‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 32 sur 43 · DU MONDE, DE SON ESPRIT ET DE SES DANGERS · texte numérisé non relu

DU MONDE, DE SON ESPRIT ET DE SES DANGERS

Nous ne pouvons servir deux maîtres ; nous ne pouvons servir Dieu et le monde, Dieu et l'argent. Si nous étions du monde, le monde aimerait ce qui serait de lui ; mais parce que nous ne sommes pas du monde, le monde nous haït : de vous- nous nous en étonner ? Le monde est l'ennemi de Jésus- Christ et de son Eglise, le monde est notre ennemi : comment donc pourrions-nous l'aimer et être pour lui ?

Si nous sommes pour Dieu, nous serons contre lui, et il sera contre nous.

Mais laissons parler un homme du monde, quoiqu'il n'ait pas l'esprit du monde ; c'est le jeune et savant Bretonneau, l'auteur delà 'Religion triomphante -par tous les grands hommes.

"Il y a des hommes qui pour s'étourdir, se jettent à corps perdu dans le monde, comme il y en a qui s'ensevelissent dans la solitude.

"Or, le bruit du monde ne vaut rien •pour Vâme souffrante, et les plaisirs qu'il procure rC ont jamais endormi la douleur.

Au lieu d'y trouver la paix, l'homme qui n'est pas heureux en sort plus tourmerité encore, parce que son âme y laisse toujours un peu de son énergie, en se

répandant dans les sens, on elle se dissout et se noie.

"L'épine seule reste de toutes les fleurs qu'on y cueille; et le remords, qui blesse et fait saigner le cœur, vient souvent s'ajouter aux tortures morales auxquelles on voulait se soustraire. Car le monde, selon l'apôtre bien-aimé, c'est la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie, en sorte qu'il ne saurait y avoir en lui que mensonge et déception.

"11 trompe, éblouit, enchante, et, loin de reposer, il agite.

"Il obscurcit Vesprit et gâte le cœur, en faisant oublier à ceux qui l'aiment, que sa figure passe avec tous ses charmes et toutes ses illusions.

"Il déprave le jugement et affaiblit la volonté, en n'estimant que les surfaces de la vie, en plaçant la prospérité au-dessus de la vertu, et n'attribuant de valeur à la vertu elle-même qu'autant que sa monnaie a cours parmi les jouissances qu'il poursuit.

"C'est là que la vérité cède le pas à Vesprit, et qu'il suffit d'une épigramme heureuse pour absoudre la langue qui jette son venin sur l'honneur de ses frères.

"C'est là que l'on réussit, non par ce qu'on est, mais^a?' ce qu'on paraît; là que l'éclat et le faste sont pris pour la grandeur ; là, que la vanité se pavane dans les frivolités de la toilette ; là, que l'habit honore et non point l'homme ; là, que la pauvreté est outragée par le ridicu-

lU

APOLOGIE DE LA VlB SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE.

le ; là, que le sceptre du génie est mis aux mains de la médiocrité^ ^<iYce que Vintrigue y grandit ce qui est petit et y rapetisse ce qui est grand ; là, que la haine est mise en commun et presque jaaiais l'amour; là, que toutes les petites passions, sortant des coins les plus obscurs de l'esprit et du cœur, s'étalent sous les lustres étoiles^ comme des reptiles sous un rayon de soleil.

"C'est là, enfin, que le sourire papillonne sur les lèvres, tandis que le cœur, en dépit des 'plaisirs factices qu'on lui présente, est triste, morose, consumé dans le secret de la vie ; car le rire, comme tout le reste, n'y est qu'un rire d'emprunt, el la joie qu'une joie de passage.

"Q,u'est-ce autre chose, en effet, que le monde, sinon un théâtre ou Von change de sentiment comme d'habit, selon le rôle qu'on veut jouer ; une Babel où chacun parle la langue de son voisin et où personne ne parle la sienne, de peur de se trahir ?

"Et l'on voudrait que le bonheur SE TROUVAT LA ! Le bouheur, s'il existe ici-bas, ne peut être que dans la fixité de la vie, et le monde n'est que {'inconstance même.

"Interrogez ceux qui ont bu, goutte à goutte, la coupe de ses enchantements, inépuisables en apparence, et sitôt épuisés, ils vous diront qu'arrivés au fond du nuage d'illusions qu'ils croyaient sans fond, ils ont trouvé que ce qu'ils appelaient vsi^ VIE ACTIVE n'était Qu'uNE VIE AGITÉE, et que si elle leur paraissait remplie, c'était parce que, à leur insu,

ELLE LEUR ÉTAIT A CHARGE, OU qu'ils

prenaient ses ennuis et ses saturations pour des loisirs occupés et des heures sans lacunes. Ils pensaient avoir tout éprouvé, et le vide s'est fait dans leur âme, parce que, au contraire, ils n'ont rien éprouvé de ce qui leur était nécessaire.

"La vérité seule peut remplir le cœur de l'homme, et la vérité ne se trouve que dans la Religion, parce que seule elle a le secret de notre nature et de notre destinée.

"C'est à cause de cela que le monde est en hostihté avec la ReligioUy et que la cité de Dieu a toujours été dans une lutte perpétuelle avec la cité de Satan, qui est le monde. Or, Vesprit du monde est maudit de Dieu, parce que son esprit est un esprit de vanité et de dissimulation ; et que ce qu'il appelle sagesse est folie, et que ce qu'il appelle vertu n'est que vice et déception. Vous donc qui, ne sachant où traîner le faix de vos douleurs^ Importez dans le monde comme dans un lieu

de refuge, fuyez-le désormais ; car Dieu n'est point avec lui, et la paix de l'âme n'est pas là où Dieu n'est pas." (Les épreuves de la vicy page 1 et suiv.)

"N'aimez point le monde, nous dit St.

Jean, ni ce qui est du monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père céleste n'est point en lui. Car tout ce qui est dans le monde est ou concupiscence de la chair, ou concupiscence de»

yeux, ou orgueil de la vie. Or le monde passe, et la concupiscence du monde passe avec lui."

{St. Jean Ep. 1. ch. 2. 15. 16.)

"Tout le monde est sous l'empire du démon ; tout le monde est constitué en malice : — mundus totus in maligno posi-tusest. ÇSt. Jean 5, 19.)

"Malheur au monde à cause de ses scandales : — Vœ mundoa scandalis !

(St. Math. 18, 7.)

Ouvrons, après l'Evangile, notre irai-' té de philosophie, notre abrégé de théologie, nous voulons dire le catéchisme du diocèse ; et lisons, à la page' quatre-vingt-quatrième :

D. Quelles sont les promesses que nous faisons au baptême ?

R. Nous promettons de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et de vivre selon les maximes et les exemples de Jésus-Christ. *

D. Qu'est-ce que les pompes et les œuvres de Sntan ?

R. Ce sont les vanités du monde et les péchés.

Devons-nous donc nous étonner que St. Jean Chrysostôme s'écrie avec une sainte alarme :

"Qu'il est difficile de se sauver DANS le monde ! Je me représente les mondains comme une armée exposée aux traits de ses ennemis : à chaque instant, on voit tomber une foule de blessés et de mourants ; une grêle de flèches éclaircit les plus épais bataillons. Ainsi, dans le monde, le démon ne porte pas un seul coup q.ui ne donne la mort !" (Ex. lib. 3, de Vitâ monast.)

Où e^t-ce (dit St. Laurent Justinien) que l'on invente et qu'on met en action toutes sortes d'artifices et de tromperies? où est-ce qu'il arrive des dissensions, qu^on viole la justice, que la piété est anéantie, qu'on opprime les innocens, qu'on supplante et qu'on outrage le»

APOLOGIE DE La VIB SoLITAIPwE ET CONTEMPLATIVE.

8aints,qu'on loue et honore les pécheurs, qu'on voit dominer l'ambition, que la vaine gloire est en vigueur ? où est-ce enfin, que régnent tous les péchés

ET TOUTES LES PASSIONS ? N'eST-CE

PAS DANS LES VILLES ? N'y voit-ou pas chacun désirer d'être plus puissant que tous les autres, de posséder plus de richesses, d'avoir une plus grande réputation populaire, et d'être estimé le plus sage et le plus habile ? C'est de cette cupidité et de ces passions pour les richesses et pour les honneurs que naissent tant de différents entre les hommes, tant d'inimitiés, tant de médisances et de calomnies. C'est cette cupidité qui fait rechercher avec tant d'ardeur la pompe, l'éclat, l'élévation: c^est qu'il ri'y a, pour ainsi dire, personne dans le monde qui ne désire de se mettre au-dessus des autres."

'^JJn égoisme froid et dur règne dans les villes ; piastres et dollars, billets de banque et argent, hausse et baisse des fonds, c'est tout l'entretien : on se croirait à la Bourse ou au comptoir d'une grande boutique."

(Chateaubriand.)

"Il n'y a pas de milieu, nous dit l'abbé Martinet, il faut que les hommes choisissent entre le culte du Père qui est aux deux et le culte de Mammon."

"Le cœur que la foi, l'espérance et la charité ne font pas aspirer au ciel, place nécessairement sa foi, son espérance et son amour dans la matière, et par la puissance assinjilatrice que l'objet aimé exerce sur celiM qui aime, l'âme cupide devient matière. Ses pensées, ses dcsirs, ses craintes, ses espérances, ses antipathies, ses affections ont pour jnincipe et terme la matière. L'avare est la propriété de la richesse bien plus qu'il n'en est le propriétaire,

"Par là il descend plus bas encore que le voluptueux. Celui-ci s'avilit sans mesure en prostituant une âme digne de Dieu seul à une créature de chair ; mais cette créature est le chef-d'œuvre de Dieu dans l'ordre matériel, etl'esprit qui l'habite et l'anime lui communique quelque chose de divin. L'avare, en adorant les métaux, la terre, la matière inorganique, arrive à la dernière limite de la dégradation ; c'est l'anéantissement de l'âme. Dans le libertin, elle se fait chair, elle s'animalise, s'identifie avec la sensation ; dans l'avare, elle se matérialise,

se minéralisé, perd toute sensibilité

L'avare est sans remords. — Des milliers H'exemplee attestent que le prêtre a reçu

le pouvoir de dire à l'homme le plus am* malisé : sois désormais un ange ! Mais convertir un avare, c'est-à-dire transformer une pierre en un enfant d'Abraham, (St. Math 1, 14), est un prodige que Dieu se réserve.

'■^Rien de plus 'pervers que V avare, nous dit l'Esprit-Saint ; de son vivant il a aliéné son âme,eX jeté loin de lui ses entrailles. {Eco. X. 9, 10.) Dans ses mains de fer, toujours ouvertes pour prendre, jamais pour donner, les biens se changent en maux. Il ne se sert de ce qu'il a que pour saisir ce qu'il n'a pas. Son or est un aimant dont la puissance, augmentant chaque jour, vide les bourses; son champ dévore le champ de ses voisins.

Comptant pour rien ce qu'il acquiert, il est tout entier à ce qu'il n'a pas acquis* Ses forces intellectuelles et matérielles, tendues constamment vers ce but, finissent par l'atteindre, et la conquête devient un nouveau moyen de conquérir. Sa vie froide et assujettie, comme tout le reste, au calcul, évite les excès qui en useraient les ressorts. A ses autres iniquités il joint la plus impardonnable de toutes, celle de vivre long temps."

(A. Martinet, VEmmanuel, p. 219 et suiv.)

Et tel est cependant le vice qui règne dans le monde ; c'est la cupidité qui entretient cette fiévreuse agitation de la foule, cette effrayante activité au profit de la matière.

"Le monde entoure de séductions et de pièges les êtres faibles et sans expérience qui osent se confier à sa trompeuse apparence et à ses promesses décevantes. Puis, par un inconcevable retour, qui devrait suflSre pour ouvrir les yeux à ses victimes, et préserver d'un sort aussi funeste tous ceux qui n'ont pas encore succombé sous ses traits, quand l'infâme a trion)phé des résistances de la vertu, quand l'innocence a cédé à son infernale fascination, il l'accable de ses mépris, il lui fait un crime d'avoir écouté ses conseils et d'être devenue aussi coupable qu'il l'est lui-même :

Etrange disposition des choses humaines ! SI vous FUYEZ LE MONDE, IL

VOUS ACCUSE d'Être sauvage et ridicule ; SI VOUS VOUS livrez a ses charmes, il vous méprise et attache sur

votre FRONT LA NOTE d'iNFAMIE Qu'iL

traîne partout avec lui ; si vous êtes vertueux, votre vertu n'est réputée que cagotisme et hypocrisie ; si vou»

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participez aux égaremens et aux erreurs du monde, on condamne votre facilité de mœurs, et on vous fait un reproche de suivre les exemples qui, de toutes parts, vous sont offerts. En vain essaieriez-vousde vous retrancher dans une espèce dejuste-milieu, d'allier le rigorisme des sentimens à l'aménité des manières et aux agrémens de l'extérieur, vous ne trouverez pas grâce aux yeux de ce monde injuste auquel vous a\ez essayé de plaire, et il exigera que

vous FASSIEZ UN CHOIX DÉCISIF ENTRE VOTRE CONSCIENCE ET LUI,

"Oui, il n'est que trop vrai ! quand une jeune fille, cédant aux funestes conseils qu'elle entend de toutes parts, et qui se reproduisent sous mille formes diverses, dans les livres, au théâtre, dans les objets d'art, dans ces conversations perfidement nuancées qui remplissent ordinairement les intervalles des plaisirs, quand, dis-je, une jeune fille égarée par tant d'artifices, a vu son honneur faire un triste naufrage, alors le monde, bien loin de l'accueillir d'une douce et tendre compassion, bien loin de fermer les yeux sur sa faute et de reconnaître qu'elle a été conséquente avec les principes qu'il lui a inculqués, le monde la poursuit d'une curiosité insultante et maligne ; il rit d'un rii'e satanique, en contemplant son ouvrage, et s'applaudit des malheurs qu'il a causés. Le monde a mis tout en œuvre pour perdre l'innocence ; quand, docile à sa voix, l'innocence s'est laissée surprendre, alors il la repousse dédaigneusement et la rejette, seule avec elle-même, dans son désespoir et son déshonneur.

"Tel est l'esprit du monde ; telle est la cruelle conduite qu'il tient journellement envers ses malheureuses victimes. Mais TEL n'est pas l'esprit du CHRISTIANISME ; tels ne sont pas ses inspirations et ses sentimens. Sentinelle infatigable, le christianisme est toujours là : i\ prémunit la jeunesse contre les séductions que prépare à son inexpérience le monde, son implacable ennemi ; il l'avertit que ses caresses sont trompeuses, et qu'il ne la flatte que pour mieux l'envelopper dans ses pièges. Si la jeunesse a été rebelle à ses sages avertissemens, et que les fatales prédictions se sont réalisées, alors le christianisme vient à son secours, il la relève du profond découragement où l'a jetée sa faute, il la reçoit dans ses bras, il la console, et, aux lamentations du désespoir, il fait succéder les douces larmes du repentir.

Il lui répète que le repentir est une seconde innocence, et qu'elle n'a pas tout perdu, puisqu'il lui reste encore un Dieu qui lui pardonne, et le ciel qui l'attend.

"Est-il étonnant que ces doux sentimens de charité, ces paroles si tendres, cette compassion si affectueuse, touchent < des cœurs qui n'étaient qu'égarés, et déterminent les plus heureux changemens?

Cette transition si soudaine et si étrange de la scène du monde, où s'agitent tant dépassions, où se développe incessamment tant de perfidie et de cruauté, à la vie chrétienne si paisible, si unie et si douce, doit frapper ces victimes du monde ; et, dans leur profonde reconnaissance pour le Dieu qui les accueille, qui les sauve à la fois du déshonneur et du désespoir, elles s'écrient : "Owi, la religion chrétienne qui assure notre félicité dans Vautre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci.^^

{Bienfaits du Christianisme, p. 61 et suiv.

Ecoutons maintenant l'Aigle de Me aux :

"Tout est corruption dans le monde, dit St- Jean ; tout est ou concupiscence des yeux ou orgueil de la vie :

Omne quod est in mundo, concupiscentia Garnis est, et concupiscentia oculorum, et superbia vitœ. {I Joan. II. 16.) Tout le monde est sous l'empire du malin esprit : " Mundus tôt us in maligno positus est. (Ibidem v. 19.) Au contraire, nous trouverons Jésus-Christ dans le désert; nous y verrons la nature dans sa pureté : elle nous paraîtra peut-être d''abord affreuse, à cause de l'habitude que nous avons de voir les choses si étrangement falsifiées par l'artifii-e éblouissant de la séduction ; mais l'illusion faite à nos sens se dissipera bientôt dans le calme de la solitude, et la nature nous y plaira d^ autant plus, qu^ elle n'y est point gâtée par le luxe.

"Si comme Jésus-Christ, nous n'y avons de société qu'avec les bêtes, cum bestiis, (Marc I. 13.) pensons que les hommes sont plus sauvages, plus cruels que les animaux les plus farouches ; là, c'est l'instinct qui conduit : dans les hommes, c'est une malice déterminée et délibérée. C'est ce qui jette le prophète DANS LA solitude.

"Q,ui me fera trouver dans le désert, s'écrie Jérémie, une cabane de voyageurs ?" Quis dabit me in solitudine diversorium viaiorumî (Jer. ix. 2.) "afin " que j'abandonne mon peuple et que je

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*' me retire du milieu d'eux : Et dere- " linquam populum meum, et recedam ab " eis. (Jer. ix. 5.) Chacun se rit de son *' frère : " Vir fratrem suum deridehii. Q,u'evSt-oe qu'on fait dans le monde, que de se moquer les uns des autres, que chercher tous les moyens de se tromper, de se nuire réciproquement, de se supplanter ? Habitatio tua in medio dolL {Ibidem. 6.) Il n'y a plus de saint sur

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