‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 34 sur 43 · BOSSUET · texte numérisé non relu

BOSSUET

Pensées chrétienne et morales.')

x^iprès le cri sauvage de l'Aigle, écoutons le chant non moins sauvage du Cygne, l'un et l'autre d'accord avec la vérité, et fidèles échos de tant d'autres voix harmonieusement sauva-

"C'est une pitoyable erreur, que de s'imaginer qu'on sacrifie beaucoup à Dieu, quand on quitte le monde pour lui ; c'est renoncer à une illusion pernicieuse, c'est renoncer à de vrais maux déguisés sous une vaine apparence de bien. Perd-on un appui quand on jette un roseau fêlé, qui loin de nous soutenir, nous percerait la main si nous voulions nous y appuyer? Faut-il bien du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe en ruine, et qui nous écraserait dans sa chute ? Q,ue quitte-t-on en quittant le monde ? Ce que quitte celui, qui à son réveil sort d'un songe plein d'inquiétude... Je ne veux que le monde pour apprendre aux hommes, combien le monde est digne de m,épris. Mais pendant que les enfans du siècle parlent ainsi, quel est le langage de ceux qui doivent être les enfans de Dieu ? Hélas ! ils conservent une estime et une admiration secrète pour les choses les plus vaines, que le monde même, tout vain qu'il est, ne peut s'em-

pêcher de mépriser. O mon Dieu ! arrachez, arrachez du cœur de vos enfans cette erreur maudite : j'en ai vu, même de bons et de sincères dans leur piété, qui faute d'expérience étaient éblouis d'un éclat grossier ; ils étaient étonnés de voir des gens avancés dans les honneurs du siècle leur dire : nous ne sommes pas heureux ! Cette vérité leur était nouvelle, comme si l'Evangile ne la leur avait pas révélée ; comme si leur renoncement au monde n'avait pas dû être fondé sur une pleine et constance persuasion de sa vanité. O mon Dieu, le monde, par le langage même de ses passions, rend témoignage à la vérité de votre Evangile, qui dit : malheur au monde! Et vos enfans ne rougissent point de montrer, que le monde a encore pour eux quelque chose de doux et d'agréable.

"Le monde est le royaume de Satan :

et les ténèbres du péché couvrent cette région de mort. Malheur au monde à cause de ses scandales ! Hélas! les justes même sont ébranlés ! O qu'elle est redoutable cette puissance de ténèbres, qui .aveugle les plus clairvoyans ; c'est une puissance d'enchanter les esprits, de les séduire, de leur ôter la vérité, même après quHls Forii crue, sentie et aimée. O puissance terrible, qui répand l'erreur, qui fait qu'on ne voit plus ce que l'on voyait, qu'on craint de le revoir, et qu'on se complaît dans les ténèbres de la mort ! Enfans de Dieu, fuyez cette puissance ; elle entraîne tout, elle lutte, elle tyrannise, elle enlève les cœurs. Ecoutez Jésus-Christ qui crie : On nepeut servir deux maîtres, Dieu et le monde. Ecoutez un des Apôtres, qui ajoute : adultère, ne savez-vous pas, que l'amitié du monde est ennemie de Dieu ? Point de milieu, nulle espérance d'en trouver : c'est abandonner Dieu, c'est renoncer à son amour, que d'aimer son ennemi. Mais en renonçant au monde, faut-il renoncer à tout ce que le monde donne ? Ecoutez encore un autre Apôtre, c'est Saint Jean : N^aimez ni le monde, ni les choses qui sont dans le monde, ni lui, ni ce qui lui appartient. Tout ce qu'il donne est aussi vain, aussi corrompu, aussi empoisonné que lui. Mais quoi, faut-il que les chrétiens vivent dans ce renoncement ? Ecoutez-vous vous-même du moins, si vous n'écoutez pas les Apôtres : Qu'avez-vous promis dans votive baptême pour entrer, non dans la perfection d'un Ordre Religieux, mais dans le simple Christianisme et dans l'espérance du salut ? Vous avez renon-

ne

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cé. à Satan et à ses pompes. Remarquez quelles sont ces pompes. Satan n'en a point de dislinguées de celles du siècle. Les pompes du siècle, qu'on est tenté de croire innocentes, sont donc, selon vousmêmes, celles de Salan, et vous avez promis de les délester. Cette promesse si solennelle, qui vous a introduit dans la société des fidèles, ne sera-t-elle qu'une COMÉDIE et une dérision sacrilège?

Le renoncement au monde et la détestation de ses vanités, est donc essentielle au salut de chaque chrétien. Celui qui quitte le monde, qu'y ajoute-t-il ? il s'éloigne de son ennemi, il détourne les yeux pour ne pas voir ce qu'il abhorre, il se lasse d'être aux prises avec cet ennemi, ne pouvant jamais faire ni trêve ni paix. Est-ce là un grand sacrifice? n'est-ce pas plutôt un grand soulagement, une sûreté douce, une paix qu'on devrait chercher pour soi-mêtne, dès qu'on désire d'être chrétien, et n'aimer pas ce que Dieu condamne J Quand on ne veut point aimer Dieu, quand on ne veut aimer que ses passions, et s'y livrer sans Religion par ce désespoir dont parle saint Paul, je ne m'étonne pas qu'on aime le monde et qu'on le cherche: mais quand on croit la Religion, quand on désire de s'y attacher.quand on craint la justice de Dieu, quand on se craint soi-même, et qu'on se défie de sa propre fragilité, ■peut-on craindre de quitter le monde? Dès qu'on veut faire son salut, n'y a-t-il pas plus de sûreté, plus de facilité, de secours, de consolation dans la SOLITUDE ? Laissons donc pour un moment toutes les vues d'une perfection sublime, ne parlons que d'amour de son salut, que d'intérêt propre, que de douceur, et de paix dès cette vie. Où serat-il, cet intérêt même temporel, pour une âme en qui toute religion n' est pas éteinte? Où sera-t-elle cette paix, sinon loin d'une mer si orageuse, qui ne fait voir partout qn'écueils et naufrages ? Où sera-t-elle, sinon loin des objets qui enflamment les désirs, (\m irritent les passions, qui emjooi^ sonnent les cœurs les plus innocens, qui réveillent tout ce qu'il y a de plus malin dans l'homme, qui ébranlent les âmes les plus fermes et les plus droites? Hélas, je vois tomber les plus hauts Cèdres du Liban, et je courrai au devant du péril, et je craindrai de me mettre à l'abri de la tempête 7 N'est-ce pas être ennemi de soimême, rejeter le salut et la paix, en un mot aimer sa perte, et la chercher dans ^n. trouble continuel ?

Après cela faut-il s'étonner si saint

Paul exhorte les Vierges à demeurer LIBRES, n'ayant d'autre Epoux que 1'^poux céleste. Il ne dit pas, c'est afin que vous soyez dans une oraison plus éminente : il dit, afin que vous ne soyez point dans un malheureux partage entre Jesus-Christ et un époux mortel ; entre les exercices de la Religion, et les soins, dont on ne peut se garantir, quand on est dans Vesc'aiage du siècle. C'est afin que vous puissiez prier seins empêchement. C'est que vous auriez, dit-il, dans le mariage les tribulations de la chair, et je voudrais mus les épargner; c'est, ditil encore, que^"e voudrais vous voir dégagées de tout embarras. A la vérité ce n'est pas un précepte, car cette parole, comme Jésus-Christ le dit dans l'Evangile, NE PEUT ÊTRE COMPRISE DE TOUS.

Mais heureux, je dis heureux même dès CETTE vie, ceux à qui il est donné delà comprendre, de la goûter et de la suivre! Ce n'est pas un précepte, mais un conseil de l'Apôtre plein de l'esprit de Dieu.

C'est un conseil que tous n'ont pas le courage de suivre; mais qu'il donne à tous en général, afin qu'il soit suivi de ceux, à qui Dieu mettra au cœur le goût et la force de le pratiquer. O affreuses tribulations du 7nariage,(\u'\\ est doux de vous fuir dans la solitude. O sainte virginité, heureuses les chastes colombes qui sur les aîles du divin amour vont chercher vos délices da^is le désert ? O âmes choisies et bien-aimées, à qui il est donné de vivre indépendantes de la chair ! El les ont un Epoux qui ne peut mourir, en qui elles ne verront jamais aucune ombre d'imperfection, qui les aime, qui les rend heureuses par son amour. Elles n'ont rien à craindre que de ne l'aimer pas assez, ou d'aimer ce qu'il n'aime pas. Oh!

SI JE POUVAIS TRAÎNER LE MONDE EN- TIER DANS LES CLOÎTRES ET LES SOLI- TUDES, j'arracherais de sa bouche

UN AVEU DE SA MISÈRE ET DE SON DÉ- SESPOIR." (Fénélon, entretien sur les avantages de la vie religieuse.) Depuis St. Paul jusqu'à Fénélon, et depuis Fénélon jusqu'aux apôtres contemporains, des voix éloquentes n'ont cessé de louer, de recommander et de persuader la pratique des Conseils EvANGÉLiQTJES, Les couciles et tous les plus grands Docteurs ont parlé dans le même sens ; le 1er concile de Milan dit "qu'il faut exhorter les peuples

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

non seulement à la pratique des préceptes mais aussi des conseils évan- GÉLiQUEs, et à la perfection y

Le Sème concile de Milan dit encore "que les prédicateurs doivent exhorter LES FIDELES au mipris du "monde, à la perfection de la vie chrétienne, et A LA PRATIQUE DES CONSEILS."

C'est là l'esprit de l'Evangile, l'esprit de l'Eglise; c'est là le triomphe de l'amour divin. — Heureux donc celui qui a compris et réalisé dans sa conduite la perfection conseillée par Jésus- Christ et pratiquée par tant d'héroïques vierges ! Heureux l'homme qui a choisi la meilleure part, la me de V esprit! Heureux l'anachorète qui, éloigné des hommes, mène une vie angélique î Heureux surtout, et brillants comme le soleil, les Pierre d'Alcantara et les Jean de la Croix, qui, embrasés d'un feu tout céleste, portent par l'éloquence divine de leurs discours les grandes âmes à embrasser une perfection sublime I Heureux les maîtres et les disciples ardents de cette Ecole Mystique, qui, depuis l'Apôtre bienaimé et Denis l'Aréopagite, jusqu'à Marie Boudon et Bernières - Louvigny, a compté tant de glorieuses conquêtes dans tous les rangs de la société chrétienne ! Heureux ceux-là, et tous ceux qui viendront pour répandre comme eux les paroles d'amour qui enfantent l'héroïsme et qui peuplent la solitude des anges de la terre !

D'après tout ce que nous venons de lire, ne devons-nous pas être dans les sentiments du Solitaire Chaste uil, dont la vie tranquille et méditative était incomprise et blâmée par le monde ?

"Le monde, nous dit son historien, croyait produire un grand effet sur Chnsteuil en traitant de sauvage cette vie de silence et de méditation. Loin de s'en émouvoir, il s'étonnait de ce que le monde, si rempli de déceptions, de douleurs

et de désastres, eût néanmoins la prétention d'être le seul LIEU OÙ l'oN PÛT

VIVRE HEUREUX. Aussi le Solitaire avaitil bien réellement pitié de ce monde qui semblait avoir pitié de lui. C'est alors que nautonnier hors des flots, il voyait à ses pieds à'un œil peu séduit ces misères orageuses que le monde appelle ses honneurs, ses plaisirs ; et qu'il aimait à répéter le cri que le roi prophète poussait du haut du trône : J'ailevé les yeux vers les montagnes d'où le secours me viendra ; c'est alors qu'il comprenait le Christ pleurant sur les femmes de Jérusalem qui pleuraient sur lui." (Danielo.)

An envions worlcl will interpose its frown To mar deUghts superior to its ovjn.

(COWPER

Howis the world deceiv'd by noise aiid show ; Alas, how différent to prétend and Tcnow ! Like a poor highway brook, pretence runs Icnid, Biistling, but sliallow, dirty, vjeak and proud : — While like some nobler stream, true knowledge SileiUly strong, and its deep bottom hides [glides

(HiLL.)

So millions are smit viàth the glare of a toy ; They grasp at a pebble, and think it a geni, And tinsel is gold, if it glitter to them.

(Marsden.) The world can never give The bliss for which we sigh.

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