CHAPITRE PREMIER
Commencement d'organisation de la Réforme à Genève à l'instigation de Farel et de Calvin.
Lorsque Tautorité épiscopale commença à être sérieusement ébranlée dans les esprits, le magistrat de Genève se mit purement et simplement en lieu et place de l'évêque et de son clergé.
La substitution de l'autorité de l'Etat à celle des pouvoirs ecclésiastiques s'opéra même d'autant plus brusquement et plus complètement que le clergé dépossédé, en se retirant de la scène, n'avait transmis à la nouvelle Eglise aucun représentant influent, qui pût exercer sur son développement une action sensible^
* Roget, L'Eglise et l'Etat à Genève du vivant de Calvin, p. 8.
C'est donc sous un régime de pleine césaréopapie que Genève accepte et vote définitivement la Réformation. Le 2 1 mai i536, le Conseil général arrête et jure de vouloir vivre en la « sainte loy évangélique et parole de Dieu ». Le peuple adopte la Réformation comme un nouvel ordre de choses qui abolit les messes, images, idoles, et autres «abusions papales», et qui établit une autre loi, contenue dans l'Evangile et venant de Dieu. Au xvi^ siècle, comme au moyen âge, la religion est envisagée comme le fondement sur lequel repose directement et nécessairement l'ordre social. Les Genevois, depuis longtemps en lutte avec les évêques ennemis de leurs libertés, demandent à la Réformation une autre institution religieuse, une autre ordonnance divine, qui respecte leur indépendance et leur liberté politique, et les fasse « vivre en union et obéissance de justice».
La loi évangélique (ou loi de Christ), ce terme est très caractéristique, va prendre la place de la loi papale. Mais cette loi nouvelle, qui donc l'interprétera, qui se chargera de l'appliquer et de la mettre en vigueur? C'est le Conseil, délégation de l'ensemble des citoyens, le Conseil héritier du pouvoir de l'évêque.
C'est lui qui, en juin i535, a organisé la dispute religieuse dont il s'est constitué seul juge. C'est lui qui au mois d'août i535 a interdit de célébrer la messe et a disposé des biens d'église. Aussi, est-ce lui qui maintenant décrète la fréquentation obligatoire du sermon, le dimanche, sous peine de bannissement,, et qui supprime la célébration de toute fête religieuse tom-
bant sur un autre jour. Il pousse même sa sollicitude jusqu'à ordonner aux serviteurs et chambrières de se rendre à Saint-Pierre tous les dimanches à cinq heures du matin, pour être instruits dans la foi. Il punit les adultères et les débauchés.
La Réformation née à Genève du besoin d'affranchissement politique, avait également sa source dans un besoin de Réforme morale et doctrinale. Partout où elle s'implantait, les ordonnances disciplinaires étaient remises en vigueur; à Genève, la discipline ecclésiastique, partie essentielle et intégrante du nouvel ordre de choses, fut pratiquée au début par le pouvoir civil.
Jusqu'alors Farel avait fait surtout une œuvre de critique et de démolition du papisme. Il s'agissait pour lui maintenant de travailler au progrès moral et à l'édification des croyants. Il fallait établir une nouvelle vie d'Eglise, des lois disciplinaires, une confession de foi, car 1' « Evangile » ne se montrait pas encore un lien suffisant d'unité et n'empêchait pas des différences de plusieurs sortes. Farel qui avait été très fort pour détruire avait devant lui une tâche toute différente. On peut prévoir que dès qu'il l'entreprendra, dès qu'il cherchera à faire mettre en vigueur la « loi évangélique », en inspirant des règles nouvelles sur les sacrements, le mariage et l'instruction religieuse, plusieurs de ses partisans se transformeront en adversaires. La « loi évangélique » exigeant des pratiques religieuses régulières et des mœurs pures, devait nécessairement rencontrer
des résistances dans son application à une population très mal préparée.
Trois mois après Tadoption de la Réforme (au commencement de septembre i536) se manifestent les premiers symptômes d'opposition collective i : plusieurs citoyens refusent d'aller ouïr le prêche. Ce sont peut-être des partisans de l'ancien ordre de choses, mais plus probablement des indépendants que gêne toute obligation et qui, affranchis des pratiques papistes, veulent qu'on les laisse tranquilles.
Calvin nous dit qu'à son arrivée tout était en tumulte et qu'il n'y avait aucune réformation : on prêchait, on cherchait les idoles pour les brûler, c'était tout.
Farel se rend compte de ce qu'il doit faire et il use de son influence pour édifier l'Eglise. Il pousse le Conseil à augmenter le nombre des sermons, à défendre les chansons frivoles, à châtier les joueurs et les paillards. Mais il voit s'élever contre lui tous les adversaires d'une règle obligatoire sérieuse, et l'opposition a d'autant plus de poids qu'elle compte parmi ses chefs des hommes patriotes, moraux, dont le mot d'ordre est : « personne ne dominera sur ma conscience 2».
Farel, heureusement, n'est plus seul à affronter les adversaires d'une organisation positive de l'Eglise comme pouvoir spirituel. 11 a retenu à Genève
^Rogety Histoire du peuple de Genève, t. i, p. ii. 2R. C, 4 sept. 1536.
Calvin, le chef très jeune, mais déjà célèbre de la Réforme française, l'homme le plus propre à le seconder et à le soutenir, le « docteur » dont l'Eglise naissante de Genève a le besoin le plus urgent. Farel par son ascendant sur la population, Calvin par son esprit méthodique, par sa connaissance approfondie de la Parole de Dieu, pouvaient travailler efficacement à « dresser » l'Eglise.
C'est ce qu'ils entreprennent sans tarder. Au mois de mai, Farel avait obtenu des Conseils l'autorisation de leur présenter, à mesure que la nécessité s'en ferait sentir, les « articles » propres à établir l'unité des citoyens dans la foi en Christ. Farel et Calvin rédigèrent ces articles et les présentèrent aux Conseils au mois de novembre^. Calvin y ajouta ensuite son premier catéchisme français.
Farel et Calvin demandent en premier lieu la célébration mensuelle de la Cène et l'exclusion des pécheurs obstinés pour ne pas « deshonorer » le Seigneur par une profanation de son sacrement. Ils réclament l'excommunication des indignes comme établie par Jésus-Christ lui-même (Matth., ch. i8).
Ils veulent en outre que le magistrat établisse dans tous les quartiers des personnes intègres qui auront l'œil sur la vie et le gouvernement de chacun. Ceux en qui on apercevra « vice notable » seront exhortés,
* R. C, 10 novembre i536. Le mémoire justificatif qui renfermait les demandes des réformateurs fut examiné par le Petit Conseil, le i6 janvier iSSy.
et, s'ils ne se corrigent, seront excommuniés jusqu'à leur pénitence et amendement. Le rôle du magistrat sera de punir ceux qui auront été convaincus de « contempnement » et de « mocquerie de Dieu et de son Evangile ».
Mais ce n'est là encore qu'une des faces de la discipline ecclésiastique. La loi évangélique n'étant pas seulement ordonnance morale ou règle de vie, mais règle de foi ou ordonnance doctrinale, l'Eglise exigera le respect de la vérité divine en même temps que le respect de la volonté divine. — Les ministres proposent, par conséquent, que tous les habitants « fassent confession et rendent raison de leur foi, pour connaître lesquels accordent à l'Evangile et lesquels aiment mieux être du royaume du pape que du royaume de Jésus-Christ ».
Il ne s'agit plus d'une profession de foi comme celle de mai i536, générale et collective, mais d'une adhésion personnelle à un formulaire identique qui, juré d'abord par les magistrats, pour donner l'exemple, le serait ensuite par chaque individu de manière à supprimer dans l'Eglise toute incertitude, toute divergence et toute équivoque ^ .
Ainsi l'Eglise sera organisée dans la communauté comme gouvernement spirituel distinct du pouvoir politique.
Farel et Calvin rêvent une société qui se place effec- < .4. Rilliet, Notice sur le premier séjour de Calvin à Genève,
p. XXVII,
tivement sous l'autorité souveraine de Dieu. Déjà le peuple de Genève s'est constitué en théocratie en décidant de vivre « en la sainte loi évangélique et parole de Dieu ». Mais cela ne suffit pas, il faut que cette théocratie théorique et virtuelle soit effective et organisée, il faut établir le gouvernement de Dieu, le règne de Jésus-Christ, par la mise en vigueur de sa Parole.
Les réformateurs repoussent la théocratie papale et cléricale du moyen âge et le joug des commandements de l'Eglise, afin de rétablir l'autorité de Dieu au moyen des deux organes chargés de la faire connaître et respecter, au moyen du gouvernement spirituel et du gouvernement politique.
Pour établir cet état chrétien qui, en réalité, est calqué sur la théocratie israélite du temps de la royauté, Farel et Calvin demandent l'exclusion de tous ceux qui ne veulent pas le nouveau régime et demeurent attachés à l'ancien, l'exclusion de quiconque préfère le pape à Jésus-Christ.
Le temps n'est plus où l'on se contentait de demander avec Messieurs de Berne, que chacun fût libre, qui d'ouïr la messe, qui d'entendre le sermon K
Les réformateurs veulent aussi qu'on fasse apprendre à tous les enfants « une somme briève et facile » de la foi chrétienne, et que plusieurs fois par an, ils soient interrogés et examinés par devant les ministres jusqu'à ce qu'on les trouve suffisamment instruits
1 R. C, 10 janv. 1534.
pour participer à la Cène. De la sorte les nouvelles générations seront élevées dans l'esprit et dans le respect de l'institution théocratique.
Enfin Farel et Calvin demandent que les différends matrimoniaux soient réglés selon la Parole de Dieu, et non plus selon le plaisir du pape. Ils proposent à cet effet que le magistrat établisse des commissaires pour juger et décider les causes, en s'adjoignant quelques ministres pour être mieux informés de ce qui devra se faire selon la Parole de Dieu. Il y a là l'embryon de ce qui sera plus tard le Consistoire.
Calvin, qui a inspiré le mémoire que nous venons d'analyser^, l'a fait présenter par Farel. Il ne peut absolument pas admettre que la tâche des ministres consiste uniquement à prêcher. Les ministres sont pour lui les dispensateurs de la Parole divine, chargés de la déclarer au peuple et de veiller à son observation, ils sont les hommes qui travaillent à ce que Dieu soit glorifié, à ce que son honneur soit maintenu par le magistrat.
En résumé, Farel et Calvin demandent :
1° La célébration mensuelle de la Cène et l'excommunication des indignes.
2^ L'établissement d'une confession de foi.
3"" L'institution d'une juridiction matrimoniale fondée sur la Parole, et mixte, c'est-à-dire impliquant le concours du magistrat et des ministres. — Ils ont
* 0pp. Calv., t. X, p. 5 ; Herminfard, Corr. des Réformateurs, t. IV, no 6o2.
pour but d'une part d'assurer ainsi l'éducation chrétienne du troupeau, et de l'autre d'exclure de l'Eglise ceux qui n'en observent ni les doctrines, ni les commandements ^
On reconnaît sans peine dans ces propositions les idées de Calvin, théologien de la souveraineté divine, juriste consommé, élevé dans un milieu de fonctionnaires ecclésiastiques, esprit méthodique qui veut mettre l'ordre dans la confusion et faire de l'Eglise non un simple département de l'activité de l'Etat, mais un gouvernement spirituel fondé sur la Parole de Dieu.
1 Les « Articles » ne s'occupaient donc pas des formes extérieures du culte, des prières publiques, du rôle du sermon, des rites du baptême et de la Sainte-Cène, de la célébration du mariage.
Tous ces points avaient dû être fixés d'après les règles posées par Farel dans la première liturgie qu'il a donnée aux congrégations évangéliques de langue française. (Rilliet, op. cit., p. xvi.)