VISIONS ET HALLUCINATIONS
varient très bien avec la nature du poison qui en est la cause. En général, comme ces hallucinations qui précèdent parfois immédiatement le sommeil, et qu'on a appelées hypnagogiques, elles sont confuses, indécises, fugaces, changeantes, et néanmoins, ne reproduisent jamais que des sujets dont les éléments se retrouvent dans l'imagination. Enfin, cette mobilité et cette instabilité des images perçues par l'halluciné, lui causent une fatigue et un trouble profonds.
Outre les intoxications, diverses maladies disposent aux hallucinations; ce sont surtout les maladies cérébrales, les fièvres graves, et les névroses, y compris la folie. Or, les maladies cérébrales, les fièvres graves et la folie impliquent un ensemble de phénomènes, qui donneront facilement à l'hallucination la valeur qui lui convient.
11 n'en est pas tout à fait de même de certaines névroses et en particulier de l'hystérie. Cette maladie peut en effet prêter à la méprise, mais un examen approfondi permet d'y échapper. C'est ainsi que le P. Hahn, après avoir comparé les hallucinations des hystériques aux visions de sainte Thérèse, conclut à cette distinction : d'un côté, c'est l'imagination qui fait tous les frais, de l'autre, l'imagination, ou n'a aucune part, ou nejoue qu'un rôle tout à fait passif; d'un côté, suppression complète des rapports logiques de lieux et de temps avec l'existence réelle, de l'autre, ces rapports respectés jusque dans les moindres détails; d'un côté la folle affirmation des données les plus contradictoires, de l'autre, la crainte prudente d'être le jouet de l'illusion ou de l'erreur.
Enfin l'hallucination ne laisse à sa suite aucune de ces claires vues que procure la vision véritable ; claire vue d'un objet ravissant, s'il s'agit de la vision extérieure, claire vue de l'esprit, s'il s'agit de vision intellectuelle. L'hallucination ne porte que trouble dans la conscience et dans la raison, et n'est suivie non plus
26 i DE LA MYSTIQUE.
d'aucune de ces consolations spirituelles, d'aucun de ces bons propos, qui marquent ou préparent le progrès dans le chemin de la vertu.
Ce qui, d'après Benoît XIV donne aux apparitions de sainte Thérèse leur caractère divin , se résume en ce que la sainte, 1° craignait toujours d'être trompée, 2° ne demandait jamais de vision, 3° communiquait tout à ses directeurs; 4° leur obéissait; 5° croissait en même temps en humilité ; G0 ne gardait en elle que la paix et le désir de la perfection; 7° enfin n'offrit jamais, dans les visions, rien qui fût contraire aux règles de la foi. Ces caractères résument, mieux que je ne le pourrais faire, les règles qui servent à discerner les apparitions.
Et en effet, les conditions extrinsèques, pour ainsi dire, relatives au caractère moral, aux habitudes religieuses, à l'état de santé, à la discipline du sujet, ses vertus et en particulier la pratique de l'obéissance et de l'humilité, telles sont les considérations qui doivent aider à tirer au clair la vérité de ces problèmes délicats.
Enfin, les mêmes conditions pourront servir à apprécier quelle peut être l'origine de la vision, si elle est divine ou diabolique : C'est, outre l'impression qu'en ressent le sujet, au moment même de l'apparition, celle surtout qui la suit. Voici le signe de ma visite, aurait dit Notre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne, et le signe de la visite du démon : Quand je visite une âme, au commencement, elle ressent de la crainte, mais au milieu et à la fin de la joie, et la faim de la vertu ; la présence du démon produit d'abord l'allégresse, puis l'âme reste dans la confusion et les ténèbres. Je ne puis encore que renvoyer ici à ce que j'ai dit aux paragraphes précédents pour compléter cette distinction.
l'extase et son diagnostic. 265
§ 3. — l'extase et son diagnostic.
V extase et ses divers degrés, tels que l'ivresse spirituelle et le sommeil mystique, l'extase est l'acte mystique quia le plus attiré l'attention des physiologistes, et qui a paru à beaucoup d'entre eux pouvoir être rapporté comme à sa cause, à l'hypnose et à ses diverses formes.
Les auteurs théologiques définissent l'extase, un état dans lequel l'âme déserte les sens, pour se fixer sur un objet surnaturel, qui la charme et l'absorbe. Une élévation surnaturelle de l'âme, unesuspensionplus ou moins complète des sens et de la motilité, qui peut aller môme jusqu'à la suspension de toutes les fonctions de relation, avec conservation des seules fonctions nutritives : tels en sont les principaux caractères. L'extase naît de l'amour que l'âme conçoit pour la bonté et la beauté de Dieu qui l'attire. L'âme, tout en demeurant libre, en conçoit pour la perfection une aspiration qui va jusqu'à l'héroïsme. En même temps, le corps se trouve réduit à un état d'insensibilité générale et d'inaction, qui peut aller jusqu'à la mort apparente; mais le plus souvent, l'extatique garde la faculté d'exercer un certain nombre d'actes, soupire, parle même de l'objet de sa vision. Quelquesuns conservent la faculté d'obéir aux ordres de leurs supérieurs, de remplir leur office et surtout d'aller à la communion ; d'autres restent immobiles, mais s'inclinent et semblent vouloir s'élancer vers l'objet de leur vision. En tous cas, leur visage témoigne du ravissement de leur esprit, de la puissance de l'admiration et de l'amour qui les exalte, d'où résulte une physionomie spéciale, qu'on a qualifiée de transfiguration. Je ne dirai qu'un mot des faits de soulèvement que l'extase produirait parfois, contrairement aux lois
de la pesanteur; ce fait, bien constaté, aurait aussi, bien entendu, une valeur indiscutable, pour établir la réalité de l'extase.
Il est encore un caractère propre à l'extase religieuse; c'est la satisfaction que paraît éprouver l'extatique à l'approche ou au toucher des objets religieux, et surtout des objets bénits, satisfaction dont il témoigne par le jeu de sa physionomie ou par ses paroles. Enfin, un caractère non moins important gît dans l'influence que peuvent exercer aussi sur l'extatique ses supérieurs ecclésiastiques, et dans l'obéissance qu'il leur témoigne.
D'après ces caractères, on voit que l'extase est une sorte d'entraînement de l'économie tout entière, dans le sens de ses aptitudes supérieures. L'intelligence y est aussi ouverte que possible ; la volonté lui obéit, et si elle peut paraître avoir ainsi aliéné sa liberté, ce n'est qu'une apparence, contre laquelle protestent les exemples que je viens de citer, d'extatiques accomplissant des actes multiples et complexes. Aussi bien en est-il de même de l'attention prêtée par l'extatique à l'objet de son extase, et à laquelle la volonté ne peut être étrangère.
Les seules fonctions qui semblent sacrifiées sont les fonctions de sensibilité, les moins élevées dans l'ordre humain ; encore sont-elles seulement suspendues, et se retrouvent- elles aussitôt après l'extase, dans leur intégrité tout entière.
Il faut se garder de confondre l'extase avec un évanouissement naturel ou avec une syncope, ce qui est facile; car dans la syncope, la défaillance du corps et la suspension des fonctions de relation constitue un état qui présente avec l'extase quelque analogie.
Mais la syncope entraîne de plus la suspension des fonctions intellectuelles et la perte de la conscience. Enfin la position horizontale, un air frais, quelques excitations de l'odorat et du tact (senteurs vives sous
l'extase et son diagnostic. 207
lt*s narines, frictions froides du visage-, percussions dans les mains) ne tardent pas à faire sortir de cet état les personnes que la faiblesse de leur constitution, ou une impressionnabilité exessive a pu y faire tomber; tandis que l'on ne peut aussi facilement tirer de leur extase les sujets qui y sont entrés.
Sainte Thérèse insiste sur un autre état physique, que, sous le nom à' évanouissement extatique, elle recommande de séparer de l'extase véritable, et qu'elle décrit comme une sorte d'engourdissement fort analogue , sinon identique à un léger degré d'hypnose. C'esl un état qui ressemble beaucoup à ce que les auteurs décrivent sous le nom d'extase naturelle, ou encore sous le nom d'extase externe.
L'extase, dit le P. de Bonniot, a deux éléments distincts : d'une part, les facultés supérieures de l'âme s'exercent avec plénitude (élément positif); d'autre part, les facultés inférieures suspendent presque toute leur influence (élément négatif). Or c'est ce dernier élément qui constitue à lui seul l'extase externe ou l'extase naturelle. 11 est donc facile de séparer cette dernière de l'extase vraie ; il ne constitue, à vrai dire, qu'un certain degré d'hypnose, ou lui est tout à fait analogue. Le diagnostic en sera exposé dans le paragraphe suivant.
Sainte Thérèse recommande à ses filles d'éviter de tomber en cet état. Elle le traite même de sensualité spirituelle mal déguisée, dont le résultat est de consumer les forces du corps sans profit pour l'âme; et elle conseille d'y pourvoir, en retranchant pénitences, abstinences et jeûnes, et en prescrivant l'occupation aux offices de la maison.
Ce qui caractérise surtout cet état, c'est qu'il est po<<ible, par une sollicitation un peu vive, d'en faire sortir celles qui s'y laissent aller ; il faut le suspecter d'ailleurs, lorsqu'il se produit chez les sujets affaiblis, et qu'au lieu des effets de l'extase que je viens d'indi-
quer, il laisse après lui lassitude, tiédeur et môme dégoût de la vertu et des efforts qu'elle réclame.
Voyons maintenant comment on peut distinguer l'extase de l'hypnose et des différents états pathologiques qui s'y rapportent.
L'état ^hypnotisme pourrait être confondu non avec l'extase confirmée , mais avec ce degré moins élevé dans l'échelle extatique, qu'on décrit sous le nom de sommeil mystique. Toutefois une grande différence permet la distinction ; rappelons-nous que l'hypnose est caractérisée avant tout par la suspension de la volonté, qui ne peut plus guère s'exercer que pour la résistance et non pour l'action ; que dans l'hypnose, la sensation de conscience s'altère plus ou moins et que la mémoire de ce qui s'est passé pendant cette condition disparaît totalement au réveil, et nous aurons la possibilité de la distinguer du sommeil extatique dans lequel la volonté est conservée, la conscience est intacte, et dont le souvenir reste très présent. Ajoutons qu'il est en général facile de réveiller un hypnotique et que les sollicitations extérieures (en dehors des prescriptions de l'autorité ecclésiastique), n'ont guère d'influence pour faire cesser l'extase.
Quant à l'extase confirmée, c'est surtout avec l'état de somnambulisme qu'on pourrait la confondre. Or, là encore, on peutespérer réunir les éléments d'une suffisante distinction. Le somnambulisme spontané permet d'agir extérieurement malgré le sommeil, mais l'action ainsi effectuée paraît l'être, non en vertu d'une décision de l'esprit, qui préside à l'acte et en modifie l'exécution selon les circonstances, mais en vertu d'une conception imaginaire, qui s'impose fatalement à l'action, une fois qu'elle est conçue.
Rappelons-nous ce que j'en dis plus haut : les sens du somnambule ne servent pas à ses actes, la conscience ne les apprécie pas, si tant est qu'elle subsiste, le souvenir en fait totalement défaut. C'est, comme on
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l'a dit, l'inverse de l'extase, qui paralyse le corps au prolît de l'esprit et ne retire le sujet du monde sensible que pour l'absorber en celui de la pensée. Dans l'état de somnambulisme, au contraire, c'est l'esprit qui est paralysé au profit du monde sensible, non pas du monde sensible extérieur, mais du monde sensible intérieur, que reproduisent l'imagination et la mémoire.
Le somnambule spontané a de plus le regard terne et la physionomie absolument inerte du dormeur, par opposition avec la transfiguration de l'extatique.
Le somnambule marche, va, revient, tandis que l'extatique reste immobile ou ne se meut guère que dans la direction de l'objet de son extase.
Le sujet en état de somnambulisme provoqué pourra davantage prêter à la confusion, en ce sens que les hallucinations, les suggestions que j'ai déjà indiquées, pourraient en imposer au premier abord pour un état extatique. Mais la façon dont les malades tombent en état de somnambulisme, est absolument différente de celle par laquelle les saints sont ravis en extase ; et est aussi différente la façon dont les uns et les autres sortent de leur état anormal. Sans doute quelques somnambules rompues au métier, pour ainsi dire, en arrivent à passer de l'état normal à la condition seconde, comme on l'appelle, sans provocation apparente et presque spontanément, mais il est bien rare qu'arrivées à cet état, elles ne présentent pas des accidents appartenant manifestement à d'autres névroses bien caractérisées, et dont il me reste à parler. En tous cas, les signes indiqués plus haut subsistent ; en un mot, suppression de la libre détermination volontaire, altération profonde de la conscience, souvenir nul de la crise, tels sont les caractères essentiels par lesquels le somnambule diffère de l'extatique.
On ne confondra pas facilement l'extase avec la catalepsie, état dans lequel tout mouvement spontané
du sujet est impossible, et dans lequel aussi le malade garde, sans aucune apparence de fatigue, les attitudes et les positions qu'on lui impose, comme une cire qui se laisse mouler et garde la forme qu'on lui donne. Enfin, dans la catalepsie, le sujet ne parle pas; la physionomie, sans aucune animation, trahit d'ailleurs la suspension complète dont sont frappées les facultés intellectuelles ; donc pas de conscience pendant la crise; une fois la crise passée, pas de conscience qu'elle ait existé, autrement dit, nul souvenir.
En un mot la catalepsie, qui reproduit les apparences grossières de l'extase externe, se distingue même de celle-ci, mais elle se distingue surtout de l'extase vraie, en ce que celle-ci entraîne un surcroît d'activité des facultés supérieures, tandis que la catalepsie supprime l'activité consciente de l'intelligence et de la volonté, voir même l'imagination et la mémoire.
Il en est de même sous ce rapport, de la léthargie ou mort apparente, dans laquelle la suspension des fonctions de relation marche avec la suppression totale de connaissance. De plus, le sujet léthargique s'affaisse et reste dans un état de relâchement général des membres qui. lorsqu'on les abandonne après les avoir soulevés, retombent inertes, selon les lois de la pesanteur. S'il existe quelque contracture qui dénote une persistance de motricité, elle n'occupe toujours que quelques groupes musculaires isolés, rarement même s'étendelle à un membre en son entier. Il en est de même de l'apoplexie sur laquelle je n'ai pas besoin d'insister.
Un état morbide qui appartient aux névroses dites psychiques, la mélancolie avec stupeur, a pu être rapproché de l"extase,pour quelques-uns des caractères qu'elle présente au moment de ses paroxysmes; mais les mélancoliques peuvent toujours être tirés, même au moment des crises, de l'état d'inertie dans lequel celles-ci les font tomber; ils finissent même par répondre aux sollicitations dont ils sont alors l'objet;
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enfin ces crises peuvent se prolonger longtemps, et, dans leur intervalle, le sujet reste mélancolique, moins la stupeur, et demeure manifestement un malade.
L'épilepsie a ses crises brusques, son cri initial, sa période de raideur tétanique, suivie de secousses violentes, avec altération épouvantable de la physionomie, grimaces convulsives, écume aux lèvres; puis sa période de sommeil avec ronflement, enfin l'inconscience et la suspension des fonctions intellectuelles, d'où l'impossibilité du souvenir. Ne sont-ce pas là tout autant de caractères qui rendent impossible, même pour les gens inexpérimentés, de la confondre avec l'extase.
Il n'en est pas de même de Yhystèrie. Cette névrose, qui est une maladie générale du système nerveux, se traduit par un singulier état de déséquilibration dans les fonctions de ce système, et par des crises. Dans ces crises se mêlent souvent des phénomènes appartenant à d'autres névroses, en particulier à l'épilepsie, à la catalepsie et à la léthargie, plus souvent encore aux diverses variétés de l'hypnotisme. D'où il résulte que, si l'hystérie franche ne peut être confondue avec les phénomènes mystiques, celle qui se complique ainsi peut à la rigueur donner prise à l'erreur. Ce que j'ai dit déjà de ces diverses névroses me dispense d'insister encore à ce sujet; la description que je donne plus loin (page 293) de la crise d'hystérie, le compléterait au besoin.
Cependant il est bon d'ajouter que l'hystérique, en dehors de ses crises, par l'irrégularité de son caractère, la mobilité de ses déterminations, son impressionabilité maladive sur certains points, l'insensibilité qui se manifeste par contre dans certaines régions de sa peau, sa tendance à la désobéissance capricieuse et à la vanité, sa passion pour la fourberie et l'illusion, ses tares héréditaires fréquentes, en un mot la prédominance que prend chez elle la vie de la sensation sur la
vie de l'intelligence et de l'action libre, voilà tout autant de signes moraux et physiques, qui permettront à un homme averti de se tenir en garde contre toute confusion.
L'extase, ajoute le P. de Bonniot, n'est pas plus un symptôme de l'hystérie, qu'elle n'est l'hystérie ellemême. L'immobilité de l'organisme, coïncidant avec une hallucination, pourrait en imposer à un examen superficiel, mais ce qui a été dit au sujet de l'hallucination et au sujet de l'extase externe permettra de maintenir la distinction.
Le doute serait plus compréhensible si l'on avait à constater la coïncidence sur un même sujet de quelques phénomènes mystiques et aussi de quelques symptômes d'hystérie. Il pourra être délicat, dans ce cas, de faire la part de ce qui appartient à l'état mystique et de ce qui revient à la maladie. Toutefois, la consciencieuse étude que le P. Hahn vient de faire à ce sujet prouve que la distinction est encore possible. Après tous les caractères généraux et particuliers que j'ai donnés ci-dessus, je n'ai pas à revenir sur ce point, d'autant que les cas peuvent se présenter aussi variés que nombreux. L'exemple que cet auteur puise dans la vie de sainte Thérèse est fait pour indiquer la marche à suivre en pareil cas. Je ne puis mieux faire que de m'y référer.
Je n'ai pas à m'occuper ici des faits d'odeurs mystiques, de liqueurs balsamiques, de rayonnement, de perceptions sensorielles sans objet sensible à percevoir, et de beaucoup d'autres faits aussi merveilleux, mais dont le caractère franchement miraculeux (pourvu que le fait soit sévèrement constaté) n'est qu'une preuve de plus en faveur du caractère surnaturel de l'état qu'il s'agit d'apprécier. Or une grande prudence est nécessaire, et dans la constatation de ces faits, et dans l'appréciation qu'il convient de faire de leur caractère miraculeux.
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Je veux ici faire allusion aux faits de stigmatisation qu'ont souvent présentés les extatiques, hommes ou femmes. Quelques-uns de ces faits ne sont plus niés par les observateurs, mais leur interprétation reste encore un sujet de discussion scientifique. Rien ne prouve, par exemple, que la concentration de la pensée et de l'attention sur un point du corps, puisse y provoquer un trouble nutritif et arriver à y déterminer une exsudation sanguine ; mais si le chrétien est porté à conclure de là au caractère surnaturel des stigmates, il est permis au savant de réserver son opinion, puisque la proposition contraire n'est rien moins que démontrée.
Quoi qu'il en soit, une remarque générale et bien importante peut être faite, relativement au diagnostic des faits de la vie mystique et des faits de l'ordre naturel ou morbide. Tous les états anormaux qui dépendent d'une perturbation maladive ou d'une anomalie naturelle, ont pour caractère commun de mutiler plus ou moins la personne chez laquelle ils se produisent, et cela, en s'attaquant de préférence aux facultés supérieures de son être, pour les altérer, les diminuer ou les détruire ; et, par une réaction très naturelle quoique indirecte, ils ont pour conséquence d'introduire le désordre jusque dans la vie nutritive, et de compromettre de plus en plus la santé déjà ébranlée. Rappellerai-je encore ici combien sainte Thérèse recommande à ses filles d'éviter avec soin les satisfactions d'apparence mystique, qui ne laissent après elles que la fatigue morale et physique, et usent les forces en délabrant la santé ?
Les actes de la véritable vie mystique, au contraire, entraînent en haut toute l'économie vivante des sujets qui en sont favorisés : l'intelligence prend un essor puissant, dont la conscience n'a rien à souffrir, au contraire; et la force morale qui en résulte, s'en accroît, en même temps que se confirme le bon équilibre des
forces physiques. Que si l'on s'étonne que, dans cet heureux consensus, les aptitudes sensitives semblent déchoir et faire défaut, il ne faudra pas beaucoup réfléchir, pour s'apercevoir que l'atteinte qui leur est portée n'intéresse en elles que les fonctions les plus inférieures de la personne humaine, et que d'ailleurs, la modification qu'elle leur imprime consiste en une simple suspension passagère, et non en une altération profonde et persistante, ce qui arrive au contraire aux fonctions sensitives des hystériques. Enfin, si l'extase suspend la sensibilité, ce n'est qu'au profit des fonctions supérieures de l'intelligence et de la libre action, avec lesquelles elle ne tarde pas à se mettre d'accord, sans être absorbée par elles.
C'est ainsi que l'harmonie de la personne humaine n'est jamais troublée dans la vie mystique, bien que les aptitudes inférieures puissent y être momentanément effacées par les supérieures, ce qui d'ailleurs se reproduit en nous plus ou moins complètement, chaque fois que notre personne s'applique avec force par l'abstraction, soit à une conception intellectuelle, soit à une détermination volontaire.