DES SIGNES AVANT-COUREURS D'UNE MORT PROBABLE
fournis par le palper, au moyen de l'examen au thermomètre. On sait que le thermomètre, placé dans le creux de l'aisselle, et maintenu enfermé dans ce lieu pendant dix minutes, donne chez l'homme sain 37° centigrades de température. Or cette chaleur ne saurait varier de 5° en dessus ou en dessous de ce chiffre, sans que la vie soit en grand danger. A 41° l'état est grave, à 42° la maladie est mortelle, et, quand il monte plus haut, le thermomètre indique une fin imminente. L'abaissement a la môme valeur, mais il est bien plus rare de l'observer.
En même temps, la peau du mourant, paraît au contact de la main qui la touche, être d'une chaleur sèche et comme mordicante ; souvent encore cette sécheresse, surtout dans les derniers moments, alterne avec des sueurs profuses, froides et comme visqueuses. En même temps le visage s'altère, le nez se pince, les tempes s'affaissent, les joues tombent, la figure s'étire et prend cet aspect que les médecins décrivent sous le nom de faciès hippocratique. Une poussière noirâtre se dépose à l'entrée des narines , et les lèvres et les dents s'encroûtent de dépôts analogues.
L'attitude du mourant trahit la résolution complète de son système musculaire : tous ses membres reposent inertes et affaissés sur le plan qui les supporte ; il est comme paralysé. Parfois cette inertie alterne avec des convulsions d'ensemble, ou avec des sursauts partiels, des mouvements spasmodiques, des tendons, qui se dessinent sous la peau de l'avantbras. Parfois encore, le malade exécute des mouvements purement automatiques, comme 's'il voulait ramener à lui ses couvertures (carphologie) ou saisir sur son lit de menus objets qui n'y existent pas.
Toutes les parties du corps peuvent être envahies par une hydropisie généralisée et déformées par une infiltration excessive ; ou bien, une extrême émacia-
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tion a réduit à rien les membres et dessine tous les os du tronc ; ces deux aspects se voient surtout à la fin des maladies chroniques. Joignons-y la gangrène, si fréquente au niveau des parties déclives, et de celles que comprime le poids du corps.
Enfin, un pouls petit et excessif en fréquence , dépassant cent quarante battements à la minute chez l'adulte, et une respiration accélérée dans les mêmes proportions, inégale, ne s'effectuant qu'avec efforts, sont encore des signes à noter. Un type respiratoire dont la signification a pu être exagérée, mais qui est toujours grave, est celui qu'a décrit Cheyne Stokes, et qui consiste en une série de respirations de plus en plus rapides, puis aussitôt en une série décroissante, suivie d'une suspension plus ou moins prolongée, après laquelle le même type se reproduit.
Gomme signes particuliers, il faut noter encore toutes les évacuations profuses, soit par sueurs, soit par vomissements, soit par diarrhée, soit même par expectoration, lesquelles évacuations ont été dites colliquatives, à cause de la grande déperdition de forces qu'elles entraînent et de l'épuisement qu'elles achèvent, chez des sujets déjà affaiblis par la maladie. Les hémorrhagies sont dans le même cas. Par contre, rien de plus fâcheux comme pronostic que la suppression des urines. Joignez à cela le ballonnement du ventre, le hoquet ou une sorte de sanglot, l'impossibilité d'avaler, et le bruit de glouglou que fait le liquide versé dans la gorge , alors qu'il y descend comme dans un tube inerte.
Les fonctions nerveuses et l'état de l'intelligence ont aussi leur part de signes, mais sur lesquels on ne peut faire un fonds égal, à cause des irrégularités que la maladie leur impose quelquefois. Cependant la perte totale de connaissance, l'insensibilité absolue, autant que l'impuissance motrice, enfin un sommeil invincible, et, comme on dit, commateux, sont des
indices dune réelle valeur, pour témoigner de la gravité du mal et d'un prochain danger de mort.
En résumé, il en est de ces signes comme des signes de la mort : aucun d'eux pris à part n'a en lui-même une valeur absolue ; mais lorsqu'on les trouve réunis plusieurs ensemble, ils prennent une signification d'autant plus précise, qu'ils sont portés simultanément à un degré plus élevé de gravité.]
[Le médecin est le plus souvent le meilleur juge de la conduite qu'il doit tenir en présence d'un mourant. La règle commune est qu'il le doit assister autant que possible jusqu'au bout, mais la discrétion lui commandera souvent de s'abstenir, parfois même de se retirer.
Chacun des accidents qui annoncent une mort prochaine peut devenir la source d'une indication que le médecin doit remplir.
De plus, il y a pendant l'agonie, des soins encore utiles, qui n'incombent pas plus au médecin qu'à toute autre personne présente et dévouée. Il y a lieu, par exemple, de calmer la soif qui est souvent accusée par le moribond et probablement constante; et comme le malheureux est le plus souvent incapable de boire, il faut se borner à lui mouiller les lèvres, avec un linge trempé d'eau simple ou légèrement alcoolisée, et à laisser tomber quelques gouttes de ce liquide dans la bouche entr'ouverte.
Enfin, on se souviendra que la mort n'arrive presque jamais que par asphyxie ; de là, la gêne de respiration qu'éprouvent plus ou moins tous les agonisants. Il faut donc s'attacher à faciliter le plus possible la respiration, dont le champ diminue de moment en moment. On tiendra la chambre suffisamment aérée ; on
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évitera d'y garder trop de monde ; on pourra éventer légèrement le visage du malade, en essuyant de temps à autre la sueur qui découle de son visage. On le débarrassera autant que possible de tous les liens et de tous les objets pesants, qui peuvent entraver les mouvements du thorax et le libre jeu de la respiration.
Le malade peut bénéficier beaucoup 'de tous ces petits secours. Dans quelques cas, le médecin jugera possible de le tirer momentanément de son état de prostration, en pratiquant, par une injection souscutanée, une instillation d'éther. Quand un bien quelconque peut être attendu de ce retour de vie passager, il y a devoir de l'employer; quand on n'a pas autre chose à en attendre qu'un retour passager d'animation factice, cette pratique peut encore être utile et, par conséquent, plus que légitime ; car elle diminue toujours, au moins momentanément, le malaise profond que le mourant paraît éprouver, tant qu'il a quelque conscience de lui-même.
Ce n'est pas seulement pour le malade directement, qu'il y a toujours, comme on dit, quelque chose à faire; c'est encore pour son entourage. Rien n'est plus apte à y jeter le découragement et à y provoquer l'explosion du désespoir, que l'abandon du malade par le médecin et la cessation de toute intervention effective. Quel bien au contraire ne feront pas, au milieu de cette scène de désolation, les conseils et même la présence d'un homme dévoué, qui, calme et sympathique à la fois, saura imposer par son autorité et par son prestige, le respect des dernières lueurs de l'existence. Il obtiendra ainsi, mieux que tout autre, que chacun des assistants demeure courageusement jusqu'au bout à son poste, épiant les occasions qui se présentent encore d'adoucir l'épreuve du mourant, maître de soi-même, et sachant dérober au moribond les éclats d'une affliction dont il serait douloureux de
lui laisser percevoir même l'écho lointain. Alors que la consolation et la prière doivent remplacer tout autre secours, tout le convie encore à s'y associer.
La question des derniers sacrements et de Ytxtrêmeonclion se pose nécessairement à propos des soins à donner aux mourants. La doctrine de l'Eglise sur ce point est que, dans toute maladie susceptible d'entraîner la mort, le chrétien peut et doit recevoir l'extrème-onction.
Dans la pratique, la question n'est pas aussi simple qu'elle peut le paraître au premier abord. Toute maladie, si on prend le mot dans son sens le plus large, est capable, ne fût-ce que par ses complications, d'entraîner la mort. On ne saurait cependant faire administrer tous les malades, clans la crainte que l'un d'eux vînt à mourir sans sacrements. Ce n'est donc que lorsque le malade paraît être en danger, non pas seulement en danger immédiat, mais en danger prochain, qu'il y a lieu de lui proposer et de lui administrer l'extrême-onction. Sans doute la vertu attachée à ce sacrement peut aider le malade à souffrir, elle peut même aider à sa guérison, par son heureuse influence^ mais son but propre et essentiel est de lui faciliter le passage de la mort, de le réconforter au moment de l'agonie et de lui rendre propice le jugement de Dieu.
Les prescriptions de l'Eglise ont été plus loin : elles ont fait au médecin une obligation de solliciter le malade à se confesser et à recevoir les sacrements, quand le médecin sait que personne auprès de lui ne se chargera de cette mission. Le précepte paaraîtra singulier à plus d'un ; le fait est que, dans l'état actuel de nos mœurs et de nos habitudes, il sera souvent impraticable. Disons d'abord que, si cette prescription s'adresse au médecin chrétien, celui qui ne le serait pas pourrait encore à bon droit regarder comme un devoir de sa conscience, de ne pas laisser mourir un
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de ses malades, sans au moins le prévenir à temps, que, sans être d'une impérieuse urgence, le moment peut être opportun pour mettre ordre à ses affaires spirituelles et temporelles.
Le plus souvent, il est vrai, le médecin n'a pas à prendre ce souci, en présence de proches qui en assument le soin et auxquels en incombe la responsabilité.
Mais si le médecin est convaincu que cette responsabilité sera éludée par les parents ou amis, doit-il prendre sur lui de prévenir lui-même le malade et de l'engager à se confesser? Cette intervention du médecin dans Tordre spirituel est-elle bien praticable, dans l'état actuel de notre société et de nos mœurs? — Je ne le crois pas.
Le médecin, appelé pour donner ses soins au malade, peut certainement en profiter pour l'engager à bien agir; mais tel n'est pas le but spécial pour lequel il est appelé. Or, dans le cas où le malade ne croit pas à la religion et ne la pratique pas, le médecin peut lui insinuer qu'il y a là une source précieuse de consolations et de secours qu'il ignore; mais que peut-il faire de plus? — Dans le cas où le malade est indifférent mais entouré de gens hostiles à toute pratique religieuse, le médecin ne peut guère que tenir le même langage ; il fera bien toutefois de représenter à l'entourage la responsabilité qu'il assume, en empêchant auprès du malade le libre accès de l'idée religieuse et de son ministre. Dans le cas où l'entourage est indifférent, le même argument aura plus de chance de réussir et par conséquent le devoir de l'émettre sera plus étroit.
Enfin, le médecin chrétien doit toujours s'efforcer, dans l'usage ordinaire de la vie, de combattre cet état des mœurs d'où résulte que, pour ne pas donner au malade l'appréhension de la mort, on s'efforce de lui cacher à tout prix, et jusqu'à la fin, la clairvoyance
de son état. C'est une tromperie dictée par un sentiment qui, charitable en apparence, est au fond plus lâche que généreux. On y trouve, en l'étudiant de près, autant d'égoïsme de la part de ceux qui la commettent, que de dangers pour celui qui en est le sujet. Le médecin, en pareil cas, peut toujours donner à entendre qu'il respecte trop sa mission, pour l'appliquer à défendre et à soutenir une si grave illusion, et que son rôle est, non de dissimuler la vérité, mais de disposer le malade à l'accepter, en la lui présentant avec un courage qui n'exclut pas les ménagements.
Le docteur Gapelmann insiste sur ce conseil donné au médecin chrétien ; il y ajoute celui-ci qui est adressé aux prêtres : c'est de prendre pour euxmêmes, autant que possible, le médecin chargé par la municipalité de donner ses soins aux pauvres, et d'en agir avec lui avec une familiarité confiante, qui le dispose à remplir ainsi chrétiennement sa mission.
Ajoutons que le préjugé conduit aussi bien souvent les gens, à n'admettre le prêtre et les sacrements auprès du malade, que lorsque celui-ci est déjà mourant et plus ou moins privé de connaissance. Ceci est un calcul toujours dangereux, souvent faux. Dangereux parce que la mort peut surprendre le malheureux avant l'intervention du prêtre; faux, parce que nous ne savons ce qui se passe dans la pensée du mourant, et dans quelle mesure il pourra encore comprendre la portée de ce qu'il fait, ou même de ce qu'on lui dit, et s'il n'en faussera pas totalement le sens. Qui sait ce que peut concevoir alors une imagination affolée par la crainte. Cette faculté qui peut représenter à l'esprit d'un homme toute l'histoire de sa vie, dans la courte durée que comporte une chute d'un lieu tant soit peu élevé, que ne dira-t-elle pas au mourant, s'il n'a devant lui aucun sentiment assez puissant pour Tins-
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pirer favorablement et le fixer dans une paix confiante.
Ajoutons cependant que, pour la même raison, tant que la vie n'est pas absolument éteinte, l'extrêmeonction réclamée ou consentie peut être administrée. Avec quel profit, alors ? Dieu le sait,
Enfin, dernière recommandation : dans le cas où le malade est atteint d'une maladie éruptive contagieuse, le prêtre chargé de lui faire les onctions avec l'huile sainte, aura soin que la tige métallique qui a touché la peau du malade, ne devienne pas un véhicule à la contagion de la maladie. Dans ce but, il évitera de plonger cette tige à plusieurs reprises dans la burette où l'huile est renfermée, ou bien avant de l'y réintroduire il la frottera soigneusement et même la passera rapidement dans la flamme d'une lumière.
Quant aux précautions que le prêtre lui-même pourrait prendre pour se garantir de la contagion, elles n'ont guère chance d'être sérieusement acceptées, pas plus qu'elles ne le sont en général des médecins. Bien des gens se scandaliseraient de voir le prêtre témoigner seulement de l'hésitation pour ce motif. Mais la générosité de notre clergé ne comporte pas un plus ample examen de ce sujet.
Après la mort, le médecin doit veiller surtout à ce que l'on respecte cette dépouille que l'âme ne quitte peut-être pas juste au moment du dernier soupir; et alors même que le doute n'est guère permis sur la réalité de la mort, il convient de s'abstenir de toute pratique qui serait susceptible d'empêcher un retour de vie, ou de retrancher quelques minutes, à une existence dont le fil ne serait pas encore totalement rompu.
Aussi conseille-t-on avec raison, et les instructions officielles prescrivent-elles à juste titre, de ne toucher au cadavre que le moins possible, avant la manifestation de la rigidité cadavérique. Il est bon sans
doute do l'étendre dans l'attitude du repos, mais sans le fixer par aucun lien, sans couvrir le visage, sans rien faire en un mot qui puisse gêner en quoi que ce soit, ou les mouvements delà respiration s'ils devaient se produire, ou la pénétration de l'air dans les voies respiratoires.
Outre les motifs de pieuse convenance qui demandent que l'on pratique la veillée du mort, il y a encore celui-ci : si, par impossible, il venait à donner quelque signe de retour à la vie, faire en sorte qu'il trouve près de lui, au lieu de l'abandon et de la triste solitude, le secours dont il pourrait avoir besoin. Vaine attente! dira-t-on. Soit, mais respectable coutume, que les abus auxquels elle a pu prêter ne sauraient faire condamner en principe.]