‹ La théologie de TertullienChapitre 110 sur 455 · Ali. 5ti · texte numérisé non relu

Ali. 5ti

132 THÉOLOGIE DK TJ:UTL'LLIE\.

L'apparition suppliante de Patroclc à Acliille est, dans la pensée d'Homère, une invitation à la piété envers les morts, et aussi une condamnation de ceux qui, en différant les funérailles de leurs proches, nourrissent leur propre douleur : on n'en saurait rien conclure de plus. Enfin on a prétendu que les âmes victimes d'une mort prématurée pu violente erraient sur terre jusqu'à ce qu'elles eussent accompli leur juste nombre d'années. L'enseignement chrétien fait justice de toutes ces inventions. L'âme, destinée à retrouver lors de la résurrection le corps qu'elle vient de quitter, descend aux enfers avec l'âge qu'elle avait à l'instant de la mort. Ni les châtiments ne seront différés à l'âme coupable, ni le repos à l'âme juste. Mais des magiciens exploitant la crédulité publique, prétendent évoquer les âmes de ceux qui sont morts avant le temps (àcopoi, PiatoQâvaToi) et d'autres âmes encore. Les chrétiens seuls tiennent la magie pour ce qu'elle est : une sorte d'idolâtrie, un piège tendu par les démons 3, désireux de ruiner dans les âmes la croyance au jugement et à la résurrection. L'A. et le N. T. citent de ces magiciens évocateurs d'âmes (sorciers de Pharaon, Ex. 7, 12 ; Simon et Elymas, Act. 8, 9 sq; 13, 8 sq; pythonisse d'Endor, 1 Reg. 28. G sq ''i. La foi déjouera les ruses de Satan. Elle ne

1. Une opinion assez répandue (lifCérait ce repos pour les victimes (l'une mort violente : An. 56. Perinde (nec) extorres inferum habebuntur quas vi ereptas arbitranlur, praecipue per alrocitates suppliciorum, crucis clico et secin-is et f/ladii et ferae. Nec isti porro exilus violenti quos justilla decernit viulentiae vindex. — Sur ce passage, M. H. Weil observe (Éludes sur Vanliquilé grecque. Hachette 1900, p. 88) : « Nec a été inséré par Fulvio Orsini; les éditeurs de Vienne citent cette conjecture en note; ils auraient pu la mettre dans le texte, car elle est nécessaire. Tertullien réfute l'opinion qui refuse le repos suprême à ceux qui meurent de mort violente : il les y admet tous, et particulièrement les martj-rs. 11 ajoute qu'on ne doit pas considérer comme violente la mort de ceux qui ont été condamnés par la justice vengeresse de la violence. Cette observation est empruntée à Virgile ou à la source où avait puisé Virgile. » Nous sous- C4'ivons pleinement à la critique textuelle. Quant à la dépendance de Tertullien à l'égard de Virgile {Enéide, (i), ou des sources de Virgile, au moins faut-il en excepter le privilège des martyrs, à qui leur sang ouvre le pai'adis(.4H. 55). C'est là une idée toute chrétienne.

i. An. 57.

?>. Comparer Tatien, Discours, IG.

1. Tertullien redresse ici l'enseignement de saint Justin. On lit dans le dialogue avec Tryphon (Ido) que l'àme de Samuel et celles des autres prophètes étaient effectivement tond^ées au pouvoir des démons.

L HOMME. — DE LA MOUT. loô

croit pas plus à révocation des morts qu'à leur prétendue apparition dans les songes. Nul ne sort des enfers : le mauvais riche n'obtint pas la permission d'aller avertir ses frères. A supposer que Dieu accordât parfois cette permission, il ne la livrerait pas à la fantaisie des magiciens ni au hasard des songes.

En résumé, toutes les âmes descendent aux enfers ' pour y attendre la résurrection; elles y trouvent déjà des peines et des récompenses, et comme les arrhes de l'éternité. Pourquoi pas? Capable par elle-même de douleur et de joie, capable même de triompher tandis que le corps souffre, comme le prouve l'exemple dun Mucius, celui d'un Zenon, supérieur à la douleur physique, l'âme attendra-t-elle d'être réunie au corps pour éprouver les effets de la justice divine? Non sans doute. Elle a d'ailleurs ses actes à elle propres, où le corps n'eut point de part, et dont elle seule doit rendre compte ; et même dans les actes qui lui furent communs avec le corps, elle eut l'initiative, et donc la première responsabilité. Enfin l'Évangile, parlant de cette prison des enfers, dit que nul n'en sortira sans avoir soldé entièrement sa dette (Mat. 5, 25 sq). Donc pour les âmes destinées à la résurrection bienheureuse, il faut une expiation des moindres fautes, Tertullien ne prononce pas le mot û.q purgatoire, mais c'est bien d'un purgatoire qu'il entend parler -,

■J. Ah. 08 : Insuiiiina. ciua carcer<'iii ilkuii, qucm l-^\aiij;eliuiii domoiistrat, inforos intellcginiiis, et novissiimua quadranfem niodicum qiioque dolictum iiiora rosurroctionis illic lueudum intorprotanuir. noiiio dubitabit aniiiiani aliquid ponsaroapud iiitVros, salva rosurrectionis plonitudine por carnoni quoqiio. — Tortiillieii iiivoque ensuite le t<'inoignage dos prophètes niontanistes. On relève d'ailleurs dans sesœuvi-es bon nombre d'allusions plus ou moins explicites au purgatoire. An. :35, sur.Mat. 5,2f5 : Ne... judt'.x te tradat ang'elo executionis, et ille te in carcer(Mu niandet infernum, unde non diuiittaris nisi modico quoque delicto mora resurreo lionis expenso. — o .1/. 2 1 (di-veloppemcnt uiilh'uai'iste) : Haec ratio regni terrent (ti\xti' de Migne) post cujus mille annos, intra ipiaia aotatom concluditur sanctorum i-csun-crtio i)ro meritis maturius vel tardius resurgentiuni,...transreremur incaelesteregnum. — y.l/. 10, sur 1 Cor. 15,50: Quale est autem ut, si anima auctrix operura earnis merebitur Dei regnumpcr e.\j)iation<'meorum (|uae ineorporeadmisit, corpus ministi'um solummodo in damnatione permaneat"? — II. 42 (sur le mémo texte) : Quis onim non

134 Tiii:oi.O(;ii': de tertulliex.

Le caractère le plus marqué de cette première psychologie chrétienne est l'application de l'auteur à se tenir sur le terrain théologique, revocando quacsliones ad Dei litteras (2). Dès le début, il a pris son parti des luttes qu'il lui faudrait soutenir contre les philosophes; môme il a mis une vraie fierté à les provoquer au nom de la foi, et à dénier la compétence de la raison humaine dans les plus graves problèmes qui touchent la nature de l'homme et sa destinée (1. 2).

Il s'est posé trois questions : Qu'est-ce que l'âme? d'oii vient-elle? où va-t-elle? et il les a résolues toutes trois par un appel à la Genèse.

Aux deux premières questions, il a trouvé la réponse dans le récit de la création. L'âme est issue du souffle de Dieu (3).

desidorabit. dum in carne est, superinduere immortalitatemet continuare vitam lucrifacta morte per vicariam demutationom, no inferos expcriatur iisque novissimum quadrantem exacturos? — On a rencontré, .4/i.51, une allusion à la prière pour les morts. En voici une autre, Munog. 10. Une veuve i^rie pour son mari défunt : Enimvero et pro anima ejus orat et refrigeriurn intérim adpostulat ei et in prima resurrectione consortium, et offert annuis diebus dormitionis ejus. — Le privilètie du baptême de sang (inf. c. Y1I,2 1, P- 330) jsupposele purgatoire; et TertuUien, qui cite la vision de sainte Perjjétue {An. 55), n'ignoi-ait pas que la martyre avait vu on purgatoire son frère Dinocrate. — (Passio Perpetuae, 2. 3. 4). — Plusieurs de ces textes ont déjà été réunis par ai. l'abbé Turmel, Histoire de la théolor/ie positive depuis l'orirjine jusqu'au concile de Trente (Paris. 1904), p. 195.

Tout récemment (/. T. S. t. 3, juillet 1902, p. 598-601), M. A. J. Mason contestait l'allusion au pui-gatoire renfermée dans An. 58, et observait qu'il est question dans cette page de tourments pour les futurs damnés, et de joies pour les futurs élus; que si ces derniers souffrent, c'est do n'avoir point part à la première résurrection. L'une et l'autre observation renferme une part de vérité. Car lésâmes des élus, comme celles des damnés, trouvent aux enfers les arrhes de leur éternité ; de plus les élus ressuscitent plus ou moins tôt, selon leurs' mérites. (Voir surtout 3 M. 24.) Nous reconnaissons que la doctrine des arrhes de la résurrection est distincte de celle du purgatoire, mais nous nions que cette dernière soit absente. Il est vrai qu'elle se teinte de millénarisme : TertuUien admet deux résurrections successives, et son purgatoire est préliminaire à la première des deux résurrections. Mais cette transposition du dogme ne doit pas faire ]»rendre le change sur sa pensée qui, sur ce point, nous paraît tout à fait catégorique. Les élus devront expier jusqu'aux moindi-es fautes, avant d'être admis à la première résurrection, et leur millenium s'en trouvera plus ou moins écourté, si même il n'est pas, pour quelques-uns, totalement supprimé. Qu'est-ce (juc cette attente douloureuse, sinon un purgatoire?

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