PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I
celle qui se produisait à la même époque dans plusieurs pays étrangers. Blondeau et Dufrayer, qui étaient à ce moment l'un professeur de droit romain, l'autre professeur suppléant à la Faculté de droit de Paris, avaient été respectivement professeurs suppléants aux Facultés de Strasbourg- et de Coblentz; ils avaient été ainsi particulièrement bien placés pour observer les premières manifestations de la renaissance du droit en Allemagne. Quant à Jourdan, une sorte d'intuition l'avait déjà conduit, malgré son jeune ûge, vers l'étude des travaux juridiques publiés à l'étranger ; comme nous le dirons plus loin, nul mieux que lui ne fut instinctivement 2)énétré de la vraie notion de la science du droit; il était par suite nécessairement condamné à ne pas se contenter des conceptions françaises de l'époque et à aller chercher en pays étranger des inspirations qui manquaient en France, ou plutôt des encouragements et des appuis propres à donner à ses idées novatrices la force nécessaire pour arriver à triompher.
9. La Thémis commença à paraître au mois de novembre 1819; l'annonce en avait déjà été faite au mois de juillet précédent. La conception même de l'œuvre remontait d'ailleurs à une époque antérieure; mais la réalisation en avait été retardée en raison du concours qui s'ouvrit en février 1819 pour la succession de Berthelot et auquel Blondeau devait prendre part. Jourdan mit à profit les loisirs que lui procurait le retard de la publication de la Théniis pour rendre compte jour par jour de ce concours; son but caché était de servir les intérêts de Blondeau dont il était à la fois l'élève et l'ami et dont la candidature se heurtait au sein de la Faculté à une hostilité systématique (',. Blondeau triompha; ce fut d'avance
(') .Nous relatons plus loin la série des incidents, d'ailleurs trrs
un succès pour la T/ip'mis ; celle-ci parut quelques mois après.
10. Ses fondateurs exposèrent son programme en ces ternies (') :
« Faire connaître l'état actuel de la science du droit, » seconder les progrès de cette science et contribuer au » perfectionnement de la législation. Tel est le but que se " proposent les auteurs de ce nouveau recueil périodique. » Voici le plan qu'ils ont adopté.
» Chacune des livraisons de la Thétnis sera divisée en » quatre jiarties.
') Prkmikre PARTiK. — Législation fit Histoire du droit. » — Comparaison des lois françaises avec les lois romaines » et avec celles qui régissent aujourd'hui les différents » peuples de l'Europe; recherche des secours que la science » du droit peut emprunter des autres sciences; antiquités ); du droit l'omain ot du droit français ; précis de l'intluence » ([ue les divers systèmes de philosophie ont exercé sur la " législation; indication des rapports du droit privé avec » le droit public et avec le droit des gens positif; his- )> toire des modifications faites h nos codes dans les pays » où ils ont été introduits (■) ; dissertations sur diverses » matières.
» Seconde p.yrtie. — Jurisjjrur/ence des arrrts. — Tableau » raisonné des principales décisions intervenues en matière » judiciaire ou administrative. Ce travail s'étendra non » seulement à nos cinq codes, mais encore à toutes les
connus, qui maniui''ri'nt. cii concours. Comij). Warnkœnig, Saviçiin/s zeitschrift. M\, p. 49 et suiv.
(•) Thémis, I, p. 5-6.
(') I.es fondateurs de la T/icmis s'étaient d'avance assuré, dans ce but, le conconi's de jnriscniisultes étrani,'ers. Thrini^. t. [, j». '>, en note.
PREMIKRE PARTIE. — CHAPITRE I 169
» autres parties de notre législation ; sur chacun des points » controversés, on fera connaître en même temps les opi- » nions des auteurs les plus recommandables.
» Troisième partie. — Doctrifie des auteurs. — Analyse » critique des principaux ouvrages de droit français publiés, » soit en France, soit en pays étranger. On recherchera » les causes de la divergence des opinions des juriscon- » suites et les moyens de parvenir à cette uniformité de » doctrine, objet des vœux' et des efforts de fous les amis » de la science.
» Quatrième partie. — Enseignement du droit. — Coup » d'oeil sur l'organisation des Ecoles de droit dans les » divers Etats de l'Europe; examen comparé des méthodes » d'enseignement; analyse des ouvrages élémentaires.
» Appkndice. — Un appendice contiendra l'annonce des » ouvrages de droit ou de législation, des mémoires d'avo- • cats, des arrêts les plus notables et, en général, de tout ■) ce ({ui peut intéresser les jurisconsultes » (').
11. Le simple énoncé d'un semblable programme suffit à montrer la justesse et la profondeur de vues des auteurs de la Themis et à faire entrevoir l'œuvre de rénovation qu'ils se proposaient d'accomplir dans la science du droit; il ne faut pas craindre d'affirmer qu'aucune revue juridique moderne ne s'en est proposé ni de plus vaste, ni de mieux inspirée. Les fondateurs de la Thémis mettaient en avant des idées trop souvent méconnues encore aujourd'hui, peut-être même surtout aujourd'hui, à raison de la tendance vers une spécialisation exagérée dans les diverses branches du droil ; c'est ainsi qu'ils posaient, en principe,
(') l'ne note ainsi conçue terminait ce programme : u Les rédacteurs de la Thémis recevront avec reconnaissance les dissertations que les jurisconsultes français nu étranj^ers désireront faire insérer dans ce recueil ».
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que la science du droit ne devait pas être isolée des autres sciences, notamment de la philosophie et de l'histoire, pas plus que l'étude du droit privé ne devait être séparée de celle du droit public. D'autre part, la T/iémis mettait au premier rang de ses préoccupations les recherches de droit comparé, dont l'initiative eu France a été souvent attribuée à tort à Fœlix, l'examen raisonné de la jurisprudence, l'amélioration de renseignement du droit, toutes choses qui, à l'heure actuelle, sont l'objet des préoccupations des jurisconsultes.
12. 11 est permis de se demander auquel des trois fondateurs revient plus particulièrement le mérite de la rédaction de ce programme. Il ne fait aucun doute pour nous que c'est à Jourdan. Nous montrerons, en effet, dans la suite que Jourdan fut pour ainsi dire le seul des rédacteurs de la Thémis à tenter la réalisation de certains points fondamentaux de ce programme. Cette circonstance semble suftisamment prouver que leur insertion en tête de la revue était due à son initiative. Au surplus, aucun de ceux qui ont poi'té l'attention sur ce point ne s'y sont trompés. Nous n'en voulons pour preuve que le témoignage des fondateurs de la Revue historique de droit français et étranger. Pour eux, c'est cà Jourdan qu'il faut reporter l'honneur de la fondation de la Thémis et l'élaboration de ses doctrines (').
('; Dans la préface do la iievue historiqui; de droit français et étranger, qui commença à paraître eu 1855, Laboulaye a écrit : << Il y a un peu plus de vingt ans qu'un jeune liomme inconnu présenta comme thèse de doctorat à la Faculté de Strasbourg un Essai sur l'élude hisloriqiir du droit et son utilité pour l'interprétation du Code civil. C'était Henri Klimratli qui, s'inspirant de l'KcoIe illustrée par Savigny, voulait, lui aussi, renouveler l'esprit et les métliodes de la jurisprudence, coniMic un peu plus tôt l'avait essayé Jounlan en l'ondanl la Tliérnis »,