‹ La Théologie de Saint ThomasChapitre 83 sur 155 · Le péché originel n'est donc pas précisément la concupis · texte numérisé non relu

Le péché originel n'est donc pas précisément la concupis

eence, car le baptême ne la détruit pas, et efface tout péché : « Il n'y a aucun motif de damnation pour ceux qui sont eu Jésus- Christ. » Les causes qui sont opposées produisent des effets contraires. Que produirait en nous la justice originelle? l'harmonie entre les puissances de l'âme, leur entière et parfaite soumission à Dieu. Le péché étant opposé à la justice a produit dans l'homme des effels contraires : la privation de l'innocence, la révolte contre Dieu, le désordre dans les facultés de l'âme, surtout dans la volonté qui en est la principale. Ainsi la perte de l'innocence est la forme ou l'essence du péché originel. L'innocence étant le fondement sur lequel reposait l'harmonie des puissances de l'âme, ce fondement une fois renversé, les puissances n'ont plus agi de concert, et ont recherché avec désordre le bien créé. On appelle concupiscence, cet égarement et cette lutte des diverses puissances de l'âme. Donc elle est seulement ce qu'il y a de matériel dans notre péché d'origine.

OUEST. LXXMII. Sujet du péché originel. — 1. Est-ce le corps ou l'âme de l'homme qui est le siège où réside ce péché?

Adam, avons-nous dit, en est la cause principale: In quo omnes peccaverunt. (Rom., y, 12.) La cause instrumentale c'est le corps, puisqu'il est transmis de père en fils par une force active dont la semence humaine est douée ; mais c'est l'âme et non le corps qui en est le siège. Lorsque l'homme intempérant commet un excès, en accuse-ton la main qui porte les aliments à la bouche? Non, c'est sa volonté qui est coupable. Le corps est le sujet de la peine ; l'âme le sujet de la faute. De même l'âme de notre premier père se rendit coupable d'une faute, et son corps en subit la peine. Il transmit la même peine à notre corps, la même faute à notre âme.

Parmi les puissances de l'âme, celle qui a reçu les premières atteintes de ce péché, c'est la volonté, la reine des autres puissances.

Celles des puissances du corps qui en sont les plus infectées, ce sont les puissances qui concourent le plus à la génération.

Si ma main touche unlépreux, la lèpre pourra tondre sur moi et couvrir mon corps lentement, mais ma main sera la portion de moi-même la première et la plus fortement atteinte.

OUEST. LXXXIV. Le péché considéré comme cause d'un autre péché. — 1. Comment la cupidité est-elle la cause de tous les péchés?

Le mot cupidité signifie ou l'amour désordonnéde toutbien temporel, et sous ce rapport il comprend le péché quel qu'il soit; ou une inclination de la nature corrompue; ou l'amour de l'argent. C'est dans ce sens que l'Apôtre entend ce mot et dit qu'elle est la racine de tous les péchés. (I Tim.) La racine puise dans la terre un suc nourricier et alimente l'arbre tout entier. Ainsi la cupidité nourrit tous les vices. L'argent donne à l'homme le désir de satisfaire toutes ses convoitises, et lui procure les moyens de commettre impunément tous les crimes: Pecuniœ obediunt omnia.

2. Nous lisons au livre de la Sagesse : « Le commencement de tout péché c'est l'orgueil, » sans qu'il soit fait mention de la cupidité ?

Le mot orgueil signifie ou l'amour de notre propre excellence ou le mépris de Dieu et de ses préceptes, ou une inclination à ce mépris, née de la corruption de la nature. 11 est évident par le contexte, que la Sagesse prend ce mot dans le premier sens. Ainsi entendu, il est le commencement de tout péché, mais n'en est pas la racine comme la cupidité. Que suppose le péché? une aversion loin de Dieu, une conversion vers la créature. Quelle est la fin de ma conversion, sinon ma propre excellence? Or la fin est à la pratique ce que le principe est à la spéculation, comme je l'ai maintes fois répété.

Quant à l'exécution de l'acte mauvais, c'est la cupidité qui en est le commencement, parce que l'argent inspire le désir, procure les moyens de commettre le péché.

3. Outre l'avarice et l'orgueil, il y a des péchés capitaux que l'on peut classer suivant un certain ordre. On les appelle capitaux

parce qu'ils sont communément la cause et la source d'autres péchés. Ils peuvent en cette qualité, se considérer à deux points de vue : d'abord selon les dispositions du pécheur. Comme le pécheur est capricieux, et que ses dispositions peuvent varier à l'infini, elles ne tombent pas dans le domaine de la science, et ne sont pas susceptibles d'une classification rationnelle.

On peut aussi les considérer selon le rapport que ces sources empoisonnées ont entre elles. Les péchés varient alors comme les biens désirés. Quels biens l'homme peut-il désirer? Ils sont de trois sortes : ou l'âme seule les perçoit, de là l'orgueil ; ou c'est le corps, de là la gourmandise et la luxure selon que le bien désiré concerne l'individu ou l'espèce. Ce bien est-il purement extérieur? l'avarice le désire immodérément.

Ces mêmes biens, unis à un mal qui nous est propre, peuvent produire en nous trois passions désordonnées : la paresse qui renonce à l'acquisition d'un bien au prix de quelques efforts; l'envie qui s'attriste du bien des autres et se réjouit de leur mal ; la colère, qui en se vengeant fait du mal aux autres sans y trouver son bien.

On pourrait faire une autre classification, en considérant le bien comme cause du bonheur. Le bonheur suppose une certaine perfection : la complaisance en elle produit l'orgueil. L'avarice nous promet à l'aide de l'argent, la continuation de ce bonheur.

C'est le propre du bonheur de produire la délectation : de là la gourmandise et la luxure. Nous pouvons fuir le bien à cause d'un mal qu'il entraîne, de deux manières : ou ce bien nous appartient et nous l'abandonnons désordonnément à cause d'un mal corporel qui le suivrait; c'est la paresse. Ou ce bien appartient à autrui : si nous le fuyons avec désordre et violence, c'est la colère ; si nous le fuyons sans violence, c'est l'envie, une tristesse de voir ce bien entre des mains étrangères.

OUEST. LXXXV. Effets du péché. Ce sont la diminution du bien

naturel, la tache et la dette de la peine. — I . Le péché ne détruit pas, mais diminue en nous le bien de la nature, et voici comment. Ce bien est de trois sortes : ou il comprend les principes constitutifs de la nature, comme ses puissances ; le péché ne leur porte aucune atteinte. Ou ce bien est celui de la justice originelle : il est totalement détruit par le péché. Enfin il peut signifier une inclination à la vertu , et le péché l'altère. Comment cela ? c'est que par un acte nous contractons l'habitude d'actes semblables. Faisant le péché, je prends l'habitude d'actes mauvais et diminue par conséquent l'inclination aux actes bons; en s' approchant d'un extrême on s'éloigne de l'autre. Cependant je ne la détruis pas totalement, parce qu'elle tient à ma nature d'être raisonnable. Sa racine, c'est ma raison que rien ne peut diminuer dans son essence. Elle peut s'affaiblir par rapport à son terme. Faite pour la vérité, elle peut ne pas la réfléchir aussi bien que son essence le permettrait : ainsi un corps diaphane voilé par des nuages qui passent entre lui et la lumière.

2. Quelles sont les quatre blessures que le vénérable Bède attribue au péché ?

La justice originelle tenait toutes les puissances de l'âme sous l'empire de la raison ; la raison, sous l'empire de Dieu. Le péché â rompu cette harmonie ; de là, quatre blessures faites à la nature humaine. La nature a quatre principales puissances qui peuvent être le siège de la vertu : la raison, dans laquelle est la prudence ; la volonté, siège de la justice ; l'irascible, où réside la force d'atteindre le bien difficile ; le concupiscible, qui nous sollicite au bien sensible, selon la raison. Or, le péché a blessé la raison en y répandant les ténèbres de l'ignorance ; la volonté, en lui donnant la malice; l'irascible, en l'affaiblissant; le concupiscible,en le livrant aux mouvements désordonnés de la concupiscence.

Le péché actuel produit les mêmes blessures. Il émousse la pointe de la raison et la rend moins prompte à percevoir le vrai : il affaiblit l'inclination de la volonté, exagère aux yeux de Tiras-

cible les difficultés de la vertu, et enflamme la concupiscence.

3. La mort et les défauts corporels sont-ils des effets du péché ?

Per peccatum mors. . . stipendia peccati mors. (S. Paul.) Le péché toutefois n'en est pas la cause directe, mais seulement accidentelle. Il a éloigné de nous ce qui nous aurait empêchés de mourir, c'est-à-dire la justice originelle. Les puissances de l'âme étaient soumises, sans le moindre désordre, à la raison ; le corps était soumis à l'âme et partageait ses destinées éternelles. Le désordre dans l'âme a amené le désordre dans le corps. L'immortalité qui couronnait l'homme juste a été perdue avec son innocence : ainsi une pierre placée au sommet d'une colonne tombe avec elle.

OUEST. LXXXVI. Tachedupcché. — \ . Nous disons qu'une chose a une tache quand elle perd de sa blancheur, de son éclat naturels : ainsi un habit, un vase d'or ou d'argent. Les choses spirituelles ont aussi leurs taches. L'âme peut briller de deux éclats; l'un lui vient de la raison, l'autre, de la loi divine ou de la grâce. Ce sont ces deux reflets qui font l'excellence et la beauté de l'âme. Ils l'environnent d'une atmosphère lumineuse et la dirigent dans ses actes, comme le soleil nous dirige en éclairant nos pas. L'âme s'attache-t-elle par un amour désordonné, à un objet? Il se fait entre elle et lui une espèce de contact. S'il est contraire à ce que nous fait voir la lumière naturelle ou la lumière surnaturelle, il en résulte une tache, comme quand mon habit a touché un objet malpropre. Cette tache n'est pas quelque chose de positif, ce n'est qu'une privation, un point qui noircit l'âme. Il varie selon les péchés, comme l'ombre varie selon les corps qui interceptent la lumière du soleil.

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