DES SOLITAIRES ET DE LEUR INFLUENCE
Jésus-Christ n'a jamais rien possé- ^ dé sur la terre ; il n'a eu aucune demeure fixe ; il a été servi par &a mère et quelques saintes femmes qui le suivaient ; il a vécu et il est mort 2^ciuvre. Dans tout le cours de sa vie, il n'a exercé que trois ans un ministère public ; et alors même, il se retirait souvent pour prier, il allait à l'écart avec ses disciples, il aimait et recherchait la solitude.
"Les renards ont leurs tanières, lisons-nous dans l'Evangile, et les oiseaux du ciel ont leurs nids ; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête." {MatJi. 8, 20.)
"En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples : nul ne peut servir deux maîtres ; car ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il respectera l'un et méprisera l'autre.
Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent z c'est pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez point pour votre vie, de quoi vous vous nourrirez; ni pour votre corps^ de quoi vous vous habillerez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que riiabiliement ? Considérez les oiseaux du ciel, ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, ils n'amassent rien dans des greniers ; mais votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas mieux que les oiseaux ?... Pourquoi aussi vous inquiétez-vous de l'habillement ? Voyez comment croissent les lis de la campagne ; ils ne travaillent ni ne filent; cependant je vous déclare que Salomon même, avec toute sa magnificence, n'a jamais été si bien vêtu que l'est un de ces lis. Si donc Dieu à soin de vêtir ainsi une herbe de la campagne, qui est aujourd'hui, et qu'on jette demain dans le feu, combien aura-t-il plus de soin de vous vêtir, gens de peu de foi ! N'ayez donc point
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d'inquiétude, et ne dites point : que mangerons-nous, que boirons-nous, ou de quoi nous habillerons-nous, comme font ies Pavens qui recherchent toutes ces choses ; car votre Père sait que vous en avez besoin. Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît."
(St'Mathieu, ch. 5.) "Vendez tout ce que vous avez, et donnez-le aux pauvres ; et vous aurez un trésor dans le ciel : puis venez et me suivez." (St-Lvx, 18, 22.)
Voilà Voi'iginc et le fondement de la vie ascétique et solitaire, de la vie é7-émitique.
"Nous en voyons, dit Rohrbacher, des traces dans l'ancien Testament. Les enfants des prophètes, qui, sous la direction d'Elie et d'Elisée, vivaient en commun dans les déserts ou sur les bords du Jourdain, étaient les moines et les cénobites d'Israël. Dans TEjîlise chrétienne, cette tendance à se retirer du monde pour vivre dans le calme de la solitude s'est-manifestée dans tous les temps.
Dès les premiers siècles, sous le nom d'ascètes, les âmes d'élite se réunissaient en plus ou moins grand nombre, soit à la ville, soit à la campagne, pour vaquer plus efficacement à la perfection. Cette tendance, augmentée par la persécution des idolâtres, et peut-être aussi par la vie peu édifiante de bien des chrétiens du monde, peupla plus tard les déserts d'Egypte, de Palestine et de Syrie." (Vol. 9. p. 73)
"Dans les règles que St-Basile le Grand, de concert avec son ami St-Grégoire de Nazianze, dressa pour ses jnoines, il les ?i^^e\\e pliilosophes, et leur état 'philosophie. St-Chrysostome et plusieurs autres tiennent le même langage. Quelque étrange que nous paraisse cette acception des mots philosophie et philosophes, elle est cependant conforme et à la philosophie humaine et à la philosophie divine. Socrate et Platon nous disent que la philosophie consiste dans la méditation de la mort, afin de détacher son âme des liens terrestres et de l'élever aux choses intellectuelles, et de celles-ci à Dieu, le souverain être, la souveraine intelligence, le souverain bien ; finalement, que la vraie philosophie consiste à devenir semblable à Dieu par la pratique de la vertu, à l'aimer par dessus toutes choses et à en être aimé. Or, voilà toute la vie chrétienne, et, plus en-
core, voilà toute la vie monastique. Et en cela elle a pour modèle la sagesse même; non pas une sagesse abstraite, purement idéale, mais la sagesse réelle et vivante, la sagesse éternelle et divine, revêtue de la nature humaine, pour se mettre mieux à notre portée et nous rendre plus facile la ressemblance avec Dieu." (Vol. 6. p. 437.)
"Sans nous arrêter aux mots, allons au fond des choses. Quand les philosophes de l'antiquité nous tracent d'imagination le portrait de leur snge ; quand ils nous le montrent supérieur au plaisir et à la douleur du corps, supérieur aux honneurs et aux richesses du monde, supérieur à l'inconstance naturelle de l'homme, et suivant en tout la raison et la sagesse, ne font-ils pas le portrait du vrai moine, qui, par les vœux de religion, s'élève pour jamais au-dessus des plaisirs et des richesses, au-dessus de sa propre inconstance, en se mettant dans iheureuse nécessité de fiiire toujours, dans la volonté de son supérieur, la volonté de Dieu, c'est-à-dire ce qui est parfait. Les efforts des philosophes pour mettre leurs idées en pratique, n'ont-ils pas été des essais informes et avortés de la vie monastique? Les Pères de l'Eglise n'ont-ils pas eu raison par conséquent de dire que la vie monastique était \?i vraie philosophie V^ (Vol. 9.)
"Les premiers 7??oi?ies, ou hermites, dit un autre auteur, furent, selon Eusèbe, Cassien et Sozomène, les thérapeutes^ qui s'établirent sur les bords du lac Mœris en Egypte, après la fondation de l'Eglise d'Alexandrie par St-Marc.
"Avant eux, plusieurs saints personnages avaient également donné l'exemple d'une retraite absolue et du détachement des choses terrestres. Le prophète Elie (3. Rois 19.) fuyant la corruption d'Israël ; après ce prophète, Elisée, son serviteur (4. Rois 11.) ; ^t- Jean-Baptiste^ fixant sa demeure sur les bords du Jourdain (St-Math.. 13.) ; Jésus-Christ luimême, se retirant sur les montagnes, pour prier, (St-Maih. 4.) étaient des exemples assez grands et assez frappants, pour inspirer aux premiers chrétiens le désir de la vie monastique et le courage nécessaire pour s'arracher aux plus tendres nœuds et aux plus douces affections.
"On regarde généralement St-Antoine, St-Paul et St-Pacôme, comme les premiers solitaires et comme les fon- 4ateurs des Ordres religieux.
"Ces institutions furent, dès leur ori-
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gine, divisées en deux classes. On nommait Anachorètes ceux qui vivaient seuls, et Cénobites, ceux qui se réunissaient dans une même communauté. Ce fut St-Pacôme, disciple de Palémon, qui créa dans la Haute Thébaïde, les monastères de Cénobites, vers le commencement du 4e siècle.
^^Sl-Amon, sur le mont de Nitrie, et St- Antoine à Jutor, dans la Basse Thébaïde, donnèrent naissance aux Anachorètes.
"Ces premiers Solitaires, retirés dans des cavernes ou des cabanes grossièrement formées de branches, de terre et de roseaux, n'avaient pour lit que le sol, pour aliments que les fruits du désert, et quelquefois des vivres qu'ils ne devaient qu'à la charité des habitants des campagnes voisines. — Vraiment dignes du nom de chrétiens, il semblait qu'ils fussent formés d'une autre substance que le reste des hommes, et qu'ils trouvassent l'espérance et la féhcité, où le monde ne voit presque toujours que la désolation et le découragement. L'image des plaisirs de la première enfance était bannie de leur souvenir ; les voluptés du siècle, les richesses et le faste des princes ne se retraçaient à leur imagination que comme un songe éloigné, et s'ils pensaient quelquefois à de telles illusions, c'était pour regretter amèrement le temps qu'ils y avaient consacré, et pour le racheter par leur pénitence et par leurs larmes.
"Les livres saints, une croix, une robe d'une étoffe grossière, un siège formé de joncs et de mousse, voilà quels étaient les vêtements et les richesses de ces enfants des déserts. Ni la rigueur du froid, ni l'intempérie des saisons, n'amollissaient leur courage; la nuit même n'était pas destinée au sommeil. A peine accordaient-ils à la nature quelques instants de repos : le reste de leur temps n'était consacré qu'à la prière, à la méditation et à la lecture... Tous, enfin, ils démentaient la faiblesse de l'homme ; et s'élevant par lestes demeures fois deux mondes et deux sphères différentes. Oe pauvres religieux, entourés de l'appareil de la mort et de la misère, occupés seulement de leurs fautes ou de leur pénitence, et n'offrant la plupart qu'un corps dépourvu de force et de couleur, attiraient cependant le respect et l'admiration. Leur inaltérable constance, la simplicité de leurs mœurs, la sainteté de leur caractère, étaient les seuls titres qu'ils pussent offrir au monde ou
la pensée jusqu aux cese*nblaient habiter à la
à la renommée ; et ces titres rivalisaient de gloire avec ceux des héros et des sages du siècle. Ni l'isolement dans lequel ils se tenaient ensevelis, ni leurs étonnantes austérités, n'avaient été assez effrayants 'pour glacer la louange^ ni pour affaiblir la célébrité qu'ils avaient si justement acquise. L'homme, naturellement épris de tout ce qui est extraordinaire et sublime, ne voyait qu'avec une noble émulation et un vif enthousiasme, ces illustres défenseurs de la foi, surpasser, dans leurs chétives cellules, les vertus et les austérités des philosophes anciens qui avaient brillé sur un plus grand théâtre. On s'étonnait de les voir joindre au mérite et à la gloire qu'ils avaient conquis, une douceur, une chasteté, une soumission, trop rares chez les hommes, et surtout difficiles à allier avec la haute opinion que les succès nous font concevoir de nous-mêmes.
"De l'admiration au désir d'imiter, il n'y avait qu'un faible intervalle, et cet intervalle fut bientôt franchi. Une foule de chrétiens, de tout âge, et de tout rang, s'empressaient de suivre l'exemple de ces pieux Solitaires, en implorant le secours de leurs leçons et de leur sagesse, pour faire le bien avec plus de succès et s'avancer plus rapidement dans la route de la perfection et de la charité. Ces efforts, ces élans généreux, dictés par V Esprit Saint, ne demeurèrent pas infructueux : de tous côtés s'édifièrent de nouvelles retraites, dans chaque désert se découvrirent de nouveaux hermitages. Chaque Père eut bientôt près de lui une foule de néophites studieux, remplis d'ardeur pour la parole divine, et de zèle pour l'accroissement de la foi. Ils partagèrent d'abord son modeste asyle, mais leur nombre augmentant chaque jour, et les cabanes, que l'on avait élevées autour de l'hermitage, ne pouvant contenir les disciples des saints patriarches, chacun d'eux se choisit à son gré une retraite, ou un monastère, en suivant des règles plus ou moins austères, plus ou moins récentes, mais toutes également saintes.
"C'est ainsi qu'on vit encore longtemps après, les religieux maronites, peupler, au septième siècle, les vastes solitudes du Liban ; les hermites de l'Abyssinie cacher leur existence et leurs demeures près des cataractes du Nil et sur les bords de la Mer Rouge ; les Nestoriens même se répandre le long du Tigre, et tous ne sHsoler de la grande fa-
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mille que pour chercher le bonheur dans la solitude. ^^
"En 362, St-Basile créait l'ordre des moines Arméniens et fondait un monastère dans la province du Pont. Déjà l'Espagne et l'Angleterre comptaient des religieux parmi leurs habitants, et St- Patrice en formait d'autres en Irlande.
En Afrique, on voyait s'élever le monastère des Filles Hermites, sous la règle de St-Augustin.
"St-Hilarion avait bâti le premier monastère dans la Terre Sainte. St-Jérôme suivit son exemple, et en construisit un à Bethléem en 390. En 410, St- Alexandre fonda l'ordre des Acœmètes.
"Sur l'emplacement de la maison de Pilate, oi^avait édifié un couvent. Au mont Sinlï, le couvent de la Transfiguration rappelait l'époque si glorieuse dans les annales du peuple juif, où Dieu même lui dicta ses lois.
"Le christianisme ne se propageait pas seulement dans le sein des déserts et des forêts ; le monde entier en recevait la doctrine avec la plus vive ardeur. Dès le premier siècle, une partie de la Palestine était déjà soumise à l'Evangile ; St-Jude l'avait prêché avec succès dans l'Arabie ; et après les effrayantes persécutions des empereurs romains, Constantin en avait enfin permis le libre exercice en 312."
{Extrait du Mémorial des Pasteurs —
A Paris, chez lesfrères Périsse, 1810.)
"Si vous allez aujourd'hui, (disait St- Jean Chrysostome à ceux de son temps), dans les solitudes de l'Egypte, vous trouverez qu'elles sont plus belles qu'aucun paradis terrestre ; qu'il y a des troupes innombrables d'anges revêtus de corps mortels ; des peuples entiers de martyrs; des assemblées de vierges ; et vous verrez que la tyrannie du démon y est éteinte, et l'empire de Jésus-Christ florissant; que c'est le camp du Fils de Dieu; que son armée céleste et ses troupes royales sont répandues dans cette vaste contrée; et que le ciel n'est pas si éclatant par la diversité des astres et des étoiles, que les déserts d'Egypte par ce grand nombre de cellules et de vierges, qui ont renoncé au monde, et à toutes les choses visibles, et qui ont déjà atteint le souverain degré de la perfection évangélique." {Homel. 8 in Math.)
"St-Augustin nous dit, dans son livre des Mœurs de V Eglise catholique, ch. 31: je ne veux pas parler de ceux qui se sont dérobés à la vue de tous les hommes, et qui, ne mangeant que du pain
qu'on leur apporte de temps en temps, et ne buvant que de l'eau toute pure, habitent dans les déserts, jouissent de la société et de l'entretien de Dieu, auquel ils se sont unis par la pureté de leurs pensées, et goûtent les délices d'une souveraine béatitude dans la contemplation de cette beauté, qui ne peut être aperçue que des yeux de l'âme, et de l'âme sainte. Je ne parlerai point de ces Solitaires, parce qu'il semble à quelques uns qu'ils ont trop quitté le monde, à ceux-là qui ne savent pas combien Vardeur des prières et l'exemple de la vie de ces hommes mNxsihXes causent de biens dans le monde. Il serait long et superflu de s'étendre sur ce sujet, étant presque impossible que ceux qui d'eux-mêmes n'admirent et n'honorent pas un état si excellent et si sublime de sainteté, y puissent être portés par mes paroles."
"St-Ephrem, en parlant des Solitaires, nous dit : ils sont sur le sommet des montagnes des flambeaux ardens qui éclairent ceux qui viennent les trouver en suivant le mouvement d'une piété sincère ; ils sont dans les solitudes comme entre des murs inébranlables, et c'est ce qui fait qu'ils y conservent une paix ferme et constante ; ils se reposent sur les collines comme des colombes ; ils se tiennent comme des aigles sur la cime des rochers les plus élevés."
"Il est a remarquer, nous dit Balmès, que le sexe faible participe d'une manière très-particulière de cette sorte d'esprit que le christianisme communiquait pour Vexercice des grandes vertus.
On comptait déjà en grand nombre, dans les premiers siècles de l'Eglise, les vierges et les veuves consacrées au Seigneur, liées par un vœu de chasteté perpétuelle ; et nous voyons qu'un soin spécial est accordé, dans les anciens conciles, à cette portion choisie du troupeau de l'Eglise. Les vierges faisaient leur profession publique dans l'Eglise ; elles recevaient le voile des mains de l'Evêque, et, pour plus de solennité, on les distinguait par une espèce de consécration."
"L'objet des institutions religieuses, qui est ia mise en pratique des conseils de l'Evangile, est parfaitement conforme à l'Evangile même. Et remarquez bien que, quel que soit le nom, quelle que soit la forme des institutions religieuses, elles ont toujours pour objet quelque chose de plus que la simple observance des préceptes; on y trouve toujours comprise l'idée de perfection,
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soit dans la vie d'action, soit dans la vie contemplative. Garder les commandements divins est une chose indispensable à tous les chrétiens qui veulent avoir part à l'éternelle vie ; les Ordres religieux se proposent une voie plus difficile, ils tendent à la perfection. Là se pressent les hommes, qui, après avoir entendu de la bouche du divin Maître cf^s paroles : "Si vous voulez être parfait, vendez tous vos biens et donnez-les aux pauvres, ne se sont pas retires avec tristesse, comme le jeune homme de l'Evangile ; mais ont embrassé avec courage l'entreprise de tout quitter et de suivre Jesus-Christ."
"L'apparition de ces institutions sous différentes formes, a été ['expression et la satisfaction de grandes nécessités sociales, et un puissant moyen aux mains de la Providence pour procurer non-seulement le bien spirituel de l'Eglise, mais aussi le salut et la régénération de la société...
"Le Fondateur de la religion chrétienne ne voulait pas que les conseils donnés par lui aux hommes, fussent un seul instant sans compter quelques disciples au milieu de la froideur et de la dissipation du monde : il ne les avait pas donnés en vain, et d'ailleurs la pratique même de ces conseils, quoique bornée à un cercle restreint de fidèles, étendait de tous côtés une bienfaisante influence qui facilitait et assurait l'observance des préceptes.
La force de l'exemple exerce un si grand ascendant sur le cœur de l'homme, qu'elle suffit souvent à triompher toute seule des résistances les plus tenaces et les plus opiniâtres ; il y a dans notre cœur quelque chose qui l'incline à sympathiser avec tout ce qui l'approche, soit le bien, soit le mal, et il semble qu'un secret aiguillon nous presse dès que nous voyons les autres prendre sur nous les devants dans wne direction quelconque. C'est pourquoi il y a tant d'avantage dans les instituts religieux, où les verfus et l'austérité de la vie sont données en exemple à la généralité des hommes, et opposent à l'égarement des passions un reproche éloquent.
"La Providence voulait atteindre ce grand objet par des moyens singuliers et extraordinaires: l'Esprit de Dieu souffla sur la terre, et aussitôt apparurent les hommes qui devaient commencer la grande œuvre. Les épouvantables déserts de la Thébaïde, les solitudes embrasées de l'Arabie, de la Palestine et de la Syrie nous présentent des hommes
couverts d'un vêtement grossier. Un manteau de poil de chèvre sur leur."?
épaules, et un grossier capuchon sur leurs têtes, voilà tout le luxe par lequel ils confondent la vanité et l'orgueil des mondains. Leurs corps, exposés aux rayons du soleil le plus ardent et à toute la rigueur du froid, exténués d'ailleurs par de longs jeûnes, ressemblent à des spectres ambulants sortis de la poussière du sépulcre ; l'herbe des champs est leur unique aliment, l'eau leur unique breuvage, le travail de leurs mains leur procure les faibles ressources dont ils ont besoin dans leurs nécessités. Soumis à la direction d'un vénérable vieillard, dont les titres au gouvernement sont une longue vie passée au désert, et des cheveux blanchis au miliei||des privations et des austérités, ils gardent constamment le plus profond silence. Leurs lèvres ne s'ouvrent que pour articuler des paroles de prière, leur voix ne résonne que pour entonner au Seigneur une hymne de louange. Pour eux, le monde a cessé d'exister, les rapports d'amitié, les doux liens de famille et de parenté, tout est rompu par un esprit de perfection porté à une hauteur qui dépasse toutes les cotisiderations terrestres. Le souci de l'héritage ne les inquiète pas dans le désert : avant de se retirer au désert, ils ont tout abandonné à celui qui devait leur succéder ; ils ont vendu tout ce qui leur appartenait et en ont distribue le prix aux pauvres. Les saintes Ecritures sont la nourriture de leur esprit ; ils apprennent par cœur les paroles de ce divin livre, ils les méditent sans cesse, suppliant le Seigneur de leur en accorder la véritable intelligence.
Dans leurs réunions solitaires, on n'entend que la voix de quelque vénérable cénobite expliquant avec une simplicité naïve et une touchante onction le sens du texte sacré, mais toujours de manière à tirer de ses leçons quelque profit pour la purification des âmes."
"Le nombre de ces solitaires était si immense que nous n'y pourrions croire, si des témoins oculaires, dignes du plus grand respect, n'en faisaient foi. Q,uant à la sainteté, à l'esprit de pénitence, à la pureté de vie que nous venons de peindre, on ne saurait les mettre en doute après le témoignage de Ruffin, de Palladius, de St-Jérôme, de St-Jean-Chrysostome, de St-Augustin, et de tous les hommes illustres qui se distinguèrent dans ce temps. Le fait est singulier, extraordinaire, prodigieux, mais nul n'en
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peut contester la vérité historique : ce fait eut pour témoin le monde entier, qui accourut de toutes parts au désert pour y chercher la lumière dans ses doutes, le remède dans ses maux et le pardon dans ses péchés..... Mais, nous dira-ton, à quoi servaient ces hommes, si ce n'est à se sanctifier eux-mêmes ? De quel profit étaient-ils pour la société ? Quelle influence exercèrent-ils sur les idées ? Q,uel changement amenèrent-ils dans les mœurs ? Admettons que cette plante du désert a été belle et odorante ; mais de quoi servit-elle ? Elle resta stérile.
"Certes, ce serait une grave erreur de penser que tant de milliers de solitaires n'exercèrent point une grande influence.
En premier lieu, et pour ne parler que de ce qui a rapport aux idées, il faut observer que les monastères de l'Orient s'élevèrent à la portée et sous les yeux des écoles des philosophes. L'Egypte fut le pays où la vie cénobitique fleurit le plus ; or, personne n^ignore le haut renom qu'avaient, peu de temps auparavant, les écoles d'Alexandrie. Sur toutes les côtes de la Méditerranée, sur cette ceinture de terre qui, commençant à la Lybie, allait terminer à la Mer-Noire, les esprits étaient à cette époque dans un mouvement extraordinaire. Le christianisme et le judaïsme, les doctrines de l'Orient et celles de l'Occident, tout s'était réuni et accumulé dans cet endroit du monde ; les restes des anciennes écoles de la Grèce s'y trouvaient avec les trésors que le cours des siècles et le passage des peuples les plus fameux de la terre avaient apportés dans cette contrée. De nouveaux et gigantesques événements étaient venus jeter des torrents de lumière sur le caractère et la valeur des idées ; les esprits avaient ressenti des secousses qui ne leur permettaient plus de se contenter des leçons paisibles contenues dans les dialogues des anciens maîtres. De ces pays illustres sortirent les hommes les plus éminents des premiers temps du christianisme, et nous connaissons à leurs ouvrages la largeur et l'élévation que l'esprit de l'homme avait atteint à cette époque. Etait-il possible qu'un phénomène aussi extraordinaire, une ceinture de monastères et d'ermitages, embrassant cette zone du monde et se déroulant en face des écoles philosophiques, n'exerçât pas sur les esprits une influence puissante ? Les idées des solitaires passaient incessamment du désert dans les villes ; puisque, en
dépit de tout le soin qu'ils mettaient à éviter le contact du monde, le monde les cherchait, s'approchait d'eux, et venait continuellement recevoir leurs inspirations. Lorsque l'ci voit les peuples accourir vers les solitaires les plus éminents par la sainteté, implorer de leur sagesse le remède de leurs soufifrances et ia consolation de leurs infortunes ; lorsque l'on voit ces hommes vénérables répandre, avec une évangélique onction, les leçons sublimes qu'ils avaient apprises dans de longues années de méditation et de prière, dans le silence de la solitude, il est impossible de ne pas comprendre à quel point ces communications durent contribuer à rectifier et à élever les idées touchant la religion et la morale, à corriger et à purifier les mœurs. Ne perdons pas de vue que l'intelligence humaine se trouvait, pour ainsi dire, matérialisée par la corruption et la grossièreté de la religion païenne. Le cuite de la nature, des formes sensibles, avait poussé de si profondes racines que, poi<r élever les esprits à la considération des choses supérieures, il fallait une réaction puissante, extraordinaire ; il fallait en quelque sorte anéantir la MVTïKRE, pour ne présenter à l'homme que l'esprit. La vie des Solitaires était ce qu'il y avait de plus propre à produire cet effet. Il semble, en lisant l'histoire de ces hommes, qu'on se trouve transporté hors de ce monde : la chair a disparu ; il ne reste plus que l'esprit;
et la FORCE QUE l'on a EMPLOYÉE POUR DOMPTER LA CHAIR EST TELLE, ON A IN- SISTÉ TELLEMENT SUR LA VANITÉ DES
CHOSES TERRESTRES, qu'en effet la réalité même s^^ change en illusion, le monde physique s'évanouit pour céder la place au monde intellectuel et moral : tous les liens de la terre ont été rompus ; Ihonime se met en communication intime avec le ciel. Les miracles se multiplient prodigieusement dans ces Vies; les apparitions s'y renouvellent sans cesse; les demeures des solitaires sont une arène où les moyens terrestres n'entrent plus pour rien ; les bons anges y luttent contre les mauvais anges, le ciel contre l'enfer, Dieu contre Satan : la terre n'est là que pour servir de champ de bataille ; le corps n'existe plus, si ce n'est pour être consumé comme un holocauste sur les autels de la vertu, en présence du démon, qui lutte avec fureur pour en faire l'esclave du vice.
"Q,u'est devenu ce culte d'idolâtrie que la Grèce dispensait aux formes sensibles,
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cette adoration qu'elle offrait à la nature, en divinisant tout ce qu'il y avait de délices et de beautés, tout ce qui pouvait intéresser les sens et le cœur ? — Q,uel changement profond ! ces mêmes sens sont assujettis aux privations les plus terribles ; la plus dure circoncision est infligée au cœur; et l'homme qui, naguère, ne parvenait plus à élever son esprit au-dessus de. la terre, le tient maintenant sans cesse fixé dans le ciel.
"Il est impossible de se former une idée de ce que nous tâchons de décrire, si on n'a lu les Vies de ces solitaires ; pour concevoir tout l'effet de ces grands prodiges, il faut avoir passé de longues heures à parcourir ces pages où l'on ne trouve, pour ainsi dire, rien qui suive le cours ordinaire des choses. Il ne suffit pas de s'imaginer des vies pures, des austérités, des visions, des miracles ; il faut voir tout cela accumulé, et porté, dans la voie de la perfection, au plus haut point de l'extraordinaire.
"Si l'on se refuse à reconnaître dans des faits si surprenants l'action de la grâce ; si l'on ne veut voir dans ce mouvement religieux aucun effet surnaturel; je dis plus, si l'on va jusqu'à supposer que la mortification de la chair et l'élévation de l'esprit y sont portées à une exagération répréhensibie, on ne pourra cependant pas s'empêcher de convenir qu'une réaction semblable était très propre à spiritualiser les idées, à réveiller dans l'homme les forces intellectuelles et morales, à le concentrer au-dedans de lui-même, en lui donnant le sentiment de cette vie intérieure, intime, morale, dont jusqu'alors il ne s'était jamais occupé. Ce front, qui jusque là avait été courbé vers la poussière, devait s'élever vers la divinité ; quelque chose de plus noble que les jouissances matérielles était offert à l'esprit, et le débordement brutal qu'autorisait le scandaleux exemple des divinités mensongères du paganisme, apparaissait enfin comme une offense à la haute dignité de la nature humaine.
"Sous le rapport moral, l'effet devait être immense. L'homme, jusqu'alors, n'avait pas même imaginé quHl lui fût 'possible de résister à V entraînement de ses passions. On trouvait, il est vrai, dans la froide moralité de quelques philosophes, certaines maximes de conduite dont le but était de mettre un frein au déchaînement des passions dangereuses; mais cette morale n'était que dans les livres; le monde ne la regardait pas
comme praticable, et si quelques hommes tentèrent de la réaliser, ils le firent de telle manière que, loin de lui donner du crédit, ils parvinrent à la rendre méprisable. Qu'importe d'abandonner les richesses et d'afficher le détachement de toutes les choses du monde, comme firent quelques philosophes, si en même temps l'homme se montre tellement vain, tellement plein de lui-même, qu'on voie clairement que tous ses sacrifices n'étaient offerts qu'à la divinité de l'orgueil? C'était renverser toutes les idoles pour se placer soi-même sur l'autel, et y régner sans dieux rivaux ; ce n'était point diriger les passions, ni les soumettre à la raison, mais créer une passion monstre, s'élevant sur toutes les autres, et les dévorant. L'humilité, pierre fondamentale sur laquelle les Solitaires basaient l'édifice de leur vertu, les plaçait tout d'un coup dans une position infiniment supérieure à celle des anciens philosophes qui se firent distinguer par une vie plus ou moins austère. On enseignait enfin aux hommes à fuir le vice, à pratiquer la vertu, non pour le plaisir futile d'être regardé et admiré, mais par des motifs supérieurs, fondés sur les rapports de l'homme avec Dieu, et sur les destinées d'un éternel avenir.
Dès ce moment, l'homme apprenait qu'il ne lui était pas impossible de triompher du mal, dans la lutte obstinée qu'il sent continuellement au dedans de luimême. Au spectacle de tant de milliers de personnes des deux sexes qui suivaient une règle de vie si pure et si austère, Vhumanité devait prendre courage, et retrouver la conviction que les sentiers de la vertu n'étaient pas pour elle impraticables.
"Cette généreuse confiance, inspirée à r homme par la vue de si sublimes exemples, ne perdait rien de sa force en présence du dogme chrétien qui, ne permettant pas d'attribuer à la propre énergie de l'homme les actions qui lui méritent la vie éternelle, lui enseigne la nécessité d'un secours divin, s'il ne veut errer dans des sentiers de perdition. Ce dogme qui, d'un autre côté, se trouve si bien d'accord avec les leçons journalières de l'expérience sur la fragilité humaine, loin d'abattre les forces de l'esprit ou d'énerver son courage, l'anime, au contraire, de plus en plus à persévérer malgré tous les obstacles. Lorsque l'homme se croit seul, lorsqu'il ne se sent point appuyé par la main puissante de la providence, il ne marche qu'en chancelant,, comme un enfant qui essaie les
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premiers pas ; il lui manque la confiance en lui-même, dans ses propres forces ; le but vers lequel i! se dirige, lui semble trop éloigné, l'entreprise lui paraît trop ardue, et il défaille. Le dogme de la grâce, tel qu'il est expliqué par le catholicisme, n'est point cette doctrine fataliste, mère du désespoir, qui a glacé les cœurs parmi les protestants, ainsi que le déplorait Grotius. C'est une doctrine qui, laissant à l'homme tout son libre arbitre, lui enseigne la nécessité d'un secours supérieur ; mais ce secours lui sera abondamment fourni par l'infinie bonté d'un Dieu qui a versé pour lui son sang dans les tourments et Tignominie, et exhalé pour lui le dernier soupir sur la cime du Calvaire.
"Il semble même que la providence ait voulu spécialement choisir un climat où l'humanité pût faire un essai de ses forces vivifiées et soutenues -par la grâce. Ce fut sous le ciel en apparence le plus funeste pour la corruption de l'âme, dans les contrées où le relâchement des corps conduit naturellement au relâchement des esprits, et où Vair même qu'on respire excite au plaisir, ce fut là que se déploya la plus grande énergie de V esprit, que l'un vit pratiquer les plus grandes austérités et que les plaisirs des sens furent proscrits, déracinés avec le plus de rigueur et de dureté. Les Solitaires fixèrent leurs demeures dans des déserts où pouvaient encore arriver les souffles embaumés que l'on respirait dans les contrées voisines; du haut de leurs montagnes et de leurs sommets sablonneux, leurs yeux atteignaient à ces riantes et paisibles campagnes qui invitaient à la jouissance et au plaisir ; semblables à cette vierge chrétienne qui abandoima sa grotte obscure pour aller se placer dans les fentes d'une roche d'où elle contemplait le palais de ses pères, débordant de richesses, de commodités et de délices, tandis qu'elle gémissait comme la colombe solitaire dans les trous du rocher. Dès lors, tous les climats étaient bons pour la vertu; l'austérité de la morale ne dépendait plus du plus ou moins de proximité de la ligne de l'Equateur ; la morale de l'homme était comme l'homme lui-même, elle pouvait vivre dans tous les climats. Lorsque la continence la plus absolue était pratiquée d'une manière si admirable sous le ciel que nous venons de dire, la monogamie du christianisme pouvait bien s'y établir et s'y conserver. Lorsque, dans les secrets de l'Eternel, l'heure aurait sonné d'appeler un peuple
à la lumière de la vérité, il n'importerait plus que ce peuple vécût au milieu des frimats de la Scandinavie, ou dans les plaines brûlantes de l'Inde. L'esprit des lois divines ne devait point se renfermer dans le cercle étroit que V Esprit des Lois de Montesquieu a prétendu lui assigner." (Vol. 2. ch. 38.)
"Peut-être le lecteur le plus opposé aux communautés religieuses, s'est-il réconcilié avec les Solitaires de l'Orient, en y reconnaissant une classe d'hommes qui, par la mise en pratique des plus sublimes et des plus austères conseils de la religion, ont communiqué à l'humanité une impulsion généreuse, l'ont relevée de la fange où le paganisme la tenait plongée, et lui ont fait déployer ses ailes brillantes vers de plus pures régions.
Accoutumer l'homme à une morale grave et sévère, ramener l'âme au dedans d'elle-même, lui communiquer un vif sentiment de la dignité de sa nature, de la hauteur de son origine et de sa destinée, lui inspirer, par des exemples extraordinaires, la confiance, que l'esprit aidé de la grâce peut triompher des passions brutales et maintenir l'homme sur la terre dans une vie angélique, voilà des bienfaits trop signalés pour qu'un noble cœur ne se montre pas reconnaissant et plein d'un vif intérêt pour les hommes qui les ont dispensés au monde."
Après Balmès, écoutons le solitaire Auvergnat :
"Q,uel prodigieux ascendant les moines ont exercé sur l'esprit public, alor» surtout qu'ils menaient une vie plus retirée.
Le monde est comme le chien de Jeao Nivelle : il méprise ceux qui le caressent^ et s'attache à ceux qui le méprisent.
"En vain, pour se faire oublier, Antoine a mis entre l'Egypte et lui les vastes solitudes de la Thébaïde ; l'Egypte entière court à sa cellule. Son nom, cher aux chrétiens, et même aux infidèles, fait trembler les tyrans. Maximin,dont la fureur n'a épargné ni le grand évêque d'Alexandrie, ni la vierge Catherine, célèbre par sa science, sa noblesse, sa fortune et sa beauté, laisse le patriarche des Solitaires parcourir librement les rues et les places d'Alexandrie, visiter les confesseurs dans les prisons, les exhorter à la constance en face des tribunaux, et les accompagner jusqu'au lieu de l'exécution.
"Vingt ans plus tard, Constantin, de-
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venu maître paisible de l'univers, lui écrit lettre sur lettre pour implorer ses prières, ses conseils et obtenir l'honneur d'une réponse. Antoine s'en défend d'abord, répondant qu'il ne sait ni lire ni écrire. Enfin, par les instances de l'empereur et des moines, il dicte quelques lignes dont la lecture produit plus de sensation à la cour que la nouvelle d'une grande victoire.
"Théod.ise, que ses héroïques qualités firent appeler le Trajan sans défauts, consultait dans les plus graves affaires l'humble anachorète Jean, niché dans un roc presque inaccessible de la Haute- Thébaïde.
"Au 5e siècle, St-Siméon Stylite, du haut de sa colonne, était l'arbitre des empereurs, des rois ; le conseil des Papes, des Evêques et des peuples."
Citons encore le témoignage d'un
éloquent professeur, Ozanam :
"Les institutions du désert et les vies de ses anachorètes popularisés par les récits de St-Athanase, de St-.Térôme et de Cassien, poussent dans la solitude les âmes fatiguées des vices et des malheurs publics. Ces villes opulentes et menacées, Rome, Milan, Trêves ont encore des amphithéâtres pour les plaisirs de la foule. Elles ont aussi des monastères où se forme un peuple meilleur et plus capable défaire face aux périls de V avenir. Le païen Rutilius s'indigne de trouver dans les îles qui bordent la côte d'Italie, ces hommes austères, ces ennemis de la lumière, comme il les nomme, quand bientôt les lumières n'auront plus d'autres gardiens. Déjà s'ouvrent les grandes abbayes de Lérins, de l'île de Barbe, de Marmoutiers, un siècle avant que St- Benoît paraisse, non pour introduire en Occident la vie religieuse, mais pour la perpétuer en la tempérant."
{Cours de littérature étrangère, par Ozanam.)
Ainsi, dès l'origine, et dans tout le conrs des siècles, sous les noms divers de Prophètes, d'Esséniens, de Rachabites, de Nazaréens, de Thérapeutes, de Solitaires, de Moines, d'Ermites, d'Anachorètes ou de Reclus, toujours €t partout, il a existé des hommes qui ont mené une vie plus parfaite et retirée, une vie contemplative ; et ces hîDmmes ont été désignés plus tard
sous le nom générique d'Ascètes ; oui partout et toujours, il a existé, et il existera dans l'Eglise, des Solitaires, vivant séparément au fond des déserts, ou réunis en communauté, au milieu des villes ou dans les lieux qui en sont le plus éloignés : tels sont les Moines de St-Antoine ; les Tabennites, ou Moines de Tabenne ; les Moines de St-Basile ; les Carmes, ou Religieux du Mont-Carmel ; les Moines de Lérins, ou Religieux de St-Honorat ; les Bénédictins, ou Moines noirs ; les Moines de St-Colomban ; les Moines de Cluny ; les Camaldules ; les Religieux de Grandmont ; les Chartreux ; les Bernardins, ou Moines de Cîteaux; les Religieux de Fontevrault ; les Trappistes ; les Blancs-Manteaux, ou Ermites de St-Guillaume ; les Religieuses de Ste-Claire ; les Sylvestrins; les Célestins ; les Religieuses de Ste- Brigite ; les Moines de Bursfeld ; les Carmes déchaux, et les Carmélites.
"La ferveur des premiers Solitaires n'est pas entièrement éteinte dans l'Eglise ; elle s'y conserve encore en plusieurs retraites, où l'on a soin d'entretenir le feu de cette charité primitive. Il faut demeurer néanmoins d'accord que les déserts ne sont pas de nos jours aussi peuplés qu'ils l'ont été dans les premiers siècles ; mais il nous reste encore assez d'endroits où nous pouvons contempler les merveilles de la grâce en ce genre de vie, et nous confondre en le comparant à notre lâcheté.''''
{Les Vies des Solitaires d'' Occident, par ViLLEFORE, 4e vol. p. 340.)
"Il se trouve de prétendus philosophes qui blâment les austérités que pratiquent les pieux solitaires d"" aujourd'hui, ainsi que celles qui se pratiquaient parmi les anciens ermites. A quoi bon, disent-ils, toutes ces macérations ? L'auteur de la nature nous a-t-il rendus sensibles au plaisir, pour que nous vécussions dans une gène continuelle ? Est-ce qu'il aime à nous voir dans un état de souffrance ?
"Pour raisonner de la sorte, il faut n'avoir aucune connaissance de ce que
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nous apprennent la foi et la raison. II est vrai que Dieu a attaché du plaisir à quelques actions dont la fin est louable, et qui, eu égard à notre nature, deviennent nécessaires; il est vrai, par conséquent, qu'il y a des plaisirs légitimes, et que nous pouvons sanctifier par la droiture de notre intention : mais, comme nous avons été corrompus par le péché, et que nos appétits se révoltent contre la raison, nous avons besoin de lutter sans cesse pour réprimer le dérèglement de nos passions ; sans cela, il n'y a point de victoire à espérer, et la raison sera honteusement asservie à l'empire des sens.
"C'est pour nous rendre victorieux de l'ennemi de notre salut, que Dieu nous a recommandé la mortification ; mais on doit y joindre une humilité sincère, et surtout le renoncement intérieur à sa propre volonté. Il n'y a rien que Jésus- Christ ait plus fortement inculqué. Il déclare qu'on ne peut être son disciple, à moins qu'on ne soit crucifié et mort à soi même. Il faut, dit-il, que le grain de froment meure dans la terre avant de produire du fruit. Il suit de là qu'on ne peut nier la nécessité de la mortification intérieure et extérieure, sans anéantir toute l'économie de la morale chrétienne.
"Q,uant aux austérités extraordinaires que pratiquent quelques serviteurs de Dieu, elles sortent de Vordre commun.
On ne doit les entreprendre que par une vocation spéciale, encore faut-il que cette vocation soit mûrement examinée, et, que l'on se sente une ferveur proportionnée à la sainteté de l'état que l'on veut embrasser.
"Les Saints n'ont garde de mesurer la vertu sur la grandeur des macérations. Ils ne les regardent que comuie des moyens propres à expier leurs péchés, et à leur faire remporter la victoire sur leurs passions, ils ne s'imaginent pas que Dieu se plaise à les voir souffrir ; mais ils pensent qu'il aime à les voir prendre les remèdes qui guériront les maladies spirituelles. C'est ainsi qu'une mère, pleine de tendresse pour son enfant, se résout à lui présenter une potion amère pour lui rendre la santé.
"Si l'on improuve encore les austérités de la pénitence, nous dirons qu'elles sont une suite de la doctrine de Jésus- Christ, et qu'elles sont autorisées par l'exemple des Prophètes, de St-Jean- Baptiste, du Sauveur lui-même, et de
presque tous les Saints de la primitive
Eglise."
{Note à la vie de Robert de Molesme.
GODESCARD
"Une seule chose enchatne la liberté humaine, c'est la crainte ; et toute crainte se réduisant à celle de souffrir, rien n'arrête plus celui qui s'' est fait de la souffrance une joie et une gloire. Affranchi de toutes les servitudes, de toutes les préoccupations triviales, on vit dans la contemplation des idées éternelles, dans Vhabiiude du dévouement, qui exalte toutes les facultés ; dans un commerce familier avec la création, qui a des charmes plus vifs pour les simples et \eB petits.^'