Tous les péchés proviennent-ils de la tentation du démon
Le démon n'en est pas le seul auteur, à moins qu'on ne le dise en ce sens qu'il a porté le premier homme à pécher. Comme c'est de ce péché que nous viennent l'inclination au mal et la faiblesse qui nous y fait si souvent tomber, le démon est la cause de tous nos péchés, comme celui qui coupe du bois vert est la cause de sa combustion. Le bois sec prend feu aisément, mais il n'est pas impossible de brûler le bois vert. Quand même l'ange de ténèbres n'existerait pas, l'homme aurait l'appétit des choses nutritives et des «hoses vénériennes, et cet appétit pourrait être désordonné.
OUEST. LXXXI. Cause du péché du côté de Vhomme. Il peut le causer, non-seulement comme le démon par ses suggestions et ses conseils; il a un mode particulier de produire le péché, c'est la génération. Le péché qui en provient s'appelle, pour cette raison, le péché originel. Nous dirons quels sont sa transmission, son essence et son sujet. — I. Le péché du premier homme se transmet par la génération, à tous ses descendants. « La mort est passée dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché. » (Ephés., v, 12.) Il est de foi que nous naissons tous coupables du péché que commit notre premier père en désobéissant à Dieu dans le paradis terrestre. C'est pour les purifier de cette souillure qu'on présente au baptême les petits enfants. Mais ce dogme mis hors de contestation, comment expliquer la transmission du péché? Les auteurs ont imaginé différents systèmes : les uns disent que l'âme se transmet avec le corps et qu'elle naît souillée, parce qu'elle vient du sang, qui est une source impure. Selon d'autres, la faute vient de l'union de l'âme avec un corps souillé. Le corps iniluant sur l'âme et réciproquement, l'âme contracte tous les défauts du
corps. Or le corps issu d'un principe vicié, est sujet aux mêmes infirmités : ainsi une liqueur prend l'odeur du vase dans lequel elle est versée, un fou donne naissance à un fou, un père goutteux, lépreux, engendre un enfant atteint de la goutte et de la lèpre. De même le défaut moral, bien qu'il ne réside pas dans le sanur, comme le prétend la première opinion, passe de l'âme du père dans l'âme de l'enfant. Sans parler des autres difficultés que soulèvent ces deux systèmes , comment punir une faute qui ne serait volontaire ni dans l'effet ni dans le principe? Loin de blâmer un aveugle-né, en le voyant on le plaint et on est touché de compassion. Il faut donc trouver une autre explication du péché originel. Tous les hommes, considérés du côté de leur principe, ne font qu'un seul et même corps, comme une cité, un état, est censé un seul homme, dont celui qui préside aux destinées communes, est la tête et le chef. C'est pourquoi Porphyre a dit : « Par la participation à l'espèce, le genre humain ne fait qu'un seul homme. » Les hommes issus d'Adam étant les membres d'un même corps, il est aisé de voir comment la faute qui souilla dans son principe la nature humaine leur est imputable et volontaire. Pourquoi la main qui attente à la vie d'un homme a-t-elle commis un péché? Elle ne produit pas elle-même un acte volontaire, et, séparée de son chef, on ne la punirait pas. On lui impute cet acte, parce qu'elle est une partie de l'homme et qu'elle agit, mue par une volonté, qui est le principe des actes humains. L'âme, motrice des membres extérieurs, communique à leur acte sa bonté ou sa malice, et l'acte est bon ou mauvais par le fait de la volonté, non par celui des membres. Ainsi le dérèglement où se trouve l'enfant né d'Adam, n'est pas volontaire par un acte de sa propre volonté, mais de la volonté de son premier père qui, au moyen de la génération, agit sur ses descendants et les meut, comme la volonté meut les membres du corps. Le péché actuel n'est pas attribué au membre qui le commet, mais à la volonté qui en est le principe; tel est, du côté d'Adam, le péché dans lequel
nous naissons. La génération ne nous communique qu'une nature souillée. Le ruisseau qui sort d'une source pure a des eaux limpides ; si la source est troublée, les flots emportent avec eux un limon infect. Telle est la nature humaine lorsqu'elle nous arrive. Le péché en a empoisonné la source, et en a fait un fleuve de corruption. Tout enfant d'Adam, plongé au premier instant de sa vie dans ces flots impurs, ne peut en sortir qu'avec une nature souillée. C'est pourquoi le péché dont il est atteint s'appelle un péché de nature : « Nous étions, par nature, enfants de colère. » (Lphés., h, 3.)
2. Tous les péchés du premier homme et ceux de nos derniers parents se transmettent-ils aussi par la génération, à leurs enfants? S. Augustin se fait cette question sans oser la résoudre. La négative pourtant n'est pas difficile à prouver. L'homme produit par la génération un être semblable à lui selon l'espèce, non selon l'individu. Il lui communique la nature avec tout ce qui lui est essentiel : celui qui a des yeux engendre ira être qui a.la faculté de voir, à moins que la nature ne lui fasse défaut. Il ne transmet pas ce qui lui est propre et purement personnel : le fils d'un grammairien n'a pas en naissant la science de la grammaire. Cependant le père doué d'une nature forte, peut communiquer à l'être qu'il engendre quelques-uns de ses accidents individuels, comme l'agilité du corps, la vigueur de l'esprit. Mais l'enfant ne reçoit jamais de ses parents ce qui est étranger à la nature et leur est particulier. Ce qui fait qu'un seul et même péché souille l'origine de chacun de nous : Peccatum originale unum numéro singulis hominibus. Ce péché étant une privation totale de l'innocence, ne saurait être plus grand dans l'un que dans l'autre. Une privation semblable, nous l'avons vu, n'est pas susceptible du plus ou du moins • tous les morts sont également morts.
3. Le péché originel atteint-il tous les descendants d'Adam ? La mort, dit saint Paul, est la solde du péché. Tous les hommes
payant tribut à la mort, tous sont coupables. Vous direz peutêtre : Ils meurent en punition de leurs péchés actuels? Mais quel péché de ce genre a commis l'enfant que la mort frappe encore au berceau ?
11 est de foi que tous les hommes ont besoin d'un rédempteur ; donc ils sont esclaves.
Tous les membres puisent dans la volonté le mouvement qui les porte à l'action. C'est à la volonté qu'appartient l'acte humain, puisqu'elle est la source* de notre activité, et que les membres en agissant ne sont à son égard que des instruments passifs. Tels sont à l'égard d'Adam tous ceux qui en descendent par voie de génération.
4. Si un homme était formé miraculeusement d'une chair humaine, contracterait-il la souillure originelle? — Cette souillure vient d'Adam, comme dans un péché actuel, l'acte émane de la volonté : c'est à ma volonté qu'appartient l'acte par lequel ma main attente à la vie d'un homme. Comment le péché dont il s'agit descend-il d'Adam jusqu'à sa postérité? Secundum rationem ■ieminalem: par la puissance active qui produit la génération. De sorte que si Dieu formait miraculeusement un homme qui ne descendit point d'Adam par voie de génération, cet homme, soustrait à la puissance active du père du genre humain, ne serait pas atteint de la souillure originelle. La puissance active appartenant à l'homme, la puissance passive, à la femme, si Eve seule avait péché, nous naîtrions dans la pureté et l'innocence. Adam eùt-il seul succombé, nos destinées seraient les mêmes qu'aujourd'hui.
* 11 ne serait pas difficile de prouver à celui qui la révoquerait en doute, l'existence du péché originel. Ouvrant le Livre des livres, je verrais l'Ancien et le Nouveau-Testament la proclamer à l'envi. Cette croyance est même le fondement du Christianisme; car, sans le péché originel, à quoi serviraient l'Incarnation et la Rédemption? S'il n'y avait pas de coupable, à quoi bon un Sau-
veur ? S'il n'y avait pas d'esclave, pourquoi un Rédempteur? Interrogeant ensuite la tradition, je retrouverais chez tous les peuples la croyance à une chute primitive, j'entendrais tous les échos du monde païen redire les plaintes de l'humanité déchue : je verrais, vivants dans tous les cœurs, les souvenirs d'un âge d'or, qui a précédé les âges de fer. « La chute originelle, dit Bossuet, est un de ces quatre ou cinq faits authentiques et plus clairs que le soleil, qui t'ont voir notre religion aussi ancienne que le monde.» (Disc. surVBist. univ., 2e partie, ch. xni.)Quesignifiaient chez les païens ces rites expiatoires, ces sacrifices où une victime était substituée au coupable ?Que voulait dire l'eau lustrale jetée sur la tête des enfants, on leur immersion dans le courant d'un fleuve, ou leur exposition à la flamme du foyer domestique, sinon que tous les hommes naissent coupables devant Dieu, et que tous dès leur entrée dans la vie, ont besoin de la clémence du Ciel? Le poëte a été un organe aussi fidèle qu'harmonieux de la tradition, lorsque, descendu aux enfers avec son héros, il nous représente le premier spectacle qui s'offrit à ses regards, celui des enfants qui pleurent, qui remplissent d'un long vagissement (vagitus ingens). ces sombres demeures (Enéide, livre VI, v. 426-429); ces enfants qui furent moissonnés au seuil de la vie, ces enfants que la mort a frappés encore à la mamelle, et à qui leuVs mères n'eurent pas même le temps de sourire, quel crime leur a donc attiré la colère du Ciel ? — Il n'est pas moins constant que le monde païen a toujours espéré un Sauveur. Comment concevoir cette espérance, sinon en disant qu'elle était corrélative au souvenir d'une chute universelle ? Cette tradition n'a pu avoir d'autre origine que le témoignage du père commun du genre humain. Il transmit à ses enfants des souvenirs douloureux, et des espérances qui devaient en adoucir l'amertume. Ses enfants les communiquèrent à leurs descendants, qui les emportèrent avec eux au moment de leur dispersion. C'est ce qui fait qu'on retrouve chez les peuples païens nos dogmes plus ou moins altérés , selon le soin qu'ils
mirent à conserver l'héritage paternel. Ainsi, révoquer en doute l'existence du péché originel, c'est attaquer le dogme fondamental de la religion chrétienne ; c'est tourner en dérision les espérances du genre humain qui a attendu pendant quarante siècles un libérateur.
Mais sans aller si loin, ne trouvons-nous pas dans chacun de nous, une preuve sensible et irréfragable de notre chute ? Voyez l'homme, ce roi de la création, qui dompte la nature et la fait servir tout entière à son utilité ou à son agrément, qui soumet à son empire les éléments les plus rebelles, qui foule d'un pied dédaigneux tous les trésors de la terre, qui ne la touche que d'une extrémité de son corps et semble prêt à prendre son vol vers des régions plus élevées. « La nature semble l'avoir traité en marâtre plutôt qu'en mère. Elle le jette dans la vie avec un corps nu et fragile et infirme, avec une âme sujette à la souffrance, dominée par la crainte, rebelle au travail, ardente aux passions, et cependant il y a en lui, comme cachés sous des ruines, un esprit et un cœur qui semblent une étincelle du feu divin. » (Cicéron, de Republ.,]. III.)
L'homme considéré au point de vue moral, nous offre le même mélange de grandeur et de petitesse, de vertus et de vices. Ce contraste si frappant à fait dire à des philosophes que l'homme est l'égal de Dieu, à d'autres qu'il est le compagnon des bêtes. Les premiers instincts que la nature éveille dans l'homme sont des instincts mauvais. Encore au berceau, il semble prendre plaisir à tourmenter sa mère et sa nourrice. A peine débarrassé des langes, il abuse de sa force pour opprimer ses semblables, et s'abandonnant à ses instincts pervers il se repaît des souffrances qu'il fera subir à un animal tombé entre ses mains. « Cet âge est sans pitié, » a dit le bon la Fontaine. La nature, en développant sa raison, favorisera aussi sa spontanéité au mal, et à chaque pas de sa carrière nous retrouverons la même lutte, et les orages qui troublèrent son enfance. Tantôt il donnera l'exemple des
plus touchantes vertus ; tantôt il épouvantera le monde par ses crimes. Doué des plus nobles sentiments, il tressaille au récit d'une belle action, et se sent fait pour la grandeur et la gloire. D'un autre côté, c'est un être avili ; son cœur semblable, dit l'Evangile, à une caverne de voleurs, nourrit mille passions honteuses. Comment expliquer ce singulier assemblage, comprendre « celte colonne restée debout au milieu d'un temple en ruines (1), » sinon en reconnaissant qu'une catastrophe en a ébranlé les fondements ?
Nous n'avons pas encore dit tous les contrastes qui font de l'homme un être si mystérieux. Il cherche la lumière, il a horreur des ténèbres. Mais combien il lui en coule d'efforts pour secouer son ignorance et ne pas tomber dans l'erreur lorsqu'il se livre à la recherche de la vérité ! Après avoir sacrifié à l'amour de la science les plus belles années de sa vie, sa santé et ses affections les plus chères, a-t-il chassé les ténèbres, et contenté son désir de savoir? Plus il sait, plus il voit qu'il ignore. Il fera preuve d'un rare génie lorsque après avoir blanchi à la recherche de la science, il dira : « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien ! » Il veut tellement le bonheur, qu'il serait contre sa nature de faire une action sans la rapporter à cette fin : « même ceux qui se tuent et se pendent agissent en vue du bonheur. » (Pascal.) Or, l'homme est-il heureux? Il a beau courir après le bonheur, saisir au passage tous les plaisirs qui semblent devoir le rendre heureux, c'est un lieu commun de dire que notre vie est une suite plus ou moins longue de misères et d'infortunes. D'où viennent donc à notre âme ces désirs que rien ne peut éteindre, ces espérances que l'adversité ne saurait abattre, ces immenses aspirations au milieu de la plus affreuse indigence? « Quelle chimère est-ce donc que l'homme? quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradictions ! Juge de toutes choses, imbécile ver de
(I Bossuel.
terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitudes, gloire et rebut de l'univers ! S'il se vante, je l'abaisse ; s'il s'abaisse, je le vante et le contredis, jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un mystère incompréhensible. » (Pensées de Pascal, IIe partie, art. 1.)
Est-il si difficile, au point de vue de la raison, d'admettre la croyance au péché originel? Pascal, qui a représenté avec des couleurs si vives l'état de la nature déchue, est allé trop loin, selon nous, lorsqu'il a dit : « Le péché originel est une folie devant les hommes : rien ne heurte plus rudement que cette doctrine. Un péché commis depuis six mille ans !... » La transmission de ce péché, d'après l'explication qu'en donne saint Thomas, me paraît toute naturelle, et je ne vois pas ce qu'elle a de révoltant pour la raison la plus jalouse de ses droits. Le péché originel se communiquant par la propagation de la vie, sa transmission n'est autre chose qu'un fait physiologique, nécessairement lié à l'acte de la génération. La nature humaine a perdu en Adam les dons surnaturels dont Dieu l'avait revêtue. Une nature pauvre et viciée dans son principe, peut-elle être riche et intègre dans les êtres qui en sont issus ? Comment Adam aurait-il pu transmettre à ses descendants la rectitude, l'immunité de la douleur et l'immortalité, ces dons surnaturels ayant péri dans le naufrage de son innocence? 11 ne pouvait évidemment communiquer la nature humaine que telle qu'elle était en lui, droite ou déchue. Un homme riche laisse à ses enfants une riche succession ; il ne peut en être ainsi d'un homme ruiné. Cependant, il faut remarquer une différence essentielle entre l'indigence de ses enfants, et celle dont nous avons hérité de notre premier père. Pauvreté n'est pas vice. Ce n'est pas une faute pour nous d'être privés à notre naissance des dons de la fortune, parce que nous ne sommes pas obligés d'être riches : c'est une faute pour nous de naître privés des dons que Dieu avait surajoutés à notre nature, parce que nous devrions avoir cet ornement. Dieu en abaissant ses regards sur nous, cherche les grâces dont il nous avait revêtus, et si notre
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nature en est dépouillée, c'est qu'un désordre survenu en elle l'a viciée. Elle a répudié les faveurs célestes, foulé aux pieds la couronne dont Dieu lui avait fait présent au jour de sa création. Ce désordre l'a rendue odieuse à son bienfaiteur et l'amour irrité le force à la poursuivre de sa colère. Depuis ce moment, Dieu abhorre et la source et les eaux qui en découlent, les plus éloignées comme les plus rapprochées. 11 n'y a donc rien de heurtant dans ces paroles de l'Apôtre : « Nous étions par nature enfants de colère, enfants de la géhenne. »
Faisons-nous difficulté d'admettre la solidarité des familles et des nations? Pourquoi, avant de nous allier à une famille, interrogeons-nous les siècles passés, et voulons-nous savoir s'ils ne furent pas témoins d'un crime qui aurait déshonoré les ancêtres? Pourquoi la vertu du père est-elle pour le fils un titre de gloire et la plus belle portion de son héritage? Pourquoi vantons-nous les exploits de nos pères et citons-nous avec orgueil les siècles que notre nation remplit de sa gloire ? c'est qu'il y a dans les enfants quelque chose de la substance des pères vivants ou morts. Voilà pourquoi nous ne pourrons jamais nous empêcher de voir dans le fils l'éclat de la gloire paternelle, ou les stigmates d'un vice qui a flétri ses aïeux.
OUEST. LXXXII. Essence du péché originel. — 1 . 11 est, comme tous les péchés, une habitude de l'âme.
11 y a des habitudes de deux sortes. Les unes tendent à l'action, prêtant leur appui aux simples puissances pour produire des actes: telles sont la science et la vertu. L'habitude proprement dite est une disposition bonne ou mauvaise des différentes parties d'un composé : ainsi la santé, la maladie. C'est dans ce sens que le péché originel est une habitude. 11 est une maladie, une mauvaise disposition de notre être. La justice originelle avait établi en nous une harmonie parfaite. Le péché originel en la troublant, a produit ce malaise, cette langueur de notre nature.