DE LA VOCATION A LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
Notre but, dans ce chapitre, n'est pas de traiter des différentes vocations, mais seulement de la vocation à la vie solitaire et contemplative : nous ferons cependant quelques réflexions générales.
Dieu est la fin dernière de l'homme ; l'homme ne peut arriver à sa fin dernière qu'en accomplissant la volonté de Dieu ; connaître la volonté de Dieu à notre égard, c'est au fond connaître notre vocation, ce a quoi il nous desti- 7ie : Notre vocation, voilà donc la grande question pour nous. Le choix d'un état de vie, nous dit Louis de Grenade, est comme le grand ressort, la roue principale de tous les mouvemens de notre vie ; c'est la base et la clé de voûte de tout l'édifice spirituel ; c'est enfin le moyen le plus court et le plus sûr d'arriver à notre patrie céleste. La première condition de salut pour nous, c'est donc de connaître l'état de vie où Dieu veut que nous soyons.
Ne perdons jamais de vue cette vérité : une seule chose est nécessaire, une SEULE, c'est de sauver notre ame ! Si nous estimions notre âme ce qu'elle vaut, — PLUS QUE TOUT l'univers ; si nous la regardions, comme David regardait la sienne, lorsqu'il l'appelait son unique ; si nous l'estimions 3g, jusiQ valeur, que ne ferions-nous pas pour
la sauver? C'est alors que nous comprendrions bien ces paroles : périsse phitbt tout V univers que notre âme / car à quoi nous servirait d'avoir gagné tout l'univers, si nous venions à perdre notre âme, notre unique ? Oui, à quoi nous servirait d'avoir tout gagné dans ce monde si, à l'heure de la mort, nous devions tout perdre dans l'autre ?
Telle est la question importante que chaque Saint s'est posée au début de sa carrière : et après avoir écouté la voix de Dieu, qui se fait entendre dans le calme et le silence des passions ; et après avoir reçu l'avis d'un directeur, qui parle au nom et par l'inspiration du St-Esprit, chaque Saint a agi, selon SA vocation, foulant aux pieds toutes les considérations humaines, surmontant tous les attraits et toutes les répugnances de la nature corrompue ; et, dans toutes ses actions, il n'a eu qu'une pensée, qu'une volonté, — celle DE SON salut ! Et son salut, il l'a opéré à tout prix ; au prix des richesses, des honneurs, des plaisirs, de la santé ; au prix de la vie même. — Oh ! que les Saints étaient admirables de logique et de foi 1 Après avoir résisté aux promesses, aux séductions du monde et aux ruses du démon, ils ont soumis la chair rebelle à l'esprit, ils ont dompté la concupiscence et l'orgueil ; après avoir vaincu tous leurs ennemis, ils se
sont vaincus eux-mêmes : — c'était plus difficile î — Ah ! lorsqu'il s'agissait de leur salut, de cette unique affaire, c'est en vain que l'on s'efforçait de les retenir dans le monde, au milieu des dangers, sur cette mer orageuse, semée de tant d'écueils, et si féconde en naufrages : aucune considération ne pouvait les empêcher de fuir là où ils espéraient trouver un abri plus sûr pour leur innocence : — et ils allaient se cacher dans les bois, au fond des cavernes, sur les montagnes, partout où la solitude leur offrait un port assuré contre la tempête.
Mais, dira-t-on, n'est-il pas possible de se sauver dans le monde, aussi bien que dans la solitude ; dans l'état du mariage, aussi bien que dans l'état du célibat religieux ou sacerdotal ? — Ce n'est pas là la question importante pour nous : Oui, sans doute on peut se sauver dans tous les états séculiers approuvés par l'Eglise, si l'on y est appelé, et si l'on s'y conduit selon l'esprit que la religion inspire : il y a eu des Saints dans toutes les conditions de la société ; des Saints parmi les avocats, les magistrats, les négociants, les militaires, les marins, les artistes et les ouvriers ; des Saints dans l'état du mariage et de la viduité. Encore une fois, ce n'est pas là la question : — tous ces états sont saints, mais ils ne conmenneiit pas indifféremment à tous les hommes ; chaque homme a son aptitude, son genre de talent et d'attrait, sa vocation ; c'est en suivant leur vocation que tant de Saints, de caractères et d'âges si différents, ont accompli sur la terre leur glorieuse destinée : tel, qui se fût perdu dans le inonde, a été un grand Saint dans la solitude; et tel, qui se fût perdu dans la solitude, est devenu un g-rand Saint
dans le monde. Notre vocation, voilà donc la question, la seule importante question pour nous.
Tous, nous avons le même but; tous, nous voulons être heureux en accomplissant la volonté de Dieu ; mais tous, nous n'atteignons pas ce but par la même voie et les mêmes travaux : dans un navire, le capitaine, les officiers, l'équipage et les passagers, tous ensemble sont emportés vers le même port ; mais chacun occupe une place différente et remplit sa tâche personnelle ; tous sont utiles, mais chacun dans sa spécialité. De même, dans la barque divine de St-Pierre, dans la nacelle agitée de l'Eglise, tous sont utiles, tous sont occupés; mais chacun a sa mission spéciale, chacun suit sa vocation. Dans cette barque impérissable, il faut un Pape, des Evêques, des prêtres ; il faut des Ordres religieux, des congrégations, des états séculiers pour toutes les vocations, pour tous les goûts, pour tous les caractères ; et dans le choix de l'état qui lui convient le mieux, chaque homme doit être libre; le contrarier dans ce choix, c'est contrarier Dieu lui-même. Dieu n'impose pas sa volonté à l'homme ; il respecte la liberté, le libre arbitre qu'il lui a donné : comment donc l'homme oserait-il contrarier, violenter l'homme dans l'exercice légitime de sa liberté ? Or, quel exercice plus légitime de cette liberté que le choix de Vétat de vie, où il puisse opérer le plus sûrement son salut.
Pour que l'ordre règne dans la société civile, aussi bien que dans la société religieuse, chacun doit être à sa place, dans sa sphère ; il doit suivre son génie, exercer son talent, travailler et servir la société selon les dons qu'il a reçus de Dieu, selon son attrait et sa
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
vocation. Tout homme qui n'est pas à sa place souffre et fait souffrir ceux qui l'entourent ; et voilà pourquoi, savoir bien gouverner, c'est savoir bien discerner les esprits, les encourager et les appliquer à ce qui leur est propre et facile : de là l'infinie variété qui existe dans l'ordre social, comme dans la nature, et qui produit toute la beauté de cet ordre, en détruisant la monotonie et en empêchant mille conflits, qui amèneraient la plus violente confusion.
Certes, ceci est clair en théorie ; or, comme la véritable théorie ne diffère point de la sage pratique, cette théorie doit être appliquée par nous avec une scrupuleuse fidélité, sous peine de manquer à un de nos devoirs les plus délicats de conscience et de charité à l'égard du prochain, surtout si nous sommes appelés à prononcer sur sa vocation religieuse, ou sur la position qu'il doit prendre dans le monde.
En manquant sa vocation, on est privé des grâces d'état ; grâces spéciales, efficaces, victorieuses ; grâces qui assurent, pour ainsi dire, le salut.
Une âme qui a suivi sa vocation, qui a répondu promptement à l'inspiration du St-Esprit, cette âme est comme l'astre rayonnant qui accomplit harmonieusement son mouvement dans l'orbite que Dieu lui a tracée ; mais l'âme égarée, infidèle à sa vocation, est semblable à un météore errant, qui jette le désordre dans l'espace et l'épouvante dans les cœurs ; qui n'a que des mouvements désordonnés et qu'un éclat sinistre.
Une vérité incontestable est donc celle-ci : en dehors de sa vocation il est très difficile de se sauver ! comment alors concevoir que l'on attache si peu d'importance à sa vocation; et que, malgré les marques les plus indu-
bitables, on se rende coupable d'infidélité ? — Hélas ! à la vue de ce qui se passe, comment s'étonner qu'il y ait si peu à'élus : — personne ne veut se sauver !
Ecoutons le P. Lacordaire :
"Pour l'homme du monde, la vie n'est qu'un espace à franchir le plus lentement possible par le chemin le 'plus doux : mais le chrétien ne le considère point ainsi. Il sait que tout homme est vicaire de Jésus-Christ pour travailler par le SACRIFICE DE SOI-MEME à la rédemption de l'humanité, et que, dans le plan de cette g^rande œuvre, chacun a une place éternellement marquée, qu'il est libre à^accepter ou de refuser. W sait que s'il déserte volontairement cette place que la Providence lui offrait dans la milice des créatures utiles, elle sera transportée à un meilleur que lui, et lui, abandonné à sa propre direction dans la voie large et COURTE DE l'égoïsme. Ccs pcnsécs occupent le chrétien à qui sa prédestination n'e.st pas encore révélée ; et convaincu que le plus sûr moyen de la connaître est de désirer Vaccomplir, quelle qu'elle soit, il 56 tient prêt pour tout ce que Dieu voudra.'''' ( Vie de St-Dominique, par le P. Lacordaire, page 23.)
"J'invite vivement, dit Blanc Saint- Bonnet, les hommes bien nés à suivre l'inspiration qui est en eux. Nos bons mouvements nous sont toujours donnés en proportion de notre nature. Beaucoup ignorent combien il sera dur à leur cœur d'' être restés au dessous d^ eux-mêmes.''''
Après ces réflexions préliminaires sur V importance de la vocation, nous aborderons franchement notre sujet. "Le propre des êtres libres est de ne point se ressembler. L'empire de la liberté est celui de la variété." IJunité n'exclut pas \di variété, et la variété ne détruit pas l'unité ; effacer les différences, c'est engendrer la confusion et le désordre : X ordre consiste dans la variété ramenée à Vunité. Le nivellement, l'uniformité, c'est la destruction de toute hiérarchie, de toute harmonie et de toute beauté. Les dons de Dieu sont diversifiés, et les grâces sont distribuées selon les dons et les vocations.
AFOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
"Pouî" l'ordinaire chacun a un attrait 'particulier qui se fait sentir, qui indique les desseins de Dieu. L'attrait de la grâce porte les uns à la mortification, les siutîes à l'oraison, les uns aux œuvres extérieures du zèle et de la charité, les autres à la solitude et à la retraite ; chacun a son attrait particulier, qui lui marque la voie qu'il doit suivre pour ÊTRE A Dieu et pour aller au ciel :
quand il n'y a pas d'ATTRAiT particulier, il faut s'en tenir aux voies ordinaires de la Providence." {UAme Religieuse élevée à la perfection. Baudrand.)
Les circonstances ne font pas notre vocation, mais nous la révèlent seulement : notre vocation est l'œuvre DE Dieu. Nul chrétien ne peut donc embrasser un état quelconque sans y être appelé de Dieu : nullus christianus débet statum aliquem seligere sine divinâ vocatio7ie, nous dit le théologien Jacob Besombes. ( Moralis christiana, tract, iv. cap. iv. art. i.)
Mais quelles sont les âmes qui sont appelées à une vie solitaire, à une vie plus ou moins retirée et contem'plative ? Ici nous devons d'abord nous rappeler ce qui a été dit dans le second et dans le septième chapitre.
Pour les personnes, dont Vétat de vie n'est pas encore fixé, et qui par conséquent sont libres encore, parmi les motifs qui peuvent les conduire ou les pousser dans la solitude, il y a des motifs d'amour, des motifs de crainte, et des motifs de nécessité : \o des onotifs d'amour, tels sont ceux d'une âme innocente et expansive qui sent le besoin de s'éloigner des hommes pour être tout entière à son Créateur, à son Epoux divin ; 2o des motifs de crainte, tels sont ceux d'une âme qui a l'expéïience de sa faiblesse, qui par cette expérience est devenue craintive et prudente, et qui alarmée veut se mettre à l'abri des dangers pour mieux assurer son salut ; 3o des motifs de nécessité,
tels sont ceux d'une âme qui a eu le malheur de tomber et de récidiver souvent, qui se voit toujours dans une occasion prochaine de péché, qui com^ prend que le monde est pour elle un trop puissant séducteur, un ennemi trop terrible, et que pour le vaincre, il faut le fuir et le combattre à distance. Ces différents motifs de retraite sont assez bien exprimés dans les beaux vers suivants :
To fiy from, riéed not be to hâte, mankind ; Ail are not fît with them to stir and toil, Nor is it discontent to keep the mind Deep in its fountain, lest it overboil In the hot throng, where we become the spoil Of our infection, till too late and long We may déplore and struggle with the coil, In wretched interchange of wrong for wrong Midst a contentions world, striving where ?iO?^e [are strong.
Therè; in a moment, we may plunge our years In fatal pénitence, and in the blight Of our own soûl, turn ail our blood to tears, And colour things to corne with hues of Night.
Is it not better, then, to be alone,...
Than join the crushing crowd, doom'd to inflict
[or bear ?
(B YR o N . Childe Harold's pilgriTtiage. )
How happy he,
Who quits a world where strong temptations try, And, since 'tis hard to combat, learns to fly 1 (GOLBSMITH.)
For safety cautions Jlight alone remained.
(Mks Tighe.)
Outre ces motifs décisifs, il en est d'autres qui ne le sont pas moins, c6 sont les heureuses disgrâces, les salutaires afflictions, les malheurs providentiels, que la divine miséricorde nous ménage, et qui en tous temps ont jeté tant d'âmes désabusées du monde, dans le port tranquille de la solitude et du salut.
Mais, outre ces derniers motifs en-
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
core, il en est d'autres, qui n'ont pas moins contribué à déterminer un très grand nombre d'âmes à fuir le monde et à chercher un lieu de repos et de consolation sur les montagnes et dans les déserts sauvages ; et ces motifs puissants, ces occasions et ces prétextes, (car la cause première est toujours une impulsion du Saint-Esprit) c'est l'envie, la calomnie, l'injustice, le dégoût, l'indignation; c'est la crainte du succès, des applaudissements, de la réputation et des marques d'estime ; ce sont enfin les persécutions de tout genre que la malice nous suscite, et que Dieu permet pour nous désenchanter du monde et nous détacher de la terre.
Enfin le tempéraminent nerveux, devenu aujourd'hui si commun, rend la vie au milieu du inonde plus difficile et plus dangereuse qu'autrefois ; et par conséquent la solitude plus attrayante et plus nécessaire.
"Ce tempéramment, (nous dit Débreyne, dans son Précis de Physiologie humaine) qui est moins une constitution naturelle de l'organisme qu'un état factice et adventice, étend aujourd'hui immensément son empire, et s'enracine profondément dans l'espèce humaine, surtout depuis près d'un siècle, c'est-àdire, depuis que tant de 'perturbations sociales et tant de bouleversemens politiques ont ébranlé et secoué violemment l'Europe, ou plutôt le monde entier. A cela ont peut ajouter une autre cause également puissante, l'extension démesurée d'un luxe effréné et d'une civilisation excessive qui jette Vhomme le plus loin possible des sages lois de la nature."
"La surexcitation du système nerveux, si générale depuis quelques années, doit en partie être attribuée aux émotions violentes que les femmes et les enfants vont chercher au théâtre. Ces émotions, qui deviennent de véritables besoins, contribuent, plus qu'on ne le croit, k affaiblir les constitutions, en même temps qu'elles favorisent le développement des passions, développement déjà si précoce par suite de V irritabilité morbide qui tourmente notre société... La lecture des romans n'exerce pas une influence moins
triste sur le développement des pas-, sions... Pour une centaine de romans véritablement moraux, qu'on trouverait à grand'peine dans toute notre littérature, il en e.-5t des milliers qui ne peuvent ç]\xe fausser Vaprit et pervertir le cœur,'''' {La Médecine des Passions, par
Descuret, p. 68.)
"Il se trouve, nous dit l'abbé Forichon, des constitutions caractérijsées par une sensibilité excessive de Vappareil nerveux^ qui devient, pour ceux qui en sont affligées, la source d'une susceptibilité extrême ; toutes les impressions les troublent et les mettent hors d'eux-mêmes ; 1h plus légère contrariété les agace et tes fait soufïHr...
"On peut leur opposer les hommes à constitution rèfractaire, qui se jouent avec les excès et ne sont accessibles à aucune impression ; elles passent sur eux comme un trait sur le roc. Quoiqu'il arrive à ces hommes, leur cœur, comme le balancier d'une pendule, bat toujours la même mesure, et leur estomac n'interrompt jamais sa digestion ; c'est la constitution des indifférents et des égoïstes par excellence. Cependant, si de tels hommes ont des talents et de la moralité, ils peuvent devenir très utiles dans les calamités publiques, ils y conservent toujours leur sang-froid, comme leur santé ; mais, quelle que soit leur intelligence, ils ne seront jamais orateurs touchants ; les douces émotions du sentiment n'échaufferont pas leur langage.
Le besoin ineffable des affections n'a point de part dans leurs projets, dans leur plan de vie, et ce n'est jamais dans leur sein qu'un ami peut déposer ses larmes et soulager son cœur." (Le Matérialisme et la PlirénologiCi page 344.)
"C'est dans les climats chauds qu'il faut voir jusqu'où peut aller l'exquise sensibilité des orçanes, et par suite les désordres de l'innervation."
"C'est quelquefois chez les êtres les plus faibles et les plus débiles en apparence, que le feu de la vie se montre avec le plus d'éclat : une sorte de fièvre intellectuelle semble les dévorer."
(Dubois d'Amiens.)
"Peu aptes aux travaux qui exigent une certaine dépense àe force musculaire, ils éprouvent une fatigue excessive au moindre exercice ; mais, par compensation, le développement et l'activité de leur système nerveux coïncident avec beaucoup d'intelligence et une exquise
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
sensibilité : on les voit réussir dans les beaux-arts et dans presque toutes les branches de la littérature."
{La Médecine des Passions,
par Descuret, p. 41.)
"On remarque chez les personnes nerveuses, une vivacité extraordinaire dans les sensations, une imagination brillante et féconde, un esprit vif et pénétrant, qui saisit promptement les vérités métaphysiques et abstraites. Leur grande activité intellectuelle s'essaie sur tous les sujets, s'exerce dans tous les genres de composition, et souvent avec succès ; leur haute intelligence produit souvent des morceaux sublimes, et quelquefois même elle enfante des chefs-d'œuvre.
Ce tempéramment est le plus propre à la culture des hautes sciences philosophiques, aux spéculations et aux méditations métaphysiques, aux mathématiques transcendantes, etc.. On trouve chez les sujets nerveux la sensibihté, l'impressionabilite et la susceptibilité au plus haut degré d'exaltation, et tout cela le plus souvent s'allie à une grande, une excessive mobilité."
(Debreyne, Précis de Physiologie humaine.)
Les personnes privilégiées, que la nature a douées de ce tempérament, sont plus incompréhensibles, plus ^nystérieuses ; elles paraissent plus extravaga7ites, et sont plus souvent et plus profondément blessées dans leur délicatesse et leur sensitivité ; mais aussi c'est surtout chez elles que se manifestent tous les phénomènes d'intuition, qui déconcertent les orgueilleuses prétentions de l'esprit, les profondes et patientes élucubrations de la science, et les tardives conclusions d'un raisonnement qui parcourt toute la longue chaîne des syllogismes scolastiques, sans en supprimer un seul.
"Non, les grandes pensées ne sont point JlUes du raisonnement. Presque toutes les découvertes heureuses, les plus sublimes, comme les plus précieuses conquêtes de l'esprit humain, sont dues à Vinspiration ; lumière spontanée, mystérieuse, qui, tout à coup, illumine l'intelligence de l'homme, sans qu'il sache lui-même d^oû elle vient. .Je dis inspi-
ration, aucun autre mot ne m'ayant semblé rendre d'une manière exacte cet admirable phénomène."
{L'Art d'arriver au vrai, par
Balmès, p. 129.) ^'■U intuition est lu faculté de voir sans efforts ce que d'autres ne découvrent que par un travail pénible et soutenu. Il est encore nuit pour le vulgaire, et le soleil est déjà levé four celui qui est doué de VintuiLion. Une idée, un fait insignifiant en apparence, lui révèle mille relations, mille circonstances inconnues."
{UArt d''arriver au vrai, p. 133.)
Le cœur a ses lumières, — lumières intuitives et certaines, auprès desquelles toutes les lumières de l'esprit ne sont souvent que de vagues et douteuses clartés : la science du cœur c'est^ en quelque sorte, la science infuse; le cœur seul peut comprendre le cœur.
"Suivant St-ThomRS, l'aisonner est une marque de la faiblesse de notre esprit. La faculté de développer nos idées nous a été donnée pour suppléer à cette faiblesse. Les anges comprennent mais ne raisonnent pas. Plus une inteUigence est élevée, plus le nombre de ses idées décroît, parce qu'elle enferme, dans un petit nombre de ces types des choses, ce que les intelligences d'un degré inférieur distribuent en un nombre plus grand.
"Ainsi, les anges du plus haut degré embrassent, à l'aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées, à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur; et Lui, l'Idée par excellence, l'Etre infini, l'Intelhgence infinie, voit tout dans une seule idée ; idée simple, unique, immense ; idée qui n'est autre que son essence même.
"En effet, les esprits d'éhte ne se distinguent point par la quantité de leurs idées : ils n'en possèdent qu'un petit nombre, dans lesquelles ils embrassent le monde... Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant, où se place le génie. De ce faîte, son regard domine l'ensemble des choses."
{UArt d^ arriver au vrai, 137, 138.)
"Les grandes jouissances intellectuelles^ bien loin d^abréger Vexistence, comme le font les jouissances animales, servent au contraire à prolonger la vie. L'étude ne
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
FATIGUE PAS QUAND ELLE EST HEUREU- SE" (c'est-à-dire en harmonie avec nos aptitudes naturelles et notre attrait surnaturel.) Aussi, la plupart des penseurs féconds ont fourni une longue carrière, sans parler de la longévité, bien connue et souvent si mal expliquée, des plus sages penseurs, — des moines contemplatifs... Tant il est vrai que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais que pour se replacer dans son état vraiment primitif et normal, il doit, tout en demandant à la terre sa nourriture animale, chercher avec plus d'ardeur encore, dans les régions de la vérité, V aliment de son intelligence! Le matérialisme, qui ne s'occupe que du bien-être de notre corps, en est le plus grand ennemi. Si cet homicide système venait à prévaloir, c'en serait fait de l'espèce humaine, car le corps n'a de vie que par l'âme, et l'âme ne vit que de
la vérité Un des premiers effets de
cette grande préoccupation de l'âme, ou plutôt de son étroite union avec la vérité, est moins de la dégager du corps que de lui assujettir celui-ci, de sorte qu'il ne semble plus tenir à la terre. Et observez que les abstinences dont le corps est alors capable ne peuvent s'expliquer, comme dans une foule d'autres cas, par une diminution de l'activité organique; car jamais peut-être la vitalité n'est plus grande, surtout dans le cerveau. L'aôsence de besoin prouve donc la non-déperdition, et la non-déperdition ne peut être que Veffet de Vempire extraordinaire que Pâme acquiert sur ses organes et sur toutes les molécules qui en composent le tissu.
"Mais si la science humaine, si la vérité, perçue si loin de son vrai centre, agit si admirablement sur tout notre être, doiton s'étonner que la contemplation de la vérité dans sa source la plus haute opère des effets bien plus surprenans." (De la Perfectibilité humaine, par A. M. p. 39,)
"L'homme étant esprit et matière, pour qu'il y ait dans sa nature l'unité nécessaire à sa perfection, il faut absolument, ou que Vesprit s'harmonise avec le corps en se matérialisant, ou que le corps s'harmonise avec Vesprit en se spiritualisant. Tant que le corps ne suivra pas la pensée, ou que la pensée ne suivra pas le corps, il y aura antipathie, division, schisme, et par conséquent malaise et souffrance dans ce singuHer composé." (Le Tnême, p. 15.)
Après ce rapide aperçu psycho-phy-
siologique sur le tempérament nerveux, nous croyons devoir faire quelques observations sur l'influence qu'exercent le climat et le pays que nous habitons sur notre corps, sur nos dispositions morales et intellectuelles ; nous insisterons sur la nécessité de ne pas contrarier les aptitudes naturelles, de laisser au génie un libre essor, enfin de ne pas vouloir changer ou détruire la nature en ce qu'elle a de bon, mais d'en profiter avec intelligence, en imitant LA GRACE.
Et d'abord, il faut dire quelques mots du climat :
"L'amélioration du climat n'est que l'amélioration de l'atmosphère; etl'amélioration de l'atmosphère dépend de deux choses : l'élévation de la température, et l'oxigénation de l'air. L'élévation de la température fait disparaître l'humidité, elle rend l'air plus sec ; l'oxigénation combat les gaz carboniques et ammoniacaux, elle rend l'air plus pur. L'air plus sec contient plus d'électricité, l'air plus pur contient plus d'oxigène ; et tel est Vair qui convient éminemment à Vhomme, car Voxigène enrichit son sang, et Vélectricité son fluide nerveux. Au contraire, l'insalubrité, en privant l'air de son oxigène, affaiblit le sang; et l'humidité, en privant Vair d'électricité, affaiblit les nerfs. Et ces deux effets réunis exposent l'homme aux maladies épidémiques, aux fièvres de toutes sortes, enfin à la peste qui en est le dernier degré.
"Q,uant à Vhumidité, c'est le système nerveux qu'elle attaque. Il est bien reconnu que les brouillards et des humidités constantes sont une source féconde de maladies et de dégénérescence pour la population. Mais je n'ai pas vu la physiologie, tout en constatant cesfaitSy s'expliquer clairement sur leur cause, que voici : Veffet de Vhumidité, comme celui de l'eau, est de s'approprier rapidement le fluide électrique, et de Venlever en partie à tous les corps qui en sont plus particulièrement pourvus. Or, si le fluide électrique est Vagent vital de notre organisation, s'il est surtout le principe constituant du fluide nerveux, la hase radicale de la vie, n'en résulte-t-il pas que c'est en nous enlevant ce principe de vie, que Vhumidité nous est mortelle, ou devient tout au moins une cause de dégradation
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
physiologique. En un mot, l'humidité épuise les nerfs tout aussi directement que la débauche. Aussi les pays secs, bien exposés à la lumière, et dont l'air est suffisamment électrique, offrent-ils des hommes non seulement plus vigoureux, mais plus spirituels. De sorte que les dessèchements favorisent le développement de l'électricité au milieu de l'atmosphère ; et l'homme, s'imprégnant avec plus d'abondance de ce fluide en quelque sorte cérébral, voit se développer en lui ce système encéphalique qui le place à la tête de l'échelle organique des êtres." {De V Unité spirituelle, par Blanc St-Bonnet, p. 1003, 1017, 1018.)
"L'influence du climat sur le caractère et les passions est un fait qu'on ne peut révoquer en doute, et dont l'observation remonte à la plus haute antiquité. Hippocrate, Platon, Aristote, Cicéron, etc., ont reconnu et proclamé que le climat contribue puissamment à déterminer la constitution physique et morale des différents peuples Toutefois, cette influence du climat n'est 'pas tellement puissante qu'on ne parvienne à la corriger par les autres modificateurs de l'organisme, notamment par l'éducation."
(Descuret, La Médecine des passions,
"L'intime harmonie entre l'homme et le pays qu'il habite est un fait constant et universel. L'esprit et le cœur, surtout chez les hommes d'un tempérament délicat ou d'une constitution nerveuse, se trouvent sous {'influence immédiate des impressions du dehors."