MYSTIQUE DIABOLIQUE
surnaturels, des preuves, et môme des preuves scientifiques, que je n'ai pas a rapporter; ce qui importe ici, c'est d'esquisser les caractères au moyen desquels les faits, rapportés par les auteurs et attribués par les théologiens à l'influence diabolique, peuvent se distinguer des analogies que certaines maladies peuvent présenter avec eux.
Commençons par limiter notre sujet, en constatant avec les théologiens, que les faits merveilleux qu'on attribue au démon, tels que guérison, résurrection, bilocations , translations instantanées , prophéties même, ne sauraient lui appartenir; tout cela lui est interdit; il ne peut que simuler ces merveilles, qui sont l'apanage du surnaturel divin; il est vrai qu'il peut les contrefaire au point de rendre facile l'illusion.
L'étude de ces illusions n'est pas du ressort des sciences naturelles ; qu'il nous suffise de dire avec M. Ribet qu'on les reconnaîtra aux résultats qu'elles entraînent; l'erreur, l'orgueil, le mépris de l'autorité, la passion des satisfactions sensuelles, l'abstention ou l'abus des pratiques religieuses et en particulier des sacrements. D'où, ajoute notre auteur, des scènes bruyantes, turbulentes, bizarres, mesquines, malsaines, exécutées par des acteurs suspects ou convaincus d'impiété et d'immoralité.
Je n'insisterais pas sur ces caractères attribués à l'intervention diabolique, s'ils ne devaient servira la distinguer, non seulement de la mystique divine, mais encore des faits qui relèvent seulement de l'ordre naturel, et dont plusieurs appartiennent à la médecine. Ce sont là les phénomènes qui doivent nous occuper ici spécialement : on les étudie sous le nom d'obsession et de possession.
Sous le nom d'obsession les théologiens entendent une intervention du démon, par laquelle il tourmente l'homme d'une manière sensible,, qui accuse sa présence et son action.
Les caractères de cette intervention sont suffisamment accusés lorsqu'elle se révèle par des signes extérieurs visibles à tous, par des sévices par exemple, plaies, blessures, violences quelconques, et dont on doit s'assurer qu'ils n'ont pu venir d'une cause naturelle. Les hallucinations qu'elle peut déterminer sont peu significatives ; elles sont remarquables cependant, en ce qu'elles varient des sensations les plus agréables aux plus répugnantes.
Quand l'obsession est interne et sans caractères extérieurs, et qu'elle consiste dans l'asservissement de l'âme (Ribet), il est bien difficile de la reconnaître avec certitude; souvent dans ce cas il faut s'en rapporter, pour en juger, aux caractères extrinsèques, que j'ai dit plus haut appartenir aux interventions diaboliques en général. Dans tous les cas sans doute, mais plus encore dans celui-ci, il faut avant tout s'assurer, autant qu'on le peut moralement, que le sujet, supposé victime de l'obsession , offre toutes les garanties de jugement et de sincérité.
L'obsession interne peut être confondue facilement avec certaines exaltations excentriques du tempérament, ou bien avec certains délires nerveux, dont le caractère dominant est la dépression. Ce sont les monomanies tristes, la lypémanie, les idées fixes sombres et même effrayantes, états dans lesquels l'hallucination de l'ouïe ou des yeux peut ajouter à l'illusion.
Disons cependant que les lypémaniaques et tous les sujets en général qui sont en proie aux manies
dépressives, sont totalement absorbés par les préoccupations qui en résultent, et, en]tous cas, ne sont que bien rarement tourmentés par des besoins passionnels exagérés; tandis que les impulsions grossières et le plus souvent impudiques, 1 erotomanie en particulier, sont de règle dans l'état d'obsession, ou du moins , alternent chez les obsédés, avec la tristesse, la crainte ou l'eflroi.
Quant aux excentricités du tempérament, elles sont plus faciles à reconnaître, ou du moins on saura en tenir le compte qu'il convient, si l'on est renseigné sur ce qu'étaient les habitudes et le tempérament du sujet, avant la période présumée de l'obsession, et en dehors des paroxysmes que les obsédés éprouvent généralement.
La théologie décrit, sous ce nom de possession, une sorte d'envahissement du corps d'un homme vivant par le démon. Le démon, après cet envahissement, serait capable de faire mouvoir à sa volonté les organes de cet homme, ou plutôt il les ferait agir en remplaçant par sa volonté propre la volonté du possédé.
Les caractères, que la théologie reconnaît à cet état, sont merveilleux comme lui : parler et entendre des langues qu'on n'a jamais apprises , découvrir des choses distantes et cachées, déployer des forces audessus de son âge et de sa condition, soit en accomplissant dfs actes, soit en supportant des sévices, d'une façon que la physiologie ne peut expliquer. On peut y ajouter encore l'orgueil, qui domine le caractère du possédé, et aussi l'horreur qu'il éprouve pour les choses saintes en général, et celle qu'il ressent en particulier au contact des objets bénis, alors mémo qu'il ignore ce que sont ces objets. Cet état peut exister
en permanence, mais il ne se traduit le plus souvent que par des crises ou des exacerbations de ses symptômes.
11 importe donc de bien constater que ces merveilles, lorsqu'on les rencontre, sont bien réelles, et non le produit de l'illusion ou du mensonge.
Jérôme Barufîaldo, commentant un passage du rituel romain relatif à la possession, ne craint pas d'ajouter que si l'on en croyait tous ceux qui se disent démoniaques, presque tout l'univers, et surtout le genre féminin, serait en proie au démon, et que sur cent personnes qui se disent possédées, il n'y en a pas deux qui le soient réellement.
A. Faits suspects.
Avant d'aborder cette question , dit justement Debreyne, nous devons déclarer que les possessions rapportées dans nos divines Écritures, étant des points de foi, ne peuvent être le sujet ni l'objet d'aucune discussion humaine. Il ne s'agit donc ici que de certains cas extraordinaires, qu'on a cru ne pouvoir expliquer que par l'intervention d'une intelligence ou d'une puissance surhumaine, c'est-à-dire qu'on a jugés de véritables possessions du démon; et c'est ce qu'en peu de mots nous tâcherons d'apprécier à sa juste valeur *.
On nous a souvent demandé notre sentiment sur ce qu'on appelle la possession des religieuses de Loudun ; un jésuite célèbre , le P. Surin , nous en a laissé l'étrange relation, dans un livre intitulé le Triomphe de V Amour divin, et paru en 1830. Nous nous bornons à une seule observation sur cette histoire fameuse ; c'est que toutes ces religieuses n'ont été guéries,
1 Tous les faits cités dans ce paragraphe le sont d'après Debreyne.
d'après le rapport du P. Surin lui-même, que lors qu'on a cesse de les exorciser, c'est-à-dire quand on ne s'est plus occupé de leur état et que l'on n'y a plus attaché aucune importance. Le diable s'est retiré confus, dès qu'il s'est vu méprisé. Nous verrons plus bas qu'en pareil cas. le meilleur remède à employer, c'est souvent d'humilier les personnes que l'on dit ou que l'on croit possédées. Déplus le même père jésuite, qui était le principal exorciste, nous apprend que lui avec ses confrères, qui étaient au nombre de huit, ont été occupés aux exercices pénibles de l'exorcisme pendant six ans consécutifs, et qu'ils n'y ont renoncé que lorsque « le roi, avec l'avis de son conseil, jugea à propos de retrancher la pension qu'il donnait pour l'entretien des exorcistes. » (P. 208.) Il faut savoir encore que les exorcismes se pratiquaient presque tous les jours, devant un grand concours de peuple, en présence des évêques, des magistrats, de l'intendant de la province et des personnes les plus qualifiées du pays. On sent assez combien ce fracas et cet appareil de pompes et de cérémonies extraordinaires , graves , imposantes , devaient être propres à frapper vivement les esprits et les imaginations, en un mot, à émouvoir puissamment le système nerveux des personnes sensibles et impressionnables. Le P. Surin, tout en exorcisant les religieuses, fut lui-même possédé du démon, comme il le dit dans son histoire de Loudun. Il nous apprend encore que, depuis, il fut atteint de la monomanie du suicide et que tous ses confrères le regardaient comme fou. Voici ses propres paroles : «J'avais une si grande impétuosité de me tuer, qu'allant dans les rues, je ne voyais jamais un puits que je ne fisse quatre ou cinq pas pour me jeter dedans; et lorsque j'allais vers la rivière je prenais toujours la pente pour m'y précipiter. Quand j'étais dans ma chambre en repos ou dans mon lit, je songeais à. m'aller jeter par
la fenêtre ou dans un puits, ou dans la rivière, afin que l'ordre de Dieu fût accompli et sa justice satisfaite. Je me suis souvent levé la nuit et me suis mis aux fenêtres qui donnaient sur la rue pour m'y jeter, voulant que mon corps fût trouvé sur le pavé... Enfin sept ou huit ans durant, j'ai eu un continuel désir de me tuer. J'ai même été plus de cent fois à la sacristie, pour me pendre derrière le tabernacle où reposait le saint Sacrement, et ma joie était qu'on me vît ainsi pendu... » (P. 228 du livre déjà cité.) Ailleurs, p. 224, il dit : « Je me retirai dans ma chambre : comme j'entrais, je vis la fenêtre ouverte, et je m'approchai; et ayant vu le précipice pour lequel j'avais eu ce furieux instinct, je me retirai au milieu de ma chambre vis-àvis de la fenêtre. Là je perdis toute connaissance, et soudain, comme si j'eusse dormi, sans aucune vue de ce que je faisais, je fus élancé vers cette fenêtre et jeté à trente pas de la muraille (du troisième étage) jusqu'au bord de la rivière, mon bonnet carré en tête, mes pantoufles aux pieds et ma robe sur le dos. . . { . En tombant je me cassai l'os de la cuisse tout en haut. » Il est inutile de faire observer que le P. Surin attribuait cet événement funeste à l'action du démon. Cet accident fut réel, et la fracture du fémur a produit chez lui un raccourcissement considérable du membre.
Toutes ces aventures, quels qu'en soient le caractère et la nature, n'ont pas empêché que le P. Surin n'ait été un saint homme, et qu'il n'ait dit de très bonnes choses sur les voies intérieures et la conduite des âmes. Il faut cependant avouer qu'il tint quel-
1 Ce fait nous rappelle la triste fin d'un malheureux monomaniaque qui, dans son délire extravagant, s'imaginait avoir acquis la faculté de voler. Nouvel Icare, il s'élance par la fenêtre d'un appartement très élevé pour prendre son vol dans les airs, et on devine aisément avec quel succès. Nous le vîmes mort sur la place, une heure après la funeste catastrophe.
quefois, envers ses pénitentes, une conduite qui pourra paraître un peu dure aux hommes sensuels.
« La mère prieure des Ursulines de Loudun avait, dit le P. Surin, un si grand abattement de corps, qu'on eût dit qu'elle se mourait... Elle avait cependant toujours la volonté de servir Dieu ; mais sa puissance était bien émoussée. Il semblait qu'il n'y avait plus rien en elle de cette ancienne vigueur pour la vertu. « J'étais fort inquiet de la voir en cette disposition, croyant que tout allait en déroute, ce qui me causait beaucoup de peine... J'eus recours à Dieu pour lui demander secours et lumière. Je proposai ensuite à la mère de faire un effort, et lui dis que, puisque la seule malice du démon lui causait cette pesanteur, il fallait qu'elle se raidît contre cette tentation et qu'elle allât prendre la discipline jusqu'à ce que Notre-Seigneur eût pitié d'elle et la délivrât de cette opposition qu'elle avait à tout bien... Elle fut fort surprise d'un tel remède, vu qu'elle était si faible qu'elle avait besoin qu'on l'aidât pour se mettre au lit. Néanmoins, comme elle était fort obéissante, elle s'en alla comme elle put, faire la pénitence que je lui avais prescrite... La mère, ayant pris la discipline pendant une heure sans éprouver aucun changement, crut avoir satisfait à l'obéissance et pouvoir venir vers moi ; mais il lui vint en pensée qu'elle pouvait encore faire davantage et qu'elle devait se confier à S.Joseph. Elle reprit donc la discipline, frappant courageusement. Elle ne l'eût pas fait l'espace d'un Pater, que Dieu, voyant son obéissance, la soulagea. Aussitôt elle vit sortir de sa tête quelque chose qui l'accablait , et elle aperçut un monstre horrible sous la forme d'un dragon. Elle alla à lui avec sa discipline toute sanglante, et le frappa si bien qu'il disparut. » (P. 180, ouvrage déjà cité.) Nous laissons au lecteur judicieux à tirer les conclusions de ce qui précède. Encore un mot sur les religieuses de Loudun ou
plutôt à leur occasion : il s'agit d'une communauté religieuse de femmes, pour laquelle nous avons été consulté, ditleP.Debreyne, il y a déjà bien des années. L'état de ces filles avait la plus grande ressemblance avec celui des Ursulines de Loudun. En voici un abrégé : ces religieuses furent affectées successivement comme par une sorte de contagion ou d'imitation nerveuse. Elles affirmaient entendre la nuit, au dortoir, des cris, des hurlements effroyables de divers animaux, des voix plaintives, etc., des bruits de tempête, d'ouragan, de tonnerre dans les temps les plus sereins et les plus calmes. Souvent, pendant des nuits entières, elles éprouvaient des convulsions comme hystériques, faisaient des sauts de tout le corps avec une violente agitation de tous les membres, et répétaient les cris et les hurlements qu'elles disaient avoir entendus les jours précédents, en y joignant un mélange de gémissements, de pleurs et de ris. On les voyait prendre les postures et les attitudes les plus difficiles, tout à fait extraordinaires et contre toutes les lois de l'équilibre ; faire des sauts et des mouvements subits d'ascension, dont elles étaient absolument incapables dans leur état normal et physiologique, comme, par exemple , de franchir d'un seul saut, avec une incroyable légèreté, le mur de leur clôture et de s'élancer sur les arbres avec la presque agilité des animaux grimpeurs. On les a vues même dans l'église, au moment de la sainte communion, lancées avec violence contre le mur et y paraître comme collées et raides comme des planches. Assez souvent cet état chez ces saintes filles paraissait accompagné ou suivi de quelque trouble intellectuel ou du moins affectif, et enfin d'une foule d'aberrations morales les plus singulières et les plus bizarres et presque inexplicables par les seules lois physiologiques et pathologiques, ou plutôt on voyait chez elles toutes les perturbations, tous les écarts et toutes les illusions de la
sensibilité, ou de l'imagination la plus exaltée et la plus désordonnée.
Maintenant, quel plan de traitement fallait-il adopter pour s'opposer à ces singulières aberrations ? Nous nous sommes borné à conseiller les moyens hygiéniques et moraux, que nous avons crus les plus en harmonie avec la forme et la nature des accidents dominants. Voici donc la substance de notre Méthode thérapeutique : un système hygiénique coordonné combiné e1 varié, selon le caractère et le génie des personnes; travail manuel assidu, suivi et varié, pour contenir constamment les esprits en haleine, brider et enchaîner les mobiles et ardentes imaginations, et opérer enfin une salutaire diversion, par l'exercice physique et corporel; de plus, divers moyens moraux appropriés au besoin et à la profession des sujets. Les principaux de ces moyens consistaient à humilier les visionnaires et les convulsionnaires, au lieu de les flatter, comme on avait fait, et de s'exposer par là à faire lâcher la bride à leur imagination déréglée ; à traiter à l'extérieur et en apparence sévèrement, toutes celles qui se croiraient ou que l'on croirait dans une situation morale extraordinaire, prestigieuse, extatique, fatidique, etc., et, pour tout dire en un mot, les soumettre toutes à l'exercice corporel, anx humiliations et aux pénitences de la discipline claustrale. L'expérience, en effet, prouve que la pratique des humiliations et des traitements sévères et durs en apparence est fort utile à ces sortes de filles; sans quoi, lorsqu'elles se croient l'objet de l'attention et des égards particuliers, elles deviennent dédaigneuses, fières et très orgueilleuses. Il paraît que, quelques mois après cette consultation, tout est rentré dans l'ordre primitif, et depuis on n'a jamais rien vu de semblable dans cette maison, très édifiante d'ailleurs.
Voici une courte notice sur un état fort singulier, presque épidémique, qui a quelque rapport avec les
faits précédents : elle nous a été communiquée par un respectable curé, témoin oculaire, et dont la véracité nous est parfaitement connue.
« En décembre 1826, une jeune personne de cpuinze à seize ans fut attaquée d'une maladie singulière, qui bientôt fut désignée par les médecins sous le nom de catalepsie et danse de Saint-Guy. En moins de huit jours, ses trois sœurs, âgées l'une de quatorze ans, l'autre de douze ans et demi, et la jeune de onze ans, éprouvèrent le même accident. Je les ai vues plusieurs fois pendant leurs accès, qui eurent lieu pendant huit mois entiers.
« D'abord, le nombre des accès par jour variait de un à dix, et leur durée de quatre, cinq minutes à trois heures. Que ces filles fussent ensemble ou isolées, il est demeuré constant que toutes éprouvaient leurs accès aux mêmes instants et en même nombre. Ils commençaient toujours par une immobilité, une raideur et une insensibilité subites et absolues de tous leurs membres. Quelquefois le pouls était alors imperceptible, le plus souvent il était fort dur; il était le seul indice de la vie, puisque la respiration paraissait absolument nulle. La durée de ce premier état variait de cinq à vingt minutes, et se terminait tantôt par un bâillement, tantôt par un éclat de rire immodéré. Elles se frottaient ensuite le front une ou deux fois, à la manière d'une personne que l'on réveille, et aussitôt elles se trouvaient douées de l'agilité la plus extraordinaire. La durée de ce second état variait depuis quarante minutes à trois heures. Pendant ce temps, leurs yeux étaient fixes et immobiles, ce qui ne les empêchait pas d'exécuter avec justesse et précision des tours de force et d'agilité dignes des plus fort sauteurs, et cela, chose étonnante, sans jamais blesser la décence. Je les ai vues toutes les quatre de front, franchir un espace de cinquante pas en faisant la roue. Pour cela, elles s'asseyaient
d'abord, saisissant leurs pieds avec leurs mains, et partaient la tête en avant. Couchées sur une table, elles sautaient à un pied ou dix-huit pouces de haut, sans qu'on aperçût presque aucun mouvement de leurs membres, et cela jusqu'à trente et quarante fois de suite. On eût dit une planche lancée en l'air par un ressort caché : je remarquai pourtant que les coudes et les talons faisaient les frais de ce mouvement; mais il fallait y regarder de près. Tantôt elles se tenaient un pied à la bouche et dansaient avec agilité sur l'autre, en marchant autour d'une table et sur la pointe du pied. Dans certains accès, elles faisaient toutes ces farces sans rien dire; mais le plus souvent elles parlaient, juraient et blasphémaient. Parfois elles répondaient aux questions qu'on leur faisait, mais le plus souvent sans à-propos. Presque toujours elles vomissaient de grosses injures contre une de leurs voisines, qui avait eu la sottise de se dire initiée aux sortilèges; elles l'accusaient de leur avoir joué un tour. Enfin, pendant leurs accès, elles cherchaient presque toujours à se faire du mal, menaçaient souvent de se jeter au feu ou à l'eau; mais toujours, disaient-elles, pour faire de la peine à la prétendue sorcière : la crise passée, elles ne se souvenaient plus de rien.
« En 1828, deux autres jeunes filles de douze à treize ans, dans le même bourg, éprouvèrent la même maladie pendant le même espace de temps, avec les mêmes symptômes et de la même manière.» Il est dit au commencement de cette note que les médecins avaient désigné cet état sous le nom de catalepsie et de danse de Saint-Guy; pour nous, nous n'y voyons aucun symptôme de ces deux maladies.
Que l'on ne pense pas qu'en notre qualité de médecin nous prétendions vouloir insinuer qu'il n'existe et qu'il n'a jamais existé de possession véritable, et que les exorcismes de l'Eglise sont toujours inutiles : loin
de nous une pareille pensée, ou plutôt une pareille hérésie. Nous soutenons avec l'Eglise, que les possessions démoniaques sont irréfragablement prouvées par cent passages de l'Ecriture, et particulièrement par l'histoire évangélique, par la tradition constante, par le sentiment unanime des Pères et des docteurs de l'Eglise, et par la doctrine et la pratique de l'Eglise (les exorcismes). Seulement on peut affirmer que la puissance du démon sur les pauvres humains et son grand moyen de les posséder, sont parmi nous et aujourd'hui, essentiellement les voies de suggestion, et on sait avec quel immense et déplorable succès il arrive le plus souvent à ses fins. De plus, on doit affirmer que les possessions, dans le sens qu'on y attache ordinairement, sont aujourd'hui extrêmement rares, et que par conséquent les exorcismes, dans notre siècle rationaliste et scrutateur, ou plutôt incrédule, doivent être employés très rarement, avec beaucoup de prudence et de discernement, et toujours dégagés de tout l'appareil et le fracas de la publicité.
Voici encore un fait assez curieux que nous avons déjà rapporté dans un autre ouvrage : il y a vingt et quelques années une femme de la campagne, fort simple, crédule et superstitieuse, vint nous consulter ; elle se croyait et se disait possédée du démon. Nous nous bornâmes à lui prescrire un traitement purement hygiénique et moral. Après la consultation, quelques-uns de nos élèves des plus avisés, voulant s'égayer un peu, se chargèrent à mon insu, de mettre sur-le-champ à exécution le point moral de notre ordonnance. On veut chasser le diable en frappant vivement et soudainement, par un appareil de terreur, l'imagination malade de la démonomaniaque; on la conduit mystérieusement dans une chambre obscure, où il n'entrait de jour précisément que pour voir des objets capables de produire sur l'esprit de la malade une impression de surprise et d'épouvante, tels qu'ap-
parence de spectres, ossements, têtes de morts, etc. C'est à l'aide de cette scène fantasmagorique, jointe à la parodie burlesque des cérémonies de l'exorcisme (ce que nous n'avons point approuvé), et surtout en administrant à la patiente d'amples aspersions d'eau lustrale, qu'ils l'ont parfaitement guérie.
Autre fait sur lequel nous venons d'être consulté par un respectable ecclésiastique. C'est au sujet d'un homme qui, sur le rapport que nous en a fait le médecin qui l'a visité, s'obstine depuis plusieurs années à ne vouloir jamais sortir de sa maison, sous le prétexte frivole et ridicule qu'il ne pourra supporter l'influence de l'air extérieur. Bien que cet homme soit très fort, très robuste, et qu'il se nourrisse copieusement, il garde constamment le lit ; ce qui constitue une nouvelle anormalité, laquelle, jointe à la première, nous fournit le caractère bien prononcé de l'hypochondrie. (Aberration mentale.)
D'un autre côté, son curé nous dépeint ce malade comme une véritable théojrfwbe, qui semble entrer en fureur quand on lui parle de Dieu ou de la religion ; qui vomit les plus horribles blasphèmes, et que surtout la vue d'un crucifix jette dans des accès de rage ou de manie. Donnez-le-moi, dit-il (le crucifix), que je l'écrase et le foule aux pieds... Je renonce à votre bon Dieu ; j'aime le diable, qui est mon Dieu et mon ami, et mille autres imprécations blasphématoires. Cet homme, ajoute le curé, dit que l'état où il se trouve est un mal qu'on lui a fait. (Préjugé superstitieux et stupide de beaucoup de gens de la campagne.) Une autre circonstance importante qu'on rapporte, c'est que notre homme s'est cru un jour enlevé en l'air, c'est-à-dire de dessus son lit, à une certaine hauteur, et qu'à un grand cri de frayeur et de détresse qu'il poussa en invoquant Marie, il fut remis à sa place ordinaire. 11 a attribué ce commencement d'enlèvement à la puissance du démon, et le curé, à qui il raconta son
aventure, lui répondit que certainement, s'il ne changeait de vie, le diable un beau matin l'emporterait tout de bon. Cette circonstance nous prouve que cet homme, très nerveux probablement, est sous l'empipe d'hallucinations et de violentes convulsions hystériques.
La position de ce malade, sans le secours d'aucun moyen, s'est déjà notablement amendée. Il consent maintenant à se confesser, mais ne veut accepter aucune pénitence sacramentelle, pas même la plus courte formule de prière. Au reste, cet homme conserve tout son esprit pour la gestion de ses affaires temporelles; il ne perd sa lucidité intellectuelle que sur les points qui sont l'objet de sa santé ou de ses affections : c'est une preuve certaine de l'existence de la monomanie, terme qui veut dire manie ou délire sur un seul point, ou sur une seule série d'idées.
Nous regardons donc ce malade comme atteint tVhypochondrie vèsanique et d'une espèce ou variété de dèmonomanîe.
Quelque sévérité que Debreyne ait mise dans l'appréciation de ces faits, j'ai cru devoir les rapporter textuellement ; en pareille matière, il faut être trop réservé, si l'on veut l'être assez. Ce qui suit en fournira les raisons.
B. Rapports de l'état de possession avec l'état de maladie.
Les thélogiens séparent absolument la possession diabolique de l'état de maladie, tandis que beaucoup de médecins confondent les deux ensemble. Il faut bien se rendre compte qu'il peut y avoir, entre ces deux états, des relations, dont il importe de préciser le sens et la nature. Sans doute, aucune maladie n'a jamais entraîné comme conséquence naturelle et directe la possession ; mais n'est-il pas quelques
états, soit de maladie confirmée, soit d'imminence morbide, qui exposent les sujets qui en sont atteints, à devenir, plus facilement que d'autres, les victimes de la possession? — Ceci est possible; nous verrons dans quel sens et jusqu'à quel point c'est probable. 11 semble bien que, dans nombre de cas, la barrière qui sépare le naturel morbide du surnaturel diabolique, s'abaisse, et, sans disparaître pour cela, devient facile à franchir. C'est ce que j'ai déjà donné à entendre, en étudiant les faits réunis sous le nom de magnétisme, et qui m'ont conduit à la conclusion suivante : sous peine de nier des faits qui ont bien des caractères d'authenticité, il faut admettre qu'on arrive facilement, par le magnétisme poussé jusqu'à un certain degré, à se compromettre avec l'intervention d'une puissance surnaturelle et malfaisante.
La même chose ne peut-elle se produire sous l'influence des grandes névroses, lesquelles ont, avec les faits d'hypnose et de magnétisme, des rapports si intimes de coïncidence ou de substitution ? On comprend que je fais ici allusion à ces grandes névroses hystériques, en face desquelles le médecin reste presque aussi désarmé que le philosophe reste perplexe.
Ces divers états, outre leur analogie, ont encore pour caractère commun de mutiler la personne humaine, plus encore moralement que physiquement. Dans l'un et l'autre cas, la vie sensitive prend des proportions monstrueuses, et cela, aux dépens de Fintégrité de la conscience et des fonctions intellectuelles, aux dépens surtout de la puissance des déterminations libres de la volonté. Nous avons vu qu'alors la sensation devient tout, la curiosité remplace l'intelligence, et le caprice, la volonté.
Croit-on qu'un terrain ainsi préparé, ne soit pas des plus propices à la possession ? — Si la possession est possible, il semble bien qu'elle soit plus facile encore, en présence de cette intelligence qui cesse de discerner
la valeur des choses, et surtout en présence de cette volonté, qui n'a plus de force que pour consentir plus ou moins inconsciemment à s'aliéner.
El qu'on ne croie pas que je veuille ici confondre la maladie et l'influence diabolique, et que je veuille tout attribuer à cette dernière ; — rien ne serait plus éloigné de ma pensée. Mais il me paraît que certaines maladies ainsi conçues, peuvent constituer, indépendamment des dispositions morales du sujet, ou de concert avec elles, un état de prédisposition à cette influence.
La possession et la maladie présentent encore des relations en un autre sens, et plus faciles à comprendre. Cette vie dévoyée, que font au sujet les épreuves de l'obsession et les crises de la possession, entraîne une perturbation profonde de toutes les fonctions supérieures de l'économie : de là, une menace de voir éclore les névroses les plus marquées, et celles dont cette perturbation est un des principaux éléments. Enfin, sous cette influence prolongée, la nutrition ellemême ne tarde pas à s'altérer, et à provoquer, à la suite des névroses ou en dehors d'elles, une véritable déchéance organique.
Ce double rapport de la maladie et de l'influence satanique peut donner la clef des faits de possession multiple et croissante (Ribet), que l'on a observés et décrits comme une véritable épidémie. En effet, la possession réelle peut déterminer, avons-nous dit, et détermine souvent, chez les sujets qu'elle atteint, les accidents de névroses diverses, lesquelles se communiquent facilement aux sujets quelque peu prédisposés par une excitation quelconque. On sait quels sont, en pareille circonstance, la portée et le danger de l'imitation ; nous en constatons chaque jour la triste mais effective influence, dans nos services hospitaliers. Et, pour le dire en passant, on comprend par là quel peut être le danger des exorcismes
publics, qui en provoquant des accès de violence chez la personne qui en est le sujet, peut en développer maint autre parmi les assistants.
Les possédés feraient donc ainsi autour d'eux des névrosiques ; et les névrosiques à leur tour, en raison de l'état de déchéance morale et physique dans lequel ils se trouvent, offriraient une proie facile à de nouvelles possessions.
L'autorité ecclésiastique doit donc agir avec la plus grande prudence, en présence de ces faits de possession multiple, que les médecins traitent généralement de démonomanies épidémiques. Elle se rappellera qu'il peut suffire de quelques individus atteints de possession, pour transmettre à toute une contrée une véritable épidémie, dont les sujets ne seraient tout d'abord que des malades.
Cette opinion déjà émise par Gorres, mais soutenue par lui au moyen d'un raisonnement fort embarassé, me parait être, après le commentaire que j'en viens de donner, une interprétation fort acceptable. L'exactitude de cette interprétation serait bien près d'être prouvée, si l'on pouvait montrer que, dans plusieurs épidémies démoniaques, des sujets ont été atteints de diverses névroses, avant de présenter des signes avérés de possession. En lisant quelques relations de ces épidémies, j'ai été conduit à penser qu'il en a été plusieurs fois ainsi. Dans les faits de Loudun et de Louviers, les premiers sujets atteints n'ont guère offert que des troubles nerveux, dont les hallucinations faisaient presque tous les frais. A Morzines, il en fut de même ; mais on sait que dans ce dernier cas la possession ne fut jamais nettement démontrée. Hâtons-nous d'ajouter que les relations que nous possédons de ces différents faits sont pour la plupart si imparfaites, qu'il est impossible de se prononcer d'après elles, avec quelque certitude, sur un point aussi délicat. De nouvelles observations, recueillies
à ce point de vue, seraient donc nécessaires pour établir la réalité de cette hypothèse.