fin : il s'élance par-delà le monde visible, et poursuit, dans la région des esprits, ce bien qu'il ne peut rencontrer ici-bas. Et voilà pourquoi l'homme, même le plus irréligieux et le plus dégradé, éprouve encore un irrésistible penchant pour le merveilleux ; il est naturellement porté vers les grandes choses :
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des
[cieux !
(Lamartine.)
Et voilà pourquoi aussi il a un indéfinissable attrait pour une vie exceptionnelle, une vie austlre et en dehors de la société commune, une vie dégagée de la matière et presque angélique, une vie enfin qui le ramène à son état primitif d'innocence, en le rapprochant
de Celui qui l'a créé à son image et à sa ressemblance.
Tout chrétien est appelé à une perfection divine ; tout chrétien est fait pour devenir un saint, c'est-à-dire un héros, un ange, presque un dieu, puisqu'il doit, en imitant Jésus-Christ, se rapprocher sans cesse de son Père céleste ; puisqu'il est obligé d'être parfait comme ce Père céleste est parfait.
Il y a dans notre cœur, cet abîme de misère et de grandeur, ce mystère de bassesse et d'héroïsme, il y a un "-je ne sais quoi,'' comme ditBossuet,quipar moments se révèle avec un éclat soudain et foudroyant, et qui atteste notre origine et notre destination sublimes :
malgré les efforts d'une philosophie matérialiste pour nous dégrader et nous assimiler à l'animal, nous retrouvons toujours au fond de notre être cet instinct céleste, cette loi divine de notre grandeur ; oui, en même temps que la nature corrompue nous porte vers ce qui flatte nos sens et nous matérialise, il y a en nous un instinct qui nous entraîne vers tout ce qui épure, spiritualise et exalte nos aflections.
Tout ce qui est beau, dans l'ordre physique ou moral; tout spectacle merveilleux, tel que les Chutes du Niagara ; tout récit d'un acte héroïque, tel que celui d'un ami qui meurt pour sauver son ami ; tout ce qui n'est pas commun et vulgaire, saisit notre cœur d'admiration, le ravit et exerce sur lui une sorte de fascination qui le domine, excite son enthousiasme, et le porte à vouloir s'approprier ou imiter ce qu'il a admiré : cette disposition de notre cœur est l'explication de la puissance des grands exemples, et de la conversion de tant de pécheurs, à la lecture des Vies des Saints.
Non, non, l'homme n'est pas fait
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE El CONTEMPLATIVE.
pour une vie de plaisir et de dissipation, pour une vie prosaïque et vulgaire, pour une vie positive et matérielle : déchu d'un état d'innocence, chassé du paradis, errant dans ce val d'absinthe, pécheur et condamné à la souffrance, il faut, pour arriver au ciel, qu'il arrose la terre de ses larmes et de ses sueurs; il faut qu'il passe par les divers degrés du travail et de la pénitence : Et voilà pourquoi encore l'austérité lui plaît, le captive et le satisfait ; il sent qu'il en a besoin ; que c'est le seul moyen de satisfaire à la justice divine, afin d'obtenir sa miséricorde ; oui, la pénitence est une condition nécessaire de salut.
Celui qui aime désire de souffrir ; celui qui aime davantage a un plus grand désir de la souffrance ; et celui qui aime beaucoup ne se lasse pas de souffrir, et invente des moyens de douleur et de souffrance : l'amour ne se prouve, ne se déinontre que par la ; c'est la pierre de touche et le témoignage le plus irrécusable du désintéressement et de la fidélité : celui qui ne comprend pas cela est ignorant de V amour !
"L'amour de Dieu paraît surtout en ce que l'on souffre avec joie à cftuse de lui. C'est souffrir que d'aimer ; et
PLUS ON AIME, ET PLUS AUSSI ON SOUF- FRE." (Extrait des principes de la vie chrétienne^ par le C. Bona.)
Tous les Pères des déserts de l'Orient, et après eux, tous les Fondateurs et Réformateurs d'Ordres austères, avaient compris cette nécessité de la mortification, et cette disposition naturelle et généreuse du cœur humain à l'embrasser, et ils en avaient profité pour l'arracher aux plaisirs et aux folles joies du monde et le porter à une haute perfection ; et c'est ainsi qu'ils ont enfanté à l'héroïsme ces Solitaires
innombrables, qui sont les vrais Stoïciens, les véritables Spartiates de la religion : ils avaient tellement l'habitude de la souffrance, qu'ils semblaient devenus insensibles.
"Il est digne de remarque, dit Chateaubriand, que de tontes les règles monastiques les plus rigides ont été le mieux observées : les Chartreux ont donné au monde l'unique exemple d'une congrégation qui a existé sept cents ans sans avoir besoin de réforme. Ce qui prouve que plus le législateur combat les penchants naturels^ plus il assure la durée de son ouvrage. Ceux au contraire qui prétendent élever des sociétés en employant les passions comme matériaux de l'édifice^ ressemblent à ces architectes qui bâtissent des palais avec cette sorte de pierre qui se fonda V impression de l'air. '^
(Chateaubriand. G. du Ch. Liv. m.
ch. IV.)
"L'esprit et le cœur humains sont faits, nous dit un autre célèbre défenseur de la religion, l'un pour la lumière, Vautre pour la justice. La vérité et la vertu plaisent ; elles émerveillent, elles subjuguent les hommes les plus aliènes ou les plus coupables, du moment qu^ elles savent se montrer. Les hautes doctrines, les règles austères sont même celles qui plaisent le plus au fond., parce qu'elles étonnent davantage. Aussi voit-on le christianisme primitif gagner, en un quart de siècle, plus peut-être que le paganisme en deux mille ans. Il en fut de même des Ordres Religieux : les plus rudes, les plus exigeants furent ie plus tôt nombreux et les plus durables."
Il est certain que pour un très grand nombre de personnes, la privation absolue est plus facile, plus praticable que l'usage modéré, que la jouissance légitime. — Quel est celui, après tout, qui peut se promettre de ne pas offenser Dieu souvent, lorsqu'il en a sans cesse l'occasion et la liberté dangereuse ; lorsqu'il est sans cesse sollicité au mal par de mauvais exemples ? Il vaut mieux tout quitter pour se sauver, que de retenir quelque chose en risquant de se perdre. — Et d'ailleurs, il y a, dit St-Thomas, un grand nombre d'individus qui ne peuvent absolu-
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
ment se sauver qu'en abandonnant tout.
Nous croyons que c'est ici le lieu de parler de deux Vierges amtricaines, Isabelle et Marianne ; l'une est née à Lima, l'autre à Quito ; l'une surnommée Rose, l'autre Lis ; et toutes deux, véritables Fleurs de la passion.
Il est vraiment remarquable et digne des plus sérieuses et salutaires réflexions, que les deux premières Saintes amtricaines, que nos deux premières sœurs CANONISÉES, Isabelle et Marianne, soient nées, et aient vécu sous un ciel qui rappelle celui des Antilles, dans une contrée où règne un perpétuel printemps, où l'atmosphère est embaumée de tant de parfums enivrants, où les arbres sont chargés de fruits si savoureux, et où tout porte à la mollesse de l'âme et aux plaisirs des sens ; et que ce soit la pricistment, qu'elles aient donné l'exemple héroïque des plus effrayantes mortifications, et de la vie la plus austère : à ce point, qu'à peine ont-elles connu le goût des fruits qui mûrissaient autour de leurs cellules, ne se nourrissant que d'aliments amers ou insipides, et macérant leurs frêles corps avec une ingénieuse et inexorable cruauté... Oh! que sommes-nous, comparés à ces deux héroïnes de la Croix, à ces deux martyres de l'amour ?
Voyons d'abord ce qu'était Ste- E/Ose :
"Elle naquit en 1686, et elle mourut te 24 août, 1617, Elle montra, dès ses premières années, une grande patience dans les soufTrances, et un amour extraordinaire pour la mortification. Etant encore enfant, elle jeûnait trois jours de la semaine au pain et à Veau, et ne vivait les autres jours que d'herbes et de racines mal assaisonnées. Elle avait en horreur tout ce qui était capable de la porter à l'oRGUEiL et à la sensualité, et se fai-
sait un instrument de pénitence de toutes les choses qui auraient pu communiquer à son âme le poison des vices. Les éloofesqu'ondonnait sans cesse àsabeauté, lui faisaient craindre de devenir pour les autres une occasion de chute : aussi, lorsqu'elle devait paraître en public, elle se frottait le visage et les mains avec l'écorce et la poudre du poivre des Indes, qui, par sa qualité corrosive, altérait la fraîcheur de sa peau. Quel sujet de confusion pour les femmes qui ne sont occupées que de parures, et qui tendent des pièges si dangereux à l'innocence ! On admire la sainte cruauté qu'exerçaient contre eux-mêmes St-Benoît, St-Bernard, St- François d'Assise ; leur but était de se fortifier contre les attaques du démon ; mais Rose se 'punis&ait elle-même pour préserver les autres du danger.
"Elle pratiqua tout ce que la pénitence a de plus rigoureux. Elle portait sur sa tête un cercle garni en dedans de pointes aigiies, à Timitation de la couronne d'épines que le Sauveur avait portée. A l'entendre parler d'elle-même, elle n'était qu'une misérable pécheresse,, qui ne méritait pas de respirer l'air, de voir la lumière du jour, et de marcher sur la terre ; de là ce zèle à louer la divine miséricorde, dont elle éprouvait si particulièrement les efTets. Lorsqu'elle parlait de Dieu, elle était comme hors d'elle-même; et le feu qui la brûlait intérieurement, rejaillissait jusque sur son visage. Elle fut éprouvée, pendant quinze ans, par de violentes persécutions de la part des personnes du dehors, ainsi que par beaucoup de peines intérieures. Mais Dieu, qui ne permettait ces épreuves que pour perfectionner sa xertUy la soutenait et la consolait par l'onction de sa grâce." (Godescard.)
"Etant toute jeune encore, elle se plaisait dans la solitude. Un jour, son frère Ferdinand, voyant qu'elle ne rentrait pas, courut à sa recherche, et lui demanda comment elle pouvait préférer cette solitude aux jeux innocents de ses petites amies. "C'est, lui répondit- " elle, avec une sagesse au-dessus de " son âge, que Dieu est ici avec moi, et " que je ne suis pas sûre de le trouver " également parmi les poupées."
"Cet amour de la sohtude croissait en elle à mesure qu'elle avançait en âge ; mais, sentant bien que Dieu ne l'appelait pas au désert, elle cherchait un moyen de vivre en ermite dans la maison paternelle. Se promenant un jour dans le jardin, une allée de platanes, qui
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE Et CONTEMPLATIVE.
bordait un des murs de clôture, fixa son attention. Une petite cellule, dans ce lieu couvert et écarté, ferait bien mon affaire, se disait-elle à elle-même. Mais qui me la construira ? Après un moment de réflexion, elle va trouver son frère Ferdinand et lui demande ce service. Ferdinand, qui aimait sa sœur, se met aussitôt au travail. Il plante des poteaux, les lie ensemble avec des bois pliants, pressés les uns contre les autres ; et voilà des murailles. Il abaisse sur cette cabane des branches de platane, et les dispose de manière à la bien couvrir ; et voilà un toit. Il fallait une porte pour achever son ouvrage : il en fabriqua une selon le procédé qu'on emploie pour faire des corbeilles, et la suspendit au moyen de deux lanières de cuir; pendant ce temps-là, Rose ne demeurait pas oisive : Elle élevait contre le mur un petit autel champêtre et l'ornait d'une assez grande croix de carton, qu'elle avait couverte de fleurs et de plumes de couleurs brillantes et variées. Plus tard, toutes les images qu'elle put se procurer servirent à embellir ce petit oratoire. Dis
LORS l'univers NE FUT PLUS RIEN POUR
ELLE. Cet ermitage faisait toutes ses
DÉLICES. C'ÉTAIT POUR ELLE UN PARA- DIS. Aussi y passait-elle tout son temps, et s'ennuyait partout ailleurs ; si bien que dans la famille les paroles suivantes étaient passées en proverbe : "Si Von " veut trouver la petite Rose, il faut aller " au jardina
"Jusqu'à cette époque, elle avait couché dans une chambre commune ; mais alors cet usage lui devint à charge. Solitaire pendant le jour, elle voulait Vtire encore pendant la nuit. En conséquence elle demanda une autre chambre à sa mère, et celle-ci la lui accorda sans difficulté.
"Lorsqu'elle sortit de l'état d'adolescence, sa mère lui dit que, pour se conformer à la coutume, il faudrait désormais qu'elle l'accompagnât dans ses sorties, surtout quand elle aurait des visites à faire à des personnes honorables. Cette ouverture fit frémir la jeune vierge QUI NE SE PLAISAIT QUE DANS SON ER- MITAGE; elle sentait une répugnance extrême à se produire aux regards du public : Aussi chaque fois que sa mère lui disait de faire sa toilette pour sortir, elle la suppliait de la laisser à la maison, et versait un torrent de larmes. Celle-ci, étonnée de voir pleurer sa fille pour des '•hoses qui font tressaillir les autres de
joie, condescendait néanmoins à ses désirs.
"Son amour pour la solitude allait si loin que, non contente d'éviter les promenades et les sociétés, elle fuyait jusqu'aux processions publiques, disant qu'elle y trouverait l'occasion de voir et d'Être vue. Cet éloignement du monde lui fit trouver bien douce la liberté accordée par sa mère de ne plus l'accompagner dans les visites qu'elle faisait au dehors. Quelqu'un lui demandant un jour d'où avait pu lui venir cette répugnance, elle répondit : Y a-t-il rien de plus ennuyeux que de se trouver avec des FEMMES parées comme des idoles, et dont tous les discours ne respirent que la vanitél Et cette étiquette qu'il faut garder dans les salons, et cet échange de politesses auxquelles on doit se prêter, n'est-ce; pas une insipide occupation, ou plutôt un insupjiortable esclavage? Oh!" que je suis bien plus heureuse, seule avec mon Dieu!... Beaucoup de dames venaient, en apparence, pour voir sa mère, mais en réalité pour la voir ellemême ; et il eut été par trop inconvenant de refuser de paraître lorsqu'elles la demandaient, chose qu'elles n'avaient garde d'oublier. Ce fut une désolation pour cette sainte fille de voir qu'en quittant le monde, elle n'avait fait qu'échanger les salons des autres pour celui de ses parents. C'était en efiTet les mêmes femmes dont les parures, les politesses et les conversations lui avaient déjà causé des dégoûts insurmontables. Il est vrai que, pour lui complaire, elles mêlaient quelques paroles pieuses à leurs entretiens ; mais c'était si rare et si froid, qu'elle ne se croyait pas dédommagée du temps précieux qu'elles lui faisaient perdre.
"Voulant à tout prix quitter le monde, elle forma un dessein sublime qui, selon toute apparence, lui fut suggéré par le Saint-Esprit. Mais, pour le mettre à exécution, il lui fallait le consentement de sa mère. Elle fut donc la trouver et lui dit : ma mère, vous m'avez permis de vivre en solitude, et je ne la traîne pas dans la maison. Veuillez consentir à ce que je me fasse faire, au fond du jardin, une cellule suffisante pour me loger, avec une petite fenêtre qui laisse passer un rayon de lumière. Afin de pouvoir surveiller mes actions, vous en aurez la clef, que je vous prie de ne confier à personne. Elle obtint avec beaucoup de peine re qu'elle demandait.
"Je laisse à penser combien cette per-
APOLOGIE DE LA VlÉ SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE.
mission la rendit heureuse. Je doute que le vieillard Siméon fût plus joyeux, lorsqu'il reçut une réponse favorable au désir qu'il avait de ne pas mourir sans avoir vu son Sauveur. La jeune vierge, en effet, se voyait dans une situation à peu près semblable. Encore quelques jours, et elle allait entrer dans sa chère retraite, où elle jouirait désormais des chastes embrassemens de son divin Epoux, qui appelle ses amantes dans la solitude pour leur parler au cœur. Le jour lui parut long, car il était trop tard pour mettre la main à l'œuvre. Les ouvriers furent mandés pour le lendemain, et quand le soleil se coucha, son ermitage était achevé. Elle s'empressa de la meubler, et la chose fut bientôt faite ; car la pauvreté présida à sa parure. Les planches qui lui servaient de lit, un siège, une petite table et quelques .images en firent tout l'ameublement. Jamais peutêtre habitation ne fut plus étroite et plus humble que cette cellule. Elle avait cinq pieds de long sur quatre pieds de large ; et, sans un rayon de lumière que laissait entrer une petite fenêtre, on l'eut prise assurément pour un tombeau. Son confesseur, dans la première visite qu'il lui fit, s'étant récrié sur l'exiguité de cette demeure, la sainte répondit en souriant : vous vous trompez, mon père : elle est tout aussi grande qu'il faut pour mon Epoux céleste et moi, et je vous assure que nous y serons commodément.
"Heureuse dans cet ermitage, qu'elle n'eut pas échangé pour le plus beau palais du monde. Rose ne pensa plus qu'à y vivre de telle sorte qu'aucune partie de son temps ne s'échappât sans fruit.:...
"Ayant dû quitter son ermitage trois ans avant sa mort, elle conserva ce goût de solitude dans la maison de Gonzalve, le questeur. Elle se fit dans le grenier un petit retranchement avec des planches, où elle passait les jours entiers et la plus grande partie des nuits, seule avec Dieu, et tout occupée de la prière. Aucun visiteur ne pouvait pénétrer dans son sanctuaire, tant elle prenait soin d'en obstruer les abords ; et elle n'en sortait que pour aller passer quelques jours, de loin en loin, dans son ancienne chaumière. La solitude était tout son BONHEUR. Pourquoi faut-il que je sois femme, disait-elle quelquefois aux personnes honorées de sa confiance ? Ah !
SI j'étais homme, il y a LONG TEMPS QUE, LAISSANT Là LiMA ET TOUS LES LIEUX HABITÉS, j'aURAIvS ÉtÉ CHERCHER
DANS LES MONTAGNES UNE GROTTE OÙ JE VIVRAIS HEUREUSE, SEULE AVEC DlEU
SEUL ! On ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'en parlant des Solitaires de r Egypte. Il suffisait de prononcer devant elle les noms de Thébàide et de Nitrie, pour enflammer ses désirs et la faire soupirer de regret }... (ch. 9.)
"Trois jours avant sa dernière maladie, elle se rendit en secret dans la maison de ses parents, pour dire un dernier adieu à son petit ermitage, où elle avait été comblée de tant de grâces. Lorsqu'elle y fut entrée, s'y croyant seule et sans témoins, elle se mit à chanter la fin de son exil et les joies de la céleste patrie. Sa mèï-e, qui se tenait cachée dans un lieu voisin, ne comprit rien à ce cantique ; mais quand elle entendit sa fille la recommander à St-Dominique, le suppliant de lui servir de protecteur dans le triste abandon qui lui était réservé, elle frémit à la pensée du malhenr que semblaient lui annoncer ces paroles. Il n'était, hélas ! que trop certain^ et ne tarda pas à se réaliser." (Vie de Sie-Rose de Lima, par le P. Léonard Hausen, de r Ordre des Prédicateurs, traduite par V abbé P. anc. V. g. d'EvreUx. ch. 27.)
Voyons maintenant ce qu'était Ste- Marianne, l'imitatrice de Ste-Rose :
"Sainte-Marianne de Jésus de Parédès et Florès, nommée aussi le Lis de Quito, naquit le 30 octobre 1618, et mourut le 26 mai 1645.
"Dès l'âge de onze ans, elle tourna toutes ses pensées vers les moyens de se délivrer totalement du monde, et de se ca^ cher dans une solitude où elle pût se livrer sans obstacle à la pénitence et à la contemplation. Au dessus de la ville de Q,uito s'élève une montagne non moins remarquable par sa hauteur que par le redoutable volcan qu'elle renferme. Les habitants de Q^uito, pour se garantir des éruptions menaçantes de cet épouvantable gouffre, s'étaient mis sous la protection de la Sainte-Vierge, et avaient placé sur un point élevé de la montagne une statue de cette puissante Protectrice, dont la vue et la présence les rassuraient. Il vint à la connaissance de Marianne que cette image de la Sainte-Vierge , si vénérée autrefois, était alors comme tombée dans l'oubli ; personne n'allait plus la visiter, ni prendre soin de la petite chapelle où elle avait été placée. Cette pieuse enfant, pénétrée jusqu'au fond de l'âme d'un oubli si coupable, conçut en elle-même l'idée consolante,
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
que le ciel lui avait peut-être réservé cette chapelle comme un lieu de retraite, où elle trouverait tout à la fois à satisfaire la dévotion qu'elle avait pour la Sainte- Vierge, et SON AMOUR POUR LA SOLITU- DE, en s'y consacrant à Dieu pour le reste de ses jours. Elle gravissait déjà la montagne, lorsque Dieu lui fit entendre, par une voix intérieure et connaître par un miracle visible, qu'à la vérité il Vap^ pelait à la vie érémitique, mais que son ermitage devait être, non dans un désert, mais dans sa propre maison.
"Le directeur de Marianne ayant approuvé qu'elle observât la retraite dans sa propre maison, tout le monde y reconnut la volonté de Dieu. Elle sévit enfin au comble de ses vœux. Elle distribua aussitôt aux pauvres tous les présents que sa sœur et son beau-frère lui avaient faits, et se mit à préparer l'appartement où Dieu l'appelait à mener une vie parfaite, digne d'être admirée de tous et de servir de modèle, au moins en partie, à plusieurs personnes du sexe qui vivent dans le mondn.
"Premièrement, elle fit enlever tous les meubles, et fit mettre à la place des cilices, des chaînes, des disciplines, des croix, des chapelets, mais surtout uti CERCUEIL. Dans un cabinet attenant, elle dressa un petit autel, plus dévot que remarquable par les ornements ; et elle y plaça les deux petites statues de l'Enfant Jésus et de la Sainte-Vierge. Enfin, elle voulut que la porte de son cabinet eût une serrure qu'on ne pût ouvrir du dehors ; car elle avait fermement résolu de n'y admettre personne, pas même ses petites nièces avec qui elle avait vécu dès l'enfance, et qu'elle aimait tendrement à cause de l'innocence de leur âge : elle voulut être parfaitement libre, et que qui que ce fut au monde ne pût observer ses actions.
^^Marianne n'avait que douze ans, lorsqu'elle dit le DERNIER ADIEU AU MONDE,
et qu'elle se renferma dans cette solitude, qu'elle s'était créée dans sa propre maison, et dont elle ne sortit que quatorze ans après, en quittant la vie. Pendant ces quatorze ans, qui peut dire quelles furent les pénitences et les austérités, au dessus des forces de la nature, dont cette âme SI pure et si innocente macéra son corps ! Ce fut avec la pensée de la mort toujours présente, que la servante de Dieu entreprit et continua jusqu'à la fin cette vie extraordinaire et si étonnante, par laquelle Dieu voulut la conduire, en lui donnant durant quatorze ans une for-
ce capable d'y résister. Afin que la pensée de la mort ne la quittât jamais, elle plaça au milieu de sa première chambre cette bière, dont elle s'était pourvue, et elle y mit un squelette en bois, recouvert d'un pauvre habit de St-François. La tête du squelette était une véritable tttë humaine décharnée ; et tout le corps, au milieu des haillons qui le couvraient, représentait une personne morte, ayant un crucifix sur la poitrine, et qui pourrissait et se consumait peii à peu. A la tête et au pied de cette bière, brûlaient deux cierges; et c'est là que, plongée dans une profonde méditation, Marianne s'appliquait à considérer quelle EST LA BRIÈ- VETÉ DE LA VIE, LA FOLIE ET LA VANI- TÉ DU MONDE ; et ce qu'elle voudrait avoit fait, lorsqu'elle serait un jour couchée dans cette bière, où elle se figurait qu'elle était déjà elle-même. Dans cette médi»tation toujours nouvelle pour son esprit, elle apprenait de plus en plus à se désabuser du monde ; elle croissait en ferveur, en détachement de la terre, en amour pour la pénitence; et lorsqu'elle se relovait, à la fin de la méditation, elle faisait une aspersion d'eau bénite sur le squelette en disant : Dieu te pardonne^ Marianne. Qui sait lequel de ces deux sorts t'est réservé : la vie ou la mort éternelle ? Elle répétait la même chose, chaque fois qu'elle retournait dans ses autres chambres. Elle invitait ceux qui venaient la visiter à faire de même, leur disant qu'elle était elle-même ce squelette ; et elle ne prenait jamais la nuit quelques instants de repos, sans avoir fait auparavant son aspersion ordinaire sur le squelette, répétant toujours les mêmes paroles, et ne perdant ainsi jamais la mort de vue, com^ me le témoigne un de ses confesseurs.
Marianne fit encore peindre sur une toile une tête <ie/e/n?/îe, dont la moitié avait sa beauté et ses couleurs naturelles, et l'autre moitié était comme ^owrrie et pleine de vers. C'est dans ce miroir qu'elle cherchait à embellir son âme et à l'orner de toutes sortes de vertus. Ainsi, avec Vimage de la mort toujours présente aux yeux du corps, et encore plus aux yeux de l'âme, on peut aisément se figurer comment elle employait son temps, et quelle sainte haine la vue de ces objets lui inspirait contre elle-même." {Extrait de sa vie, par F abbé Clavera, ch. 4.)
Dans la seconde partie de notre ouvrage, nous donnerons des centaines
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
d'exemples de ce double amour de la
solitude et des mortifications ; et ces exemples, nous les avons choisis parmi des milliers que nous avons dû omettre comme moins importants.
"Mais, hélas! qu'est devenu ce don des larmes? II s'est presque perdu dans l'Eglise avec le don des miracles, parce que personne ne veut plus en donner le prix, qui consiste à se priver de toutes les satisfactions humaines, et qu'on ne peut, dit St-Jérôme, jouir tout ensemble, et des consolations intérieures, et des délices extérieures.''^ (La Chétardie, homélie sur la Madeleine.)
Dans le monde, on taxe la gravité de spleen, et le silence de tristesse et de sauvagerie ; on y est traité de malade et de misanthrope, parce que l'on ne ploÀsante pas des choses sérieuses, et que l'on ne s'occupe pas sérieusement des ho.gatelles et des riens ; parce que l'on ne peut condescendre à oublier sa dignité d'homme et de chrétien jusqu'à participer, par des éclats de rire, à toutes les bouffonneries du Charivari. Et cependant, l'Ecriture sainte bien comprise, les Saints-Pères, toutes les Règles monastiques proscrivent le rire, et surtout le rire bruyant et immodéré ; ils proscrivent l'esprit d'épigramme, de plaisanterie et de joie bouffonne : car c'est là la part de la vanité ; c'est là l'esprit du monde, esprit extérieur et dissipé, esprit frivole et prétentieux, esprit si contraire à l'esprit de recueillement et de componction. Non, les Saints n'ont pas été des plaisants et des rieurs ; ils ont été graves, recueillis, absorbés dans la pensée de Dieu et de l'éternité ; la profondeur et la sérénité du ciel étaient réfléchies sur leur visage calme, austère et lumineux ; il y avait quelque chose de divin dans l'expression de leur regard si doux et mélancolique :
jamais donc l'on ne pourra nous per-
suader que la joie et le rire habituels soient des signes de sagesse et de sainteté : C'est pourquoi Bossue t nous dit :
"Dans les affaires du monde, le plus sage est toujours celui que la joie emporte le moins. Ecoutez la belle sentence que prononce l'Ecclésiastique : "le fou, dit-il, indiscret, inconsidéré, fait sans cesse éclater son ris ; et le sage à peine rit-il doucement : ''"'Fatuus in risu exaltât vocem suam; vir autem sapiens vix tacite ridebit. (Éccl. 21, 23.) Le sage, au contraire, toujours attentif aux misères et aux vanités de la vie humaine, ne se persuade jamais qu'il puisse avoir trouvé sur la terre, en ce lieu de mort, aucun véritable sujet de se réjouir. C'est pourquoi il rit en tremblant, comme disait l'Ecclésiastique, c'est-à-dire, qu'il supprime lui-même sa joie indiscrète par une certaine hauteur d'une âme qui désavoue sa faiblesse, et qui, sentant qu'elle est née pour des biens célestes, a honte de se voir si fort transportée par des choses si méprisables."
"Celui qui n'a jamais veillé dans les pleurs, dit Goethe, qui n'a jamais trempé son lit de larmes, celui-là ne vous connaît
pas, Ô PUISSANCES CÉLESTES !"
La sotiffrance est céleste, et dans les jours anciens^ Nul trépied n'eut des feux plus sacrés que les siens. Si Job est éprouvé, sa force se confirme;
Satan est terrassé par le bras de l'infirme
Laisse tous ses trésors a la sainte douleur ; Le crime est ici-bas notre unique malheur.
(Alex. Soumet.)
"Suivez avec moi les pas du Sauveur, depuis la crèche jusqu'à la croix sur laquelle il meurt : que signifie ce nuage de tristesse qui couvre perpétuellement sa face sacrée ? Les peuples de Gahlée l'ont vu pleurer ; la famille de Lazare l'a vu pleurer; ses disciples l'ont vu pleurer ; Jérusalem l'a vu inondé de larmes ; tous, tous ont vu des larmes dans ses yeux : Q,ui a vu le rire sur ses lèvres ?" (Extrait d'une lettre de M. Donoso-Cor-
TÈS à M. DE MONTALEMBERT.)
Qui ne comprend, d'après cela, que le chrétien s'écrie avec amour, en serrant la croix tout arrosée de larmes et de sang :
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE-
Alas ! speak not of pleasure uncoutroird ;
Of earthly joys,
AU childish toys ; — Speak not : — I will not, cannot be consol'd î
Speak not of feelings, raptures, yet untold : -
They swell our breast,
But leave unblest ; — Speak not : — I will not, cannot be consol'd !
To suffer and to pray, — To love and suffer still :
Such be my doom each day, Each hour so dark and chill !
My Saviour, Friend, and AZZ, How bitter-sad's my heart; But sweet to me is gall : — 'Tis Mary^s better part !
Didst tliou not suffer, die, — So great thy love for me?
Say tlien, say how could I Complain in agony 1
Did not the Saints for thee Their tears and blood ail shed ?
As they, must I not be ? — I love ! — what can I dread ?
Voilà quel a été l'esprit de tous les Saints ; voilà surtout, comme nous venons de le voir, quel a été l'esprit de Ste-Rose et de Ste-Marianne.
Après ces deux exemples, qui nous touchent de si près, quel prétexte ou quelle excuse pourrait alléguer notre lâcheté, pour se rassurer dans une vie molle et sensuelle ; comment pourraitelle espérer de se justifier au tribunal de Jésus-Christ ? Sans doute, nous ne devons pas les 'prendre en tout pour modèles, mais nous devons les imiter en beaucoup de choses ; car nous avons à lutter contre le même climat, la même corruption de mœurs, les mêmes difficultés physiques et morales.
Ste-Rose de Lima et Ste-Marianne, le Lis de Quito, ont eu un égal amour pour la solitude et les austérités, pour la prière et la contemplation; elles ont
été solitaires, elles ont vécu en ascètes, quoiqu'au milieu du monde et de la famille. L'esprit de retraite et l'esprit de mortification, voilà donc ce qui a si fortement caractérisé les deux premières Saintes d' Aviérique : n'est-ce pas là un avertissement que Dieu vous donne, à vous qui aimez le monde, et qui flattez votre chair ; à vous qui craignez la souffrance, et qui repoussez la croix, comme trop lourde et trop pénible à porter ?... Oh I voyez comme le chemin qui mène au Calvaire est désert aujourd'hui î L'herbe et la ronce y croissent en abondance, sans être foulées et ensanglantées par les pieds meurtris des disciples nombreux ; l'absinthe y pousse et se flétrit, sans être cueillie par les ardents imitateurs de Celui que I'amour a fait descendre des cieux, et qui a bu sur la croix son calice d'amertume. — Voyez comme les vierges folles l'ont abandonné, pour courir dans des sentiers fleuris et détournés ! Et voyez comme les hommes aussi s'éloignent de cet Ami divin, pour suivre ces vierges folles, au milieu des fleurs et des parfums, dans les voies ténébreuses de la chair ! — O hommes aveugles !
en voyant \d. plupart des femmes mondaines d'aujourd'hui ; en voyant ces profanes poupées, ces froides idolâtres de la toilette, ces esclaves prodigues d'un luxe effréné, ces avides et fiévreuses lectrices de romans et de feuilletons, ces folles fréquenteuses de bals et de spectacle ; ô hommes aveugles !
en les voyant en si grand nombre, et àr la tête de l'incrédulité railleuse, comment pouvez-vous ne pas vous écrier, avec le sombre et sceptique Idaméel :
O femmes ! sous nos pas embûche si profonde, Flot le plus orageux de l'Océan du monde, Pour vous livrer son sort quHlfaut être insensé ! Le désespoir habite où la femme a passé.
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
Artisans de malheur entre tout ce qu'on aime, De la déception votre charme est l'emblème, Et votre doux regard, sur nos fronts arrêté, Est déjà le rayon de l'infidélité.
A tout rêve nouveau vous vous laissez conduire ; Autant que le démon l'ange peut vous séduire ; Vos regrets n'ont qu'une heure. On voit briller les
[pleurs Moins longtemps à vos yeux que la rosée aux fleurs; En vain à consoler la pitié vous invite, Près des graiids dévoûments vos pieds froids pas-
\se7it vite !
Sœurs de l'ingratitude et reines de l'oubli. Vos cœurs dans la constance ont toujours défailli ! (Alex. Soumet. La Divine Epopée.)
Oh ! dites-nous, Fils de Marie, où sont, aujourd'hui, vos amis fidèles ; où sont vos disciples chéris et dévoués ?
Dites-nous, dans quelle solitude lointaine et sauvage habitent les frères et les sœurs austères de Rose et de Marianne ? Où sont vos élus, parmi cette multitude innombrable d'hommes affairés et de femmes frivoles ? Où pourrons-nous fuir, désormais, pour échapper au spectacle affligeant de ce matérialisme égoïste, de cette cupidité insatiable, qui a glacé dans les cœurs toute amitié désintéressée, tout sentiment généreux, tout dévoûment, tout héroïsnie ; qui dissout chaque jour les liens les plus sacrés, — liens de famille, Jiens sociaux et liens religieux ; et qui ppère une division effrayante même au sein des sociétés catholiques ; car enfin, de nos jours, la charité est étrangement refroidie ; les pierres du temple se disjoignent ; les Ordres religieux décroissent et languisseiTit sans encouragement ; l'esprit d'association, affaibli par l'esprit d'égoïsme, ne concentre plus les âmes dans des foyers ardents et lumineux ; les plus hautes iptelligences flottent dans le vague, les cœurs les plus aimants aspirent dans le vide, les volontés sont indécises et versatiles; et rien, hors l'Eglise infaillible, rien p'est stable et invariable. — Hélas î
où sont, aujourd'hui, toutes ces vastes maisons de retraite, tous ces corps imposants de religieux, toutes ces saintes communautés de vierges, toutes ces brillantes constellations monastiques ?
où sont ces phalanges disciplinées, ces légions thébaines, ces puissants auxiliaires, ces nombreuses et formidables armées du Seigneur, ces invincibles soldats de l'Eglise ? Où sont ces fervents anachorètes, ces anges de la terre, qui peuplaient et embellissaient les Thébaïdes; qui les embaumaient de leurs vertus et y brillaient avec un chaste éclat, comme les fleurs cachées de l'oasis, et les étoiles inaccessibles du ciel '^ Où sont-ils, aujourd'hui ; et pourquoi n'existent-ils plus ? — Oh ! ditesnous. Fils de Marie, le monde est-il MOINS dangereux ; est-il moins corrompu et moins CONSTITUÉ en malice ; n'est-il plus votre ennemi et le nôtre ? et la solitude, aujourd'hui, estelle maudite par vous ; n'est-elle plus, comme autrefois, un lieu de délices et de sûreté, où repose votre Esprit, et où habitent les anges familiers ? La vie rehgieuses, la vie du cloître, est-elle donc devenue si triste et si difficile, si peu comprise et encouragée, qu'il faille des marques de vocation extraordinaires, 'miraculeuses, pour l'embrasser, lorsqu'il ne faut, au contraire, pour rester dans le monde, au milieu de Babylone, ni examen, ni aucune marque spéciale de Dieu ; dans le monde, où le juste même, qui y est appelé et retenu, a de la peine à se sauver ? Etrange renversement de choses ! — Et cependant, voilà pu nous en sommes aujourd'hui ; tel pst le désordre qui règne parmi nous ; telle est la confusion qui met un si grand obstacle à la perfection et au salut de tant d'âmes qui s'agitent au milieu de ce monde
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
égoïste et déréglé, sans pouvoir s'y plaire ni s'y fixer, parce qu'elles n'y sont pas à leur 'place et dans leur vocation divine : non, elles ne sont
PAS FAITES POUR LE MONDE, ET LE MONDE n'est PAS FAIT POUR ELLES !
Voyons ce que nous dit St-Thomas
d'Aquin, l'ange de l'Ecole, l'aigle des
théologiens :
"Celui qui erabrasse la vie religieuse, sans prendre l'avis et le conseil de plusieurs, et sans une longue délibération précédente, fait une chose louable; il fait une chose louable, soit parce que, selon St-Chrysostôme, lorsque le mouvement de la grâce nous pousse et nous incite à suivre Jésus-Christ, il faut marcher promptement et obéir sans délai à cette sainte inspiration; soit parce que c'est une chose louable de faire, sans conseil, et sans une longue délibératien, ce que
nous SAVONS CERTAINEMENT être le MEIL- LEUR et le PLUS GRAND DES BIENS. Et
«omme il est constant et indubitable, que la chose la meilleure est de professer .la. vie sainte et religieuse, lorsqu'on s'y fient mu et porté par le Saint-Esprit, il est aussi très louable de se renfermer dans un cloître, pour le reste de ses jours, sans prendre conseil de plusieurs et sans une longue délibération; car la longue délibération et les avis de plusieurs ne sont requis et nécessaires que dans les choses douteuses, et non pas dans les choses qui sont certaines, et de la vérité desquelles on ne peut raisonnablement
douter Quand il est dit chez l'E-
vangéliste, qu'il faut éprouver quel est l'esprit qui nous pousse, avant que de le suivre, il parle des choses douteuses. Mais, il est constant que celui qui par la grâce se trouve mu à embrasser la vie religieuse, est touché et animé du Saint- Esprit, qui porte les hommes à la sainteté : Q,ue si quelques-uns, après avoir fait une sainte profession de la vie religieuse pendant quelque temps, abandonnent leur poste avantageux, et s'en retirent, il ne s'ensuit pas pour cela que le premier dessein qu'ils ont eu de se cloîtrer, n'ait été un mouvement du Saint- Esprit, quoique le religieux longtemps après change d'esprit et de dessein ; car tout ce qui vient de Dieu n'est pas toujours immuable et incorruptible. — Il est bon que celui qui veut embrasser la vie religieuse, en confère avec quelque personne sage et judicieuse, et non pas avec
les hommes du siècle, qui ne sont amis que selon la chair et le monde, et sont capables de s'opposer aux inspirations du Saint- Esprit, et de nous détourner de nos bons desseins... encore ne faut-il pas un grand temps pour délibérer de ces choses, selon St-Jérôme."
{Question clxxxix. Art. x,
La Clé de St-Thomas, par Marandé.)
Après St-Thomas, laissons parler
Pascal sur l'illusion du monde, sur la
fausse opinion qu'il a de la vie religieu-
"Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde, sont les plus difficiles selon Dieu : et au contraire, rien n'est si difficile selon le monde, que la vie religieuse; rien n'est PLUS facile que de LA PASSER selon Dieu. Rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde ;
rien n'est PLUS DIFFICILE QUE d'y
vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de ^oû/." (Pascal, Pensées.)
"Nous conjurons donc celui qui est encore dans l'endurcissement d'écouter avec crainte ce que dit le Sage : N'empêchez pas de bien faire celui qui le peut ; mais plutôt imitez son exemple, si vous le pouvez. L'Esprit de Dieu dit dans l'Ecriture, venez : l'Epoux appelle son Epouse, et l'Epouse appelle son Epoux.
Quelqu'un donc osera-t-il dire : ne venez pas !
"Comment celui à qui Notre-Seigneur n'a pas promis de lendemain, ose-t-il différer jusqu'à une autre année sa conversion et sa retraite? Notre-Seigneur dit dans l'Evangile : Priez pour que votre fuite n'arrive point Vhiver ou le jour du Sabbat. Quelqu'un, après cela, osera-t-il dire à celui qui veut fuir le monde dès aujourd'hui : attendez, vous pourrez, dans deux ou trois années, le fuir et vous retirer avec moi !"
(Extrait d'une lettre de Bernard, Premier Prieur de la Chartreuse des Portes, écrite à deux amis, pour les exhorter à quitter le monde.)
Ainsi, il est certain que la vie religieuse est plus excellente, plus avantageuse pour faire son salut ; il n'est pas vrai qu'on doive consulter plusieurs, délibérer beaucoup, et attendre longtemps, avant de prendre le meilleur et le plus sûr parti, c'est-à-dire ce-
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
lui de quitter le moude et d'entrer dans un cloître, pour faciliter son salut ; et même, s'il le faut, de fuir dans le désert et d'y vivre comme ont vécu les anciens Solitaires, que le même motif y avait conduits.
Ecoutons sur cette importante question de vie ou de mort, de vie ou de mort éternelle, écoutons en tremblant l'illustre Archevêque de Cambrai : après nous avoir parlé des dangers du monde, de la difficulté d'y faire son salut, et de la nécessité de le fuir, lorsque le devoir ne nous y retient pas, il s'écrie avec un saint enthousiasme et une entraînante éloquence :
"De là vient qu'en ouvrant les livres des Saints-Pères, je ne trouve de tous côtés, MÊME DANS LES SERMONS FAITS AU
PEUPLE SANS DISTINCTION, que des exhortations pressantes pour conduire les chrétiens en foule dans la solitude.
C'est ainsi que St-Basile fait un sermon
EXPRÈS POUR inviter TOUS LES CHRÉ- TIENS A LA VIE SOLITAIRE. St-Grégoire de Nazianze, St-Chrysostôme, St-Jérôme, St-Ambroise, l'Orient, l'Occident, tout retentit des louanges du désert
ET DE LA FUITE DU SIECLE. J'aperÇois
même, dans la Règle de St-Benoît, qu'on ne craignait point de consacrer les enfans avant qu'ils eussent l'usage de la raison. Les parens, sans craindre de les tyranniser, croyaient pouvoir les vouer à Dieu dès le berceau. Vous vous en étonnez, vous qui mettez une si grande liifFerence entre la vie du commun des chrétiens vivant au milieu du siècle, et celle des âmes religieuses consacrées dans la solitude; mais apprenez que, parmi ces vrais chrétiens, qui ne regardaient LE &ÏÉCLE qu'avec HOR- REUR, il y avait peu de différeyice entre la vie pénitente et recueillie que l'on menait dans la famille, ou celle qu'on menait dans un désert. S''il y avait quelque différence, c'est qu'ils regardaient comme plus doux, plus facile et plus SÛR de mépriser le monde de loin que de -près. On ne croyait donc point gêner la liberté de ces enfans, puisqu'ils devaient, comme chrétiens, ne prendre aucune part aux pompes et aux joies DU monde ; c'était leur épargner des tentations, et leur préparer une heureuse
paix, que de les ensevelir tout vivans dans cette sainte société avec les anges de la tf'rre. O aimable simplicité des enfans de Dieu, qui n'avaient plus rien à ménager ici-bas! O pratique étonnante, mais qui n'est si disproportionnée à nos mœurs qu'à cause que les disciples de Jésus-Christ ne savent plus ce que c'est que de porter sa croix avec lui, et que dire avec lui : malheur, malheur au monde! On n'a point de honte d'être chrétien, et de vouloir jouir de sa liberté pour goûter le fruit défendu, pour aimer LE monde que Jésus-Christ déteste.
O lâcheté honteuse, qui était réservée pour la consommation de l'iniquité dans les derniers siècles ! On a oublié qu'Être chrétien, et n'Être plus de ce monde, c'est essentiellement la même chose ! Hélas ! quand vous reverrons-nous, ô beaux jours, ô jours bienheureux, où toutes les familles chrétiennes, sans quitter leurs maisons et leurs travaux, vivaient comme nos communautés les plus régulières ? C'est sur ce modèle que ces communautés se sont formées. On se taisait, on priait, on travaillait sans cesse des mains, on se cachait ; en sorte que les chrétiens étaient appelés un genre d'hommes qui fuyaient la lumière. On obéissait au pasteur, au père de famille. Point d'autre joie que celle de notre bienheureuse espérance pour l'avènement du grand Dieu de gloire ; point d'autres assemblées que celles où l'on écoutait les paroles de la foi ; point d'autre festin que celui de l'agneau, suivi d'un repas de charité ; point d'autre pompe que celle des fêtes et des cérémonies ; point d'autre plaisir que celui de chanter des psaumes et les sacrés cantiques ; point d'autres veilles que celles où l'on ne cessait de prier. O beaux jours ! quand vous reverrons-nous ? Q,ui me donnera des yeux pour voir la gloire de Jérusalem renouvelée ? Heureuse la postérité
SUR LAQUELLE REVIENDRONT CES AN- CIENS jours! De tels chétiens étaient
SOLITAIRES, et CHANGEAIENT LES VILLES EN DÉSERTS !
"Dès ces premiers temps, nous admirons, en Orient, des hommes et des femmes qu'on nommait Ascètes, c'est-àdire ExERciTANS : c'étaient des chrétiens dans le célibat, qui suivaient toute la perfection du conseil de l'apôtre. En Occident, quelle foule de vierges et de personnes de tout âge, de toute condition, qui, dans l'obscurité et dans le silence, ignoraient le monde, et étaient igno-
APOLOGIE T)E LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
rèes de lui, parce que le monde n'était
PAS DIGNE d'elles.
"Les persécutions poussèrent jusque dans les plus affreux déserts des patriarches, des anachorètes, St-Paul et St-Antoine ; mais la persécution fit
MOINS DE solitaires QUE LA PAIX ET
LE TRIOMPHE DE l'bglise. Après la conversion de Constantin, les chrétiens, si simples et si ennemis de toute mollesse, CRAIGNIRENT PLUS UNE PAIX FLAT- TEUSE POUR LES SENS, qu'ils n'avaient craint la cruauté des tyrans. Les déserts se peuplèrent d^anges innombrables, qui vivaient dans des corps mortels sans tenir à la terre. Ces solitudes sauva- OES FLEURIRENT : des viUes entières étaient presque dtsertes. D'autres villes, comme Oxyrinque dans l'Egypte, devenaient comme un monastère. Voilà la source des Communautés religieuses. Oh ! qu'elle est belle ! qu'elle est touchante ! que la terre ressemble au ciel, quand les hommes y vivent ainsi ! Mais, hélas ! que cette ferveur des anciens jours nous reproche le relàchemeuL et la tiédeur des noires! Il me semble que j'entends Saint-Antoine qui se plaint de ce que le soleil vient troubler sa prière, qui a été aussi longue que la nuit! je crois le voir qui reçoit une lettre de l'empereur, et qui dit à ses disciples : réjouissez-vous, non de ce que l'empereur m'a écrit, mais de ce que Dieu nous a écrit une lettre, en nous donnant l'Evangile de son Fils. Je vois St-Pacôme, qui, marchant sur les traces de St-Antoine, devient, de son côte, dans un autre désert, le père d'une postérité innombrable. J'admire Hilarion, qui fuit de pays en pays, jusqu'au delà des mers, le bruit de ses vertus et de ses miracles qui le poursuit. J'entends un Solitaire qui, ayant vendu le livre des évangiles pour donner tout aux pauvres, et pour ne posséder plus rien, s'écrie : j'ai tout quitté, jusqu^au livre qui rn'a appris à quitter tout. Un autre, (c'est le grand Arsène) devenu sauvage, s'il m'est permis de parler ainsi, consolait les autres Solitaires, qui se plaignaient ue ne le point voir, leur disant : Dieu sait. Dieu sait, mes frères, si je ne vous aime point ; mais je ne puis être avec lui et avec vous. Voilà les hommes que Dieu a montrés de loin au monde dans les déserts, POUR LE CONDAMNER, ET POUR NOUS APPRENDRE A LE FUIR. SoRTONS, SORTONS DE BaBYLONE PERSÉCUTRICE DES ENFANS DE DiEU, ET ENIVRÉE DU
SANG DES Saints : hatons-nous d'en