LONGFELLOW
APOLOGIE DE LA VIE SOLITAIRE ET CONTEMPLATIVE
Thèse tutelary shades Are man's asyîum from the tainted throng.
(YOITNG.)
How oft a cloud, with envious veil,
Obscures yon bashful light, Which seems so modestly to steal
Along the waste of night !
'Tis thus the world's obstrusive ivrongs
Obscure with malice keen Some timid heart, which only longs
To live and die unseen !
(MOORE
"More blest the life of godly Eremite, Such as on lonely Athos may be seen, Watching at eve upon the giant height, Which looks o'er waves so blue, sJcies so sereiie, That he who there at such anhour hath been Will tvistfnllinger on that hallowed spot; Then slowly tear him from the witching scène, Sighforthonevjishih.'dX such had been his
[lot ; Then turn to hâte a vjorld he had almost forgotP^
(Bykon.)
Hail, mildly pleasing Solitude, Companion of the wise and good, !
But from whose lioly piercing eye The herd offools and villainsjiy.
Religion^ s beams around thee shine, And cheer thy glooms with light diviiie. Oh ! let me pierce thy secret cell, And in thy deep recesses dwell !
(Thomson.)
Hail, awful scènes, that calm the trouhled breast, Andwoo the weary to prof o?i7id repose ; Can passion's ivildest tiproar lay to rest. And whisper comfort to the man of woes ! Hère innocence may wander, safe offoes, Atid contemplation soar on seraph wings. O solitude, the man who thee forgoes, WTien hicre hires him, or ambition stings, ShaU never Jcnovj the source whence real gran- \deur springs.
(Beattie.)
Let others spread the daring sail,
On fortune's faithless sea ; While undeluded, Jiappier I, From the vain tumult timely fly,
And sit in peace with thee.
(Akenside.)
O peaceful solitude î Hère ail things smile, and in sweet concert join.
(Tate.)
How calm, how beautiful cornes on The stilly hour when storms are gone ;
When warring w^inds hâve died away, And clouds, beneath the glancing rajr, Melt off, and leave the land and sea Sleeping in bright tranqidllity.
Musing mem'ry loves to dwell
With her sister solitude ; Far from the busy world she fiies, To taste that peace the xoorld dénies. — (Campbell.) This is the life which those who fret in guilt, And guilty cities, never knew ; the life, Led by primeval âges, uncorrupt, When Angels dwelt, and God himsclfwith man! (Thomson.)
La fréquentation habituelle de la société rend, sans aucun doute, l'homme plus gai, plus 'poli, plus aimable ; elle donne aussi à l'esprit et au corps plus de grâce et de souplesse ; mais, malheureusement, ce qu'elle ajoute en surface et en écZa/, elle le retire presque toujours en profondeur et en solidité. D'un autre côté, continuellement mise en jeu, et prodiguée au milieu d'une multitude de soins, de peines et de plaisirs, notre sennbilité s^éparpille, en quelque sorte, sur nos organes extérieurs, et finit par laisser nos entrailles froides et impassibles. C'est ainsi que, dans le grand monde, la compassion et la bonté, si naturelles à l'homme, semblent avoir changé de place ; on les trouve, en effet, bien plus dans le langage que dans le cœur.
"Il en est de même pour les productions de l'esprit; l'écrivain peut bien acquérir dans la société la facilité et le brillant de l'expression, la grâce et l'élégance des tours ; mais la justesse des aperçus, la profondeur des pensées et leur enchaînement, la chaleur et la vie du discours, sont le produit habituel de la retraite et de la méditation. Aussi les grands écrivains n'ont-ils guère enfanté leurs immortels chefs-d'œuvre que dans la paix de la soUtude, si propice aux conceptions du génie."
(Descuret, la médecine des passions, p. 67.)
"L'esprit et le cœur s'élèvent, se ravivent et se fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère aux philosophes, aux poètes, aux orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que
APOLOGÏÊ Ï)Ë La vie solitaire Et CONTEMPLAtlVE,
nous voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. Démosthènes se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les médecins, les philosophes de leur nation." (ZiMMERMANN, Ici SolitU-
de, trad. par X. Mar-
MIEU, j3. 38.)
"La fable représente la Solitude sous la forme d'une femme assise, vêtue simplement, et s'appuyant sur un livre, parce que l'amour de la simplicité, de la tranquillité et de la méditation, porte à chercher la solitude. Elle est dans un lieu désert ; et ses attributs sont un passereau et un livre."
(Dict. de la Fable, par Fs. Noël.)
"Oh ! dans notre siècle de turbulence et de mouvement désordonné, il faut aux âmes d'élite la solitude et le repos, au moins pour quelque temps.
"Pour agir sur le monde, il faut avoir fait, pendant quelques mois ou quelques années de soUtude, une large provision d'intelligence et de cœur ; sans cela vous pourrez bien être écrivain élégant et de goût, diseur fleuri, versificateur harmonieux; mais homme de génie, jamais." {Esquisses des orateurs sacrés contemporains, page 165.)
^'C est toujours dans la solitude que se sont formés les grands hommes et les grands saints, a dit Mgr de Quélen.
"La retraite, si méconnue aujourd'hui, est également nécessaire au génie : silv<B et solitudo ipsumque illud silentium, j dit Pline, magna cogitationis incitamenta \
sunt. Quand les pensées de l'écrivain sont emportées au milieu des cercles, elles en contractent la frivolité, se rétrécissent avec les objets qui l'environnent ; mais la solitude leur donne une force, une étendue, une majesté qui participe du silence de la nature ; l'imagination est comme l'élément de la flamme doiit la force augmente à mesure qu'elle est plus renfermée. Carmina secessum scribeniis et otia quœrunt, dit Horace.
Dans le secret et la nuit de la solitude, la lumière des vérités qu'on y médite est continuellement renvoyée au même objet ; la pensée est plus libre, le travail s'anime par le succès,
"Mais pour se rendre capable d'enfanter de grandes compositions, il faut employer des moyens qui coûtent trop aujourd'hui à nos mœurs, — la retraite et !a sobriété. Pline dit de Protogène^ (L. 35, ch. 10) que lorsqu'il travaillait son Jalisus, le plus fameux de ses tableaux, il ne prit pour toute nourriture que des légumes détrempés dans de l'eau, de peur de suffoquer son imagination par la délicatesse des viandes. Mi cliel-Ange (V. Vasari, hist.des peintres) ne se nourrit que d'un peu de pain et de vin tant qu'il composa son admirable tableau du jugement universel. Tous lest'àlents exigent \'â même tempérance; le génie n'enfante point au milieu des travaux d'une pénible digestion."
(Essai sur V éloquence de la chair e^ par Vahhé de Besplas, p. 142.)
"Malgré toutes leurs belles déclama-tions contre la solitude et la retraite, et pour engager l'homme à rester dans la société, les philosophes n'ont pu s'empêcher de reconnaître tous les avantages de la vie obscure et retirée. Ils l'exaltent dans leurs écrits ; et dans le même ouvrage où vous lisez de violentes diatribes contre les Solitaires, vous trouvez en même temps de brillants éloges de la soHtude. C'est, disent-ils, seulement dans la solitude que Vhomme est ce quHl doit être. C'est là qu'il rassemble toutes les forces de son âme, et qu'il voit la nature, non pas à travers les petites formes de la société, mais dans toute sa grandeur primitive, dans sa beauté originelle et pure. C'est dans la solitude que toutes les heures laissent une trace, que tous les instants sont représentés par une pensée, que le temps est au sage, et le sage à lui-même. C'est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur de l'indépendance. Heureux
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celui qui, au lieu de parcourir le monde, vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connaît rien au-delà de son horizon, et pour qui la terre voisine est une terre étrangère ! Il n'a point confié son cœur à des perfides qui le déchireront, ni sa réputation à la discrétion des méchants. Que lui importent, au fond de sa retraite, et les vains discoiu's des hommes, et leurs lâches intrigues, et leur haine impuissante, et leurs promesses trompeuses ? Quelle impression peut encore faire sur son âme le récit importun de leurs erreurs et de leurs crimes ? Tout au plus arrive-t-il à leurs oreilles, faible et imperceptible, comme le bruit d'un torrent qui ravage au loin une terre agreste et sauvage, et qui va mourant dans l'espace ; ou comme au déclin d'un jour d'orage, on entend s'éteindre la foudre dans le nuage fsottant sur les bords enflammés de l'horizon.
"C'est dans la solitude, dit Jean-Jacques, que je ressentais ces ineffables mouvements, ces élancemens du cœur, une sorte de jouissance dont je n'avais pas l'idée, et dont pourtant je sentais le besoin.
"Et pourquoi Rousseau, dont l'âme sensible s'enivrait de toutes ces jouissances intuitives, que lui apportait la solitude, a-t-ildonc envié aux autres le même bonheur ? pourquoi donc s'est-il élevé contre les moines ? Avait-il donc l'ambition d'être le seul heureux au monde ? Ou bien encore, avait-il la prétention de profiter seul des avantages moraux que procure la solitude, dont il fait un si pompeux éloge ?
"Je ne suis jamais allé parmi les hommes, disait un ancien, que je n'en sois revenu moins homme!" Eh bien!
quand il s'est trouvé des hommes qui ont voulu exécuter, dans toute leur perfection, ces conseils philosophiques, les philosophes, par une contradiction bien manifeste, ont condamné ces hommes et les ont poursuivis de leur haine et de leur mépris."
(Bienfaits de la Religion, p. 108, 111, 112.)
"Le vent de la solitude ne soufHe pas également pour tous : il y a des êtres qu'il abat et écrase comme un plomb, I tandis qu'il en est fZ'AuxRES guSl relève et rapproche du ciel comme s'il leur prêtait des ailes.
"Heureux ceux-là qui peuvent vivre seuls,et qui s'accommodent de la solitude parce que Dieu les a dotés d'une imagination qui peuple les déserts, d'une âme qui
les anime, et qu'ils ont en eux du prêtre et du POÈTE.
"Le calme de la solitude apaise leurs chagrins et leur communique quelque chose de sa tranquillité, comme Te visage serein d'un enfant qui dort et qu'aucun songe n'alarme, rayonne l'innocence et la paix autour de son berceau. Les Saints nourrissaient leurs méditations sur les montagnes solitaires, dans les antres des rochers,- sous le palmier des déserts ; et il n'y eut jamais autant de vie dans le monde que dans les Ththàidesi car Dieu et les Anges y étaient^ toujours 'présents.
"Et Jésus lui-même, qui é^aiV triste à cause des hommes, aimait à se promener' le long de la mer et des lacs, où il allait semant, comme des perles, les grains do sa doctrine.
"Si l'isolement a été/funeste^ à^^quelqices uns, beaucoup y okt gagné ; car il y a plus de profit à s'entretenir, comme David, avec les vents et les tempêtes, la mer et les fleuves, et à contempler les étoiles ou le soleil, en louant le Seigneur, qu'à consumer ses jours et ses nuits parmi les vanités du siècle et ieÉlinquiètes agitations de l'orgueil.
"Il s'élève de la solitude des voix mystérieuses qui font rentrer dans l'ordre toutes les puissances de l'âme, à l'exem^ pie de la création entière qui obéit immuablement à ses destinées, et enseigne ainsi le devoir et la soumission à l'homme qui en est le roi.
"Tout y raconte la gloire du Très- Haut ; et pour peu que la pensée se recueille, l'esprit comprend et le cœur pressent une clémence infinie dans la richesse du firmament, dans le silence d'une montagne, dans la senteur des bois, et dans la sérénité de l'air.
"Et toutes ces impressions ont pour effet salutaire d'alimenter la rêverie ; car il n'est pas une image prise dans la nature, qui ne puisse avoir mille rapports avec les infortunes du malheureux et les situations de son cœur.
"Et il croit vivre davantage, parce qu'il vit au milieu du mouvement delà nature ; et sa douleur lui parait moins pesante, parce qu'il peut répandre sur la nature la surabondance de son âme.
"La solitude lui fait trouver quelque douceur jusque dans ses amertumes, en lui montrant un charme au fond de ses langueurs ; et il s'y attache comme l'enfant s'attache à sa mère qui prend part à ses peines, parce qu'elle est la seule qui ne le renie point dans son adversité.
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"CVst dans le recueillement de l'esprit que germent les bonnes pensées, et que l'infortuné peut faire fructifier les adversités que Dieu lui envoie afin de l'atlirerà lui, et que Tâme reçoit des inspirations qui sanctifient la vie, et la font fleurir de toutes les vertus.
"La pensée, surtout, est amie de la solitude, parce qu'elle y gravite en paix vers son centre, q ui est Dieu ; et s'il y a tant de désordre sur la terre, c'est qu'il n'}"^ a personne qui refléchisse souvent en soi-même.
"J'ai vu deshommes dontZe jugement était sain et la volonté droite et ferme, et j'ai dit : ils ont conversé longtemps avec la solitude et elle leur a livré ses secrets et révélé le sens de bien des énigmes.
"Car c'est une science universelle que la solitude, et celui qui y a été initié de bonne heure connaît beaucoup de choses et a vécu beaucoup.
"L'isolement a donc cela de bon qu'il repose l'esprit et rafraîchit le sang ; mais il a cela de mauvais que s'il ne relève pas, il abat, et que s'il ne ressuscite pas, il tue." {Les épreuves de la vie,
p. 68, par Henri Bre-