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GENÈSE DE LA PENSÉE DE PAUL

Révélation et histoire. — Paul est le docteur des docteurs et pendant de longs siècles le monde chrétien a pensé par lui. C'est un fait notoire que la théologie d'Augustin, et par Augustin celle de saint Thomas, et par saint Thomas toute la

scolastique, dérivent en droite ligne de la doctrine de Paul.

En Orient, saint Jean Chrysostome se l’est tellement assimilée que les écrivains postérieurs de langue grecque, désespérant d'aller plus avant, se bornent presque à le transcrire ou à le résumer. Aussi quand la Réforme se réclama du nom de Paul pour battre en brèche l’enseignement traditionnel, elle se donna le tort de ne présenter l’Apôtre des Gentils que sous un aspect faussé par un grossissement voulu et déformé par l’esprit de système, mais au fond elle suivait sans y songer le grand courant catholique. Rien donc ne saurait être plus intéressant ni plus instructif que l’histoire de la pensée de Paul Mais cette pensée a-t-elle une histoire ?

Si l'inspiration supprimait la personnalité, si l'action divine sur l'intelligence et la volonté de l’homme n’était qu'une impulsion mécanique, si l'écrivain sacré n'était qu’une lyre résonnant sous les doigts de Dieu, ou un calame enregistrant les concepts du scribe céleste, notre question n'aurait pas de sens. Mais l'hagiographe n’est ni une matière inerte ni un instrument inanimé. Il sent, il veut, il pense; et ses pensées et ses sentiments ne peuvent manquer de colorer la révélation qui les pénètre, comme le milieu ambiant colore le rayon lumineux qui le traverse. Isaïe et Ézéchiel ne délivrent pas du même ton le même message divin. Ce n’est pas une simple affaire de lexique. Dans quelque traduction que ce soit, les

visions d'Osée ne ressembleront jamais à celles d’Amos et l’on ne sera pas exposé à prendre un chapitre de saint Marc pour une page de saint Jean. Aussi tous les exégètes proclamentils avec raison la nécessité d'étudier le caractère individuel des écrivains sacrés, leurs habitudes l'esprit, le tour ordinaire de leurs pensées, leur éducation et leur situation sociale, les circonstances extérieures de leur vie et de leur action.

Bien qu’elle échappe à l'analyse psychologique, comme tout acte surnaturel, et puisse même échapper à la conscience, l'inspiration n’en appartient pas moins à l’histoire par un de ses côtés. Elle se déroule parallèlement à d’autres événements qu'elle ne peut manquer d’affecter si elle n’est affectée par eux. On en suit l'origine et le progrès; on peut en tracer la marche. Elle a donc une histoire. La lecture des prophètes et des évangélistes montre combien ce nom d'histoire est justifié.

Dans ce chapitre préliminaire, nous nous proposons d'examiner les éléments constitutifs de la pensée de Paul : d’abord l'apport humain, l'appoint fourni par sa riche nature sous l'influence, complémentaire en même temps que contradictoire, de sa double éducation helléniste et judaïque; ensuite l'apport divin, qui transforme l’autre sans l’absorber, je veux dire la grande révélation du chemin de Damas et la série des révélations successives dont le cours ne s'arrête qu’au martyre.

Le milieu et l’homme. — On n’a d'un homme, surtout d’un écrivain, qu'une connaissance imparfaite, tant qu’on ignore le milieu intellectuel et moral où il a grandi. Du milieu nous tenons le langage, ce merveilleux instrument de l’activité mentale, l'association inconsciente et le tour habituel de nos pensées, avec un patrimoine plus ou moins riche de concepts, élaborés pendant des générations avant de nous échoir en héritage : et tout cela mis ensemble constitue le tempérament de l'esprit, comme le sang, la race, le régime, le genre de vie, forment le tempérament du corps. L'éducation modifie quelquefois, renforce le plus souvent ce premier fonds d’atavisme; l'inspiration divine elle-même ne l’élimine point; car la grâce,

loin de supprimer la nature, l’élève et la transforme tout en lui laissant son empreinte native et son individualité parfaitement distincte.

Par sa naissance comme par son éducation, Saul nous fait prévoir une nature complexe où s'uniront tous les contrastes. « Juif de race, originaire de Tarse, citoyen romain », tel est l'état civil fourni par lui-même au magistrat chargé d’instruire sa cause. Au dire de saint Jérôme, Giscala fut le berceau de sa famille? : le treizième apôtre serait donc lui aussi Galiléen. Alors comme aujourd’hui, les Juifs étaient les plus cosmopolites des hommes. Traqués en Palestine par des pouvoirs rivaux, refoulés par les envahisseurs, attirés au dehors par l’appât du lucre et l'instinct du commerce, ils avaient semé de leurs colonies tous les points de l'empire. Sûrs de rencontrer partout, chez leurs nationaux, accueil, secours et protection, ils changeaient de contrée à la moindre alerte. L'univers était leur patrie.

À cette époque, Tarse était une des villes les plus florissantes de l’Asie. Comblée de faveurs par Rome, libre et exempte d'impôts depuis le grand Pompée, métropole de la Cilicie depuis Auguste, elle devait à son site superbe d’être un entrepôt de premier ordre et un marché des plus actifs. Des hauteurs voisines de la ville, par-dessus les bosquets de palmiers, l'œil embrassait à la fois la masse neigeuse du Taurus, les blanches voiles de la Méditerranée qu'un fleuve alors navigable, le Cydnus, amenait sous ses murs, enfin toute la Cilicie Champèêtre, coupée en échiquier d'innombrables canaux et couverte de mois sons à perte de vue.

Ce panorama riant et grandiose semble n’avoir laissé aucune trace dans l'imagination de Paul. Plus tard il traversera les sites les plus merveilleux par les faveurs de la nature ou la magie des souvenirs sans trahir le moindre tressaillement d'admiration, sans enrichir son style d’une comparaison, d'une couleur quelconque. À ce point de vue, il est l’antipode des prophètes et des évangélistes. On a voulu expliquer ce phéno-

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