L'homme peut-il sans la grâce éviter tous les péchés
Il ne peut éviter tous les péchés mortels, à plus forte raison, tous les péchés véniels. C'est la croyance de l'Église que la sainte Vierge seule a vécu, est morte sans péché. Dans l'état d'innocence, l'homme aurait pu éviter tout péché, même véniel, puisque pécher c'est s'éloigner de ce qui convient à la nature, et qu'Adam pouvait tout ce qu'il désirait raisonnablement. Il n'avait besoin pour cela que d'une grâce conservante. Le peut-il encore dans l'état de nature déchue ? Tant qu'il possède la grâce habituelle, il le peut, car alors sa raison est droite, bien ordonnée, et le péché, c'est le désordre de la raison. Il ne saurait cependant éviter tout péché véniel, à cause de l'ignorance de l'esprit et de la fragilité de la chair.
La grâce habituelle étant perdue, il ne peut éviter tout péché mortel. De même que sa raison s'est révoltée contre Dieu, l'appétit inférieur se révolte contre la raison et tôt ou tard l'entraîne au désordre. S'il était sans cesse attentif, s'il exerçait sur luimême une vigilance continuelle, il pourrait éviter chaque péché pris séparément; mais que d'attaques subites et imprévues! D'ailleurs, à force de combattre, il lui est impossible de ne pas avoir une défaillance et de ne jamais succomber. Ce n'en est pas moins une faute : pourquoi s'est-il mis dans cette triste nécessité ?
OUEST. CXII. Cause de la grâce. — 1. Dieu en est seul la cause efficiente.
Un être ne peut agir au delà de sa forme spécifique. Son espèce est sa sphère d'activité : c'est un cercle de fer qu'il ne saurait briser, une barrière qu'il ne saurait franchir ; il n'y a que le feu qui enflamme.
Ce principe établi, qu'est-ce que la grâce ? Un don surnaturel qui nous fait participer à la vie divine, donc Dieu en est seul la
cause efficiente. Il donne toujours la grâce suffisante, il donne, il refuse à son gré la grâce efficace, nous n'y pouvons rien (1).
2. Faut-il, pour recevoir la grâce, que l'homme y soit préparé par un acte de son libre arbitre ?
Quant à la grâce actuelle qui nous donne l'impulsion au bien, toujours elle prévient, et l'homme ne peut prendre aucune initiative. L'acte surnaturel, si petit qu'il soit, vient, il est vrai, de notre libre arbitre, mais arbitre sollicité d'abord par Dieu. Pour recevoir la grâce habituelle qui est la forme de nos âmes, nous avons besoin d'une certaine préparation : une forme quelconque n'est reçue que dans une matière préparée. « Préparez- vous, ô Israël, à aller au-devant de votre Dieu. » (Amos, iv, 12.)
3. On voit par là que la grâce n'est pas également dans tous. Elle est plus ou moins grande selon qu'elle répand une plus ou moins vive lumière. Cet éclat rayonne en raison de la préparation du sujet qui le reçoit, et en raison de la quantité de lumière qup Dieu veut bien y répandre. Il a voulu dans le monde spirituel la même variété que dans le monde physique. Voyez, dans ce dernier, chaque espèce d'êtres. Quelle variété de grandeur et de petitesse, de richesse et de pauvreté ! Parmi les fleurs, les unes sont éclatantes, les autres ont des couleurs moins vives, d'autres en sont presque totalement dépourvues. Nous retrouvons la même différence si nous comparons les genres entre eux. Pourquoi cet être est-il une pierre, cet autre un homme, cet autre un ange? Dieu l'a voulu ainsi, pour la beauté de l'ensemble. De même, il accorde dans l'ordre surnaturel des grâces différentes pour la beauté de toute l'Eglise, et aussi pour montrer sa souveraine indépendance.
* Quelle est la part de l'homme, quelle est la part de la grâce dans nos actes surnaturels ?
(I) Nous sommes des toiles sur lesquelles Dieu produit des dessins plus ou moins beaux, mais nous pouvons être des toiles vulgaires, aussi bien que- la toile d'un magnifique tableau. (M. Olier.)
Voilà en peu de mots tout le traité de la grâce. Le père du mensonge avait attaqué la vérité en Dieu même, niant tantôt l'unité de la nature divine, tantôt la trinité des personnes. Vaincu de ce côté, il suscita des hommes qui combattirent la vérité dans le Verbe incarné, les uns niant que Jésus-Christ fût Dieu, les autres, qu'il fût homme. Lorsque l'Église, colonne de la vérité, eut lancé contre eux ses anathèmes, il attaqua la vérité dans nos âmes. Deux sortes d'ennemis entreprirent sa ruine. Suivant la marche de leurs devanciers, les uns attribuèrent trop, les autres trop peu à la liberté de l'homme. Ce furent d'abord les Pélagiens et les rationalistes de tous les temps, qui nièrent la nécessité de la grâce pour arriver au salut. Ils firent à l'homme la part du lion, et donnèrent les restes à la grâce. Ils furent immédiatement suivis de Semi-pélagicns qui renouvelaient les mêmes erreurs un peu mitigées, comme les Monothélites, les erreurs des Eutychiens.
Cet excès en amena un autre non moins dangereux. Les prédestinatiens nièrent la liberté de l'homme, donnant tout à la grâce dans les œuvres qui sont bonnes, soit surnaturelles, soit naturelles. Leurs erreurs eurent pour apôtres, dans les temps modernes, Wiclef, Luther, Calvin, Baïus, et surtout les Jansénistes. Prônées par des hommes éminents, Jansénius, évêque* d'Ypres, Arnauld, Nicole, Pascal, Quesnel, ces funestes doctrines remplirent quelque temps l'Église de deuil et de confusion. Jamais, depuis l'Arianisme, le père du mensonge n'avait séduit des esprits aussi élevés, des âmes aussi belles et ornées de tant de vertus.
Le fondement du Jansénisme, c'était ce faux principe que le péché originel a totalement détruit le libre arbitre, et n'a plus rien laissé de bon à l'homme. Tout en lui étant vicié, corrompu, il ne peut venir de cette source empoisonnée que la corruption et le péché. Nous sommes des automates, sollicités d'un côté par la concupiscence et de l'autre par la grâce. Celle-ci est-elle la plus puissante on est-ce la concupiscence qui l'emporte? Nous cédons
forcément. L'une ou l'autre nous entraîne d'une manière irrésistible, comme le poids jeté dans le bassin d'une balance le fait baisser, si celui qui est dans l'autre bassin ne lui est supérieur ou au moins égal. Quand les deux poids sont égaux, la balance reste en équilibre. De même si la grâce qui nous sollicite au bien produit en nous une délectation égale à celle de la concupiscence, nous restons dans l'inaction, il nous est impossible d'agir. Ce système, malgré son invraisemblance apparente, acquit rapidement un grand crédit, grâce à l'habilité de ses défenseurs et au prestige de leurs vertus. Mais l'Église veillait. Cinq propositions furent extraites de Y Augustin de Jansénius, et condamnées par la bulle Vineam Domini de Clément XI. Il n'est pas de subterfuges auxquels n'eussent recours les hérétiques pour échapper aux foudres de l'Eglise. L'affaire, assoupie durantfa Paix Clémentine, ne tarda pas à se réveiller et avec plus d'anirnosité que jamais. Le pèreQuesnel, de l'Oratoire, publia son livre des Réflexions morales où il renouvelait les mêmes erreurs, en y ajoutant des doctrines schismatiques sur la constitution de l'Eglise. Le Souverain Pontife parla de nouveau ; il lança contre le fameux livre la bulle Unigeni' tus, que l'épiscopattout entier reçut avec applaudissement. Quatre évêques de France furent d'abord seuls à lui refuser l'obéissance. Ils parvinrent, à force d'intrigues, à entraîner dans leur révolte huit autres évêques, le cardinal de Noailles et un assez grand nombre de prêtres. Alors on vit un scandale où l'absurde le disputait à une insigne mauvaise foi. Comme tous les hérétiques, les Jansénistes en appelèrent du pape au concile général, bien décidés, dans le cas d'une nouvelle condamnation, à en appeler du concile mal informé au concile mieux informé. Le concile ne se réunissant pas, ils en appelèrent à l'autorité civile, aux parlements, suivant l'exemple des églises schismatiques d'Angleterre et de Bussie : de là leur vint le nom d'Appelants. Ils eurent beau user d'intrigues et de violences, le serpent de l'hérésie était frappé mortellement. Après avoir rempli de troubles et de dis-
eussions la fin du dix-septième sièele et tout le dix-huitième, leur tragédie finit par la Constitution civile du clergé.
Au lieu de fermer les yeux sur les textes si clairs de l'Écriture; au lieu d'en appeler des décisions de l'Église à une autorité incompétente, n'auraient-ils pas mieux fait d'en appeler à l'expérience et au bon sens? Qui est-ce qui, en faisant une bonne œuvre, ne se sent libre de ne pas la faire? Qui est-ce qui me force de tendre la main à un pauvre, de lui adresser une parole affectueuse, au lieu de passer à côté de lui comme tant d'autres, sans l'honorer seulement d'un regard? Si je n'ai pas été libre quand j'ai fait le bien, quand j'ai fait le mal, pourquoi Dieu a-t-il des récompenses et des châtiments? On ne punit pas la pierre qui tombe dans l'abîme, on ne récompense pas le marteau qui polit le fer. Pourquoi aussi les exhortations, les louanges et les reproches?
Une autre conséquence immédiate, c'est le fatalisme. Si la concupiscence ou la grâce m'entraîne sans avoir besoin de mon concours, à quoi bon m'occuper de mon salut, faire des efforts pour éviter le péché et pratiquer la vertu? C'est Dieu qui veut, qui fait l'un et l'autre, sans que j'y puisse rien. Inutile de lutter contre les passions; il faut suivre leur cours, satisfaire les désirs de la concupiscence; les réprimer serait s'opposer à la volonté de Dieu, ce qui est une impiété. Le Turc ne répare pas le toit de sa maison. Il la laisse tomber en ruine, croise les jambes, et s'endort dans son indolence. « Dieu le veut, dit-il, ne nous opposons pas à la volonté de Dieu ! »
Il faut donc dire : Nous avons peu de part aux actes surnaturels. La grâce nous prévient, nous sollicite, et son efficacité vient de Dieu, autrement Dieu ne serait pas l'auteur de tout ce qui existe, son être aurait des limites, mais elle ne produit pas toute seule l'acte surnaturel, il faut le concours de notre libre arbitre : Gralia Dei mecum, dit saint Paul; la grâce de Dieu d'abord, puis ma coopération.
* Nous trouvons dans l'Evangile un exemple qui montre d'une manière bien sensible que Dieu sait concilier sa grâce avec la liberté de l'homme. Jésus se tourne vers Pierre qui vient de le renier ; un seul regard suffit pour toucher le cœur de Pierre. Ne pouvant plus contenir ses larmes, il sort et pleure amèrement sa faute; voilà une coopération généreuse et prompte. Voyons la grâce dans un cœur rebelle : Judas s'avance à la tête d'une troupe armée. Il a vendu son maître, il vient le livrer. Au moment suprême, Jésus envoie encore la grâce solliciter le cœur du traître : « Judas, dans quel dessein êtes-vôus venu? Quoi, Judas, vous trahissez le Fils de l'homme par un baiser? » La grâce sollicite le même repentir, la même confiance en la miséricorde de Dieu. Elle est de même nature, elle semble même plus abondante dans Judas que dans Pierre ; à l'un Jésus adresse la parole, il n'accorde à l'autre qu'un regard. Elle ne contraint pas la volonté de l'homme, puisqu'en changeant le cœur de Pierre elle n'empêcha point Judas de se perdre.
En mettant hors de doute le dogme catholique touchant l'accord de la grâce avec la liberté de l'homme, c'est-à-dire, tout en reconnaissant que la grâce nous est absolument nécessaire pour faire un acte surnaturel, et qu'en le faisant nous sommes libres, on peut demander d'où vient l'efficacité de la grâce ? Est-ce de Dieu ou de l'homme ? de l'élément divin ou de l'élément humain ? On peut ramener à deux les opinions des théologiens. Les Thomistes, recueillant la doctrine de leur maître, éparse dans la Somme théologique, la Somme contre les Gentils et ses divers ouvrages, soutiennent que l'efficacité de la grâce vient de Dieu, et qu'il en est la cause physique. De même que le charbon placé sur ma main est cause de ma brûlure, de même qu'en mettant le feu à une maison, je suis cause de l'incendie qui la dévore ; ainsi Dieu est cause de l'acte que je produis sous l'influence de la grâce. L'acquiescement de ma volonté à la grâce est due à cette prémotion. Mon acte vient de Dieu, et a une connexion né-
cessaire avec l'action divine, comme les effets physiques dont je parle, en ont une avec leur cause. Il faut cependant admettre quelque différence, une comparaison étant toujours défectueuse. — Selon les Molinistes, Dieu n'est que la cause morale de nos actions, et la grâce ne fait que présenter à ma volonté les motifs capables de la déterminer.
Il n'est pas facile de trancher cette question et de se prononcer exclusivement pour la prémotion physique ou en faveur de la liberté humaine. S'il est impossible de voir clairement la part qui revient à Dieu, celle qui revient à l'homme dans nos actions naturelles, combien à plus forte raison serons-nous impuissants à comprendre l'influence mystérieuse de la grâce sur nos âmes ! L'opinion des Molinistes a plus d'attraits en ce sens qu'elle exalte davantage la liberté de l'homme, mais celle des Thomistes paraît mieux fondée. Dieu étant l'être, est la cause première de toutes choses. Il n'est pas d'erreur plus grave que celle qui restreindrait sa causalité, et porterait atteinte à sa dignité de cause première. Or un acte qui ne viendrait pas de Dieu, limiterait son empire. S'il n'en était pas la cause, il ne serait plus l'Etre suprême et infini. D'ailleurs, Dieu est le premier moteur de tout mouvement. Donc le mouvement qui anime une de mes puissances émane de Dieu, et tant qu'un être susceptible de mouvement ne sera pas entré en communication avec lui, il restera nécessairement immobile. Le grand reproche que l'on fait à ce système, c'est de détruire notre liberté, et de faire de l'homme un automate. Mais, d'après les Thomistes, la prémotion, loin de détruire, perfectionne la liberté. Dieu fait agir tous les êtres selon leur propre nature. Celle de l'homme étant d'agir librement, Dieu le sait, et se garde de porter atteinte à notre libre arbitre. Il lui donne, au contraire, l'excitation sans laquelle il resterait dans l'inaction, et soutient, par l'influence de sa grâce, notre nature languissante.
Le mouvement efficace qu'il nous imprime, tout en ne man-
quant jamais de nous porter à agir, ne nous cause ni violence ni contrainte, puisqu'il est en harmonie avec notre volonté et qu'il nous est doux de le suivre.
OUEST. CXIII. Effets de la grâce. Celui de la grâce opérante, c'est la justification ; celui de la grâce coopérante, le mérite. — 1. Que faut-il pour produire en nous la justification? Il faut d'abord une infusion de la grâce. — Nous pardonnons une offense à la personne qui nous a blessés, et nous la justifions quand nous faisons la paix avec elle. Lorsque, oubliant nos offenses, Dieu nous offre la réconciliation et son amour, nous sommes dignes de la vie éternelle. La vie éternelle ne suppose-t-elle pas en nous des trésors de grâces ?
2. D'un autre côté, il faut un mouvement du libre arbitre (1). Lorsque Dieu justifie le pécheur, il le meut en le faisant passer de l'état de péché à l'état d'innocence. Or Dieu ne meut un être que conformément à la nature ; les corps graves d'une manière, les corps légers d'une autre. Quel est le mode de mouvement conforme à la nature de l'homme ? c'est le mouvement au moyen du libre arbitre.