‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 28 sur 43 · POUJOULAT · texte numérisé non relu

POUJOULAT

"Q,ui ne sait l'influence qu'exercent sur nous les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre esprit? Il y ^ des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a été imprégné

"A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde physique.

"En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant empire sur notre caractère et nos goûts : la vie du monde et la solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la souplesse de sa parole, par son genre d'esprit vif, léger, prompt à la répartie, et disposé au sarcasme plutôt

qu'à V admiration. Voyez s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné à ses mobiles allures; qui, en éveillant son attention sur les idées courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude gênerait la liberté de ses mouvements, en absorbant une partie de ses facultés.

"En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur; qui, dans les gazouillements variés d'un salon, n'échappe qu'avec peine à la préoccupation d'une pensée secrète ; qui n'accorde qu'un sourire de complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaie autour de lui, mais qui conserve sous àe froides apparences une constante ardeur et de nombreuses admirations. Remontez le cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le silence de la retraite, dans la contemplation de la nature, qui conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à V enthousiasme.

"Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir que dans les contrées, où l'homme vit solitairement sur les rives d'un lac, aux bords d'une forêt." (X. Marmier.)

Qu'on s'imagine alors l'influence que doit produire sur ses enfants cette grande et sauvage nature américaine ; cette nature primitive, inculte, exubérante ; ici, gracieuse et variée ; là, magnifique et monotone ; et partout, austèrement belle et pleine d'un charme indéfinissable de vague harmonie; cette nature mélancolique qui exerce sur l'âme une si douce et mystérieuse attraction.

Ecoutons maintenant le témoignage d'un médecin sur les funestes effets de la contrainte du génie, ou d'une fausse application de notre talent naturel.

"L'Etude de l'homme nous apprend qu'il naît avec des dispositions morales, dépendantes de l'influence du cUmat, du tempérament, de la prédominance de certains systèmes d'organes sur les autres, et du mode particulier de l'organisation du cerveau. Ces dispositions ne se développent ordinairement qu'avec l'âge ; et quoiqu'elles restent plus ou moins longtemps dans une sorte d'état

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE E^T CONTEMPLATIVE

d'incubation, elles se manifestent cependant à certaines époques de la vie, et beaucoup plus tôt chez certains individus que chez d'autres. De ces dispositions innées, les unes, comme les peuchans naturels, les passions violentes et certaines déterminations instinctives, 'peuvent ttre modifi^.es ou réprimées par une éducation bien dirigée, et surt tut par la volonté ferme et bien prononcée d'asservir ces dispositions morales aux lois du jugement et de la saine raison. Les autres, comme Vapîitude naturelle aux sciences et aux arts, et ce goût prédominant, cette impulsion aveugle qui porte Thorarae à cultiver de préférence plutôt telle partie que telle autre, 7ie peuvent pas de même tire changées à volonté par les effets de l'éducation, ou par l'exercice et l'habitude. Et si on insiste à vouloir le faire, il en résulte presque toujours pour celui que Von soumet à cette épreuve, une altération sensible de la santé, et quelquefois des opérations de l'eniendement, sans aucune espèce d'avantage dans l'objet qu'on se propose.

"D'après cela, une des choses les plus essentielles auxquelles on doive s'attacher lorsqu'on veut étudier les sciences avec succès, sans s'exposer à ces efforts laborieux de Vesprit qui altèrent si profondément la santé, est donc de suivre Vimpulsion naturelle qui conduit vers une partie quelconque ; de laisser prendre un libre essor à son génie, et de ne jamais le contraindre par un genre d'étude qui rebute, inspire du dégoût, dès la première jeunesse, et pour lequel on ne se sent nullement propre. De la stricte observation de ces différentes règles, dépend essentiellement le progrès que l'on peut faire dans les sciences ou dans les lettres. L'instinct naturel doit exclusivement guider l'homme dans le choix des travaux destinés à remplir le plus utilement tous les momens de la vie, et il doit préférer le langage de cette impulsion secrète, de ce penchant qui l'entraîne vers l'étude d'une partie, à des goûts équivoques et passagers qui s'effacent aussitôt qu'ils ont pris naissance, et à toute considération étrangère opposée aux appels particuliers de son aptitude naturelle.

'■'•La fatigue, V ennui, V espèce de malaise qu'on éprouve lorsqu'on s^occupe d'une science quelconque, est une marque certaine, une preuve irrécusable qu'elle ne convient point à Vesprit, et que celui-ci n'y est nullement propre ; il faut alors Vabandonner : on persisterait vainement à s'y livrer, on n'y obtiendrait que peu ou point (

de succès, quelqu'assiduité qu'on y mît ; et quelque grands que fussent les efforts qu'on ferait pour y parvenir ; car il n'est nullement au pouvoir de l'homme de maîtriser, ni de changer entièrement les dispositions naturelles de son esprit :

aussi est-ce l'état particulier des facultés de l'intelligence qui, en d.mnant à notre goût une direction juste et appropriée à l'état de nos dispositions, décide du choix que nous faisons des objets de notre étude et de nos méditations.

"Souvent l'erreur qui porte à cultiver une partie à laquelle on n'est pas propre, ne dépend que des pères ; et l'expérience a prouvé depuis long-temps, que la plupart d'entre eux se trompent presque toujours sur le genre d'instruction qui convient le mieux à l'esprit et au goût de leurs enfans. L'amour-propre, l'ambition, ou une prévention aveugle les égarent, et les empêchent ordinairement de découvrir le vrai caractère des dispositions innées de leurs enfants, et c'est en vain qu'ils tentent de les faire devenir ce que la nature ne permet pas qu'ils soient ; celle-ci, plus puissante qu'ils ne l'imaginent, triomphe toujours de leur erreur ou de leur obstination ridicule, en ramenant tôt ou tard ces enfans vers l'objet de leur aptitude, et en les dirigeant constamment vers la première impulsion qu'ils ont reçue d'elle.

Boerhaave dit avoir vu, pour ainsi dire, revivre des personnes qu'on avait forcées à s'adonner à des études qui leur déplaisaient, aussitôt qu'elles pouvaient les laisser pour en cultiver d'autres qui étaient de leur goût. Zimmermann remarque très judicieusement que rien ne fatigue autant le cerveau qu'un travail d'esprit fait avec dégoût; il dit l'avoir éprouve lui-même quand on voulut lui faire embrasser le h?Lrreau, et qu'une sueur froide lui coulait ALORS PAR TOUS LES MEMBRES. Un

homme qui éprouve de Vennui en écrivant ou en composant malgré lui, ajoute-t-il, s'en acquitte assez bien d'abord; mais son espr'it ne tarde pas à sentir de la gtne ; la tête s'appesantit ensuite; il baille, se frotte le front, ronge ses ongles, et ne tire bientôt de son cerveau rien que de rebutant. Il est facile de sentir en effet que, lorsqu'on cultive une science qui déplaît à l'esprit, et pour laquelle on n'a ni goût ni aptitude, il faut redoubler d'efforts et d'attention pour en bien saisir les principes et les détails, et se les graver dans la mémoire ; qu'il faut enfin pour que ses Iravaux puissent devenir utiles et fructueux, les prolonger beaucoup plus

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

long-temps que si on y était naturellement propre. Cette application^ qui doit être nécessairement alors plus forte et plus durable, augmente excessivement la tension et la fatigue de V organe cérébral, rend ces travaux pénibles, accablans, et beaucoup plus pernicieux à la santé que lorsqu'on se livre à des études ou à des méditations soutenues sur des objets qui conviennent et plaisent à V esprit, et qui par cela même exigent de sa part des efforts moins longs et moins violents. Le vrai moyen de ne pas réussir dans une partie quelconque, et en même temps d'altérer sa santé, c'est de persister à s'y livrer lorsqu'elle inspire ce dégoût, cette répugnance invincible, qui doit faire supposer que l'esprit n'y est nullement propre.

"De tout ce qui vient d'être dit, concluons en disant que, par analogie, l'esprit, chez la plupart des hommes, éprouve autant de dégoût à recevoir les éléments de certaines connaissances, et à être astreint à certaines études, que l'estomac de répugnance à recevoir et à digérer certains aliments ; que le premier n'est guère plus propre à la culture des unes que le second à la digestion des autres ; et qu'ils rejettent également loin d'eux ce qui ne convient pas à leur mode particulier d'organisation et à leurs dispositions primitives, malgré tous les efforts que l'on peut faire pour vaincre la répugnance qu'ils éprouvent l'un et l'autre. L'on peut naturellement en inférer encore que si l'étude, les méditations prolongées, et le travail de la composition nuisent presque toujours à l'intégrité de la santé, et souvent à celle des fonctions de l'entendement, quoique le genre de travaux d'esprit auquel on se livre convienne à l'état des dispositions mentales, le désordre doit être bien plus grand à la suite des efforts soutenus de l'esprit, lorsqu'on s'occupe de choses qui le dégoûtent, le fatiguent, et pour lesquelles il n'éprouve (\\x^ une antipathie invincible.''^ (E. Brunaud, De V Hygiène des gens de lettres, ch. 3, p. 1S2 et suiv.)

"L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir enfin surpris, dans sa force et son ardeur, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sym-

1 pathie de cœur, libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement; et si ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est facile d'en comprendre les désastreuses conséquences

"Ah ! combien d'hommes dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et d'une impérieuse réalité ! Un jour arrive pourtant où le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent ; on se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le monde une si profonde souffrance, a épuisé ses forces dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos."

(X. Marmier.)

Les petits esprits et les cœurs égoïstes sont toujours prêts, dans leur aveugle activité, à tout confondre, et à tout jeter dans le même moule : ce sont les plus impitoyables niveleurs.

Les esprits supérieurs, au contraire, les grandes âmes respectent et favorisent le développement et l'action libre des forces multiples, distinctes et combinées de la nature et de la grâce ; de la nature confirmée et perfectionnée par la grâce.

Le tempérament venant de la nature, et la vocation venant de la grâce, et la grâce ne détruisant pas la nature, le tempérament et la vocation doivent donc se trouver en harmonie ; et c'est de cette harmonie que résulte une action tranquille et puissante.

Plus le corps de l'homme est spiritualisé par la prière, le jeûne, la mortification, par une vie intérieure et mystique, moins grande est la dissonnance qui existe entre lui et l'esprit, c'est-à-dire, plus il est à Vunisson de l'esprit : et voilà pourquoi c'est par-

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE El CONTEMPLATIVE.

mi les personnes pieuses chez qui prédomine le système nerveux que se trouve cet accord parfait, cette intime et harmonieuse relation entre l'âme et les organes ; entre les organes et la matière subtile et éthérée, — les fluides, les essences, les effluves et les émanations invisibles, qui flottent ou circulent dans l'atmosphère.

Notre siècle est caractérisé par l'application des agents les plus suhlils^ — agents puissants et formidables : tels sont la vapeur et tous les fluides impondérables, c'est-à-dire, la matière à son plus haut degré d'élévation, de subtilité ; la matière comme spiritualiste. L'homme a créé des machines presque- amenées ; par la vapeur le monde est ébranlé jusqu'à son centre; avec l'éclair électrique la pensée sillonne l'espace ; les deux pôles se touchent magnétiquement : l'homme a vu tout cela, il s'est complu en luimême, et son orgueil ^fait explosion, comme la matitre fulminante !

Il y a des personnes chez qui toutes les sensations,, et par conséquent tous les sentiments et toutes les pensées, ne sont que comme des notes brèves et fugaces, que comme des sons qui meurent en naissant ; tout ce qui les frappe ne fait que les effleurer ou les agiter un moment ; et puis, tout s'apaise, s'efface, et tout est oublié : — caractères légers, superficiels, inconstants, frivoles et mondains. Il y a d'autres personnes dont les sensations, et par conséquent les sentiments et les pensées, sont comme des notes langoureuses et gémissantes, prolongées indéfiniment, ou comme ces échos merveilleux qui répètent sans fin la voix qui les a réveillés ; tout en elle s'imprime d'une manière ineffaçable, tout s'y concentre, tout y vibre et retentit doulou-

reusement : — caractères graves, rêveurs, contemplatifs, profonds, silencieux et solitaires. Les unes semblent nées pour rire et ^'amuser ; les autres, pour souffrir et pleurer. Le bruit, l'éclat et le mouvement plaisent aux unes ; les autres se complaisent dans le silence, l'obscurité et le repos.

Where glow exalted seiise and taste refirCd, Tliere Tceeyier angidsh rankles in the mind ; There feeling is diffus' d throngh ev'ry part, Thrills iii each iierve, and lives in ail the heart; And those whose generous soûls each tear

[would keep From others' eyes, are horn themselves to weep.

(H. MOORE

The feeling hearts — touch them but ligJitly, —

[pour A thousand mélodies tmJveard before.

Page 1