Un péché peut-il être la peine d'un autre péché
Il ne saurait en être une peine proprement dite, car il est de l'essence du péché d'être volontaire, de l'essence de la peine d'être contraire à la volonté. Mais il le peut, en ce sens que nos passions et le démon nous portant sans cesse au péché, nous avons besoin, pour résister, de la grâce de Dieu : le péché nous la fait perdre et nous livre faibles et désarmés aux attaques de l'ennemi. Propter quod tradidit eos Deus in desideria cordis eorum. (Rom., i,24.)
Le péché peut encore être la peine d'un péché, en ce sens que l'accomplissement de l'acte mauvais produit en nous ou une peine intérieure, comme la colère et l'envie, ou une peine extérieure : tels sont les pécheurs dans la bouche desquels la Sagesse met ces paroles : Lassati sumus in via iniquitatis. (v, 7.)
3. Un péché peut-il mériter une peine éternelle ? « Ils iront au supplice éternel. » (Matth. xxv, 46.)
Il est évident par le contexte que l'évangéliste oppose la durée des peines a la durée des récompenses. Si l'on admet l'éternité des unes, comment nier l'éternité des autres?
Le péché mérite une peine, par la raison qu'il trouble un
ordre. La cause de ce trouble continuant, la peine doit durer aussi et ne cesser qu'avec la cause : manenle causa, manere débet effectus. Quelquefois le désordre est réparable , d'autres fois il est sans remède. S'il a détruit un principe, il ne faut plus espérer le rétablissement de l'ordre. Le principe visuel étant détruit en nous, aucun oculiste ne pourra nous rendre la vue et nous ne verrons jamais plus la lumière. Mais si le principe n'est pas atteint, notre œil a beau être malade, l'art et la nature peuvent le guérir. En perdant la charité qui m'unissait à Dieu, j'ai mis ma tin dans la créature, et vicié le principe de mes actions. Donc, si la mort me surprend dans ce désordre, je suis à jamais séparé de celui qui est ma véritable fin.
On a fait plusieurs objections contre l'éternité des peines: la justice consiste dans une égalité parfaite. Où est l'égalité entre une éternité de peines et un péché qui n'a peut-être duré qu'un moment ?
L'égalité ne consiste pas seulement dans la durée de la peine. 11 faut moins d'une minute pour tuer un homme ; cependant on punit l'assassin en le privant pour toujours de la vie, et personne ne trouve que la peine soit sévère. L'égalité ne consiste même pas à égaler la peine à la grandeur de la faute. Elle consiste à proportionner la durée et la gravité de la peine à la rémissibilitè de la faute. Celle du pécheur surpris par la mort est irrémissible. Il est fixé, attaché irrévocablement au terme qu'il a choisi, et ne peut plus s'en séparer : ainsi l'arbre tombé sur le sol.
On dit encore : une peine doit être médicinale et salutaire, c'est-à-dire avoir pour but d'amender le coupable. Comment lui permettra-elle de se corriger, si elle est éternelle ?
La peine doit être salutaire, mais ce n'est pas toujours pour le coupable lui-même, c'est quelquefois pour ceux qui en sont témoins : par exemple, la peine du faussaire condamné à être pendu. Dieu nous dit que des peines éternelles sont réservées au pécheur, afin de nous inspirer la fuite du vice, par la crainte de châtiments
terribles. Malgré ces menaces, combien d'hommes s'abandonnent sans frein au péché ! Puisque l'éternité des peines ne suffit pas pour détourner les hommes du sentier de l'iniquité, que serait-ce si elles étaient temporelles?
Enfin se peut-il que Dieu soit toujours inflexible, et ne se laisse pas enfin toucher aux gémissements de ces infortunés ? Pourrait-il voir éternellement les souffrances d'une créature qu'il a aimée ?
Nous venons de voir que l'éternité des peines entre nécessairement dans les desseins de la Providence, et comme elle manifeste la sagesse, l'amour et la justice de Dieu. Origène prétendait qu'à la fin des temps tout le genre humain serait sauvé : d'autres, que les chrétiens seuls le seraient. La première opinion est une hérésie formellement condamnée. La seconde, si elle n'est pas hérétique, n'a d'autre but qu'une hypothèse contraire à l'Ecriture et aux symboles de la foi (1).
4. La peine des damnés peut-elle être appelée infinie? La peine, pour être juste, doit être proportionnée au péché. Le
péché est-il infini? Oui, en ce sens qu'il est une aversion loin du bien qui est sans borne; la privation de la vue de Dieu, ou la perte d'un bien infini, en est la peine (2). Mais le péché est fini considéré comme un acte de la créature et comme une conversion vers un bien créé ; sa peine, sous ce rapport, est finie, et c'est la peine du sens.
S'ensuit-il que tout péché soit passible d'une peine éternelle ? Non, si le désordre de la faute est réparable. C'est ce qui arrive quand nous n'avons pas mis notre fin dernière dans les créatures, bien que nous les ayons aimées avec désordre.
5. L'acte de la faute cessant, peut-il encore rester une peine à souffrir?
(t) M. Émery, pour justifier un passage de la Théodicée de Lcibnilz, a cherché à prouver qu'il n'est point de foi que les damnés subissent, sans aucune sorte d'adoucissement, les supplices éternels de l'enfer. Il n'a pas dit qu'il fût luimême de ce sentiment.
(2) Appelée peine du dam.
La faute étant remise , nous pouvons être tenus à une. peine satisfactoire. David avait obtenu le pardon de sa faute. Néanmoins le prophète Nathan, en le lui faisant savoir de la part de Dieu, lui annonce la peine qu'il va subir en punition de son crime. (II Rois, xii, 13.)
Puisque le péché a troublé l'ordre, nous sommes passibles d'une peine jusqu'à ce que l'ordre ait été réparé. La tache ne sera effacée que quand la volonté, se séparant de ce qui la souillait, aura repris son éclat à la lumière de la raison et de a loi divine. Les peines ont la vertu de produire cette réparation, parce qu'elles sont naturellement contraires à la volonté. On avait péché en donnant trop à la volonté. On se justifie en lui donnant le contraire de ce qu'elle demanderait.