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C. Diagnostic de la possession

Ces considérations une fois posées, sur les caractères des faits démoniaques et sur les relations qu'ils peuvent avoir avec la maladie, on se demandera peutêtre s'il est possible de bien distinguer deux états qui peuvent offrir de telles connexions. — Répondons que la distinction, très nette en principe, est en pratique toujours bien délicate, mais généralement possible.

Et d'abord, qu'on ne s'étonne pas si les faits de possession et d'intervention démoniaque sont rares en nos pays et à notre époque ; l'esprit chrétien qui y règne depuis longtemps et dont l'influence latente y est encore plus présente qu'on ne serait porté à le croire, suffit à expliquer cette rareté. Il n'en est pas de même, paraît-il, aux pays infidèles, et les faits rapportés par les missionnaires paraissent en fournir la preuve.

J'ai dit plus haut comment se peut asseoir le diagnostic de l'obsession. L'état de possession, en dehors des crises violentes auxquelles il donne lieu, doit se reconnaître aux mêmes symptômes. Et, quant à ces crises, qui sont certainement un des meilleurs caractères de la possession, on doit les distinguer surtout des grandes névroses convulsives, qui sont les maladies avec lesquelles elles peuvent être le plus facilement confondues.

Ces névroses sont l'hystérie, l'épilepsie et la névrose mixte qui réunit ces deux en une, enfin la chorée et la folie.

On ne sera pas tenté de rapporter à la possession les perturbations légères et les singularités morales ou physiques que détermine l'hystéricisme, ou l'hys-

térie à ses degrés les plus légers. Mais par contre, rien ne donne mieux l'idée de la possession et ne prête autant à la confusion que les bizarreries, les violences et les rages qui constituent les attaques ou les crises de la grande hystérie. Toutefois, si bizarres qu'elles soient, ces crises présentent une évolution plus ou moins constante que M. Charcot a bien décrite. Toutes les hystériques sont loin de présenter le type absolument pur de cette évolution, mais toutes s'en rapprochent plus ou moins.

Le type complet de la grande attaque d'hystérie comporte quatre phases successives, dont chacune peut prédominer sur les autres, mais qu'on retrouve plus ou moins dans l'évolution de la crise. Je ne dis rien des prodromes qui existent toujours, mais ne consistent qu'en des troubles nerveux aussi variés que multiples, et n'ont ici qu'une médiocre valeur : hallucinations, spasmes des viscères, contractures des membres, aura ou sensation périphérique marchant vers les centres, douloureuse ou non, enfin sensibilité spéciale de certaines zones de la peau qu'on a désignées sous le nom de zones hystérogènes et anesthésie siégeant en d'autres points.

L'attaque débute par une période épileptoïde : perte de connaissance, tétanisation générale, ou raideur immobile de tout le corps, puis convulsions et enfin résolution générale avec sopor profond et ronflement.lC'est, comme on le voit, la reproduction d'une sorte d'attaque d'épilepsie. A la seconde période ont lieu de grands mouvements, (contorsions et attitudes illogiques, mouvements rhythmés, ou mouvements de lutte et de rage). La troisième période est celle des attitudes passionnelles, dans lesquelles se suivent souvent la phase triste et la phase gaie. Enfin la quatrième période est celle du délire, dans lequel les hallucinations sont des plus fréquentes (des animaux, du feu, des choses rouges), et auquel s'ajoutent encore

des contractures des membres. L'attaque terminée, la malade se retrouve à peu près ce qu'elle était auparavant ; et souvent, plusieurs attaques se suivent à peu de distance, après quoi le sujet demeure plus ou moins longtemps sans tomber en état de crise.

Ces crises ont encore ceci de caractéristique, qu'il est assez facile de les provoquer, par exemple en excitant la sensibilité des zones hystérogènes dont je viens de parler, ou en soumettant le sujet à un certain degré d'bypnose, ou en provoquant une émotion morale quelconque ou une simple contrariété. M. Charcot a découvert aussi que la compression exercée sur le bas ventre, au niveau de l'ovaire gauche, a le plus souvent la propriété de suspendre l'attaque, parfois même de la faire cesser, parfois aussi de la provoquer et que cet effet ne se produit que dans l'hystérie.

Quant à Vèpikpsie, son type est plus limité et plus simple, c'est lui qui constitue la première période de la grande attaque d'hystérie que je viens de décrire ; et ses crises sont presque fatalement identiques à elles-mêmes, variant fort peu, même quant à la distanee qui les sépare. Le tableau que j'en ai déjà donné me dispense d'y revenir ici.

La chorèe ou danse de Saint-Guy, est encore une de ces névroses qui peuvent prêter à la confusion : Elle est surtout remarquable par l'incohérence des mouvements, laquelle occasionne, au visage des grimaces sans nombre, aux membres les gesticulations les plus désordonnées, au tronc les attitudes les plus excentriques et les plus instables. Bien qu'il y ait dans cet état des moments de paroxysme et d'exacerbation, on ne voit pas se produire de crises comme dans les névroses précédentes ; puis l'intelligence est moins troublée, la conscience ne se perd pas ; bien que l'intelligence ne soit pas toujours intacte, il n'y a guère de délire ; enfin toute cette agitation cesse pendant le sommeil.

Les caractères de ces diverses névroses sont bien définis; nous pouvons donc ajouter que toute manifestation d'accidents de ce genre ne sera suspecte de reconnaître une influence démoniaque, qu'autant qu'elle s'éloignera de ces trois types.

Or la description qu'on donne des faits de possession montre que l'incohérence est à son comble dans les symptômes qui la trahissent ; et, si chacun des phénomènes qu'ils présentent, peut appartenir à une des névroses que nous venons de dire, leur succession toute capricieuse ne ressemble guère à l'évolution plus ou moins régulière d'une véritable espèce morbide.

Hâtons-nous d'ajouter que les névroses, d'après ce que nous avons dit plus haut, pourraient être le résultat d'un état de possession, et que, dans ce cas, le diagnostic n'a plus à se demander que ceci : la maladie est-elle simple ou compliquée de possession? — On ne peut répondre à ceci, qu'en s'adressant aux signes extrinsèques que les théologiens reconnaissent à l'intervention diabolique en général et que j'ai rappelés plus haut. Or cette intervention étant pour ainsi dire à son comble, dans les cas de possession, on trouvera peut-être , dans l'étrangeté plus grande encore des actes accomplis par les possédés, un élément de distinction, ces actes devant accuser encore mieux combien l'ordre naturel est impuissant à les expliquer.

Outre les caractères que j'ai indiqués au chapitre précédent, les possédés présentent, en particulier, celui de se montrer insoumis à l'autorité ecclésiastique de leurs supérieurs et de ne céder qu'avec répugnance ou sous l'influence des exorcismes, et encore, (Ribet). C'est sur eux aussi qu'on a reconnu lapossibilité de provoquer des crises violentes, ou un redoublement d'accidents et de rage, par le contact imprévu et même inconscient des choses sacrées.

Enfin la folie, avec ses formes si variées, est un des états pathologiques qui ont le plus souvent été confondus avec l'irruption diabolique. A ce point de vue, les formes de la folie peuvent se réduire à deux types spéciaux, qui sont les manies avec dépression et les manies avec excitation. J'ai montré déjà comment les manies dépressives pouvaient être plus facilement confondues avec l'obsession, et comment on pouvait les en distinguer. Il sera plus facile de confondre la possession, au moins dans ses paroxysmes, avec la manie proprement dite ou manie avec excitation ; c'est même là parfois un problème si délicat, qu'il importe d'étudier longtemps le sujet, avant de se prononcer sur son compte, L'altération des traits, le désordre des mouvements, la dépravation des sens, l'état d'excitation furieuse et de loquacité incohérente, tout cela n'a rien qui ne puisse appartenir à l'un et l'autre état. Une différence importante cependant peut être relevée dans la marche des accidents, qui s'amendent ou se précipitent dans un espace de temps relativement court en cas de manie aiguë, tandis que la possession peut durer indéfiniment, sans entraîner la mort par elle-même.

Enfin, on pourra toujours avoir recours en pareil cas, aux indications déjà données à propos des névroses précédentes et aussi aux indications extrinsèques que j'ai énumérées plus haut. — Lorsque le démon se déclare ouvertement par des manœuvres extérieures dûment reconnues, et que les bouleversements organiques et psychologiques coïncident avec les signes extrinsèques, on est autorisé à attribuer à ceux-ci la même origine qu'à ceux-là (Ribet). La même conclusion paraît être suffisamment autorisée, quand une personne jusque-là calme et régulière se trouve tout à coup, et sans autre cause appréciable, livrée aux plus violents soulèvements passionnels. D'ailleurs, dans le cas où les manifestations diaboliques se

montrent évidentes, en même temps que les signes avérés d'une maladie déterminée, rien ne s'oppose à ce qu'on attribue le mal à cette double cause.

Mais rappelons-nous encore, comme le dit sagement M. Ribet, que le surnaturel ne se présume pas, il se prouve; et toutes les fois que les accidents observés sont explicables par les seules vertus de l'ordre naturel, il faut conclure en faveur de ce dernier. Enfin, en cas de doute, il faut savoir surseoir ou s'abstenir.

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