‹ La theocratie à Genève au temps de CalvinChapitre 1 sur 25 · La theocratie à Genève au temps de Calvin · texte numérisé non relu

La theocratie à Genève au temps de Calvin

L'histoire de Genève avant la Réformation est l'histoire de l'affranchissement progressif de la bourgeoisie, l'histoire de l'extension des franchises municipales.

Au X siècle, la cité est régie par un système de gouvernement où la hiérarchie ecclésiastique partage le pouvoir avec un seigneur laïque et avec le peuple.

L'évêque, élu par le chapitre, est souverain de la cité, mais il ne l'est qu'après avoir prêté serment sur le missel d'observer les droits, franchises et coutumes de la ville.

L'évêque fixe les impôts, bat monnaie et a le commandement en cas de guerre. Il est assisté par le Conseil épiscopal et, par ce conseil, il rend la justice dans les affaires ecclésiastiques et les affaires civiles importantes. En matière criminelle, il a toujours le droit de grâce.

Au dessous de l'évêque, le vidomne est chargé de la ^arde des prisonniers et de la défense de la ville en cas d'attaque. C'est à lui qu'appartient exclusivement l'exécution des peines prononcées par la justice. Il a dans son ressort la juridiction inférieure en matière civile et des compétences policières et administratives. Il est le vassal de l'évêque.

Enfin les bourgeois se réunissent deux fois par an pour élire quatre syndics et le trésorier, faire des édits, conclure des alliances, édicterle prix du vin et du blé.

Les syndics sont les vrais représentants de l'indépendance municipale. L'évêque et le vidomne prêtent serment devant eux de respecter les droits et franchises de la ville. Ils peuvent seuls juger les affaires criminelles importantes. Seuls ils peuvent condamner à la prison, à la torture et à la mort.

L'évêque et le vidomne n'ont pas le droit d'intervenir dans le cours d'un procès. Bien plus, tout bourgeois arrêté par les subordonnés de l'évêque doit dans les vingt-quatre heures être conduit devant les syndics comme devant ses juges ordinaires.

Vingt citoyens adjoints aux syndics et au trésorier forment le Petit Conseil. Celui-ci dans des cas importants s'adjoignait les chefs de quartiers, ce qui peu à peu a donné naissance au Conseil des Soixante.

La cité était célèbre pour son commerce et son industrie. Les Français, les Allemands et les Italiens s'y rencontraient. Le luxe, la passion du jeu, la débauche étaient aussi développés que la prospérité matérielle. Cependant on y trouvait de la piété et un esprit de grande sollicitude pour les malheureux.

Le gouvernement compliqué de la cité était une source de frottements et offrait un terrain favorable à des visées ambitieuses.

Les princes de Savoie voulaient faire de Genève la capi-

taie de leurs états agrandis; et possédant le vidomnat, ils cherchaient à étendre leur influence. Il se forma un parti savoyard à Genève. Les bourgeois craignant pour leur indépendance tournèrent les yeux du côté des ligues suisses, d'autant plus délibérément que les évêques, qui eussent dû être leurs défenseurs naturels, tombèrent sous la domination de la maison de Savoie, dont plusieurs d'entre eux étaient issus.

Après bien des eff'orts, les patriotes réussirent en i526 à conclure une combourgeoisie avec Fribourg et Berne, et à mettre leur indépendance sous la sauvegarde de ces deux puissantes républiques. En 1527, Besançon Hugues, le chef des Eidguenots sut même mettre temporairement l'évèque de la Baume du côté de son parti. Les armes de Savoie furent ôtées du château de l'Ile, résidence du vidomne et les fonctions de celui-ci furent confiées à un lieutenant de la justice et à deux auditeurs. A l'exemple des ligues suisses, un nouveau conseil, dit des Deux Cents vint s'adjoindre au Petit Conseil et au Conseil des Soixante. L'influence suisse avait complètement supplanté l'influence savoyarde.

Malheureusement l'évèque ne persista pas dans son attitude favorable à l'indépendance genevoise; il finit par rentrer dans le parti du duc. Le parti de l'indépendance qui jusqu'alors avait combattu sous la bannière épiscopale, trahi par l'évèque, se tourna de plus en plus du côté de Berne, laquelle espérait secrètement substituer son protectorat à celui de l'évèque. L'influence bernoise s'accrut et fut consolidée par la propagande confessionnelle.

Berne qui avait adopté la Réformation chercha à appuyer la prédication des nouvelles doctrines à Genève. Elles y trouvèrent un sol tout préparé. L'évèque était absolument déconsidéré; le clergé ignorant, superstitieux et mondain avait des moeurs peu dignes de sa vocation. Un

parti se forma qui était favorable à l'affranchissement des commandements de l'Eglise et du pouvoir de la hiérarchie. A partir de septembre i53o les syndics et le Conseil entrent décidément dans des voies favorables à la Réforme. Le 3o juin i532, les Deux Cents invitent le vicaire général à veiller, à ce que dans tous les cloîtres et églises l'Evangile soit prêché dans sa pureté, sans y mêler des fables et des inventions humaines.

En automne de la même année, le fougueux Farel vient prêcher la Réformation à Genève, et groupe autour de lui un grand nombre d'adhérents. Il ne tarde pas à être expulsé, mais son œuvre est reprise par Froment, et quand celui-ci se voit obligé de s'échapper, ses amis continuent à se réunir et une véritable communauté évangélique se constitue.

Le magistrat cherchait à ménager à la fois les sympathies des Fribourgeois et celles des Bernois, et désirant maintenir la paix dans la cité, il s'efforçait de contenter les deux partis. Mais au commencement de 1 533, il prend de nouveau une position décidément favorable au parti de l'évêque.

Aussitôt le parti de la Réformation et de l'influence bernoise provoque une démarche de ses puissants amis en faveur de la prédication évangélique.

La ville est divisée en deux partis hostiles qui ne tardent pas à prendre les armes. Le meurtre du chanoine Werly détermine une courte réaction catholique. Sur les instances des Fribourgeois, l'évêque rentre à Genève, mais il la quitte au bout de quinze jours. Son manque de tact et de courage retourne l'opinion contre lui. Et quand il prétend interdire toute prédication sur l'Evangile et l'Ecriture sainte, il achève lui-même de ruiner complètement le peu d'autorité qui lui restait.

Bientôt Farel rentre à Genève sous la protection des Bernois, dont l'influence s'est accrue de tout ce que l'évêque a

perdu. Tellement qu'au commencement de \53^ Genève dut finalement se prononcer entre Fribourg et Berne, entre le catholicisme et la Réformation. A la suite d'une dispute entre les docteurs des deux camps, Topinion publique se prononça en faveur delà Réformation et de la combourgeoisie bernoise (8 février i534). On laissa les évangéliques s'emparer de la chaire du couvent de Rive (i^^ mars) et bientôt Fribourg déclara la combourgeoisie rompue.

A ce moment l'évèque s'allie au duc de Savoie pour marcher contre Genève, ce qui achève de faire du parti évangélique le parti de l'indépendance, le parti des patriotes. Une tentative d'empoisonnement de Farel, Viret et Froment met le comble à l'impopularité du parti catholique. Une dispute en règle est organisée par le Conseil au couvent de Rive, et après beaucoup de difficulté on finit par trouver deux défenseurs de la doctrine catholique. Les prédicateurs n'ont pas de peine à montrer par les Ecritures que la doctrine catholique est fausse, et ils pressent le Conseil de donner gloire à Dieu en adoptant l'Evangile et en supprimant le papisme.

Tandis que le Conseil hésite, les évangéliques s'emparent successivement de la Madeleine, de Saint-Gervais, de l'église des Dominicains, et de Saint-Pierre, la cathédrale, non sans que cette invasion ne soit accompagnée de scènes iconoclastes (23 juillet au 8 août i535). Enfin le 10 août, le Conseil des Deux Cents entraîné par le courant populaire et par un discours de Farel, décrète l'interruption de la messe et interdit en mêrtie temps la destruction des images. Dès ce jour le culte catholique cesse d'être permis à Genève ; le clergé quitte la ville et les biens ecclésiastiques sont sécularisés.

Berne aurait voulu succéder à l'évèque et au vidomne. Elle en fut empêchée par la résistance des bourgeois et par leur ferme attachement à leur indépendance, elle fut em-

pêchée aussi par la crainte qu'elle avait de voir Genève accepter les offres de protection du roi de France.

Dès lors Genève pouvait procéder à la reconstitution de sa vie ecclésiastique et sociale, conformément à« l'Evangile » qu'elle avait préféré au« papisme».

A quel régime cette reconstruction a-t-elle abouti, c'est ce que nous voudrions essayer de montrer.

Plusieurs historiens ont attribué à Calvin un pouvoir dictatorial. Les travaux de Roget ont montré que cette affirmation n'est pas conforme à la vérité historique. Maison peut se demander si l'auteur de V Histoire dupeupie de Genève a bien saisi le principe sur lequel a reposé la vie politique et ecclésiastique de la Cité-Eglise, après l'adoption de la Réforme.

Roget tantôt nie qu'il y ait eu théocratie à Genève, tantôt admet que Genève fut soumise à une pensée théocratique.

Il règne sur ce point passablement de confusion. Il importe avant tout s'entendre sur le sens du mot théocratie. Si l'on prend ce mot dans son sens étymologique: gouvernement de Dieu, il est impossible de ne pas reconnaître quil y a eu théocratie à Genève. Si on le prend dans le sens de la domination de l'Eglise sur l'Etat, ou dans le sens de la domination du clergé sur le gouvernement politique, il est tout aussi impossible de ne pas reconnaître qu'il n'y a pas eu théocratie à Genève.

Notre dessein est de montrer en quoi Genève a été soumise dans sa vie politique comme dans sa vie ecclésiastique, dans la vie publique de ses citoyens, comme dans leur vie privée, à un principe théocratique, à un gouvernement de Dieu.

Nous verrons que les applications organiques de ce principe ont constitué un véritable système théocratique, un régime social, une institution qu'on estimait de provenance divine.

Le présent mémoire ne prétend pas révéler des faits nouveaux. Les faits sont maintenant très suffisamment connus et certifiés. Les travaux de Kampschulte sur l'établissement de la Réforme à Genève, ceux de Roget sur l'histoire du peuple de Genève du vivant de Calvin, l'Histoire de Genève de J.-A. Gautier actuellement publiée avec tant de soin et de science par les historiens genevois les plus compétents, et d'autres travaux encore, dont plusieurs sont devenus classiques, nous permettent d'essayer de coinpj^endre les événements qui se sont déroulés de i536 à 1564, en les examinant à la lumière du principe théocratique qui a été établi à Genève, avant l'arrivée de Calvin, lorsque la Réformation y a été adoptée.

Suivre les applications de ce principe et les résistances qu'elles ont soulevées, ce sera, nous l'espérons, contribuer dans une certaine mesure à répandre la lumière dans un domaine où pendant longtemps a régné passablement de confusion et où la vérité historique a souvent été méconnue.

Page 1