‹ La Thébaïde en Amérique ou Apologie la vie solitaire et contemplativeChapitre 43 sur 43 · TONNEAU · texte numérisé non relu

TONNEAU

"Nous avons tous un goût naturel pour la vie champêtre. Loin du tracas des villes et des jouissances factices, que leur vaine et tumultueuse société peut offrir, avec quel plaisir vivement ressenti nous allons y respirer l'air de la santé, de la liberté, de la paix !

"Combien aisément on y oublie, et les tristes projets de la grandeur, et les vaines jouissances de la gloire, et le mépris du monde et sa froide injustice." (Bergasse.)

"Nous concevons très bien le genre d'attrait qu'a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, cette existence solitaire. Ctui n'a point aspiré à quelque chose de pareil ? Qui n'a pas, plus d'une fois, tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel ?" (Lamennais.)

"Heureux celui qui, fatigué du vain fracas du monde et désabusé de ses tristes plaisirs, a su venir ainsi dans la solitude et le silence goûter combien le Seigneur est doux ! Là, Dieu a parlé à son cœur ; et le divin langage, comme une rosée rafraîchissante, a calmé la fièvre ardente des passions. Il s'est as-

sis dans le repos. La foi vient qui le nourrit et l'épure ; l'espérance l'élève au-dessus de tous les soins terrestres; et l'amour qui remplit son âme le tient étroitement attaché à ce bien souverain, seul digne d'être aimé pour lui-même.

"Alors il se fait un grand calme ; un recueillement profond absorbe tout l'être intelHgent et sensible ; le ciel s'est abaissé, ce semble ; l'homme un instant est fait ange, il a devance les jours de la céleste béatitude : Dieu s'est donné à l'âme, et l'âme le possède en silence." (L. P. Ravignan.)

"Jean Pic, prince de la Mirandole, ce prodige d'esprit et de science, qui mourut en 1494, à la trente-deuxième année de son âge, et qui, après s'être convaincu du néant des choses humaines, vécut en philosophe chrétien, s'exprimait de la sorte, (Ep.ad amicum Andream Corneum) sur les avantages de la solitude et sur le mépris du monde: "plusieurs s'imaginent que !e plus grand bonheur de cette vie consiste à être constitué en dignité et en puissance, àjouir de l'abondance, à être environné de l'éclat d'une cour: Vous ne pouvez ignorer que rien de tout cela ne m'a manqué : Eh ! bien, je vous assure que je n'ai jamais goûté de vraie satisfaction que dans la retraite et dans la contemplation. Si les Césars pouvaient parler du fond de leurs tombeaux, je suis persuadé qu'ils déclareraient que Jean Pic est plus heureux dans la solitude qu'ils ne l'étaient dans le gouvernement de l'univers ; et s'il était possible que les morts revinssent sur la terre, ils aimeraient mieux subir sur-le-champ une seconde mort, que de courir une seconde fois le risque de perdre leur âme dans Vexercice des fonctions publiques.'''

(GODESCARD

"Retirons-nous dans la solitude, pour ne trouver que Dieu, là où nous ne trouverons point d'hommes."

(St. Bruno.)

"Pour avoir une idée du paradis, il faut être dans la solitude en contemplation." (St. Laurent Justinien.)

"Les solitaires sont les miracles vivans du monde ; ils vivent dans la chair comme n'en ayant pas ; ce sont des anges sur la terre; ce sont des aigles qui prennent leur essor vers le ciel." {Cardinal Bona.)

"Un historien de St. Thomas d'Aquin nous dit, que plus on l'éloignait de la compagnie des hommes, plus il goûtait

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

les avantages qu'il y a à s'entretenir avec Dieu. Son âme était si inondée des divines consolations, qu'il pouvait dire, avec St. Bernard, qu'il avait trouvé son paradis dans la solitude : cella mihi paradisus; la solitude, où, seloa le langage des Saints, l'air est plus pur, le ciel plus ouvert, les grâces plus abondantes ; et où Dieu a coutume de se communiquer avec plus de familiarité à une âme, qui ne désire que lui, et qui par la pureté même de ses désirs mérite que Dieu se repose en elle, et qu'il la remplisse de paix et de consolation."

"St. Bernard avait sans cesse dans le cœur sa chère solilude,et il soupirait continuellement pour y retourner, lorsqu'il en était éloigné; et il fallait qu'on l'en arrachât, lorsqu'il y était revenu. Il disait, qu'il s'éloignait de Dieu de presqu'autant qu'il s'éloignait de son désert, et il lui semblait alors qu'il passait d'un ciel calme et lumineux dans tumulte et de ténèbres."

"Soyons seuls, nous dit St. Ambroise, afin que le Seigneur soit avec nous:

nos soli simus, ut Dominus nobiscum sitr (Epit. 41.)

"On n'a pas entendu dire que personne ait jamais eu regret, à la mort, de s'être trop retiré du commerce des hommes; et on a vu une infinité d'hommes qui se sont repentis de ne s'en être pas assez séparés." {L'unique chose néces-

saire^ LE P. Géramb.)

"La retraite est le seul abri contre les écueils dont est entourée cette courte vie, et le plus sûr asile pour méditer les vérités éternelles, que le monde ne connaît pas.'"^ (St. Agricol.)

"Si vous cherchez moins à satisfaire une vaine curiosité, qu'à vous procurer une instruction solide, vous trouverez plutôt la vraie sagesse dans les déserts que dans les livres. Le silence des rochers et des forêts les plus sauvages vous instruira bien mieux que Véîoquence des hommes les plus sages et les plus savans.'' (St. Bernard.)

"Tous les Saints ont aimé la solitude, où l'on vaque plus librement à la grande et unique affaire du salut, où l'on découvre avec plus de clarté les vérités éternelles, où l'on jouit avec plus de sûreté de son âme et de son Dieu. La ville m'est une prison, disait St. Jérôme, et la solitude un paradis: mihi oppidum carcer est, et solitude paradisus I O heureuse solitude, ô seule béatitude, s'écriait

dans un transport de joie le généreux martyr Hollandais, Cornélius Musius :

O heata solitudo! O sola heaiitudo! La retraite est un lieu saintement enchanté, où l'on voit le monde bien différent de ce qu'il paraît ailleurs, où l'on devient tout autre soi-même. On y change d'esprit, on y change de cœur. On y trouve doux ce qui semblait amer, et amer ce que l'on croyait doux."

{Champion de Pontalier.)

"Il faut aller s'asseoir heureux, nous dit Monseigneur de Tulle,dans une lettre pastorale; il faut aller s'asseoir dans les solitudes qu'illuminent les saintes clartés, pour en sortir animé de certitude et d'enthousiasme."

(Mgr. de Tulle.)

"St-Bernard, loin de consulter les parleurs frivoles qui argumentent et déclament daris les écoles, demande ses inspirations au silence du cloître, à l'auguste majesté du temple : s'il en sort, c'est pour contempler le grand livre de la nature, pour étudier les vérités éternelles dans la solitude du désert, et, comme il nous le dit lui-même, dans les forêts de hêtres.'''' (Balmès.)

"On sait jusqu'où peut parvenir l'esprit de l'homme livré à lui-même, dans la solitude, et appliqué à une occupation fixe.^'' (Balmès.)

"On ne saurait le nier, c'est de la solitude que sont sortis les écrits lumineux et ardents qui nous ont préservés de l'extinction des lumières morales ; c'est dans la solitude que se sont formés ces hommes apostoliques qui dans chaque siècle ont ravivé dans les masses l'esprit religieux. Q,ui ne voit en effet que la position du Religieux est plus favorable pour présenter dans tout leurjour les vérités reUgieuses ?

"Je l'ai dit ailleurs, il faut une profonde ABNÉGATION POUR SE FAIRE HÉ- RAUT DE LA VÉRITÉ.

"Quand Henri VIÎI, dégoûté d'une épouse vertueuse, voulut lui substituer une fillette, il n'y eut que deux Anglais qui osassent lui représenter les suites d'un mépris aussi scandaleux des lois divines et humaines : ce furent les moines Peyto et Elstow. Henri menaçant de les faire jeter dans la Tamise, Elstow répondit en souriant : "Réservez, Sire, de semblables menaces pour les riches et les gourmands vêtus de pourpre, qui font bonne chère et mettent tout leur espoir dans ce monde. Pour nous, Dieu en

APOLOGIE DE LA VIB SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

soit loué ! nous savons que le ciel nous est ouvert, et peu nous importe que nous y arrivions par terre ou par mer !"

*^S'ii y avait eu dans le parlement quatre hommes de cette trempe, l'Angleterre était sauvée, et Henri sur son lit de mort n'eut pas dit en soupirant : '^Helas ! nous avons tout perdu, l'Etat, la renommée, la conscience, le ciel !"'

(Le Solitaire Auvergnat.)

"Heureux celui qui a le courage de fuir le monde, dans le dessein de se consacrer aux larmes de la pénitence et à la contemplation des choses célestes ! Il trouvera dans la retraite une source intarissable de douceurs et de consolations, qui ne sont connues que de ceux qui en ont fait l'épreuve. Le désert se changera pour lui en un véritable paradis. Sa plus chère occupation sera de louer Dieu et de remercier le Seigneiir qui lui communique par anticipation la félicité des Saints. Concentré en lui-même, il n'aura d'autre soin que de remonter au principe de ses imperfections, pour s'en corriger ; que de réprimer les saillies de ses sens par la mortification ; que de purifier les affections de son cœur ; que de bannir de son esprit toutes les pensées vaines et frivoles ; que de faire, en un mot, de nouveaux progrès dans les vertus qui unissent l'âme à Dieu de la manière la plus parfaite." (Godesca^rd.)

"L'amour extraordinaire que certaines âmes ont eu pour la solitude n'a rien qui doive nous surprendre. C'est, en effet, dans la solitude qu'on apprend à connaître Dieu et à se connaître soi même, qu'on détache son cœur de toute affection désordonnée, et qu'on lui inspire du goût pour les biens éternels ; qu'on soumet entièrement la chair à l'esprit; qu'on purifie son âme de toutes les souillures inséparables de la fragilité humaine ; qu'on se revêt enûn de Jésus- Christ pour devenir une créature nouvelle. Les occupations des Solitaires les rendent en quelque sorte semblables aux Anges, puisque, comme eux, ils paient continuellement à Dieu un tribut de louanges, d'adoration, d'amour, d'actions de grâces ; mais il faut, s'ils veulent plaire à Dieu, et jouir des avantages attachés à leur état, qu'ils se fassent une violence continuelle, qu'ils veillent perpétuellement sur leurs sens, qu'ils aient sans cesse la mort devant les yeux, et qu'ils ne négligent aucun des exercices propres à les entretenir dans l'esprit de iDomponction et de pénitence."

(GODESCABD.)

"St-Grégoire peint en deux mots le caractère du glorieux patriarche des moines d'Occident, St-Benoît ; il dit de lui, C(w'' il demeurait avec Im-mê^ne, habita' vit secum. Ces paroles emportent avec elles l'idée de la plus grande, de la plus sublime perfection. Q,u'est-ce en effet, dans le langage des Saints, que de demeurer avec soi-même? C'est joindre la solitude de l'âme avec celle du corps; c'est vider son cœur de tout attachement aux choses terrestres ; c'est se concentrer dans la connaissance r!e Dieu et de soi-même." (Gobescard.)

"Les saints pasteurs étaient continuellement unis à Dieu. Non contenta de lui payer publiquement le tribut de leurs hommages, ils avaient encore coutume de rentrer de temps en temps en eux-mêtnes, et de s'éloigner du commerce des hommes pour converser plus librement avec lui. Ils savaient que Jésus- Christ se retirait souvent dans les déserts et sur les montagnes, et qu'il y passait les nuits en prière. Les lieux solitaires et éloignés du tumulte ne contribuent pas peu au recueillement ; l'âme y a bien plus de facilité, pour s'élever au-dessus des choses terrestres. Séparés des créatures, seuls avec Dieu seul, nous sommes beaucoup plus en état de parler au Seigneur, de l'entretenir de nos misères, et de lui exposer les besoins du prochain.

"Sans cet amour et cette pratique de la retraite, un pasteur ne pourra réussir ni à se sanctifier, ni à sanctifier son troupeau. Il n'abandonne pas ceux qui lui sont confiés, quand il les quitte quelquefois pour aller les recommander à Dieu.

Peut-il les servir d'une manière plus utile, qu'en tâchant d'attirer sur eux les bénédictions célestes, qu'en se nourrissant par la méditation des vérités saintes, afin de pouvoir ensuite leur donner cZe sa 'plénitude. S'il négligeait de se recueillir, il courrait risque de se perdre avec son troupeau. îl est dit des apôtres qu'ils alliaient la prière et la retraite avec l'exercice du ministère." (Godescard.)

"Nulle part on ne jette avec plus de sûreté les fondements de la vie intérieure que dans la solitude ; nulle part on ne se prépare mieux aux fonctions de la vie active et à conserver l'esprit de piété au milieu des distractions qu'entraîne le commerce des hommes." (Godescard.)

"Oh ! qui pourrait concevoir les délices ineffables que goûte une âme unie intimement à son Dieu ! Les mondains demandent ce que des hommes

APOLOGIB DB Ul VIE SOLITAIRB ET CONTEMPLATIVE.

peuvent faire toute leur vie dans la solitude, et comment ils peuvent s'ensevelir ainsi tout vivants ; mais ceux qui ont éprouvé le bonheur des vrais solitaires, demandent à leur tour aux mondains comment des hommes créés pour le ciel vivent dans une dissipation continuelle, et ne pensent presque jamais à un Dieu dont la présence ravira les bienheureux pendant toute l'éternité."

(GoDESCARD.)

"Essayez de décrire, si vous le pouvez, le bonheur de ces âmes que Dieu à retirées dans la solitude : pour moi, tout cequej'ea puis dire, c'est qu'il se montre à elles si beau, si grand, si noble, si ravissant, si digne d'être seul aimé et possédé, qu'elles ne peuvent plus aimer que lui. Enivrées de son amour, qui est le vin qu'il leur fait boire dans la salle de festin qu'il leur a préparée, et dégoûtées de tout autre amour, elles n'ont plus d'affections et de désirs que pour ce souverain et unique bienéternel.-O heureux état d'une âme qui, détachée de tout, ne possède que Dieu dans la solitude."

(La Science des Saints.)

"C'est dans la solitude, pour employer les paroles de la séraphique Ste^Thèrô- «e, que Dieu donne à l'Epouse le baiser de paix qu'elle a si longtemps demandé.

"C'est là que la biche altérée, et blessée du saint amour, trouve des eaux vives en grande abondance. C'est laque l'âme se réjouit avec David dans les tabernacles de Dieu. C'est laque la colombe de Noé trouve le vrai rameau d'olivier, comme signe qu'elle a rencontré la terre ferme au milieu des tempêtes du monde. C'est là que l'union de l'âme avec Dieu ressemble à celle qui se fait de deux eaux, lorsque quelques gouttes de pluie tombent dans la mer, sans que jamais on les en puisse séparer; ou de deux rayons de lumière, qui pénètrent dans une chambre par diverses ouvertures.

Et où trouvera-t-on des paroles pour expliquer les doux entretiens que cette âme a avec son Bien-Aimé, et tout ce que son Bien-Aimé lui répond? Comment peindre les transports d'amour et les extases dont elle est saisie dans cette union intime ?" {La Science des Saints.)

"La solitude est un port tranquille où nous sommes éloignés des tempêtes et du tumulte du siècle; elle est un abri contre l'injustice et le péché ; elle est la conservatrice des grâces de Dieu ; elle est la porte du ciel; elle est la demeure propre et le centre de ceux qui veulent

j s'appliquer à l'oraison ; elle produit et 1 entretient dans le cœur les sentiments I de pénitence ; elle met l'esprit en état i de faire le discernement et de porter un ! jugement équitable de toutes choses; I elle excite et enflamme à la méditation; } elle donne des secours merveilleux pour la contemplation des choses saintes." (St-Laurent Justinien.) "La solitude agrandit et dilate notre cœur. C'est l'asyle de l'oraison ; c'est la demeure de la paix ; c'est l'ennemie des passions spirituelles les plus cachées, les plus spécieuses. Elle rend nos âmes toute vigilantes sur elles-mêmes. Elle ne laisse point s'affaiblir ni languir nos bonnes affections. Elle nous fait acquérir la sagesse, la clairvoyance, le discernement. Elle nous fait faire des progrès qui nous sont cachés à nous-mêmes.

Elle purifie les eaux de toute amertume, et les remplit de douceur. Elle est une source d'espérance et de confiance. Elle est sur la terre le refuse de r Epoux céleste, qui presque partout ailleurs est ou inconnu ou persécuté. Enfin elle rend ceux qui la possèdent médiateurs entre Dieu elles hommes."

(St. Laurent Justinien.)

"Nul homme ne saurait expliquer entièrement quels sont les avantages et les privilèges de la solitude; nul ne pourrait dire le nombre de maux dont on s'exempte, et le nombre de biens que Ton obtient par la retraite. Le lieu de retraite est comme le lit où repose le céleste Epoux. Il est le gardien et le conservateur des vertus, le port où l'on trouve la tranquillité, la source abondante de la paix, le remède souverain contre les vices, le séjour propre à la contemplation, le tabernacle d'alliance, le temple où Jésus-Christ rend les âmes ses épouses. La solitude est un jardin toujours arrosé et toujours fertile. C'est un paradis de délices, c'est la porte du ciel, c'est l'école de la doctrine du salut; c'est le tribunal où la conscience est examinée et jugée sans qu'on la flatte ; c'est une sainte Académie où Von apprend à se taire ; c'est cette échelle mystérieuse de Jacob par laquelle on monte de degré en degré jusqu'au ciel.

(St. Laurent Justinien.)

"Personne n'en doute, plus un esprit est dégagé, plus un cœur est détaché des choses d'ici-bas, plus l'un et l'autre ont de disposition pour goûter les joies célestes de la contemplation. Voulez-vous devenir capable des communications

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divines, des friiniliarités ineffables? soyez semblable à celui dont vous reclierchez les chastes embrassements, c'est-à-dire, soyez simple comme il est simple. Cette simplicité doit se répandre jusque sur votre extérieur. Fuyez donc le trouble et le tumulte du siècle. Cherchez la paix, aimez la retraite ; c'est dans la solitude que Dieu parlera à votre cœur ; c'est à l'écart que votre Epoux veut se communiquer à vous. Si vous êtes riche, si vous êtes dans l'embarras des charges et des dignités, en vain prétendez-vous trouver assez de liberté pour vaquer à la contemplation. Voyez ce qu'il en a coûté à nos pères ! Il leur a fallu se détacher de tout, ronipre les liens de la chair et du sang, abandonner biens, charges, intérêts, fuir les villes et le grand jour, se retirer dans les cavernes et dans les déserts. Ce n'est que par ce dégagement parfait qu'ils ont été en état de s'appliquer à Dieu et de se nourrir de son esprit. Après tout, rien n'était plus heureux que cette vie! Compiezvous pour un bonheur d'être à couvert des écueils de la vie? Eh! bien, ces pieux solitaires étaient au port. Est-ce être heureux, à votre avis, que de posséder toutes les vertus morales ? Or, pouvezvous rien trouver de plus exact et de plus réglé que leur conduite ? Il ne possédaient rien, je l'avoue ; ils avaient renoncé aux richesses temporelles ; mais ils étaient riches aux yeux de Dieu.

Tous les trésors de la grâce leur étaient ouverts; Jésus-Christ habitait en eux:

Est-on pauvre avec un tel hôte ? Ils accablaient leurs corps de mortifications, de jeûnes, de veilles, de cilices ; mais ils avaient une ferme espérance de se retrouver à la résuirection, avec une chair renouvelée et une fleur de santé et de beauté inaltérable. Le monde était leur ennemi ; mais ils avaient la faveur du Roi du ciel, qu'ils ne pouvaient perdre que par leur faute. Ravis de l'excellence des biens qu'il leur promettait, ils ont foulé aux pieds tout ce que le monde renferme de grand. Ils ont souffert avec joie Vignominie, les opprobres, la gêne et les supplices les plus rudes que la rage des tyrans ait pu inventer. Ils ont publié la gloire, la grandeur et la divinité de Jésus- Christ: pouvez-vous rien imaginer de plus heureux que ces chrétiens ?"

(Savanarole.)

"C'est dans la solitude que le Seigneur

parle et converse familièrement avec

les âmes. O solitudo, s'écriait St-Jérôme,

in qua Deus cum suis familiariler toqui-

tur et conversatur. Avant ce saint, Dieu lui-même nous avait avertis que c'était dans la solitude qu'il parlait à nos cœiars: Ducam eam in solitudinem, et loquar ad cor e jus. (Os. 2. 14.) Aussi voit-on les âmes qui brûlent de l'amour de Dieu rechercher toujours la solitude. Les Saints allèrent s'enfoncer dans les forêts et dans les cavernes les plus affreuses, afin de n^.ttre point troublés par le bruit du monde, et de traiter, seul à seul, avec Dieu. Silentium, disait St-Bernard, et a strepitu quies cogit cœlestia meditare : le silence et la solitude forcent, pour ainsi dire, l'âme à ne penser qu'à Dieu."

{Selva, LiGUORi.)

"Rien ne me semble plus digne d'envie que le sort d'un solitaire, qui a captivé ses sens sous l'empire de la raison ; qui s'est affranchi de tous les désirs, de toutes les afïections charjielles ; qui, tout entier recueilli en lui-même, ne touche plus au monde que par les rapports passagers que la nécessité exige : "z7 s'entretient avec son propre cœur, avec son Dieu." Elevé au-dessus de tous les objets sensibles, ses pensées sont pures, saintes, dégagées de tout ce que la terre a de vains fantômes et d'ombres fugitives. Son âme devient ainsi comme un miroir sans tache, dont l'éclat et la pureté augmentent chaque jour, et où Dieu se plaît à réfléchir les rayons de sa divinité et la splendeur de sa gloire. Il se nourrit des grandes espérances de la vie future ; déjà il les possède ; il vit au milieu des anges ; et quoiqu'il habite encore la terre, il ne tient plus à la terre; son âme, soutenue par l'Esprit-Saint, se transporte jusque dans le ciel."

(Sr-GuÉGOiRE DE Nazianze.)

'•Quelle que soit la diversité des opinions à ce sujet, car chacun a la sieniie, les villes me paraissent à moi une prison, et la solitude un paradis.... G désert toujours émaillé de fleurs ! O solitude d'où l'on tire les pierres qui servent à bâtir cette ville du grand Roi, dont parle St-Jean dans son apocalyspe ! O désert où l'on a l'avantage de converser familièrement avec Dieu.... Il me semble que je sois ici comme dans une nouvelle lumière. Déchargé que je suis du poids accablant de mon corps, je prends plaisir à m'envoler dans un air plus serein et plus pur !" (St-Jérôme.)

"Il n'y a que ceux qui l'ont éprouvé et qui se plaisent dans la retraite, qui sachent combien le silence et la tranquillité d'un désert sont aimables et

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

avantageux. Les hommes qui ont assez de courage et de force pour embrasser ce genre de vie, ont la liberté de rentrer en eux-mêmes toutes les fois qu'ils le désirent ; de se retirer et de se reposer dans le plus secret de leur cœur ; de cultiver et de faire croître incessamment en eux les vertus, et de se nourrir avec délice des fruits de ce paradis, terrestre et spirituel à la fois, dans lequel ils ont le bonheur de vivre. ' C'est dans cette séparation du monde, que l'on purifie et que l'on rend clair-voyants ces yeux de l'âme, dont les regards vifs et pénétrants blessent le cœur de l'Epoux par un amour pur et saint ; et c'est avec ces yeux que l'on contemple attentivement les choses du ciel et la majesté même de Dieu. On y jouit d'un loisir tout occupé de ce qu'il y a de plus sérieux et de plus important dans la vie des hommes ; et on s'y repose dans une action toute tranquille et dans un travail continuel, sans y rien sentir du tumulte et de l'agitation du monde. Et Dieu donne aux athlètes, qui s'exercent à cet aimable travail, en combattant les passions et les vices, la récompense qu'ils désirent,' c'est-à-dire, cette précieuse paix que le monde ne connaît point, et cette joie céleste que le Saint-Esprit répand dans le cœur. La vie retirée est cette belle Rachel qui était plus chère à Jacob que Lia, quoiqu'elle lui donnât moins d'enfants. Il est certain que la génération spirituelle de ceux qui s'appliquent à la contemplation n'est pas si nombreuse que celle des personnes qui sont occupées aux exercices de la vie active... Joseph et Benjamin furent plus aimés de Jacob que tous leurs autres freines. Cet exercice de la contemplation, où l'on est dans la retraite, est cette meilleure part que Marie a choisie, et qui ne lui sera pas ôtée."

(St-Beuno.) "Venez-y prêtres du Seigneur, respectables ministres du Dieu vivant : la retraite vous est si utile et nécessaire, qu'un saint et illustre personnage de ce dernier temps ne fait pas difficulté d'avancer, que de demander si un prêtre

DOIT AIMER ET RECHERCHER LA RETRAI- TE, c'est DEMANDER SI UN PRETRE DOIT

ÊTRE PRÊTRE ; et si ayant le caractère du sacerdoce, il doit en avoir V esprit. En effet, pourquoi le Dieu d'Israël nous a-til séparés et distingués de tout le peuple 7 Pourquoi nous a-t-il obligés de le servir assidûment dans le culte de son tabernacle ? Pourquoi veut-il que nous gémissions continuellement entre le vesti-

bule et l'autel ? N'est-ce pas pour nous faire comprendre que la vie d'un prêtre doit être une retraite presque continuelle. O ! si nous avons besoin de l'esprit de Dieu pour nous sanctifier et sanctifier les autres, sur qui pensezvous que l'esprit divin se repose, de- I mande le Prophète, si ce n''est sur celui qui fuit Véclat, qui aime la vie cachée, et qui se plaît dans le doux repos de la retraite : Nisi super quietum et hujnilem." (Ls Père Brydayne.) "Qui me donnera des aîles comme à une colombe, et je m'envolerai en quelque lieu si éloigné du monde, et si séparé de toute créature, que je n'aurai plus de rapport avec lui, ni de commerce avec elle. Je cherche quelque chose qui n'est pas de ce monde, et qui ne se trouve pas parmi les choses créées. L'idée que j'en ai conçue m'en donne de l'amour, l'amour m'en donne du dtsir, mais ce désir ne produit que des soupirs ; et il me semble que plus mon cœur s'élève vers cet objet, plus cet objet se hausse et s'éloigne de mon cœur : II n'en est pas de même des créatures; elles me suivent partout, elles m'importunent, elles se présentent sans cesse à mes yeux, elles entrent dans mon esprit, elles le partagent et y portent avec elles

l'inquiétude et la difssipation Je

laisse là le monde comme il est, et je ne veux plus en entendre parler; je romps avec lui pour jamais, et je comprends dans cette rupture non seulement ceux qui l'aiment, et qui le servent, mais généralement toutes les persoimes qui sont dans le monde, sans en excepter celles qui me touchent de plus près, et qui me sont le plus unies par les liens du sang et de l'amitié, et sans m'excepter moi-même, autant que cela se peut faire, et dans toute l'étendue que Dieu me fera connaître. Plus d'entretiens, plus de commerce, plus de communication avec qui que ce soit, à moins que je n'y sois contraint par des nécessités indispensables.

"Seigneur, faites que je puisse me passer de toutes les créatures, et qu'elles puissent se passer toutes de moi ; que je trouve en vous seul tout ce que je pourrais recevoir d'elles, et elles tout ce qu'elles pourraient recevoir ou attendre de moi ! Menez-moi, Seigneur, dans cette solitude sacrée, dans laquelle vous parlez au cœur de ceux qui vous aiment ; apprenez au mien la science de vous plaire, et dites-lui tout ce qu'il faut qu'il

APOLOGIE DB LÀ VIB SOLITAIRE Bl CONTEMPLATmE.

sache pour l'accomplissement de vos saintes volontés; faitt^s qu'il trouve dans ces demeures écartées, où je me suis caché, comme les oiseaux sauvages dans les fentes des rochers inaccessibles, ce profond repos et cette sûreté parfaite, que vous ne refusez point à ceux qui ont tout quitté pour vous servir dans le désert.''^ (L'abbé de Rangé.)

"'Toutes les fois que le démon voudra vous inspirer du de<çoût de votre solitude, c'est ainsi que vous devez lui parler : "vous me promettez les biens du monde, Je les connais ; c'est pour les fuir et pour les éviter, que je me suis retiré dans le désert; ce sont de faux biens, ce sont des biens funestes ; j'ai vu le monde, j'ai conversé avec lui; à peine y ai-je rencontré un seul liomme qui craignît véritablement le Seigneur : les uns passaient le temps à s'entretenir de bagatelles, les autres ne songeaient qu'à s'enrichir par toutes sortes de voies ; j'en ai vu que l'ivresse rendait semblables aux bêtes; j'ai vu de.^ femmes dont les attraits pernicieux portaient dans les cœurs des atteintes mortelles, et j'ai compris combien il était difficile de conserver sa pureté dans le monde ; si j'ai entendu quelques discours où la Religion parut avoir quelque part, c'était le latigage de l'hypocrisie, plutôt que celui de la vertu ; les actions n'y répondaient pas. J'ai vu les spectacles profanes ; j'ai entendu les sons harmonieux que la volupté emploie pour faire couler dans les cœurs ses maximes impures; le monde m'a semblé une mer orageuse toujours agitée par une infinité de tempêtes. Q,ue me servirait-il d'y demeurer ? Suis-je en état de soutenir l'innocence opprimée ?

Puis-je ramener les mondains dans les voies de la vérité et de la justice ? J'ai donc mieux aimé me retirer dans cette solitude, comme le 'passereau qui veut se dérober aux coups et aux pièges du Chasseur : Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium. (Ps. 123); c'est dans ce désert que je veux vivre et mourir. (St-Basile-le-Grand, ex Epist.

ad Chil.)

"La solitude est l'école de toutes les vertus chrétiennes ; c'est dans elle que l'on apprend la céleste doctrine; on n'y est occupé que de Dieu et de son salut ; la solitude est une espèce de Paradis terrestre, émaillé de mille fleurs, dont Dieu seul connaît tout le prix et tout l'agrément ; la charité semblable à une rose, dont le lustre paraît ardent et enflammé, charme les yeux du Seigneur ;

la chasteté comme un lys plus blanc que la neige, rend nos âmes agréables à ses yeux ; l'humilité, semblable à une violette humble et timide, cachant ses attraits, les met à l'abri de l'orage et de la tempête ; l'encens d'une Prière fervente et continuelle, toujours échauffée par le feu du divin amour, y répand un parfum délicieux; toutes les vertus y fleurissent, et en font l'ornement par une aimable variété.

"O désert ! charmant séjour des âmes fidèles ! source inépuisable de consolations et de douceurs ! vous êtes cette fournaise mystérieuse où l'on demeure au milieu des flammes de la concupiscence sans en être brûlés, où les seuls liens qui nous attachent au monde sont consumés ; c'est là que l'on peut s'écrier avec le Prophète : Dirwpisti vinculameaj tibi sacrijicabo hostiam laudis. C'est dans cette fournaise que se purifie l'or dont on doit former des vases au Seigneur.

"C'est là que par un commerce dont l'avantage est inestimable, on écharjge les biens de la terre pour les biens du ciel, des biens fragiles et périssables pour des biens éternels et incorruptibles; on achète le ciel, et pour l'acheter, il n'est pas nécessaire de donner beaucoup ; il suffit de donner ce qu'on a. C'est là que par des souffrances courtes et légères on peut mériter un contentement éternel ; c'est là que des joies immenses sont le prix de quelques larmes versées dans le sein du céleste Epoux ; on renonce à l'héritage de ses paretits, pour avoir part à l'héritage céleste,

"O désert ! quelles sont les saintes occupations de ceux qui vous habitent? ils travaillent à retracer en eux l'image presque effacée de leur Créateur et de leur Dieu ; ils tâchent de rappeler la première pureté de leur origine ; leur esprit, appesanti par la nature corrompue, s'élève et se fortifie ; leurs visages sont pâles et desséchez par le jeûne, mais leurs esprits sont pleins de force et de vigueur. Ils ne cojinaissaient pointDieu, ils ne se connaissaient point eux-mêmes; une vive lumière a dissipé les épaisses ténèbres dans lesquelles ils étaient plongés ; ils voient Dieu maintenant ; mais ils le voient avec l'œil d'une conscience pure, ils commencent à retourner à leur principe, et à être rétablis dans cette ancienne dignité, de laquelle ils étaient déchus : Elevés au dessus de toutes les choses de la terre, ils voient au dessous d'eux tous les biens d'ici-bas, entraînés par un torrent rapide ; ils se voient eux-

AFOLOGIE DÏ5 LA VIB SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE.

mêmes entraînés par le même torrent, qui doit bientôt les conduire à l'Eternité.

"O désert ! vous êtes ia véritable forteresse de David ; c'est là que s'exercent les Forts d'Israël : Mille clypei pendent inea, omnis armatura fortium ; (cant. 4.) c'est là que la chair combat contre l'esprit, que le plus faible triomphe du plus fort : les Anges sont spectateurs du combat ; en vain les ennemis frémissent; les Solitaires sont armés du bouclier de la Foi; Dieu leur a dit : Dominus pugnabitpro vobis,et xostacebilis. {Exod.

"C^est dans le désert que Moïse reçut deux fois les tables de la Loi ; c'est dans le désert qu'Elisée hérita du double esprit du Prophète Elie. Jésus-Christ a voulu que son Précurseur fut habitant du désert ; c'est dans le désert qu'ont commencé à briller les premiers rayons de cette aurore qui annonçait la venue du Soleil de Justice.

"La vie solitaire et religieuse est l'échelle mystérieuse de Jacob : c'est le chemin court et facile qui conduit les hommes à la céleste Patrie. O vie sainte ! qui êtes la mort du péché, et qui purifiez l'àme de toutes ses taches, c'est vous qui liez entre le ciel et la terre un rommt;rce intime ; les habitans du ciel s'entretiennent avec Cc'ux de la terre ; ces entretiens ne sont point incompatibles avec le silence ; ce n'est que la voix du cœur qui se fait entendre.

"Q,u'il est beau de voir un Solitaire passer les nuits à chanter les louanges du Seigneur ! il veille comme la sentinelle à l'entrée du camp d'Israël. O désert ! vous êtes le dépositaire de ces entreliens secrets du Créateur avec ia créature. Vous avez I3 bonheur d'être arrosé de ces larmes de pénitence et de componction que la grâce fait couler en abondance! — Le désert pourrait être comparé au tombeau de Jésus-Christ ; il reçoit les hommes morts, et il les rend vivans et ressuscites. C'est un port oà doivent se retirer ceux qui veulent éviter la tempête ; c'est là que doivent chercher des remèdes à leurs maux ceux qui ont été blessés par le démon ; ils y trouveront le véritable Médecin de leurs âmes.

"C'est cette heureuse solitude que Jérémie avait en vue lorsqu'il disait : Bonum est prœstolari cum sileniio salutare Dei, bonum est vivo cum portaverit jugum ab adolescenlia sua ; sedebit solilarius t^ tacebit, quia îevavit super se. {Thren, 32.) O heureuse solitude ! c'est

vous qui inspirez de l'humilité aux orgueilleux, de la tempérance aux débauches, de l'humanité aux plus insensibles, de la modération aux plus emportés.

C'est dans le désert que l'on trouve un frein aux langues médisantes, un remède au\ tentations de !a chair. Sainte solitude ! les vrais eufan.s de lumière vous aiment et vous chérissent ; ceux qui vous fuient sont dans les ténèbres ! Que ma langue s'attache à mon paUii;*, si jamais je viens à vous oublier : Si oblitus fuero iui... oblivioni delur dexiera mea^ adhœreat lingua meafaucibus meis, si non meminero tui. (Ps. 136.)

''Hœc requies mea in sœculum sœc'uli, hic habitaboqmmiam elegi eam. (Ps. 13L)

"O désert ! les biens que vous nous offrez ont Vécorce airière, mais ils ont une douceur cachée et une moelle agréable. O désert! refuge des mallieureux^ asile de Vinnocence, c'est à vous que David eut recours, lorsqu'il voulut se dérober à la persécution de ses ennemis, et dissiper les chagrins dont il était dévoré : Ecce elongavi fugiens, c^ mansi in soliludlne. ?vlais pourquoi rapporter ici l'exemple de David ? le Sauveur du monde s'est retire plus d'une fois dans le désert durant le cours de sa vie, et Fa consacré par sa présence ; à peine fut-il ' baptisé, que l'Esprit le conduisit dans le désert; suivant la parole de TEvangile, il y demeura quarante jours et quarante nuits, au milieu des bétes farouches. O désert! ?iv]ouv redoutable aux Démons; les cellules des Moines leur paraissent comme autant de tentes dressées au milieu du camp d'Israël ; ce sont les Tours de Sion ; ce sont les remparts de Jérusalem ; c'est ici que je pourrais bien m'écrier : O que j'aime les tentes d'Israël semblables à des cèdres plantés sur le bord des eaux. Quam pulchra tabernacula tua Jacob, c^ ienloria tua Israël, ut valles nemorosœ, ut horti juxta fluvios irrigui, ut tabernacula quœjixit Dominus, quasi cedri propè aquas. (Num. 24.)

"O vie solitaire ! vie angelique ! non, ma langue ne peut exprimer les sentimens de mon cœur; vous n'êtes connue que de ceux qui sont capables de vous aimer ; il faut pour vous louer dignement avoir eu le bonheur de reposer dans votre sein. Comment des hommes charnels pourraient-ils vous connaître ?

ils ne se connaissent pas eux-mêmes i Dieu habite dans le cœur de celui qui habite dans le désert; il est le vainqueur des Démons, le compagnon des Anges ; il est exilé du monde, mais il

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

devient héritier du Ciel ; il renonce à luimême pour suivre Jésus-Christ ; et après avoir suivi pendant sa vie les traces de ce divin Maître, il participera à sa gloire après la niort.^'

(St-Basile-le-Grand, ex lib. de laud. eremi.)

"O solitude, que tu es aimable, et que tu es ardemment désirée par tous ceux qui te connaissent, et qui savent trouver en toi leurs délices ! C'est en toi que l'on voit si l'on est humble, et qu'on apprend à le devenir, si on ne l'est pas. Tu conserves le divin amour. Tu nous enseignes à nous connaître nous-mêmes.

Tues l'école de la science des Saints.

Tu nous rends des témoignages fidèles de notre conscience. Tues l'image de reternelle félicité. Tu es l'accusatrice perpétuelle des crimes. Tu nous découvres les vices les plus cachés. Tu nous fais aimer la vérité. Tu donnes de nouveaux secours et de nouvelles grâces à l'innocence. Tu nous fais connaître les secrets du ciel. Tu nous prépares à la contemplation. Tu es la source du gémissement intérieur. Tu nous fais monter dans le ciel.

"Solitude sainte, que tu mérites de magnifiques éloges ! Q,ue les richesses que l'on possède en toi sont durables ! Qu'on les possède sûrement! Q,ue les occupations que l'on a en toi sont louables! Q,ue tu procures d'heureux succès ! Tu tiens les âmes dans un festin continuel, et dans une réjouissance toujours nouvelle et toujours égale ! Tu les élèves jusque dans ie ciel ! C'est en toi que se répandent ordinairement les rayons de la sagesse divine. Solitude, tu reçois dans ton sein, comme une mère pleine de tendresse et d'amour, ceux qui sont assidus à l'oraison ; ceux qui goûtent les choses divines avec un sentiment exquis et purifié. Je n'ai point le bonheur d'être de ce nombre. J'ose cependant te demander avec instance que tu me reçoives, puisque je suis membre de l'Eghse, et quoique je sois une brebis égarée, un enfant prodigue. Reçois-moi, après que j'ai dissipé mon patrimoine, après que j'ai été dans une vie corrompue, après que j'ai souffert une extrême pauvreté; reçois-moi, puisque je reconnais ma misère et que je reviens à toi. Solitude, ne permets pas que je m'occupe de pensées inutiles ; que je suive l'égarement des vices ; que je sois corrompu par de vains objets ; que je m'attache aux choses visibles avec une affection immodérée. Solitude, ne dédaigne pas

' mes cris ; n'aie pas horreur de mes souillures; ne méprise pas ma nudité ; ne me rejette pas à cause de ma bassesse ; ne t'éloigne pas, ne te détourne pas de moi, comme d'un étranger et d'un ennenii; car je t'ai toujours aimée, je t'ai toujours désirée, je t'ai toujours' cherchée, je t'ai toujours possédée, et je t'ai toujours embrassée autant qu'il m'a été possible. Si je n'ai pas été constant, comme je devais l'être dans ma retraite et dans ma fuite du monde, tu ne dois pas pour cela me repousser, puisque je retourne à toi; puisque je reconnais mon erreur, et que je veux me corriger. Reçois-moi donc, Jérusalem spirituelle, demeure de sûreté, de délices, de gloire et de paix. Je frappe à la porte ; je gémis et je pleure tous les jours, afin que l'on m'ouvre. Je sais que hors de toi, il n'y a que guerres, tempêtes, embûches, rapines ; qu'il n'y a que dragons furieux, lions rugissants ; que discordes, inimitiés,et toutes sortes de crimes. C'est de toi, solitude sainte, que le Prophète a dit, étant établi en toi : ''j'ai marché dans Vinnocence de mon cœur au milieu de ma maison ; je ne me suis rien proposé dHnjuste ; je n^ai point eu de liaison avec ceux dont le cœur était dépravé.''^ (Ps. 100. St-Laurent Justinien.)

Et voilà pourquoi, ayant vu tous les dangers du monde, ayant compris tous les avantages de la solitude, et ne voulant aimer que Dieu et se sauver, voilà pourquoi tant d'âmes généreuses se sont séparées de la foule :

"Ayant considéré, (dit St-Basile-le- Grand) les dangers du monde, j'ai pris la résolution de me retirer sur ces saintes montagnes et de m'y envoler comme un passereau qui fuit et qui s'est échappé des pièges et des lacets des chasseurs. J'ai dessein de passer ainsi ma vie dans la retraite, à Vimitation de mon Sauveur, qui l'a sanctifiée par sa présence pour l'amoiir de moi. La sohtude est le chêne de Membre ; on y trouve l'Echelle mystérieuse de Jacob qui conduit au ciel ; c'est là que l'on voit ces armées célestes qui lui apparurent ; c'est dans le désert que le peuple de Dieu, purifié par les châtimens, mérita de recevoir la Loi ; et ce fut par là qu'il fut conduit à la terre de Promission et à la vision de Dieu. La solitude, c'est cette célèbre montagne du Carmel où Elle demeura longtemps et s'y rendit agréable à Dieu ; c'est la

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

campagne dans laquelle Esdras, séparé de la société des autres et éclairé parla révélation divine, rétablit les Livres des Saintes Ecritures ; — c'était là que St- Jean-Baptiste, mangeant des sauterelles, prescrivait et annonçait aux hommes la pénitence ; c'est la montagne des Olives sur laquelle Jésus-Christ se retirait pour faire oraison et pour nous apprendre à la faire ; c'est dans ce lieu que le Sauveur a dit qu'il se trouverait au milieu de deux ou trois, qui seraient assemblés en son nom ; c'est le chemin étroit qui conduit à la vie ; c'est la voie qu'ont tenue les prophètes qui allaient çà et là sur les montagnes et qui se retiraient dans les cavernes et dans les antres de la terre ; c'est là que les Apôtres, les Evangélistes et les saints Solitaires ont conversé d'une manière bien différente de celle du monde... J'ai choisi

LIBREMENT ET DE BON CŒUR CETTE VIE AUSTÈRE, AFIN DE POUVOIR DIRE AVEC VÉRITÉ, EN RECEVANT UN JOUR LA RÉ- COMPENSE SELON LES PROMESSES DIVI- NES : "j'ai SOUFFERT A CAUSE DE l'eSPÉ- RANCE DE VOS PROMESSES."

Heureuse donc, heureuse l'âme quia pu dire, eu se dégageant des liens du monde, et en épousant la solitude :

Vain pomp and glory of this workl, I hâte ye !

(Shakespeare.) Heureuse, oh! plus heureuse entre toutes ses sœurs,

Est Vâme solitaire; L'âme qui, miprisantle inonde et ses splendeurs^ Ne voit qu'avec dédain la coupe des erreurs,

Où s'enivre la terre ; L'âme qui, toiite a Die?c, rêve un autre séjour Que ce globe imprégné d'amertume et de vase,

Et s'endort dans l'extase

D'un invincible amour !

(E. TURQUETY.)

Oh ! oui, heureuse et bienheureuse l'âme désabusée du siècle, qui, s'envolant dans la solitude sur les aîles de la colombe, a reconquis la liberté des enfants de Dieu, et choisi la meilleure

PART QUI NE LUI SERA PAS RAVIE î

Heureux l'homme qui vit et qui meurt solitaire ! (A. Barbier.)

"O holy Solitude ! O happy désert ! O glorious hermitage, where the soui may so easily enjoy its God ! Let us not only run thither, but beg the wings of the dove, that we may fiy to it, and find a holy repose ; — let us not stop by the way ; let us not lose time in \\\ç frivolous

discoxirse of any one ; let us leave the dead io bury their dead ; we fly to the land of tlie living, and hâve nothing to do with death.^' (Spiritual combat, p. 272.)

Mais, ô âme héroïque entre les plus héroïques, glorieuse transfuge du monde, amante passionnée de la solitude, sublime héritière de l'esprit des Saints, noble fille de Marie, réprime un moment les élans généreux de ton enthousiasme, et écoute avec attention à quel prix il t'est permis d'espérer le repos du désert, d'embrasser la vie érémitique et contemplative, et d'aspirer à l'union intime avec le Dieu caché :

apprends donc, ô âme choisie de Jésus-Christ, pour être son épouse solitaire ; âme marquée du sceau de toutes les douleurs qui nous purifient et nous élèvent en nous détachant des créatures; apprends à quelles dures conditions, par quelles rudes épreuves et crucifiantes tribulations, à travers quelles eaux amères et quel feu subtil et pénétrant; apprends par quelle échelle, aux degrés enflammés, tu arriveras à cet étatj^assif, cette solitude, cet exil, es désert spirituel, où Dieu t'attend, pour te donner l'anneau nuptial et consommer avec toi un mystique hymen 1 — Ecoute donc, et frémis en toi-même : rappelle-toi la Crèche, le Prétoire, le Jardin des Oliviers et le Calvaire ; prends ton crucifix, ta couronne d'épines, et marche dans le chemin de la croix ; marche au martyre ! Tu auras à souffrir dans le corps, dans le cœur, dans l'esprit ; la maladie, la tristesse et toutes les angoisses t'environneront de toutes parts ; comme ton Epoux, tu boiras le calice d'amertume, et tu seras transpercée du même glaive que lui î — La calomnie ne t'épargnera pas ! — Ecoute-bien : — tu seras appelée rêveuse, exaltée, enthousiaste, singulière, extravagante,

APOLOGIE ÙE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

folle, illuminée, fanatique, rebelle, hypocrite, oisive, inutile, obsédée, et possédée- Tu seras incomprise, méconnue, persécutée ; tu seras grandement éprouvée par les méchants elles bons; tu le seras surtout par le démon invisible. Il te faudra supporter avec patience, avec amour et résignation, les brûlantes injures, le sarcasme acerbe et la joie insultante de tes ennemis ; — il te faudra supporter encore les froides ironies, la feinte compassion et les lâches hostilités de l'envie ; il te faudra de plus encore supporter la curiosité importune, le ridicule cuisant, les fades plaisanteries, les allusions blessantes, les avertissements, les menaces, et même les plus injustes accusations; enfin, il te faudra supporter, — cruelle et presque intolérable épreuve ! — l'inquiétude, la défiance, Tapprobation restrictive, ou le silence improbatif de ceux qui devraient le plus te comprendre, t'encourager et te défendre : oui, il viendra un jour où tu seras délaissée de tous ; et tu chercheras en vain autour de toi, dans ton abandon et ton abjection, un seul ami : — tous auront fui; tous auront cherché ailleurs un plus digne objet à leur héroïque dévouement, à leur amitié désintéressée !

Eh ! bien, c'est alors, ô âme solitaire, c'est dans cette extrémité solennelle, que tu verras venir à toi Jésus-Christ, le Dieu jaloux, pour te rendre son épouse, pour t'élever à cette contemplation extatique, à cette union intime, où il te comblera de grâces et t'enivrera d'une telle ivresse, que tu perdras le souvenir de la terre et de toutes les fragiles créatures : tes joies, tes consolations, toute ton âme et tonte ta vie seront concentrées en Lui seul ; tu fermeras les yeux au monde extérieur, pour ne plus contempler que les splen»

deurs ravissantes du monde invisible de la grâce ; tu seras toute renouvelée et transformée en Lui, en sorte que tu ne sauras plus si c'est Lui qui vit en toi, ou toi en Lui !

Mais pour t'instruire, t'encourager et te préparer au combat, écoute les avertissements d'un homme intérieur^ versé dans la plus haute spiritualité :

"Il faut .se àéfier de ceux qui diront,

vous NE FAITES PAS BIEN DE VOUS RETI- RER. Ils le disent avec charité^ mais

SANS CONNAÎTRE ni DISCERNER VOTRE

VOIE. Pour avoir ce discernement, il ne faut point confondre les maximes spirituelles, dont les unes sont pour la contemplation, et les autres pour l'action.

Or, il fiiut user avec beaucoup de dégagement de ces maximes, parce que souvent les iprennut confusément, l'on mettrait du désordre dans les voies de Dieu, et l'on inquiéterait les autres. Comme la vie active et contemplative sont différentes, \fi façon d'agir de ceux qui sont dans ces deux sortes de voies doitVttre aussi.

"Ceux qui entreprennent la vie solitaire et contemplative souffrent de toutes PARTS. Les hommes, quelquefois même les plus spirituels, les appellent fainéans. On les trompe souvent, parce qu'jls vCoutpas grand soin de leurs affaires. On ne parle point d'eux, car ils ne sont rien au dehors, et passent pour des gens inutiles. Ils vivent inconnus, et meurent abjects; leur vie étant méprisée, et étant regardés eux-mêmes comme la balayeure du monde. Et ce qui est une plus grande croix, si les Directeurs n'ont de la lumière et du discernement, ils les portent a servir les autres, et les retirent par conséquent de leur voie et de leur centre, leur faisant souffrir une violence continuelle. Les Démons les persécutent dans la solitude, les en éloignant par des dégoûts, ou par I'idée des grands biens qu'ils feront dans LA vie active. Ils Icur représentent sans cesse que le salut d'une seule

AME vaut mieux que toutes LEURS CON- TEMPLATIONS.

"Mais MALGRÉ TOUT CELA, il faut qu'ils tiennent ferme dans V attrait de Dieu, auquel ils doivent obéir sans s'en départir jamais, jusques à ce que Dieu leur en donne un autre différent, en les appelant à la vie active.

"Q,Ue CHACUN MARCHE DONC DANS 84

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CO^•TEMPLATIVE

VOIE, y travaillant avec fidélité et amour. Laissons les autres paisibles dans LA LEUR, et faisons grande estime de leur grâce ; demeurons aussi dans la nôtre, dont nous ne devons parler qu'à ceux qui la connaissent par expérience ou qui

SONT EN ÉTAT d'eN JUGER.

''Le Solitaire, destiné à la coîilemplalion doit se détacher de la vue des créatures, fuir les discours, les NOUVELLES, ET les réflexions SUR LES AFFAIRES

DU MONDE, s'il n'est contraint de s'y appliquer par nécessité ou par charité ; car il faut peu de chose pour obscurcir son âme, et pour l'empêcher de s'élever à Dieu par la contemplation. Enfin il faut une profonde pureté de vertu au contemplatif, qu'il ne peut avoir que par une fidélité exacte à la mortification des mouvemens de la nature, ce qui n'est pas un petit martyre.'^ (Bernières-Louvigny.)

Après Miomme intérieur écoute la femme séraphique :

"Dieu envoie plus de croix aux contemplatifs, PARCE qu'il LES AIME SPÉCIALE- MENT ; car c'est une rêverie de penser. que Notre-Seigneur reçoive quelqu'un en son amitié sans peine. Le Fils de Dieu même m'a révélé, que son Père envoyait de plus grands travaux à ceux qu'il aimait davantage... L'âme souflTre tant de peine pour arriver au mariage divin, que si elle les savait elle aurait bien de la difficulté à s'y résoudre... Les croix des contemplatifs surpassent toutes LES peines DE LA VIE ACTIVE *, et elles fiont si grandes, qu'on peut les appeler intolérables.''

Ecoute encore un de tes plus grands Maîtres dans la science mystique :

"Verum consuetissimum,quo Deus in his sensus piirgationibus uti solet, remedium sunt inseciationes hominum ; cum reperire vix sit ânimam contemplati- VAM, quae dolorosum hoc spinetum vel magis, vel minus non transierit : et ratio, si a vero non aberrem, in eo sita est, quod, sicut omnes nostrœ existimationis, et proprii honoris œmulatores sumus, ita et omnes indigeamus violenter ab his abstrahi per murmurationes, calumnias, imposturas, despicientias, ludibria et contumeliosas obtrectationes, ut uniri possimus cum illo, qui amore nostriipse hominum opprobrium fecit... Quandoque Deus permittit ut taies, ac graviores etiam detractiones per totam civitatem spargantur, Mi inrwcens Dei servus etiam publiée diffametur, hc tandem totius populi fabula

Jîat : prout pluribus personis in purgationis annis contingere videmus. Per heec adminicula disponit Deus infinita cum sapientia, ut taies mundo, a quo se ludibrio habitos conspiciunt, tergum PENiTUS VERTANT ; UPC ullam, amplius curam gérant proprii honoris, quem absque ulla raiione tantupere conculcatmn vident...

"Omnium maxime, qua Deus animas purgat, insectatio iîla est, qura vel a domesticis, vel a Z)eise?-î;is proficiscitur. Insectationes domesticorum vivaciter persentiuMtur duplici ex causa : primo, quia fragili nostrïe nature nimium arduum accidit, eos noslri insectatores videre et experiri, qui nos defendere et amare TENERENTUR : secuîido, quia hos nobis semper prce sentes habemus, unde et crucem continno nos opprimentem constituunt... Si contradictiones autem a Directoribus, sacris arbitris, aut superioribus proveniant, quasi ïntolerabiles redduntur; tantes sunt angustiœ, in quibus anima sancta reponitur ; dum eos ipsos sibi conirarios experitur, quos Dei loco suspicit, et sincero fille amore diligtt." {Directorium Mysticum^

auctore Joan. Bapt. Scaramello, Tr. V. Cap. xii, p. 488, 492, 493.)

Ecoute enfin un pieux ascétique du beau pays de l'Armorique, où la foi est si vive, et l'amour divin enraciné dans les cœurs comme les vieux chênes dans le sol granitique :

"Tl y a une .'solitude du cœur vraiment sublime, c'est lorsque Dieu attire lui-même l'âme à cette solitude intérieure qu'on peut appeler le jardin secret du céleste Epoux. Elle n'agit presque plus, mais Dieu agit en elle : elle garde le silence, et Dieu lui parle ; un sentiment exquis dont elle est pénétrée fait tout son langage. C'est l'époux lui-même qui la retient dans sou jardin de délices : il lui donne le lait, le miel, le vin, et la fait asseoir à une table de lumière et d'amour.

"Vous savez qu'il est dit que Jésus, ce divin amant, conduit l'âme à l'écart dans la solitude, pour se familiariser avec elle, et lui communiquer ses délices. Quelle est cette solitude ? Je vous réponds que c'est l'abjection. La vraie solitude est un lieu où rien ne se trouve que celui qui y demeure. Or la sainte abjection est un lieu si éloigné des créatures, que tout 1« monde la fuit et l'abhorre. C'est pourquoi le céleste Epoux conduit Vâme qu*il

APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE

chérit tendrement dans la solitude de Vahjection et de la bassesse, afin d'y prendre avec elle ses divins plaisirs, parce qu'il y est sans témoin, sans rival qui partage avec lui sa conquête. (Quelle aimable industrie de cet amant passionné de nos âmes, qui, pour les posséder uniquement et se complaire à l'aise, nous réduit à un état où personne ne veut de nous, et où lajouissance entière de nos cœurs ne lui est plus disputée! Mais quels sont ces plaisirs qu'il goûte avec un être abject, dédaigné et rebuté de tout le monde ?

Ils sont extrêmes, parce que dans cet état de mépris et de délaissement, l'âme conserve sa plus grande beauté, une pureté parfaite. Taiit qu'ion est considéré des créatures, elles ne font que salir la conscience en cent manières, par affections, estime, sentimens et entretiens, qui font la vie des sens et du cœur. Que de choses à craindre pour ceux qui sont trop connus, et exposés en vue à des villes et à des provinces par V éclat de leurs qualités et de leurs ialens ! Mais celui qui est dans l'humiliation est exempt de toutes ces souillures, parce que l'éloignement où il est de tout ce commerce sensuel, laisse à son cœur toute son intégrité : et n'est-

ce pas dans cette pureté de l'âme que Jésus trouve son repos, et les délices de son lit nuptial ? et ne faut-il pas conclure que parmi les personnes souffrantes, ce sont surtout les^ersonwes méprisées, abandonnées, oubliées, qui se trouvent placées dans cet agréable désert que Jésus embellit de sa présence, et où il règne seul, dans un amoureux silence et une liberté paisible, sur un cœur tout à luiV^

(Champion de Pontalier.)

Voilà à quel prix, ô âme d'élite, tu pourras conquérir aujourd'hui la solitude contemplative et mériter d'être une épouse intime de Jésus-Christ, une reine glorieuse et parée de tous les dons célestes.

Levez-vous donc, ô frères et sœurs de Ste-Rose ; levez-vous, ascètes de la génération nouvelle ; levez-vous avec enthousiasme, et devenez des Saints! — Levez-vous pour souffrir et combattre, héros et martyrs du Nouveau-Monde î

LlBRARY OF CONGRESS

Branch Bindery, 1903

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