‹ La théologie de TertullienChapitre 32 sur 455 · VIE DE L EGLISE · texte numérisé non relu

VIE DE L EGLISE

les uns pour les autres ! » Eux sont plus prêts à s'entr'ég'orger. Quant au nom de frères , dont nous nous appelons , s'ils y trouvent à redire, c'est, je pense, qu'entre eux tous les noms de parenté ne recouvrent que de feints sentiments. Nous n'en sommes pas moins vos frères aussi, de par la nature, notre commune mère ; mais en vous il n'y a pas grand'chose d'humain, car vous êtes de mauvais frères. A combien plus juste titre s'appellent-ils et sont-ils frères, ceux qui reconnaissent Dieu pour leur père commun, qui ont bu un même esprit sanctifiant, qui du sein d'une même ignorance ont ouvert les yeux aux rayons d'une même vérité!... Quoi donc? serions-nous par hasard moins frères parce que nous partageons volontiers? Le fait est qu'entre nous, tout est commun, excepté les femmes. Chez vous, c'est le contraire.

Tertullien raille sans pitié les complaisances de la morale antique, et les orgies de certaines fêtes païennes. Revenant aux assemblées des chrétiens : Nous avons, dit-il, des repas conmiuns ; ils s'appellent d'un nom expressif, qui en grec veut dire amour [agapé) '. Les pauvres en profitent. Il ne s'y passe rien de bas ni d'immodeste. Avant la table, on prie Dieu ; on mange selon sa faim, on boit autant qu'il convient à la vertu, sans dépasser la mesure, car on veut pouvoir adorer Dieu pendant la nuit : on converse comme en présence de Dieu. Après l'ablution des mains, une fois les flambeaux allumés, chacun est invité à chanter des cantiques pris de la sainte Ecriture, ou ceux qu'il a pu composer : là on voit bien s'il a trop bu. Le repas finit par une autre prière. On se sépare, non par troupes d'assassins, ni en bandes de coureurs ou de débauchés, mais comme on est venu, en toute modestie et pudeur, montrant qu'on sort non pas tant d'un repas que d'une école de vertu.

Les dernières pages de l'Apologétique insistent sur cette vertu morale du christianisme. Et voilà, conclut Tertullien'-, les hommes que vous persécutez, que vous livrez à tous les supplices. Sans doute nous aimons nos souffrances; nous les

1. On reviendra sur la question do Vagape, c. VII, Z - P- 309. •2. Ap. 3(1.

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ainions comme le soldat aime la guerre, où il s'engage à contre-cœur parce qu'elle est pleine d'alarmes et de périls, mais où il ne laisse pas de se battre vaillaniuient et d'aiinor la vie toire, qui lui apporte gloire et butin. Vos tribunaux sont les champs de bataille où nous luttons pour la vérité; parfois mort sonsuit : c'est notre victoire à nous; elle nous procure la gloire de plaire à Dieu et le butin de la vie éternelle. Vous immortalisez les Scévola et les Régulas (\m ont souffert pour la patrie, mais les chrétiens ne sont pour vous que des insensés. Allez donc, dignes magistrats ! immolez des chrétiens : la foule vous en saura gré. l'ourmentez , torturez, condamnez, broyez : votre iniquité révélera notre innocence, et c'est pourquoi Dieu vous laisse faire. Récemment, en livrant une chrétienne au déshonneur plutôt qu'à la dent des lions ad lenoncm potins qiiam ad leonem], vous avez reconnu que parmi nous la perte de la chasteté est réputée plus cruelle que tous les supplices et que la mort môme. Cependant les raffinements de votre cruauté ne font que donner à notre religion un attrait de plus; quand votre main nous moissonne , nous nous multiplions : le sang chrétien est une semence '. Vos philosophes ont fait moins de disciples par leurs écrits que les chrétiens par leurs exemples. On vient à nous par curiosité ; on s'attache à nous par conviction; on souhaite de souffrir, pour racheter d'un seul coup toute la grâce de Dieu et laver toutes ses fautes dans son sang : car le martyre efface tout. C'est pourquoi nous bénissons vos arrêts. Etrange contraste des choses divines et humaines : quand vous nous condamnez. Dieu nous absout.

Cette éloquente péroraison montre quelle séduction exerçaient sur les natures ardentes les vertus, la grandeur et les épreuves même du christianisme. Elle donne à l'argument moral présenté par Tertullien son suprême couronnement. Sans doute bien des cultes païens avaient fait des fanatiques; mais c'était assurément un spectacle nouveau que cette alliance des sentiments les plus délicats et les plus purs de l'àmc hu-

1. Semen est sanguh chrislianorum. Tel est le texte exact de ce mot célèbre.

CAItACTEliE HATIOXXEL DE LA lOI. od

maine avec une pareille intrépidité devant la mort. Ainsi en jugea l'élite du paganisme, et elle subit l'ascendant de cette religion qui, tous les jours et dans tous les rangs de la société, faisait en si grand nombre des vierges et des martyrs. C'est là en effet l'argument populaire par excellence ^ La passion, qui bouillonne comme une lave ardente dans cette page de Tertullien, fùt-elle refroidie, le fait historique n'en resterait pas moins : beaucoup d'hommes et de femmes qui n'étaient pas instruits des prophéties juives, qui n'avaient pas lu l'Évangile, venaient au christianisme, subjugués par cette vertu ignorée du monde païen; ils embrassaient la foi contre tout intérêt humain, ils s'y livraient sans réserve, et, en dépit de tous les supplices, ils y persévéraient jusqu'à la mort. Le fait a son éloquence, et l'on ne saurait donner un meilleur commentaire au dernier arg-ument de Tertullien,

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