‹ La ThémisChapitre 6 sur 107 · SON FONDATEUR, ATHANASE JOURDAN · texte numérisé non relu

SON FONDATEUR, ATHANASE JOURDAN

1. La 7Vie'm 25 parut de 1819 à 1831 ('). Son existence fut donc de courte durée; en revanche, son souvenir a longtemps survécu, mais il tend de plus en plus à s'effacer ; c'est à peine si, de loin en loin, on rencontre à travers la littérature juridique contemporaine le nom de la célèbre revue simplement mentionné. Jamais destinée d'entre-

(') Son titre complet était le suivant: Thémis ou Bibliothèque du Jurisconsulte, par une réunion de magistrats, de professeurs et d'avocats. La première livraison parut en novembre 1819, la dernière en janvier 1831. Il est à remarquer que le nom de Thémis a éti'> choisi dans plusieurs [lays étrangers au cours du xix" siècle pour servir de titr£ à des revues juridiques ou même à des revues littéraires et scientifiques. Ainsi, il parut en 1821 une Thémis allemande à Strasbourg. C'est également avec ce titre que parurent plusieurs revues italiennes : La Terni, (jiornale di lerjislazione c di rjiuriAprudenza (revue publi(''e à Florence par l'avocat Panattoni); Terni napolitana (journal consacré aux sciences, lettres et arts, publié à Naples par l'avocat de Augustinis).

\l>0 LA THÉMIS

prise scientifique ne fut plus injuste; la Thêmis n'a pas été seulement le premier organe spéci;il et périodique de la science du droit en France ('). Ses doctrines sont encore à la base de la science juridique actuelle; leur caractéristique est, en ellét, de ne pas avoir vieilli; elles ont simplement subi un développement normal et forcément évolutif. Un de nos plus illustres historiens du droit, Laferrière, n'a pas hésité à rendre cet hommage à la Thémis : « Toutes les fortes études, écrivait-il en 1860, qui, depuis, ont été suivies avec succès dans nos écoles et hors de nos écoles, peuvent retrouver leur principe dans l'impulsion donnée par ce puissant recueil ; et lorsqu'on veut ressaisir les premières ardeurs de notre siècle pour la culture scientifique du droit, c'est au recueil de Jourdan qu'il faut revenir, c'est là qu'il faut reporter ses recherches et sa reconnaissance, sicut ad cunabula juvis » \-). Cette appréciation, déj.^ vieille de plus d'un demi siècle, garde toute sa valeur aujourd'hui; pour tous ceux qui prennent soin d'observer dune manière approfondie les progrès de la science du droit au cours du xix" siècle, il est certain non seulement que la Thémis a mar(|ué la renaissance des

(') La Thémis n'a été pi-écédée que de recueils de jurisprudence cl de recueils de réquisitoires ou de plnidoyers. On trouve la nomenclature de ces recueils, ncconipagnée de notices bibliograpiiiques très complètes, dans la Thémis. t. I, pp. 40-48. Celte nomenclature est particulièrement précieuse aujourd'hui ; elle donne une idée exacte dos nombreuses publicalions qui virent le jour au lendemain de la promulgation du Code civil, et dont un grand nombre eurent une durée très courte. Ce tableau a, en outre, l'avantage de contribuer k montrer l'activité juridique qui régna en France au début du xi.V- siècle en même temps que le sens dans lequel elle s'exerc;a.

(') Introduclion historiqni] au.v Tables anah/liqucs fie la Revue de légisialion cl de la Rcrnc crilique de législation et de juriiiprudcnce précédées des Tables de la Theinis cl de la Reçue du droit français et étrani/er, par Coin-Delisle el Million, Paris, 1860, pp. 1!) et 10.

études juridiques à l'époque contemporaine, mais encore que ses rédacteurs et principalement son fondateur Jourdan, ont eu la vision très nette de l'avenir; ils ont été de véritables précurseurs ; c'est la voie tracée par eux avec un si grand talent qui a été suivie jusqu'à nos jours; c'est leur programme qui a servi de fil conducteur. Peut-être n'est -il pas téméraire d'affirmer et de regretter que trop peu s'en doutent aujourd'hui.

2. Comment, dans ces conditions, la Thcmis a-t-elle eu une destinée aussi courte? Les raisons en sont très complexes, nous les exposerons plus loin. Il est beaucoup plus facile d'expliquer le profond oubli dans lequel est tombée insensiblement la Thémis; il ne faut y voir que la conséquence d'un phénomène aussi regrettable que fréquent. Nous l'avons déjà dit, les idées justes finissent, au bout d'un certain temps, par tomber dans le domaine public. On ne sent plus le besoin de citer les hommes qui les ont mises en av;int; ceux-ci sont considérés en quehjue sorte comme les ayant aliénées au profit de la science anonyme.' De plus, il arrive fréquemment que des conceptions novatrices, trop en avant sur leur époque, s'effacent de l'espiit des contenqiorains et de leurs successeurs immédiats; elles sont reprises beaucoup plus tard et présentées comme absolument nouvelles.

C'est toute l'histoire de la Thémis. En soi, elle ne présente rien d'extraordinaire ; elle tend à démontrer que les précurseurs subissent toujours le même sort, qu'ils ne sont pas plus épargnés dans la science du droit que dans toute autre branche de l'activité scientifique.

3. Malgré tout, dans la circonstance, l'injustice apparaît tout à fait anormale, si de la Thémis on passe à son savant fondateur, Athanase Jourdan. Tandis, en effet, que le souvenir et l'influeuce du célèbre recueil ont, en défini-

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tive, longtemps survécu à sa disparition, le nom de Jourdan tondjait dans l'oubli presqu'au lendemain de cette disparition (';, et quand, par hasard, on cite aujourd'hui la 'rhémia^ccst pour en attribuer l'inspiration et la direction à d'autres qu'à celui qui la vraiment personnitiée ('). Ceci paraît d'autant moins explicable c[ue h' nom de Jourdan jouit de son vivant et pendant les premières années qui suivirent sa mort d'une autorité sans égale dans le monde scientifique. Citons à C(ît effet (juehpies traits particulièrement significatifs. Non seulement les jeunes maîtres de la Faculté de droit de Paris acceptèrent la direction de Jourdau dans la rédaction de la Thémi^ (•^) ; le plus intran-

(') Témoin la première édition du Couru de droit civil d'Aubry et Rail, qui commença h paraître on 18.39, donc peu de temps après la disparition de la Thémis. Blondeau, Demante, Du Caurroy, \Varnkœnig sont seuls cités comme fondateurs et rédacteurs de la Thémis. Jourdau est oublié. Aubry et Rau, Coarx de droit civil français, 1" édit., t. I, p. 121.

(*) Voir plus loin les inexactitudes commises par les auteurs modernes au sujet de la fondation de la Thémis. De plus en plus, l'œuvre de Jourdan est méconnue ; la création de la revue est attribuée à ses collaborateurs les plus en renom, même postérieurs h sa fondation.

(') Blondeau, Demante, Du Caurroy, qui figuraient dans le comité de rédaction de la Thémis avec Jourdan et Warnkœnig, acceptèrent toujours, en fait, la direction de Jourdan. C'est lui qui réparfissait la tàclie entre les divers collaborateurs; c'est lui encore, au t'-moignage de Du Caurroy (notice sur Jourdan, Thémis. t. VIII, 1" partie, 156), qui leur inspira les meilleurs des travau.v dont ils enrichirent la Thémis. L'autorité reconnue à Jourdan par ses collaborateurs est un fait d'autant plus remarquable que ceux-ci, en qualit'- de professeurs à la Faculté de dioit de Paris, furent appelés à être les juges de Jourdan dans un concours où il se présenta pour une place de suppléant à celte Faculté, ils firent d'ailleurs tous leurs efforts pour arracher leur directeur aux haines de la vieille École Juridique représentée notamment par Delvincourt ; ils n'y réussirent pas; comme nous le dirons plus loin, le succès serait, malgré tout, venu sans la mort préniaturét; de Jourdan, car l'École nouvelle finit par

sigeant d'entre eux, Du Caurroy, fît, en outre, paraître sous ses auspices son ouvrage sur les Institutes de Justinien, qui rég-na en maître sur les étudiants des Facultés pendant presque un demi-siècle ('). C'est encore l'autorité du « docteur Jourdan » qu'invoquèrent im peu plus tard, pour justifier son enseignement, les partisans de ce même

triompher, et il eût été nécessaire de la faire triompher avant tout sur le nom de son fondateur. Ce qu'il importe, de constater pour l'instant, c'est le fait unique d'un candidat au professorat dirigeant l'œuvre juridique de ceux qui furent ses juges et étaient appelés éventuellement à le redevenir. Cette circonstance en dit long sur la personnalité de Jourdan. Cette situation était tellement délicate et tellement extraordinaire qu'en 1823, à la veille du concours où Jourdan put enfin se présenter, le comité de rédaction de la Thémis décida d'effacer temporairement le nom de Jourdan de l'en-tôte de la Thémis, afin d'éviter la récusation de Blondeau, Du Caurroy et Déniante comme membres du jury. Bien mieux et afin de prendre toutes les précautions nécessaires pour essayer de sauver Jourdan des rancunes de la vieille École, dont les représentants devaient être en majorité au jury, le comité de rédaction simula que Jourdan n'était plus directeur de la Thémis et ne faisait même plus partie du comité de rédaction. Dans ce but, on fit précéder le tome V d'un Avertissement sur le nouveau mode de publication de la <i Thémis »; il y était dit que la Thémis paraîtrait désormais sous les noms de Blondeau, Déniante, Du Caurroy et Warnkœnig; que le recueil serait divisé en deux parties dont Blondeau et Du Caurroy auraient respectivement la direction exclusive. Cette ruse ne trompa personne; elle permit néanmoins aux amis de Jourdan de siéger au jury sans parvenir à lui faire rendre justice. Inutile d'ajouter qu'au tome VI, le nom de Jourdan réapparaissait sur la couverture de la Thémis. Au surplus, le tome V lui-même fut publié en fait sous la direction de Jourdan; il renferme même plusieurs de ses études principales; mais Jourdan ne les fit paraître qu'une fois le concours terminé.

(') La première édition des Institutes expliquées de Du Caurroy parut en 1822 et était précédée d'une introduction de Jourdan, qui fut jugée remarquable et ne contribua pas peu au succès de l'ouvrage. Dans cette introduction, sur laquelle nous reviendrons, Jourdan donnait un aperçu critique des différentes méthodes d'enseignement du droit en général et du droit romain en particulier.

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professeur doiil les cours avaient été, un moment, sérieusement troublés ('). Le procureur général Dupin luimême, se souvint, dans la plénitude de sa puissance et au faîte de ses tiiomphes, qu'il avait été le professeur privé de Jourdan; il le revendiqua après sa mort, certain qu'il ne pourrait pas être désavoué par l'intéressé lui-même, et essaya de le séparer de ses anciens collaborateurs de la T/iémis, de le placer au-dessus et en dehors d'eux (-j. Sur Jourdan s'acharnèrent les derniei-s partisans des méthodes et des conceptions surannées, négligeant à dessein ses collaborateurs afin de mieux marquer leurs coups, mais le désignant ainsi lui-même comme le chef incontesté de l'Ecole nouvelle et le promoteur de la renaissance juridi-

(M En 1830, la Faculté de Paris fut le centre de troubles assez graves, dont les journaux de l'époque ne manquèrent pas de s'emparer et qu'ils transportèrent sur le terrain politique. La prétendue cause de quelques-uns de ces troubles fut la nomination illégale de De Portets à une chaire de professeur; les cours de ce dernier furent violemment troublés. En réalité, on s'en prenait peut-être moins à la nomination de De Portets, qui remontait déjà à 1822, qu'à ses opinions. Les communications consignées dans la Gazette (lea Tribunaux, qui, à cette occasion, s't'rigea en véritable tribune où les adversaires vinrent exposer leurs points de vue, le prouvent bien (comp. notamment Gazette des Tribunaux du 24 novembre 1830). Du Caurroy jugea à propos de prendre à son cours la défense de son collègue; il n'en fallut pas davantage pour que l'enseignement de Du r,aurroy fût à son tour troublé. C'est alors que ses partisans eurent eux-mèrnes recours à la presse, surtout à cette même Gazette des Tribunaux, pour prendre sa défense et invoquer eu sa faveur l'autorité du « docteur Jourdan ». Un élève de Du Caurroy écrivait dans la Gazette des Trifmnaux du 20 novembre 1830 : « D'autres se sont attachés à l'explication pénible des textes, étude aride, mais exacte, et qui tend « à composeï' sur chaque matière un corps » de doctrine qui soit la fidèle expression du caractère et de la phy- » sionomie des diverses époques de la scienee du droit ». C'est le docteur Jourdan qui l'a écrit. .V la tête de cette École s'est placé au premier rang M. Du Caurroy ».

('j Infra.

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que moderne ('). C'est toutefois à l'étranger, surtout en Allemagne, que Jourdan rencontra les plus précieux témoignages de considération; des savants aussi illustres que de Savigny l'honorèrent de leur estime et de leurs encouragements; sa carrière scientifique et son œuvre n'ont d'ailleurs été dignement retracées que par un Allemand, le professeur Warnkœnig (-), le même qui a rassemblé les Iravaux épars et raconté la vie d'un autre jeune jurisconsulte français, contemporain de Jourdan, comme lui victime de son ardeur pour la science, Henri Klimrath (').

(') Savigny's zeitschrift, t. VII, p. 62 et suiv.

(') Warnkœnig. Dcr rechfsgelehrte, D"" Jourdan in Paris, und sein verhàltniss zur reform der rechtsivis!>enschaff in Frankreich, zeitschrift filr geschichtiiche Rechtswi^senschaft, t. VII, pp. 42-89. Cette longue étude, signée du nom d'un professeur allemand qui fit autoritt* et insérée dans la célèbre revue fondée par Savigny, dit toute la considération dont jouissait Jourdan au delà de nos frontières. C'est la meilleure biographie qui ait été consacrée au jeune jurisconsulte. Warnkœnig y a retracé, dans tous ses détails, sa vie et son œuvre, particulièrement la fondation de la Thémis. C'est d'ailleurs là que nous avons puisé un grand nombre de nos documents. Il existe plusieurs biographies françaises de Jourdan, mais elles sont relativement brèves. La plus sincère est celle insérée par Du Caurroy dans la Thémis (t. VIII, i" partie, p. 154 et suiv.). L'injustice du sort réservé à Jourdan est particulièrement bien mise en relief par celui qui fut à la fois son ami, son collaborateur et son juge. C'est d'ailleurs la même note que l'on retrouve dans toutes les autres biographies, à certains égards plus complètes; toutes insistent sur l'œuvre incomparable pour cette époque accomplie par Jourdan et la méconnaissance dont elle fut l'objet de la part de ses contemporains. Voir Taillandier, Revue encyclopédique, t. XXXII, 1826, p. 259 et suiv. ; Armet, Recueil des anciennes lois françaises, par Jourdan, Decrusy et Isambert, t. XXVII, préface; Nouvelle biographie générale du docteur HoelTer, t. XXVII, v" Jourdan (Ath. J. L.) ; Biographie universelle, ancienne et moderne, de Michaud, v° Jourdan (Ath. J. L.).

(') Klimrath, Travaux sur l'histoire du droit français, recueillis, mis

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Jamais renommée ne fut mieux fondée que celle de Jourdan. Aucun de ses contemporains, sauf Klimrath en matière liistot'ique ^'), n'a atteint sa hauteur de vues, égalé la siireté de ses conceptions scientifiques, émis des idées aussi neuves et aussi en avance sur leur siècle. Se plaçant au seul point de vue de l'histoire et lui associant Klimrath, Laboulaye a été jusqu'à parler du « génie » de ces deux précurseurs de l'École moderne (-). De fait, tout ce que la Thnnis présente de vraiment original, elle le doit à Jourdan : en dehors de son ardeur pour les doctrines de l'Ecole historique et le droit romain, qu'il partage avec Blondeau et Du Gaurroy ou que plutôt il leur conununi(iue (*), c'est lui qui met en avant et délinit le rôle de la jurisprudence et du droit comparé; il s'attaque à la philosophie du droit et montre la nécessité de son étude pour tous ceux qui veulent vi-ainient faire de la science du droit; il s'explique sur la méthode d'interprétation des lois et émet, à cette occasion, des idées (jui ont mis presque un siècle à prévaloir; il reporte enfin les meilleurs de ses efforts sur renseignement du droit et s'efforce par tous les moyens de le débarrasser des entraves qui le gênent et l'empêchent d'être à la hauteur des aspirations et des nécessités nouvelles. Son œuvre a d'ailleurs été nettement mesurée par tous ceux qui ont piis soin d'étudier sérieusement la Thé)nis ; cUe a reçu an moment du Centenaire du Code civil l'hommage qui lui était dû; il n'a peut-être

(Ml ordre et précédés d'une préfate pai- Warnkœnig. Paris el Strasbourg, 1843, 2. vol. Celle préface se rauiène à une notice très complète sur la vie et les œuvres de Kliniralli, en tout senibable à celle <[ue le même auteur a consacri'e à Jourdan.

(') Sur la comparaison entre l'œuvre de .lourdan et celle de Kiiniratli, voir infra.

(*) Revue historique de droit franrais et ctrani/er, 185)1, l. I, |>. I.

l*) Infra.

que le défaut d'être trop bref. « Si l'on voulait résumer tout le mouvement des idées juridiques au cours du xix^ siècle, ont dit MM. Charmont et Chausse, en donner avec exactitude une idée d'ensemble, il ne faudrait pas se contenter d'étudier les commentaires, les œuvres d'interprétation proprement dite. Il faudrait encore essayer d'apprécier Tinfluence des revues, des monographies, de l'action professionnelle, qui s'est exercée dans l'enseignement, le barreau, la magistrature. Très souvent les revues ont ouvert une voie dans laquelle se sont engagés seulement un petit nombre de juristes : la mort ou le découragement les arrêtent à un certain point, mais la trace reste frayée; on la retrouve, on la suit longtemps après. Ainsi la Thémis, qui a paru de 1819 à 1830, n'a pas eu seulement le mérite d'initier la France aux travaux allemands, à la renaissance du droit romain, son directeur Jourdan, fort injustement oublié, a joué le rôle d'un initiateur. Ouvert à la philosophie et à l'histoire, il a tenté de les rapprocher du droit : il a suscité, encouragé l'étude critique des monuments de notre ancienne législation » (*).

4. En un mot, la Théinis ne vécut que par Jourdan; sa mort lui porta un coup fatal, la suite le montrera. Gomment, dans ces conditions, le nom de Jourdan a-t-il été séparé de celui de la Thémis ? Rien de plus simple à expliquer. Jourdan est mort prématurément, sans avoir conquis de titre officiel dans l'enseignement du droit, tandis que ses collaborateurs les plus directs, Blondeau, iJu Caurroy, Déniante, Warnkœnig ont parcouru une longue carrière et sont devenus des maîtres incontestés de lenseiguement du droit à leur époque. Le nom de Jourdan a ainsi disparu insensiblement, sous les litres de ses

(') (Miarmonl et Cliausse, Les interprètes du Code civil. Livre du Centenaire, l. I, p. 136.

anciens collaborateurs, victime, en réalité, d'une trop courte destinée.

5. Nous nous proposons d'évoquer dans cette étude aussi bien l'œuvre scientifique de la Thémis ({ue celle propre de Jourdan. Leur histoire est inséparable, quoique, hâtonsnous de le dire, la carrière scientifique de Jourdan ne se soit pas limitée aux écrits dont il a enrichi la Thémis, à l'activité et au dévouement qu'il a déployés pour assurer son succès.

6. Notre étude, nous l'espérons, ne sera pas qu'une œuvre de justice. Il nous a semblé f[u'elle était de nature à intéresser les jurisconsultes, si nous réussissions à la mener à bonne fin.

La Théjnis présente, en etfet, une réelle importance au [)oint de vue purement scientitique, comme monument caractéristique d'une époque ; l'examen de ses diocti'ines et de sa méthode constitue le préliminaire indispensable <le l'étude des progrès de la science du droit en France au xix*" siècle. C'est sous cet aspect que nous considèreions principalement la Thémis; notre entreprise nous paraît avoir ainsi une raison d'être et une portée suffisantes.

Nous ne sommes pas d'ailleurs embarrassé pour signaler une série de circonstances secondaires, qui militent en laveur d'une élude sur la Thémis et justifient le rappel de son œuvre que nous entreprenons. La Thémis ue présente pas (ju un intérêt purement théorique et scientifique, et mérite d'être encore aujourd'hui consultée à bien d'autres égards. Klle est tout d'abord une source précieuse de documentation sur une foule de matières; le mouve- Micnl veis la codilicatioii, (jui s'est produit au début du xix' siècle, y est lelalé au fur et à mesure de son appa-

rition ; en dehors des études générales de droit comparé et des examens approfondis de telle ou telle législation étrangère que contient la Thémh, on voit, en efiet, très soigneusement mentionnée au jour le jour la promulgation des nouveaux codes étrangers, avec des notices rapides, mais précises, sur les caractères généraux de la nouvelle législation et les conditions dans lesquelles elle a apparu (\!. Même remarque en ce qui concerne la bibliographie ; les ouvrages juridiques français et étrangers sont soigneusement signalés aussitôt après leur apparition (^); ils sont même annoncés parfois avant leur publication ; de plus, les œuvres les plus importantes font l'objet d'examens critiques, qui ont à l'heure actuelle limmense avantage de nous faire connaître l'accueil réservé par les contemporains aux travaux de nos premiers commentateurs et de contribuer ainsi à nous permettre de mieux fixer les caractères de l'une des époques de notre histoire juridi-

- (') Comp. Dufrayer, Notice sur les nouveaux codes promulgués ou préparés dans divers États de l'Europe, t. J, p. 90 et s. — Nouvelles relatives à la promulgation de nouveaux codes, t. V, p. 117; t. VII, p. 94. — Notice sur la confection de nouveaux codes dans différents États de l'Europe et de l'Amérique, t. VIII, 2"= part., p. 256. — Tableau chronologique des nouveaux codes criminels préparés ou publiés depuis I7S6, t. IX, p. 180.

(*) Le bulletin bibliographique de la Thémis est fait sous le titre : Annonces d'ouvrages nouveaux. Aucune revue moderne n'a dépassé la précision et l'intelligence avec lesquelles il est rédigé. Tout ce qui est de nature à renseigner et à intéresser le lecteur y est indi- (}ué ; il est l'ait l'iat môme du côté extérieur de l'ouvrage, de la typographie, quanil celle-ci se signale par quelque caractère spécial; une petite notice accompagne même l'annonce des ouvrages les plus importants. Chaque livraison de la Thémis, à peu d'exceptions près, renfermait un bulletin bibliographique. En dehors de cette bibliographie générale, il convient de signaler les articles de Poncelet sur les Ouvrages île droit annoncés dans les catalogues des diverses foires de Leipzig et de Francfort, t. V, p. lil, 210, lï.iO; t. VI, p. 200, 538; t. Vil, p. 205, 432; t. VIII, 2<^ j)art., p. 83, t. IX, p. 426.

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<]ut' ('). Aussi Jourdan pouvait-il écrire avec justo laisun : « La Thé?nis a franchi le Niémen, le Tibre et le Tweode ; il ne se fait aucune publication importante en Europe et en Amérique, soit en législation, soit en droit romain, que nous n'en soyons informés sur-le-champ. En 1819, aucun ouvrage publié en Allemag-ne depuis Heineccius n'était connu à Paris. En 1826, il ne parait pas un code, un livre important, qu'un mois après Thétnk ne le possède » (■■^).

D'autre part, la Thêniis renferme une série de chroniques historiques et anecdotiques sans rapport direct avec la science juridique proprement dite, mais qui n'en sont pas moins pleines d'attrait pour le lecteur. Telle est la correspondance échangée par Berriat Saint-Prix et de Savigny (^) sur certaines circon-stances discutées de la vie

(') Nous ne mentionnons pas ici les principaux comptes rendus d'ouvrages que renferme la Thémis, parce que de ces comptes rendus se dégagent nettement la méthode et quelques-unes des doctrines de la revue. A ce titre, il en sera question plus loin. Disons seulement que la revue ne négligea les œuvres d'aucun des auteurs en renom de l'époque. Duranton, Isambert, Henrion de Pansey, Dupin, Macarel, de Cormenin, Proudhon, Merlin, Toullier, Pardessus, et parmi les étrangers, de Savigny et Hugo, furent tour à tour discutés et appréciés par les rédacteurs de la Tkcnm.

(») Thémis, t. VIII, 2' part., p. 114.

(») Berriat Saint-Prix, Cujas fut-il refusé dans la demande quil fit d'une chaire de professeur à Toulouse H. I, p. 297 et suiv. ; De Savigny, Lettre à propos de l'histoire de Cujas, par Ue/riat Saint-Pri.c, t. IV, p. i9'.\ et suiv. ; Hcrriat Saint-Prix, Lettre à l'occasion de l'article précédent. Uéfutation de plusieurs traditions et récits sur la rie de Cujas, t. IV, p. 38H et suiv. — Nous rappellerons en quelques mots le thème de cette discussion. Dans un extrait de son Histoire de Cujas inséré dans la Thémis, Berriat Saint-Prix avait établi d'après des documents, à son avis irréfutables, que Cujas avait vraiment été primé «levant la Faculté de droitdf Toulouse par Foicadel dans un concours l)our une chaire de prol'esseui'; il avait dépeint le chagiin que conçurent plus taid de celte; aventure les Toulousains et leurs capitouls,

de Cujas : son concours pour une chaire de professeur à la Faculté de Toulouse, sa défaite par Forcadel, sa préten-

les efforts qu'ils teiilèreiit pour se réhabiliter. La démonstration de Berriat Saint-l^rix ne parut pas sur ce point convaincante à Savigny ; celui-ci présenta plusieurs observations à ce sujet. De plus, il signala un certain nombre de documents sur d'autres circonstances de la vie de Cujas. Dans sa lettre à la Thémis, il fait notamment connaître un document relatant l'affaire de la sœur Augustine; aux termes de cette pièce, Cujas fut accusé et convaincu d'avoir, pendant la nuit, escaladé le monastère des Annonciades de Bourges pour enlever la sœur Augustine; son élève Pierre Pithou portait l'échelle. Le procès fut dévolu au Parlement de Paris. Mais le procureur général de La Guesie et Pierre Pithou, convaincus de la culpabilité de Cujas et voulant à tout prix sauver leur maître, auraient placé le dossier dans un fagot et demandé à un huissier d'allumer le feu; ce n'est qu'après s'être bien assurés que le dossier était brûlé, qulils auraient jeté les hauts cris et agonisé l'huissier de reproches simulés. Telle est la première version sur celte affaire que signale de Savigny. Il en signale encore une seconde. Un cordelier aurait promis à Cujas de lui faire voir la sœur Augustine moyennant trente pisloles. Mais le racine aurait ensuite manqué à sa parole et reçu de ce fait des coups de bâton par l'intermédiaire de La Guesie, alors élève de Cujas. D'après un autre document encore, les religieuses de l'Annonciade auraient dépêché l'un de leurs Pères confesseurs au roi pour se plaindre de Cujas et auraient ainsi établi la vérité du fait. Après avoir indiqué tous ces documents, Savigny reconnaît qu'il existe un doute sur la date des faits et leur réalité. Une seule chose est certaine, c'est l'imputation. Mis en présence de cette dissertation, Berriat Saint-Prix reprit sa plume et essaya d'établir l'inanité des faits reprochés à Cujas; d'après lui, Cujas aurait été sexagénaire à l'époque où ils sont censés s'être passés, et d'autre part, de La Guesie et Pithou n'auraient pas osé commettre des prévarications aussi graves pour sauver leur professeur. A ce propos, Berriat Saint- Prix rappelle qu'on a inventé au sujet de Cujas les fables les plus cxlraordinairps. C'est ainsi qu'il raconte que, d'après certains récits, Cujas aurait été un voleur de manuscrits; il déchirait cinq ou six feuillets dans un manuscrit et les mettait dans ses chausses; ou encore il se rendait dans une bibliotlu'Mjue de moines avec le futur président de Thou et Pithou ; pendant (jue de Thou entretenait l'abbé, Cujas jetait par la fenêtre des manuscrits dans la rue et des compères les ramassaient. Si nous rappelons ces faits si souvent dis-

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due aveuluie avec la sœur Augustine. Des clii'()iii({ues de ce genre, insérées en grand nombre (') dans la T/irmis, contribuent à donner au recueil une vie particulière et tous les caractères d'un quotidien; elles jouent le rôle des « variétés » ou des (* au jour le jour »; leur but était, en effet, de marquer un temps d'arrêt entre les études approfondies de droit, de philosophie et d'histoire, ou même entre les articles de polémique violente que publiait la Tlièmis- Ce recueil est encore précieux par les divers tableaux qu'il présente du fonctionnement des Ecoles de droit après leur réorganisation. L'amélioration de l'enseignement du droit fut une des grandes préoccupations de la Thémis; mais ses rédacteurs ne se contentèrent pas de rédiger des études critiques sur les méthodes et les programmes, ils prirent soin de noter dans leur revue tout ce qui pouvait intéresser dans la vie universitaire : les répartitions de chaires dans les Facultés, les nominations de professeurs, les discours des présidents de concours, les incidents qui marquaient ces concours, les changements qui intervenaient dans les règlements universitaires, etc. Bref, la Thémis ne nous présente pas seulement des conceptions sur l'enseignement du droit; elle enregistre jour par jour tous les événements, importants ou non, qui marquèrent l'existence des premières Facultés (').

cutés, c'est uniquement pour montrer par des exemples l'inlénH anecdotique qui s'attache à certaines chroniques de lu Thémis.

'j Autres exemples. Ik'irial Saint-Prix, Des procès intciUés aux animaux, t. 1, p. 194 et suiv.; Arrêt contre un loup-ijarou, t. II, p. HOI ; Vernet, Lettre sur les procès faits aux animaux, t. VIII, 2'' part., p. 45; Berriat Saint-Prix, Lettre en réponse à Vernet sur les procès intentés aux animaux, t. Viii, 2" part., p. 61; Nouvelle lettre sur les procès intentés aux animaux, pur .M. L. FI., t. IX, p. 440; Sur le procès célèbre entre la liste civile et le chevalier Desgraviers, voir plusieurs chroniques, t. I, p. 192; t. III, p. 95; t. VI, p. 336.

(*) Comp. Quelques mots sur les conditions et les formes des concours

WANT-PROPOS lOIÎ

7. Nous ne pouvons bien entendu que faire simplement mention des intérêts secondaires attachés à la lecture de la Thémis; nous sommes, d'ailleurs, loin den donner une idée complète; nous n'aboutirions, si nous nous proposions une semblable tâche, qu'à dresser une table analytique déjà faite. Notre but est tout autre. La Thémis est née de la nécessité de relever les études de droit en pleine décadence; elle aborda cette œuvre avec un programme précis et un corps de doctrines nettement caractérisées. Ce sont ces doctrines que nous définirons brièvement ; mais nous n'entendons pas nous limiter à un exposé abstrait de théories juridiques; la Thémis fut la première de nos revues de droit; nous retracerons donc du même coup l'origine d'un genre de littérature juridique qui, dans la suite, a obtenu tant de succès; nous dirons combien furent pénibles ses conditions d'existence; l'enthousiasme et l'ardeur de ses rédacteui'S se heurtèrent, eu etl'et, trop souvent à une opposition systématique même de la part de jurisconsultes autorisés de l'époque, dont l'attachement aux vieilles

dans les Facultés de droit, t. I, p. 269; Concours ouvert, le 20 décembre 1819, devant la Faculté de droit de Paris pour une chaire de procédure civile; discours d'ouverture, par le comte Siméon, t. I, p. 277; Mémoire contre l'admission des licenciés aux concours des Facultés de droit, par Royer-Gollard, t. V, p. 120; Régime des Facultés de droit [ord. du ;j juillet 1820), t. II, p. 202; Sicr l'ouverture des cours de l'année judiciaire, 1820-1821, t. II, p. 383 (ord. royale du 6 septembre 1821;; Nouvelle organisation de la Faculté de Paris, t. V, p. 42; Réorganisation de la Faculté de droit de Grenoblv, t. VU, p. 397. — Nous ne donnons ainsi qu'un très faible apei'çu du soin avec lequel la Thémis tenait ses lecteurs au courant de tout ce que la vie des Facultés de droit pouvait présenter de nouveau ou d'intéressant. Un trouve encore dans la Thémis des notices nécrologiques précieuses sur les jurisconsultes qui disparurent pendant le cours de sa publication, notamment sur Roulage, Tarrible, Rigot-Préaraeneu, (Irappe, Lerminier, Cotelle, etc., sans compter celle consacrée à Jourdaii, dont nous avons antérieurement fait état.

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iiiélhodes ou simplement ramour-propro étaieiil contrariés par la révolution dont la Thémis menaçait la science du droit. Toutes ces circonstances méritent d'être contées parce qu'elles ajoutent encore à l'œuvre de Jonrdan. De plus, ce n'est seulement pas à proprement parler l'histoire isolée d'une revue que nous retracerons ainsi ; c'est une période aussi brillante que courte (1«î notre histoire juridique que nous essaierons de faire revivre en partie, car la Thémia mit aux prises un g-rand nombre des personnalités en vue du monde juridique de l'époque ; le caractère intransigeant de certaines d'entre elles s'y traduisit par une discussion acerbe et dépourvue de tout ménagement. Ces polémiques aujourd'hui oubliées ne sont pas inutiles à rappeler, car si le fond même des controverses célèbres que soutint notamment Du Gaurroy contre Touiller et le procureur général Dupin peut avoir vieilli, la forme a conservé toute son originalité et atteste encore la vigueur du mouvement scientifique que provo(jua la Thémis.

PHEMIERE PARTIE

Fondation de la « Thémis ». — Son programme. — État de la science du droit en France au moment de l'apparition de la « Thémis ».

La fondation et le programme de la Thémis ne s'éclairent véritablement que par l'état de la science du droit en France à cette époque et le courant dans lequel elle s'était engagée à la suite de la promulgation du Code civil. Il est donc indispensable de décrire, en même temps que le programme de Jourdaii, le milieu juridique dans lequel il était appelé à être exécuté et les tendances contre lesquelles il était destiné à réagir.

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