CHAPITRE PREMIER
THÉORIE DU PÉCHÉ, SURTOUT DANS SON RAPPORT A l'ORDRE SURNATUREL
§ 185. Le mal (malum) en générnl. — Sa nature, ^a cause et ses
csipèces.
Ouvrages à consulter : Saint Augustin dans ses écrits contre les Manichéens, surtout De lib. arb., lib. l:De mor. eccl., lib. II : Contra Secundinum et De natura boni (il dit lui-même que ce dernier ouvrage est le meilleur); Cf. Nifschl, Lehre des hl. Aug. vom Boesen ; Dion., vulg., De div. nom., c. iv; Mag., In II Dist. XXXIV, xxxv-xxxvii, Bonav.; Alex. Hal., II p., q. xcivj Thom. I p., q. xlviii-xlix yCi. surtout Valentia et Bannez), De malo, q. i; Contra gent., 1. III; Petav., De Deo, 1. VI, c. iv-v; Knoll, § 238.
3. — Le péché rentre dans la notion générale du mal {malmn), et plus spécialement du mal dans la créature raisonnable. Il est donc tout naturel de le considérer dans son rapport avec cette notion élevée, ou plutôt d'en donner un aperçu rapide, car on ne pourrait entrer dans le détail sans empiéter trop avant sur la métaphysique.
4. — I. Le mal en général, considéré dans sa nature, n'est jamais une substance, d'après la doctrine de l'église et la saine raison ; il est essentiellement un accident de la substance ou de la nature qui en est affectée (tnali nnlla substantia vel natura). Toute substance, au contraire, en tant
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que substance, pst essentiellon: nt bonne; eile ne peut être dite mauvaise qu'adjectivement (inala, ii;u.vaise), en tant qu'elle est affectée d'un mal; on ne oul l'appeler un mal substantivement que lorsqu'elle devient la «.'ause d'un mal, par l'influence qu'elle exerce sur un autre. De là cet axiome : omne mnlum in bono. A plus forte raison n'y a-t il pas de suhs tance mauvaise qui soit, comme Dieu même, sans prinoi[»e et le principe d'autres substances mauvaises de même espèce.
5. — Nous ne citerons ici qu'un seul argument, mais d'une grande clarté. Il est de saint Augustin : De mor. Manich., II, 5 : « Sed ipsa quoque vitia testimonium perhibent » bonitati naturarum. Quod enim malum est per vitium, uti- » que bonura est per naturam. Vitium quippe contra natu- » ram est, quia naturae nocet, nec noceret, nisi bonura ejus » minueret; non est ergo nisi privatio boni. Ac per hoc nus- » quam est, nisi in aliqua re bona. A.c per hoc bona sine » malis esse possunt, sicut ipse Deus et qusedam superiora » cœlestia; mala autera sine bonis esse non possunt. Si » enim non nocent, mala non sunt; si autem nocent, bonum » minuunt, et si totum consumant nihil naturae remanebit, » cui noceatur, ac per hoc nec malum erit a quo noceatur. »
6. — II. Le mal, dans les êtres où il se trouve, exprime une opposition au bien, et, qui plus est, au bien nécessaire, au bien-être de l'individu, et dont l'absence ou la violation est contraire à la tendance innée de sa nature. Cette opposition au bien nécessaire est précisément ce qui constitue la notion formelle du mal ; elle ne représente donc pas directement quelque chose de positif, mais quelque chose de négatif; de là cette définition : Malum est privatio boni, ou corntptio boni. Au concret, il est vrai, cette négation du bien est presque toujours plus qu'une négation contradictoire, que l'absence pure et simple d'un bien nécessaire (comme l'ignorance, le péché d'omission et la peine du dam); c'est une négation contraire, ou la présence d'une disposition positive contraire au bien du sujet (comme l'erreur, le péché de commission et la peine du sens), et dont le sujet devrait être exempt pour être bon.
De là vient qu'au concret on considère le mal comme une chose positivement accomplie, comme une action ou une impression reçue. Cependant, même dans ce cas, ce qui fait
que le mil est mal ne provient pas de sa nature positive, mais de ce que, Tarte positif, par suite d'un défaut dans le principe actif, n'est pas dirigé vers un objet et un but convenables (par exemple quand le jugement porte sur l'erreur au lieu de la vérité, quand on aime la créature au lieu d'aimer Dieu, quand on déteste Dieu au lieu de détester le mal), puis aussi de ce que la sensibilité est exposée par ôuite de la faiblesse humaine, à faire des efforts impuissanis contre une influence positive qui lui est contraire. Cela montre en même temps que le mal positif n'est tel que parce qu'il y a encore en lui quelque chose de bon sous forme mauvaise et défectueuse, un bien qu'on altère et dont on abuse, et qui apparaît alors comme un « bien corrompu » ou « vicié. »
DÉVELOPPEMENTS
7. — De même que saint Augustin fait consister le bien dans ces trois éléments : « modus, species et ordo » (voy. ci-dessus, liv. III, n. 122), de même il explique le mal comme une « corruptio modi, speciei et ordinis *, » tout en remarquant que le bien -t ses éléments : « modus, species et ordo, » ne sont jamais entièrement absorbés par le mal, soit dans l'être qui e jt le support du mal, soit dans l'accident de l'être qu'on appelle le mal positif de cet être.
Voyez surtout, loc. cit., cap xxiii, où saint Augustin établit que le mal, quel qu'il soit, n'est que malus modiis, mala species ou malus ordo : « Malus ergo modus, vel mala species, » vel malus ordo aut ideo dicuntur quia minora sunt quam » esse debuerunt, aut quia non his rébus accommodantttr quibus » accommodanda sunt; ut ideo dicantur mala, quia sunt aliéna » et incongrua. Tamquam si dicatur aliquis non bono modo » egisse, quia minus egit quam debuit, aut quia ita egit, » sicut in re tali non debuit, vel amplius quam oportebat, vel » non convenienter ; ut hoc ipsum ^uod reprehenditur malo » modo actum, non ob aliud juste reprehendatur, nisi quia » non estibi servatus modus.
« Item species mala vel in oomparatione dicitur formosio- » ris atque pulchrioris, quod ista sit minor species, illa
• Voyez surtout De natura boni, cap. i et seq.
V major, non mole, sed décore, aut quia non congruit huic » rei, cui adliibita est, ut aliéna et inconveniens videatur; » (anqiiani si nudus homo in foro deambulet, quod non offen- » dit si in balneo videatur. Simi^iter et ordo tune malus dici- » tur, cuin minus ipse ordo servatur, iinde non ibi ordo, sed » potius inordinatio mala est, cum aut minus ordinatum est » quam debuit, aut non sicut debuit. Tamen ubi aliquis » modus, aliqua species, aliquis ordo est, aliquod bonum et » alirua natura est; ubi autem nullus modus, nulla species, » iRillus ordo est, nuUura bonam, nulla natura est. »
8. — Les Pères et les anciens scolastiques faisaient consister formellement toute espèce de mal d; ns la « privation du bien » et le péché en particulier dans la « privation de la droiture. » Mais dans les derniers temps de la scolastique, à l'instigation de Cajetan, on y a joint la question de savoir si celte notion négative suffisait pour déterminer la « malice intrinsèque des péchés de commission, » par conséquent si l'on pouvait dire qu'il y a non seulement au concret un mal positif, mais aussi une malice positive ou une forme positive du mal.
Plusieurs, peut-être la plupart des théologiens, les thomistes surtout, tels que les théologiens de Salamanque, G-onet, Jean de saint Thomas et d'autres, par exemple Dessins ^ Tanner et Kilber. demandent, pour qu'il y ait contrariété positive entre ces péchés et la vertu, outre rabseuce de droiture ou de malice négative, une malice positive, consistant dans une qualité interne et positive de l'acte, ou dans son rapport à l'objet et au but. C'est, ainsi, disent-ils, que le mouvement curviligne d'un pied paralysé n'est pas mauvais uniquement parce qu'il n'est pas droit, mais ausf i parce que c'est une ; utre forme positive du mouvement : question trop subtile pour jne nous nous y arrêtions davantage. Elle est traitée dans 1* 2», quaest xviii, De bonitate et malitia humnnorum actuum, et aussi dans quaest. lxxi, De peccatis et vitiis secundum se. Contre la malice positive, voyez les thomistes Coutenson et Gotti.